Le discours du Trône
Motion d'adoption de l'Adresse en réponse--Suite du débat
5 juin 2024
Honorables sénateurs, le débat sur cette question a été ajourné au nom du sénateur Plett, et je demande le consentement du Sénat pour que, à la suite de mon intervention, le reste de son temps de parole au sujet de cette question lui soit réservé.
Le consentement est-il accordé?
Il en est ainsi ordonné.
Je prends la parole aujourd’hui pour répondre au discours du Trône. Conformément à la longue tradition entourant ce discours inaugural, je vais parler du courage et de la bravoure des militaires canadiens, puis je parlerai du parcours suivi par mes parents pour immigrer au Canada.
J’ai l’honneur de souligner que je prends la parole sur le territoire ancestral non cédé du peuple algonquin anishinaabeg.
Je prends la parole dans cette vénérable enceinte afin de m’adresser à vous pour la première fois.
Si vous le permettez, j’aimerais tout d’abord exprimer ma gratitude à toutes les équipes de gestion du Sénat pour l’aide qu’elles m’ont apportée au cours des mois qui ont suivi mon arrivée au Sénat.
Je tiens à vous remercier sincèrement, Votre Honneur, ainsi que le leader du gouvernement au Sénat, mon parrain au Sénat, tous les facilitateurs, leurs équipes et vous tous, chers sénateurs, pour votre accueil chaleureux et vos conseils avisés.
Je remercie tout particulièrement la greffière du Sénat, l’huissier du bâton noir et leurs équipes pour le soutien inestimable qu’ils m’ont apporté alors que je m’adaptais à mes nouvelles fonctions.
Je remercie également les agents de sécurité de leur gentillesse et de m’avoir fait sentir comme un sénateur dès mon arrivée, impromptue, au Sénat, au début du mois de janvier.
Aujourd’hui, je prends la parole pour souligner le 80e anniversaire de la libération par les forces alliées de la ville de Cassino, située à 90 kilomètres au sud de Rome.
Le 18 mai 1944 est le jour historique qui a marqué la fin de la tyrannie et le retour à la liberté dans cette région de l’Italie déchirée par la guerre. Pour que vous me compreniez bien, je vais vous raconter brièvement l’histoire de ma famille.
Mes parents ont immigré au Canada au milieu des années 1950, depuis la ville italienne de Cassino, où se trouve le monastère bénédictin du Mont-Cassin. Fondée en l’an 529 par Benoit de Nursie, l’abbaye du Mont-Cassin est le berceau du monachisme et il a joué un rôle déterminant dans la survie de la religion catholique romaine pendant le bas Moyen-Âge.
Comme le décrit Peter Caddick-Adams dans son roman Monte Cassino : Ten Armies in Hell, la ville de Cassino en 1944 avait la triste distinction d’être l’endroit le plus bombardé de la planète.
Mon père, Carlo, qui avait 13 ans à l’époque, a vécu les rigueurs de la guerre de près, devant chercher de la nourriture au milieu des bombardements et puisant du réconfort dans la présence des soldats canadiens qui occupaient les tranchées le long du flanc de la montagne.
Parmi les unités canadiennes ayant participé à l’offensive du Mont-Cassin, on compte la 1re Brigade blindée canadienne, la 5e Brigade blindée canadienne, le régiment de Trois-Rivières, le 1er Corps canadien et la 1re Force de service spécial, surnommé « la brigade du Diable », qui ont tous aidé les forces alliées à franchir les rivières Liri et Gari et à pénétrer la ligne Gustav, tenue fermement par les Allemands.
Perchés et retranchés sur le flanc du Mont-Cassin, les soldats allemands ont tenu en échec les forces alliées pendant des mois, tout en leur infligeant de lourdes pertes.
Un jour tragique de 1944, la mésinformation a eu raison de l’abbaye du Mont-Cassin. Malgré l’avis du commandement sur le terrain, le haut commandement britannique a ordonné à l’armée de l’air des États-Unis de détruire l’abbaye. Les soldats allemands étaient partis quelques jours auparavant et les seuls occupants restants au moment du bombardement étaient les habitants de la ville qui s’y étaient réfugiés.
La destruction du monastère a fait payer un lourd tribut à la famille de mon père. Il a perdu 56 tantes, oncles et cousins, ainsi que ses grands-parents dans cette seule vague de bombardements, qui illustre la brutalité insensée de la guerre. Ce sont les Forces canadiennes qui ont aidé les victimes en leur fournissant des médicaments, de la nourriture et des vêtements. La destruction de Cassino et de l’abbaye du Mont-Cassin fut totale et complète. La bataille du Mont-Cassin fut la plus sanglante de la campagne d’Italie.
Au lendemain de la destruction malavisée de l’abbaye du Mont‑Cassin, les Allemands tenaient toujours la ligne de défense au nord d’Ortona ainsi que le puissant bastion du Mont-Cassin, qui bloquait le corridor du Liri vers Rome. Déterminés à maintenir leur emprise sur Rome, les Allemands ont construit deux formidables lignes de fortifications : la ligne Gustav et, 14,5 kilomètres plus loin, la ligne Hitler. En avril et mai 1944, le 1er Corps canadien a été secrètement déplacé à travers l’Italie pour participer à la bataille de Rome.
C’est là, face aux sommets dominants du Mont-Cassin, que les armées canadiennes se sont lancées à l’assaut des positions ennemies. Les chars de la 1re Brigade blindée canadienne ont soutenu l’attaque alliée. Après quatre jours de combats acharnés, les défenses allemandes ont été brisées de Cassino jusqu’à la mer Tyrrhénienne et les Allemands se sont repliés sur leur deuxième ligne de défense. Le 16 mai, le 1er Corps canadien a reçu l’ordre d’avancer sur la ligne Hitler, dix kilomètres plus haut dans la vallée. Tôt le 23 mai, l’attaque sur la ligne Hitler a été lancée. Sous le feu nourri des mortiers et des mitrailleuses de l’ennemi, les Canadiens ont ouvert une brèche dans les défenses, et les chars de la 5e Division blindée canadienne ont afflué vers l’obstacle suivant, la rivière Melfa. Des combats désespérés ont eu lieu pour former une tête de pont sur la Melfa, mais une fois que les Canadiens eurent franchi la rivière, les principaux combats pour la vallée du Liri étaient terminés. L’opération s’est transformée en poursuite, les Allemands se repliant rapidement pour éviter d’être pris au piège dans la vallée. La 5e Division blindée a assuré la poursuite canadienne jusqu’à Ceprano, où la 1re Division d’infanterie canadienne a pris le relais. Le 31 mai, les Canadiens ont occupé Frosinone et leur campagne dans cette région a pris fin.
Rome est tombée le 4 juin. Moins de 48 heures plus tard, le jour J, le débarquement tant attendu dans le Nord-Ouest de l’Europe a commencé sur les plages de Normandie. Il était donc primordial que les forces canadiennes en Italie continuent de bloquer les troupes allemandes.
Après la guerre, la reconstruction de la vie de mes parents a été difficile, mais elle a été façonnée par le souvenir du courage et de la générosité des soldats canadiens qui leur avaient donné la conviction qu’aucun obstacle n’était insurmontable. L’abbaye du Mont-Cassin a été reconstruite et consacrée par le pape Paul VI en 1964, et la ville de Cassino se reconstruisait lentement.
Néanmoins, tant mon père, Carlo, que ma mère, Antonietta, rêvaient d’une vie meilleure que celle que leur réservait leur ville ravagée par la guerre. L’Amérique était la terre de tous les possibles, mais c’est le Canada et le souvenir des valeureux soldats canadiens dans les tranchées, de leur humilité et de leur gentillesse, qui avaient laissé une marque indélébile pour mes parents.
La vie d’immigrant était une vie d’adversité, mais pour mes parents, dont le point de référence était la Seconde Guerre mondiale, aucune adversité n’était trop dure. Mon père mentionnait toujours la bravoure des soldats canadiens, et il me disait souvent que, si ces soldats canadiens pouvaient porter des chars sur leur dos sur des rivières gelées et dans les montagnes, nous pouvions accomplir tout ce que nous voulions.
Je sais aujourd’hui que je suis fier d’être Canadien d’origine italienne en raison de la confiance qu’avaient mes parents en ces valeureux Canadiens qui ont si bien servi le Canada. L’Amérique était peut-être la terre de tous les possibles, mais ce sont les soldats canadiens qui ont conquis le cœur de mon père.
L’admiration de mes parents pour les soldats canadiens a influencé mon éducation et m’a conduit, des années plus tard, à collaborer avec l’ancien sénateur Consiglio DiNino au projet du monument Peace Through Valour, qui rend hommage aux soldats canadiens s’étant battus pour libérer l’Italie.
En 2016, ce projet a permis d’installer un monument à la place Nathan-Phillips, à Toronto, commémorant ces courageux soldats canadiens qui se sont battus farouchement pour libérer l’Italie des griffes de la tyrannie.
J’ai mis à la disposition de chaque sénateur un livre commémoratif qui rend hommage à ces courageux soldats ayant incarné l’esprit du Canada. Ils sont à votre disposition dans le salon des sénateurs.
En ce 80e anniversaire de la libération de Mont-Cassin, je me tiens devant vous en sachant parfaitement pourquoi je suis Canadien. Je suis fier de mon héritage italien, mais en tant que Canadien, je suis aussi fier de perpétuer l’héritage de résilience et d’honneur inculqué par les soldats canadiens qui se sont battus pour la liberté et la justice.
Je vous remercie, honorables sénateurs, de m’avoir permis de vous raconter cette histoire personnelle.
Grazie. Meegwetch.