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Sous-comité des anciens combattants


LE SOUS-COMITÉ DES ANCIENS COMBATTANTS

TÉMOIGNAGES


Ottawa, le mercredi 19 avril 2023

Le Sous-comité des anciens combattants se réunit aujourd’hui, à 12 heures (HE), avec vidéoconférence, afin d’examiner, pour en faire rapport, les questions relatives aux Anciens Combattants, y compris les services et les prestations dispensés offerts, les activités commémoratives, et la poursuite de la mise en œuvre de la Loi sur le bien-être des vétérans.

Le sénateur David Richards(président) occupe le fauteuil.

[Traduction]

Le président : Honorables sénateurs, je vous souhaite la bienvenue à cette réunion du Sous-comité des anciens combattants du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale, de la défense et des anciens combattants. Je suis David Richards, sénateur du Nouveau-Brunswick et président du sous-comité. Je suis accompagné aujourd’hui par mes collègues membres du sous-comité : le sénateur Boisvenu du Québec, qui est le vice-président; la sénatrice Anderson des Territoires du Nord-Ouest; et la sénatrice Deacon de l’Ontario. Le sénateur Yussuff n’est pas encore ici.

Aujourd’hui, nous poursuivons notre étude des traitements émergents pour les anciens combattants des Forces armées canadiennes et de la Gendarmerie royale du Canada qui souffrent de traumatismes liés au stress opérationnel. Nous sommes accompagnés de deux anciens combattants — à la retraite pour raisons médicales — qui ont accepté de nous faire part de leurs expériences. C’est un honneur d’accueillir Kelsie Sheren, artilleuse à la retraite des Forces armées canadiennes et, par vidéoconférence, Nigel McCourry, caporal suppléant à la retraite du Marine Corps des États-Unis. Je vous remercie de votre service et de votre volonté de nous parler aujourd’hui.

Nous commencerons par vous inviter à faire vos observations préliminaires, qui seront suivies de questions de nos membres. Nous entendrons d’abord Kelsie Sheren. Madame Sheren, vous avez maintenant la parole.

Kelsie Sheren, artilleuse (ret. médicale), Forces armées canadiennes, à titre personnel : Merci beaucoup. Je m’appelle Kelsie Sheren. Je suis une artilleuse canadienne retraitée pour des raisons médicales, et j’ai servi de 2007 à 2011. J’ai été déployée en Afghanistan en avril 2009 avec le 5e Régiment d’artillerie légère du Canada, ou le 5e RALC, à titre d’artilleuse, et dans le cadre de la Roto 109 pour l’opération Herrick.

Pendant mon séjour en Afghanistan, je faisais partie du régiment 3 SCOTS de l’armée britannique, ou le 3e bataillon du Royal Regiment of Scotland, et du régiment Black Watch en tant que chercheuse pour l’équipe de soutien culturel. Pendant ce déploiement, j’ai utilisé les obusiers et mortiers M777 de 155 millimètres, ainsi que des mitrailleuses et mon C7 personnel.

Jour après jour, je me tenais à côté et sur un M777, qui tire des coups d’un peu moins de 100 livres et dont la portée peut atteindre 40 kilomètres, avec un recul d’environ 2 pieds.

Le président : Madame Sheren, pouvez-vous simplement ralentir un peu vos commentaires afin que les interprètes puissent suivre?

Mme Sheren : Oui, aucun problème. Désolée, je suis consciente du temps, alors j’essaie d’en tenir compte.

Le président : Si vous dépassez de quelques secondes, nous n’allons pas sévèrement vous réprimander. Vous pouvez continuer plus lentement.

Mme Sheren : Merci beaucoup.

Ces armes faisaient bourdonner les oreilles et le sol tremblait chaque fois que le cordon était tiré.

Pendant mon séjour avec les Britanniques, j’ai été exposée à des dizaines de fusillades, d’explosions et d’engins explosifs improvisés, ou EEI. Le traumatisme de cette opération avec les Britanniques a été le point tournant de ma vie. Au moment où j’ai vécu la première mort d’un ami à cause d’un engin explosif improvisé caché, tout a changé.

Peu après cette opération, on m’a diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique, ou TSPT, et on m’a donné une longue liste de médicaments pharmaceutiques tout en continuant de servir le pays et d’utiliser un M777. Après un certain temps, on m’a renvoyée plus tôt à la maison pour recevoir plus de traitements pour mon TSPT. Une fois de retour au Canada, je faisais tout ce que je pouvais pour guérir et améliorer mon état. J’ai passé la décennie suivante de ma vie à recevoir les traitements qu’Anciens Combattants Canada, ou ACC, et la clinique de traitement des traumatismes liés au stress opérationnel, ou TSO, m’ont offerts : la thérapie par le dialogue, la thérapie par l’intégration neuro‑émotionnelle par les mouvements oculaires, ou EMDR, la thérapie cognitivo-comportementale, ou TCC; et la thérapie d’exposition. En 2011, j’ai reçu une libération pour raisons médicales en vertu du paragraphe 3b), et on m’a dit que je ne travaillerais probablement plus jamais.

Au plus fort de mon traitement, j’avais 21 ans et j’étais sous l’effet de 11 médicaments différents. Rien ne fonctionnait. J’étais suicidaire, en colère, blessée et perdue, et j’étais complètement impuissante. Je ne pensais pas pouvoir redevenir une personne en bonne santé ou un membre productif de la société. Les paroles d’ACC ont résonné à mes oreilles pendant des années : « Vous ne travaillerez plus jamais. » Ma vie était terminée à 21 ans.

La thérapie au moyen de substances psychédéliques est la seule raison pour laquelle je suis en vie, et c’est parce que j’ai eu la chance d’y avoir accès. J’avais vraiment tout essayé; c’était ma dernière chance avant que je ne sois plus capable de continuer. J’ai été initiée à la thérapie au moyen de substances psychédéliques par Combat Flip Flops, une entreprise appartenant à des anciens combattants qui m’ont mis en relation avec une organisation à but non lucratif qui pouvait m’aider. J’ai ensuite pu passer par le Heroic Hearts Project et voyager à l’étranger pour recevoir le traitement avec le travail avant et après l’intégration.

La thérapie au moyen de substances psychédéliques est la seule raison pour laquelle je peux être une mère de famille, une épouse et une valeur auprès de la société actuelle — la communauté qui me tient à cœur. Mais on m’a présenté cette solution seulement parce qu’un membre de la communauté a remarqué que j’avais des problèmes — pas mon médecin ni un chirurgien.

Les options de traitement des troubles liés au service par des substances psychédéliques au Canada existent également, principalement par l’entremise du Programme d’accès spécial de Santé Canada. Ce programme vise à offrir aux patients — atteints de troubles graves ou qui mettent la vie en danger — l’accès à des médicaments lorsque les cas de traitement conventionnel ont échoué, ont été inappropriés ou ne sont pas disponibles au Canada.

Le Programme d’accès spécial est le système d’accès le plus restrictif aux traitements au Canada. Pour passer par le programme, les patients les plus vulnérables demandent, au cas par cas, l’accès au médicament dont ils ont besoin au moyen d’un processus d’approbation fondé sur des données probantes. Je passe actuellement par le processus de demande du Programme d’accès spécial avec l’aide du groupe à but non lucratif de Vancouver TheraPsil et de l’entreprise pharmaceutique canadienne Apex Labs. L’organisme à but non lucratif a aidé les patients recevant des soins palliatifs et les personnes à risque à obtenir un accès légal et réglementé à la psilocybine depuis la modification du Règlement sur les aliments et drogues en janvier 2022. Cela permet aux patients d’avoir accès à la psilocybine et à la MDMA par l’entremise du Programme d’accès spécial.

Apex Labs est actuellement en train de lancer deux essais cliniques qui étudient les effets des macrodoses et des microdoses avec les anciens combattants souffrant de dépression et d’anxiété en raison de leur TSPT. L’entreprise a également établi un programme d’accès rapide pour les anciens combattants canadiens qui répondent aux critères d’accès aux médicaments par l’entremise du Programme d’accès spécial.

Une combinaison de thérapie par le dialogue et d’antidépresseurs est la norme actuelle pour les anciens combattants atteints de TSPT, mais il s’agit d’un échec reconnu avec des taux de réussite extrêmement faibles chez les anciens combattants canadiens. L’accès réglementé aux produits médicamenteux à base de psilocybine par l’entremise du Programme d’accès spécial offre une lueur d’espoir en tant qu’option de traitement émergente pour ceux qui ont épuisé toutes les options conventionnelles à leur disposition.

Le problème qui reste est que le coût de ces traitements n’est pas actuellement couvert par ACC. Dans mon cas, le coût du médicament est couvert par Apex Labs, mais s’attendre à ce qu’une entreprise privée fournisse un traitement gratuit à chaque patient qui cherche à y avoir accès n’est évidemment pas une stratégie viable à long terme.

Les données cliniques existantes sur les avantages de la psilocybine pour le traitement du TSPT ont guidé Santé Canada à modifier la réglementation fédérale afin de permettre aux patients d’avoir accès à l’aide d’un cadre guidé par un médecin. Nous avons clairement les mécanismes nécessaires pour donner accès aux anciens combattants dans le besoin et en assurer la couverture. L’accès aux options de traitement permettant de sauver des vies ne devrait pas être entravé par des lacunes dans les politiques bureaucratiques. À maintes reprises, nos anciens combattants se sont dressés avec dévouement pour protéger notre pays; pourtant, nous sommes laissés pour compte et nous passons encore une fois entre les mailles du filet du système. Il est maintenant temps que notre gouvernement se lève pour nous.

Merci de m’avoir donné l’occasion, en tant qu’ancienne combattante, de vous faire part de mon histoire. J’attends avec impatience toute question que le comité pourrait avoir.

Le président : Merci beaucoup, madame Sheren. Nous entendrons Nigel McCourry. Monsieur McCourry, veuillez poursuivre.

Nigel McCourry, caporal suppléant (ret. médical), Marine Corps des États-Unis, à titre personnel : Bonjour à tous.

Je m’appelle Nigel McCourry, et j’ai servi dans le Marine Corps des États-Unis de 2003 à 2005. Je vous suis reconnaissant de l’invitation à prendre la parole à cette audience. C’est un sujet important pour moi. J’ai l’impression que cela m’a sauvé la vie, ainsi que celle des amis que j’ai mentionnés dans l’étude expérimentale. J’ai l’impression que cela aurait aussi pu sauver la vie de nombreuses personnes qui n’ont pas pu être dirigées vers l’étude.

J’ai rejoint le Marine Corps en 2003 parce que je voulais servir mon pays, et je voulais faire partie de quelque chose de plus grand que moi. Cela semblait être une cause très importante à laquelle je pouvais contribuer, alors j’ai rejoint l’armée. J’ai été envoyé à la ligne de front en Irak en 2004; j’ai servi en Irak de février 2004 à octobre 2004. J’étais avec l’infanterie, et nous avons servi sur la ligne de front. Pendant que j’étais en Irak, chaque jour, j’ai reçu des tirs par à peu près tous les types de munitions imaginables. Nous avions des mortiers qui tombaient dans notre camp tout le temps. J’ai été coincé dans un trou avec des mortiers ennemis tombant à quelques mètres du trou, et avec des mitrailleuses ennemies qui couvraient le haut du trou — où j’ai pensé que j’allais certainement mourir. Je ne suis pas mort, cependant. Les obus de mortier n’ont jamais atterri à l’intérieur du trou, et j’ai eu beaucoup de chance.

J’ai participé à de nombreuses fusillades. Au cours d’une fusillade, j’ai malheureusement tiré sur un camion qui arrivait derrière nous après avoir fait signe au conducteur d’immobiliser le véhicule. Il ne s’est pas arrêté, alors j’ai tiré des coups de feu et j’ai fini par tuer deux petites filles qui étaient dans ce camion. Les pensées et les souvenirs de ce moment m’ont marqué profondément.

De plus, un engin explosif improvisé a explosé à 5 ou 10 pieds de l’Humvee non blindé dans lequel j’étais. Heureusement, l’EEI a été enterré trop profondément, donc il n’a pas causé autant de dommages qu’il aurait pu, mais il a quand même causé un très fort impact — il m’a assommé. À partir de ce moment-là dans le déploiement, je ne me sentais plus moi-même. J’ai persévéré dans le déploiement, en pensant que cela faisait juste partie du combat, que cela faisait partie d’être dans une zone de guerre. C’est après mon retour d’Irak en octobre 2004 que j’ai commencé à remarquer que des changements sérieux et profonds s’étaient produits, qui ont commencé à affecter ma vie personnelle et militaire.

Par conséquent, j’ai finalement été libéré des Marines et j’ai pris ma retraite pour raisons médicales plus tard; c’était en août 2005. D’août 2005 à août 2011, j’étais un étudiant à temps plein qui utilisait mes prestations versées conformément au GI Bill, et je souffrais de TSPT — je ne l’avais pas traité. Le TSPT n’était même pas quelque chose dont on m’a diagnostiqué qui m’avait mené jusqu’à ma libération du Marine Corps. J’ai été libéré en raison des symptômes du TSPT, mais on ne m’a pas dit que je souffrais d’un TSPT. Je n’avais donc pas de nom pour étiqueter cela. Pendant des années, ma vie a été dans cette spirale descendante. J’ai atteint le point où je voulais juste me suicider. C’est à ce moment-là que j’ai finalement demandé de l’aide à la Veterans Administration, ou VA, et on m’a diagnostiqué un grave TSPT en 2011, causé par la mission de combat à laquelle j’ai participé en Irak.

À ce moment-là, je ne pouvais pas dormir la nuit. Je n’avais pas pu dormir depuis mon déploiement en Irak. Si je m’endormais, je me réveillerais presque immédiatement avec des cauchemars — en grande partie des cauchemars sur mes expériences en Irak. Ma vie sociale s’était effondrée. Ma relation avec mes amis et ma famille s’était détériorée au point qu’il me paraissait assez désespéré d’essayer de la poursuivre. Je buvais beaucoup pour essayer d’oublier tous les problèmes que j’avais et de me donner la chance de m’endormir la nuit. La boisson aggravait les choses. J’en suis arrivé au point où j’avais l’impression que ma vie ne valait pas la peine d’être vécue. Mon esprit était complètement envahi par les expériences que j’avais vécues en Irak, et je me sentais totalement incapable de continuer. Je passais toute la journée à ressasser mes souvenirs de l’Irak, et je regardais des photos de l’Irak. Je ne pouvais pas échapper aux expériences en Irak, même si cinq, six et sept ans s’étaient écoulés. Je me sentais tellement lié aux expériences en Irak que cela en était débilitant. Aussi, j’avais tous ces symptômes débilitants du TSPT.

C’était vraiment difficile, très difficile. C’était la pire époque de ma vie. Je suis allé à la VA, et, en guise de traitement, on m’a offert une thérapie par le dialogue et une longue liste de produits psychopharmaceutiques : différents types d’antidépresseurs, des médicaments pour m’aider à me détendre et des médicaments pour m’aider à m’endormir. J’ai tout essayé. J’ai fait la thérapie par le dialogue; je voulais vraiment que cela marche, mais je me sentais tellement surveillé pendant la thérapie que je n’arrivais jamais vraiment à un point où cela était utile. Il y avait trop d’interférence interne pour que la thérapie par le dialogue devienne utile. C’était plus embêtant que tout.

De plus, les symptômes que j’avais dus aux effets secondaires de la prise de ces produits psychopharmaceutiques étaient, pour moi, tout aussi mauvais que les symptômes du TSPT dont je souffrais. Cela ne semblait pas être une solution au problème. La thérapie par le dialogue ne semblait pas non plus être une solution au problème, donc je me sentais vraiment désespéré. La VA m’a dit qu’il n’y avait pas de remède contre le TSPT, et le mieux que je pouvais espérer était de gérer les symptômes — en gros, c’était cela.

Puis, par hasard, j’ai découvert la recherche sur la psychothérapie assistée par la MDMA qui était menée. Ma sœur m’a parlé de quelque chose qu’elle avait vu dans une émission sur la chaîne National Geographic. C’était une émission complète sur la MDMA, et, en grande partie, elle mettait la MDMA sous une lumière très accablante et critique. Mais il y avait un petit extrait au milieu où l’on parlait de la façon dont la MDMA était utilisée pour traiter le TSPT. J’étais ouvert à toute idée à ce moment-là, alors j’ai cherché l’étude et l’ai trouvée. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir pu participer à l’étude en raison de l’endroit où j’habitais à l’époque. Lorsque j’ai parlé au directeur de l’étude au départ, il a dit qu’il y avait des centaines de personnes sur la liste d’attente qui faisaient la queue pour recevoir le traitement pour le TSPT.

Le président : Excusez-moi, monsieur McCourry, si vous pouviez terminer sous peu afin que nous puissions passer aux questions. Merci beaucoup.

M. McCourry : Vous êtes les bienvenus.

J’ai eu la chance de recevoir ceci. J’ai fini par suivre les traitements. Après le premier traitement, mes problèmes de sommeil ont disparu, et je n’ai pas eu de problèmes à dormir la nuit depuis. Beaucoup d’autres problèmes se sont réglés, mais la plus grande chose était que j’ai pu passer mentalement à autre chose et laisser les expériences en Irak derrière moi. J’ai pu ressentir un sentiment de séparation entre ces expériences et la vie que je mène actuellement. C’est l’avantage le plus important qui, je crois, a contribué à régler bon nombre des autres problèmes.

Je suis heureux de répondre à vos questions. C’est un sujet important pour moi, donc je pourrais en parler un moment. Je vous en suis reconnaissant.

Le président : Merci beaucoup. Nous vous sommes reconnaissants, à Mme Sheren et à vous, d’être ici. Je vais céder la parole aux sénateurs pour qu’ils puissent poser leurs questions. Nous commencerons par le sénateur Boisvenu, le vice-président.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Je veux d’abord vous dire un gros merci pour votre présence aujourd’hui, mais surtout vous remercier du fond du cœur pour les années que vous avez données pour vos pays respectifs. Il faut beaucoup de courage pour faire ce que vous avez fait, comme mission, et je vous en félicite.

Madame Sheren, vous ne semblez pas d’accord, du moins d’après vos propos, avec le fait que le traitement du choc post-traumatique au moyen de substances psychédéliques devrait être ouvert à tout le monde. Vous semblez dire que si le traitement était ouvert à tout le monde — et c’étaient vos mots — ce ne serait pas viable.

J’aimerais que vous nous expliquiez votre point de vue par rapport à ce sujet.

[Traduction]

Mme Sheren : Non, laissez-moi reformuler. Ce que je disais, c’est qu’il devrait être accessible à tous. Le traitement est offert au cas par cas — y compris dans mon cas personnel — par une société financée par des fonds privés. Ce n’est pas une option viable pour les entreprises financées par le secteur privé de fournir constamment le traitement. Il doit être offert à tous, comme tout autre traitement le serait. Si on me prescrivait du Zoloft plutôt que le traitement à la MDMA, je devrais avoir accès aux deux par l’entremise d’ACC. L’accès devrait être le même pour les substances psychédéliques que pour l’intervention pharmaceutique, y compris la thérapie par le dialogue et d’autres TCC en combinaison. Désolée si mes propos se sont perdus dans la traduction.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Selon ce que j’ai compris, vous avez utilisé ces substances psychédéliques dans le cadre de votre thérapie. Est-ce bien le cas?

[Traduction]

Mme Sheren : Non, j’ai d’abord pris tous les médicaments pharmaceutiques jusqu’en 2015. En 2015, mon psychiatre, le Dr Greg Passey, a mentionné le cannabis, qui est une substance psychédélique. À l’époque, le cannabis faisait l’objet d’un processus législatif au Canada. J’ai commencé à consommer du cannabis à ce moment-là, avant la MDMA ou tout autre type de substance psychédélique, afin de délaisser lentement l’intervention pharmaceutique. Vers 2021, je crois, c’est à ce moment-là que la personne au sein de ma communauté a vu que — même avec la thérapie par le dialogue, la TCC, la thérapie d’exposition, le cannabis, l’intervention pharmaceutique, les examens hebdomadaires, une alimentation saine et des exercices pour bouger mon corps correctement — j’avais encore du mal au point où je devenais suicidaire. Ce membre de la communauté était celui qui m’a vu traverser une épreuve et qui m’a tendu la main — ce n’était pas Apex Labs. Cela a été financé par une organisation aux États-Unis appelée Heroic Hearts Project. Il s’agit d’un organisme visé par l’alinéa 501c)3) qui finance les déplacements des anciens combattants à l’étranger pour avoir accès à une intervention au moyen de substances psychédéliques. Cela n’avait rien à voir avec Apex Labs à l’époque.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Ai-je bien compris que vous êtes dans le domaine médical?

[Traduction]

Mme Sheren : Non, tout ce que j’ai appris, et que j’ai dû traverser, a été de l’auto-éducation en raison du fait que chaque fois que je suis allée chez un médecin, il y avait un manque d’expérience, de compréhension ou de volonté de fournir autre chose qu’une intervention pharmaceutique. D’après mon expérience en psychiatrie au cours de la dernière décennie, si vous regardez un manuel médical, les antidépresseurs sont destinés à une utilisation à court terme seulement.

Le sénateur Boisvenu : Vous aviez donc connaissance que certains de vos frères d’armes ont utilisé ce genre de substances pendant leur thérapie.

Mme Sheren : En termes de substances psychédéliques, j’ai aussi vécu mes propres expériences psychédéliques personnelles. J’ai utilisé l’une des substances psychédéliques plus de neuf fois, et j’ai utilisé l’autre — la psilocybine — plusieurs fois aussi.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Selon vos connaissances, pour les gens qui font une thérapie au moyen de substances psychédéliques, est-ce qu’il y a une période de sevrage?

[Traduction]

Mme Sheren : Non, absolument pas. Les substances psychédéliques sont une drogue qui ne crée pas de dépendance. J’ai de la difficulté avec le mot « drogue » parce que la majorité sont à base végétale — du moins celles auxquelles je m’expose sont toutes à base végétale —, donc je ne les considère pas vraiment comme des drogues en soi. Les substances psychédéliques, en général, lorsqu’elles sont utilisées dans le bon contexte avec la pré-intégration et la post-intégration —, c’est là que l’accent doit être mis. Les substances psychédéliques ne sont que la possibilité. C’est le moment pour tirer des leçons. C’est l’intégration avant et après l’utilisation qui joue le rôle le plus important dans le traitement ayant un effet à long terme.

La sénatrice M. Deacon : Merci. Nous avons attendu un certain temps, madame Sheren et monsieur McCourry, pour vous rencontrer et vous voir, et nous vous remercions tous les deux d’être ici, et d’être si honnêtes et francs. Il s’agit d’un parcours qui est assez convaincant. Je remercie le président de m’avoir donné l’occasion de parler à des gens qui ont vécu ces expériences.

J’ai une question pour vous deux. La question commence plutôt comme un commentaire, mais je souhaiterais obtenir votre opinion à ce sujet. C’est une frustration qui s’est accumulée pour moi au cours de toutes les audiences que nous avons eues. Dans le cadre de votre travail — en ce qui concerne ce que vous avez fait pour vos pays et d’autres services d’urgence —, nous permettons aux individus d’accepter un grand degré de risque à court et à long terme. Vous servez et, pour beaucoup, vous subissez un traumatisme lié au stress opérationnel. Pour certains, les traitements approuvés ne fonctionnent pas, et ici, nous avons des substances psychédéliques qui semblent prometteuses. Nous connaissons déjà certains des effets secondaires, mais tout à coup, cela devient trop inquiétant et il y a une peur d’aller de l’avant et d’essayer cette approche. Il y a des obstacles réglementaires, comme vous le savez de votre expérience par l’entremise d’Apex Labs, et des préjugés provenant de la guerre malavisée contre les drogues au cours des dernières décennies.

C’est assurément frustrant dans le cadre de ce travail très important. Vous avez le droit de risquer votre vie pour servir votre communauté et votre pays, mais, si vous êtes blessés pendant votre service, vous avez tous les deux très bien décrit comment quelqu’un dans votre communauté vous a conseillés — et, monsieur McCourry, vous avez dit que vous avez lu et trouvé quelque chose qui pourrait être une bonne solution pour vous. Je me demande si vous partagez la même frustration que celle que j’essaie d’exprimer aujourd’hui dans le cadre de vos propres expériences de vie.

Mme Sheren : Je dirais que moi, ainsi que la communauté, Apex Labs et plusieurs autres organisations — qui travaillent si désespérément pour s’assurer que les gens ont accès à la plante — faisons écho à vos frustrations. Je vous en remercie.

Il y a l’idée de risque-récompense. Conformément à ce principe de risque-récompense, pourquoi accepte-t-on d’envoyer des enfants de 17, 18, 19 et 20 ans à la guerre, mais que l’option pour un adulte qui décide d’accéder à un médicament à base de plantes qui peut sauver sa vie n’est pas envisagée? Il y a le risque-récompense pour un individu, s’il est allé dans le bon milieu — ce que je ne peux pas assez souligner. Il ne s’agit pas d’une situation où la personne est seule à la maison, non supervisée. Cela doit être fait correctement et en toute sécurité. Si nous pouvons faire en sorte que d’autres prennent des décisions pour nous, et disent que nous sommes censés mettre nos vies en jeu — et dire que le risque-récompense est tout à fait acceptable parce que nous sommes un numéro —, mais que nous ne pouvons pas prendre la décision d’ingérer une plante, la frustration est là.

Cela change la communauté, et cela prend, malheureusement, des membres de la communauté qui découvrent ces situations pour s’entraider. Je n’ai jamais vu plus de succès ailleurs aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada. Le Heroic Hearts Project a une filiale canadienne, une filiale britannique et une filiale américaine. D’ailleurs, j’ai vu la vie de tant d’amis changer grâce à la médecine à base de plantes — pas à cause de la psychologie, de la psychiatrie, des rendez-vous, de reparler du passé et de l’intervention pharmaceutique. J’ai seulement vu des progrès durables à long terme avec l’utilisation de substances psychédéliques, la thérapie d’intégration et un réseau de soutien pour encadrer les traitements.

Vous devez comprendre que, lorsque des personnes vont avec des organisations comme le Heroic Hearts Project, il y a une intégration dans la post-utilisation et la pré-utilisation, mais ensuite elles sont dans des réseaux de soutien, ce qui signifie qu’elles n’arrêtent pas de parler aux personnes avec qui elles ont voyagé ou aux guides d’intégration. Vous faites maintenant partie de quelque chose de plus grand. Lorsque vous quittez le service, si vous n’en êtes pas certain, vous perdez votre communauté et votre identité. Cela aide non seulement les gens à se retrouver, mais cela leur donne aussi l’occasion de guérir pour qu’ils puissent commencer à retrouver le bonheur. Les médicaments ne font que vous maintenir dans un état stable — à tous les niveaux. Pourquoi n’examine-t-on pas les effets secondaires des médicaments que nous recevons? Pourquoi les gens sont-ils trop inquiets des effets secondaires des médicaments à base de plantes?

M. McCourry : Oui, je partage vos frustrations. Je les partage au point où je suis ici pour vous parler, et je suis prêt à parler publiquement de mes expériences personnelles les plus difficiles afin, espérons-le, d’éliminer la stigmatisation dont vous parlez, et d’informer le public que bon nombre des préoccupations qui ont été propagées par la guerre contre la drogue ne sont pas des préoccupations en ce qui concerne l’utilisation de cette drogue dans un environnement contrôlé, sécuritaire et thérapeutique.

La sénatrice Anderson : Merci à la fois de votre témoignage et de votre volonté de faire part de vos histoires personnelles. Nous vous en sommes très reconnaissants, et ce sont les voix que nous devons entendre. Je vous en remercie.

Vous avez peut-être répondu à cette question, mais quelle était — pour vous deux — la différence entre la thérapie traditionnelle et la thérapie psychédélique? Vous avez parlé de pré-intégration et post-intégration et de soutien, mais pourriez-vous expliquer la différence et ce qui a fonctionné pour vous?

Mme Sheren : Si vous jetez un œil sur les psychédéliques, très souvent, beaucoup de ces traitements — qui changent et améliorent la vie des gens — sont faits dans un cadre médical avec une sorte de touche cérémonielle, si vous voulez. Il y a quelque chose à propos de se connecter à quelque chose de plus profond et de lâcher prise.

Quand vous suivez une thérapie par le dialogue, autant les psychiatres que les psychologues font de leur mieux pour vous laisser de la place, selon le professionnel que vous consultez, et vous n’avez peut-être pas une relation ou une compréhension avec lui. Souvent, bon nombre de ces personnes qui traitent notre communauté d’anciens combattants et de premiers intervenants n’ont aucune expérience personnelle.

Quand vous discutez des médicaments dans n’importe quel milieu, les personnes qui administrent le médicament, ou les médecins et les gens qui sont là, sont expérimentés avec le médicament. Il y a de l’empathie là. Il y a un autre type d’émotion qui se manifeste — un autre type d’espace sûr, si vous voulez, qui se crée. C’est pourquoi le contexte et les circonstances sont si importants. Vous ne pouvez pas y arriver par vous-même. On ne s’attendrait pas à ce que vous fassiez de la psychiatrie par vous-même — apprendre par soi-même et se traiter soi-même. Parfois, vous avez besoin d’un guide et d’un soutien supplémentaire.

Personnellement, j’estime que les substances psychédéliques sont radicalement différentes de la thérapie par le dialogue, et qu’elles peuvent être utilisées en conjonction avec la thérapie par le dialogue. La kétamine et la thérapie par le dialogue sont incroyablement efficaces, ainsi que l’ibogaïne combinée à la thérapie par le dialogue; il y a des utilisations pour ces outils dans un contexte clinique. C’est pourquoi ils les rendent si puissants. C’est juste un autre outil dans la boîte à outils, ou dans le sac à main, du médecin. C’est pourquoi nous devrions y avoir accès afin qu’ils ne puissent pas seulement en apprendre davantage, mais qu’ils puissent aussi fournir un autre outil — plutôt que les quelques outils qui nous ont été donnés, qui sont des produits pharmaceutiques et la thérapie par le dialogue.

J’espère que cela répond à votre question.

La sénatrice Anderson : Merci.

Le président : Monsieur McCourry, voulez-vous répondre?

M. McCourry : Oui, j’aimerais répondre. J’ai mentionné que faire de la thérapie par le dialogue à la VA n’était pas efficace. J’avais mentionné qu’il y avait beaucoup de bruits internes et d’interférences qui empêchaient de tisser un lien avec le thérapeute.

En ce qui concerne la psychothérapie assistée par la MDMA, la MDMA élimine l’interférence que je décrivais. Toutes les études montrent que la MDMA active le cortex préfrontal, puis réduit la partie du cerveau responsable de la peur et de l’anxiété — ces types de réponses. En gros, elle inverse les effets du TSPT sur le cerveau pendant une période de temps, plus précisément de six à huit heures.

Pendant ces six à huit heures, vous pouvez avoir une thérapie vraiment efficace parce que le cerveau n’interprète pas la thérapie et la situation comme il le ferait habituellement, et cela mène à un effet durable une fois la thérapie terminée.

Le sénateur Yussuff : Madame Sheren, merci d’être venue ici et d’avoir fait part de vos histoires. Monsieur McCourry, je vous remercie d’être ici et d’être si franc à propos de votre expérience.

J’ai deux points de vue. Je vous demanderai votre indulgence.

Pour certains anciens combattants, la thérapie par le dialogue fonctionne et les aide à reprendre leur vie en main, mais ce n’est pas une solution universelle. La réalité est — pour ce qui est de régler les défis auxquels font face les anciens combattants lorsqu’ils reviennent de l’expérience de la guerre — que nous devons avoir différentes approches pour les aider parce que, ultimement, c’est l’objectif.

Compte tenu de votre expérience avec les substances psychédéliques, j’imagine que vous seriez un fervent défenseur du fait que le ministère adopte une approche différente — étant donné que les résultats démontrent amplement les raisons pour lesquelles nous devrions aller de l’avant et être beaucoup plus audacieux dans le financement et le soutien de cette thérapie pour qu’elle soit accessible à un plus large éventail d’anciens combattants qui la désirent, s’ils la désirent. Est-ce que ce serait un commentaire juste que je pourrais faire?

Monsieur McCourry, est-ce que cela serait aussi une observation juste pour vous dans le contexte de votre expérience aux États-Unis?

M. McCourry : Oui, je crois que c’est un commentaire juste.

Mme Sheren : Absolument, je pense que c’est un commentaire juste. Je pense que nous faisons les choses de la même façon depuis le Vietnam, et nous attendons un résultat différent — pourtant, nous avons encore une communauté qui est en proie à l’alcoolisme, à l’abus, à la toxicomanie et aux difficultés à tous les niveaux afin de se réadapter à la société.

Si nous continuons à faire les mêmes choses et à attendre un résultat différent, c’est littéralement la définition de la folie. Je pense que nous pouvons faire mieux et, à tout le moins, investir dans quelque chose que nous savons qui montre des résultats prometteurs — dans plusieurs universités différentes, et à grande échelle. Pourquoi n’y consacrerions-nous pas, du moins, un peu plus de fonds pour le savoir? Au minimum, peut-être pouvons-nous arrêter d’avoir 44 suicides par jour. Quel est le risque? Quel est le mal? Pourquoi pas?

Le sénateur Yussuff : Compte tenu de votre expérience, c’est une expérience très positive — et vous êtes la preuve que les substances psychédéliques sont efficaces pour aider les anciens combattants. Si vous aviez deux choses à recommander à notre comité que nous pourrions recommander au gouvernement, quelles seraient ces deux choses?

Mme Sheren : Parlez-vous d’une mesure législative en ce qui a trait à ce que je pense qu’il faudrait faire, ou parlez-vous de l’endroit où le financement devrait aller précisément?

Le sénateur Yussuff : Oui, le financement, mais je parle aussi de l’approche qui pourrait être présentée d’une manière différente, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent.

Mme Sheren : Absolument. Le Canada est un chef de file dans bien des domaines, mais, d’une certaine façon, nous sommes un peu en retard dans celui-ci, n’est-ce pas? Je pense que c’est ce que toute la communauté fait valoir : investir davantage dans la recherche.

Si vous êtes tous réellement préoccupés, et que vous pensez que le risque l’emporte sur la récompense, mettez plus de fonds dans la recherche parce qu’elle vous le prouvera; nous n’avons pas à le faire. Nous l’avons vu dans de nombreuses universités différentes. Cela a réussi.

Soit dit en passant, le Heroic Hearts Project a travaillé avec plus de 450 anciens combattants. Le taux de réussite est astronomique. Les faits parlent d’eux-mêmes. Nous ferons les études pour vous. Nous vous donnerons les preuves. En fin de compte, nous connaissons les résultats.

J’irais de l’avant avec plus de financement, bien sûr, pour que vous puissiez être plus à l’aise dans ce à quoi vous nous donnez accès.

Une fois que vous aurez donné accès — parce que, en fin de compte, non seulement c’est la bonne chose à faire, mais je pense que c’est aussi la chose juste et due à faire —, soyez très prudent dans la façon dont vous le faites en termes de contexte et de circonstances. Donnez un accès aux médecins pour apprendre à bien gérer cela afin que nous n’ayons pas de problèmes à l’avenir. Assurez-vous que les gens sont préparés et qu’ils suivent les bons programmes.

TheraPsil fait une tonne de travail dans cet espace, donc quand les médecins ont enfin accès et la chance de l’administrer aux anciens combattants, ils savent exactement ce qu’ils font.

Le sénateur Yussuff : Monsieur McCourry, en ce qui concerne votre expérience aux États-Unis — et le succès que vous avez connu de votre expérience personnelle —, si vous aviez quelque chose à dire aux Canadiens sur ce que nous pourrions faire différemment et mieux, qu’est-ce que ce serait?

M. McCourry : Je pense qu’il y a beaucoup de similitudes entre le système canadien et le système américain en ce qui concerne le traitement des anciens combattants et la création d’une marge de manœuvre pour que ces substances soient utilisées dans des milieux thérapeutiques.

Il y a deux choses qui, à mon avis, s’appliqueraient tant au Canada qu’aux États-Unis. La première consiste à financer les études qui sont en cours pour ces substances afin que nous puissions accélérer le suivi des résultats requis et que d’autres pistes de recherche puissent être explorées. Ce peut être, par exemple, d’autres façons dont la MDMA pourrait être utilisée dans une thérapie qui serait plus efficace et qui permettrait une guérison accrue chez plus de personnes, y compris la thérapie de groupe utilisant la MDMA. Je pense qu’il y a un vaste monde de matériel à explorer ici, donc le financement gouvernemental sera important pour permettre que tout cela soit raisonnablement exploré parce que, à l’heure actuelle, les particuliers doivent payer de leur poche.

La deuxième chose — qui permettra de joindre les vétérans qui en ont besoin — est de supprimer ces substances en les éliminant de la liste actuelle des drogues. Par exemple, aux États-Unis, elles sont considérées comme des drogues figurant à l’annexe I; elles n’ont pas d’usage médical et elles créent une forte dépendance. Mais je pense que les études, à ce stade, ont démontré qu’elles ne créent pas une forte dépendance — pas dans le cas de la MDMA ou de la psilocybine — et qu’elles ont un usage médical. Compte tenu de cela, je pense qu’il serait très juste de les retirer de la liste des drogues qui contredit cela. Cette mesure à elle seule permettrait aux individus — qui sont même prêts à payer de leur poche — d’effectuer des recherches beaucoup plus facilement parce que les obstacles que les groupes doivent surmonter pour étudier ces substances sont tellement prohibitifs qu’ils sont très peu nombreux à pouvoir surmonter ces obstacles, et être en mesure d’obtenir des résultats où ils peuvent dire, « C’est efficace », ou même s’il y a quelque chose qui n’est pas efficace. Nous avons besoin des données. Nous avons besoin de la science derrière. Si nous avons ces substances dans la liste des drogues pour que les gens ne puissent pas les étudier, c’est un énorme problème. C’est l’un des aspects importants qui, à mon avis, doivent être pris en considération.

Mme Sheren : L’autre chose que je veux faire valoir est que c’est une chose de financer la recherche, mais, encore là, une fois que la recherche a fait son travail, nous ne pouvons pas être seuls à payer pour ces recherches privées. À l’heure actuelle, cela coûte plus de 6 500 $ pour qu’une personne voyage à l’étranger pour discuter des médicaments et faire le travail. La plupart des anciens combattants qui en ont besoin ne travaillent pas, et ils ne peuvent pas se permettre de le faire. ACC devrait intervenir et financer ce projet comme s’il finançait toute autre intervention pharmaceutique qu’il serait prêt à fournir.

Le sénateur Yussuff : Si vous me le permettez, madame Sheren, je sais qu’il est toujours difficile de raconter votre expérience, mais le plus grand bien que nous essayons de faire au sein de ce comité est d’essayer de trouver un moyen de faire progresser les efforts de recherche qui sont déployés, tout en reconnaissant également qu’il y a beaucoup trop d’anciens combattants qui ne reçoivent pas le traitement pour surmonter le TSPT, ici au Canada et aux États-Unis. Évidemment, nous ne pouvons parler qu’au gouvernement canadien, mais votre expérience, je pense, nous informe d’une manière intelligente qui pourrait grandement aider ce que nous espérons réaliser, compte tenu de la myriade de témoignages que nous avons entendus devant le comité. Merci beaucoup d’être venue ici. J’espère que vous continuerez à espérer que nous y parviendrons et que nous ferons ce qui est bien pour aider non seulement les anciens combattants comme vous, mais aussi beaucoup d’autres qui espèrent avoir accès à ces types de traitements.

De même, monsieur McCourry, c’est vraiment un effort courageux de votre part de venir ici aujourd’hui, mais je tiens à vous remercier encore une fois au nom des anciens combattants canadiens que nous espérons aider dans le contexte de notre travail ici à Anciens Combattants Canada.

M. McCourry : Merci beaucoup.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Madame Sheren, vous avez une grande confiance à l’égard du traitement au moyen de psychédéliques. Quels sont, selon vous, les obstacles qui empêchent la disponibilité de ce programme à la grandeur du pays? On a entendu des gens de Santé Canada qui nous ont dit que les études ne sont pas terminées et qu’il faudrait encore plus de recherche. On a des échos de gens traités avec ces substances qui ont obtenu de très bons résultats. Alors, j’essaie de comprendre : quels sont les obstacles à ce programme au Canada?

[Traduction]

Mme Sheren : C’est la législation. Le problème, c’est que nous ne pouvons pas légalement avoir accès, et vous voulez plus de recherches. Vous avez des recherches de Johns Hopkins, de l’Imperial College de Londres et de certaines des meilleures universités du monde qui examinent quotidiennement les anciens combattants. Non seulement ils administrent ces modes de guérison et font la recherche pendant que c’est en cours, mais on constate également du succès sur toute la ligne. S’il y avait un problème avec cela, nous n’aurions pas été aussi loin pendant si longtemps et nous n’avons pas vu un certain type de preuve pour montrer que cela a mal tourné. Cela n’a presque jamais mal tourné. Les gens guérissent à un niveau extraordinaire, mais le problème est que nous ne pouvons pas y avoir accès parce que notre gouvernement ne nous le permet pas. Notre gouvernement nous empêche d’aller de l’avant et de financer la recherche dont le gouvernement a besoin pour nous donner accès.

Nous sommes des adultes. Nous devrions être en mesure de nous occuper de notre bien-être légalement et en toute sécurité, mais lorsque vous retenez notre capacité à le faire, nous devons aller à l’extérieur du pays. Nous devons risquer nos libertés, nos droits et notre capacité à nous traiter nous-mêmes. Nous risquons tout afin de partir parce que nous sommes si désespérés d’avoir de l’aide. C’est à quel point la situation est grave — où je dois mentir en passant par les douanes parce que je vais dans un autre pays d’Amérique du Sud, sachant que je pourrais être arrêté et que je pourrais être retenu là-bas parce que j’allais consommer une substance illégale et que je suis citoyen canadien. Mais quand on ne nous donne pas l’accès — si vous connaissez les membres de la communauté et les difficultés qu’ils traversent quotidiennement —, nous sommes prêts à tout faire pour nous sauver. Si vous pouviez enlever les obstacles et simplement nous donner accès dans notre propre pays, nous ne vous demandons pas de faire le travail. Nous ferons le travail. Nous faisons toujours le travail, mais nous avons juste besoin du droit.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Lorsque vous parlez de barrières législatives, à quoi faites-vous référence?

[Traduction]

Mme Sheren : La psilocybine et la MDMA sont illégales. Nous ne pouvons pas les obtenir par l’entremise d’un médecin si nous ne passons pas par le Programme d’accès spécial, mais le programme est un processus très lent. Et je déteste vous le dire, mais il y a beaucoup de Canadiens qui ne peuvent pas attendre des années ou des mois — certains ne peuvent qu’attendre des semaines, et la plupart, des jours. C’est un type de vie où on avance un pas à la fois pour les gens qui ont du mal à dormir, à fonctionner, à quitter leur maison ou même à faire partie de la société. Nous avons besoin de l’accès. Nous avons besoin de l’accès maintenant — pas dans trois ans, et pas dans cinq ans — ou vous allez avoir beaucoup plus de décès.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Merci, c’est très clair. Monsieur McCourry, selon votre expérience, pour traiter votre choc post-traumatique, vous avez utilisé les deux méthodes : la méthode conventionnelle avec une charge importante de médicaments conventionnels chimiques et vous avez utilisé aussi les substances psychédéliques. Ai-je raison d’affirmer cela de cette façon?

[Traduction]

M. McCourry : Oui, monsieur, c’était le cas.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Si je comprends bien votre témoignage, le traitement au moyen de substances psychédéliques a été beaucoup plus efficace que la médecine conventionnelle, donc le traitement par médicament chimique, est-ce que c’est bien le cas?

[Traduction]

M. McCourry : Tout à fait, oui. C’était le jour et la nuit, surtout pour l’expérience psychédélique que j’ai faite, qui était de cinq séances sur cinq mois avec un suivi avec un thérapeute, mais je n’ai pas utilisé de substances psychédéliques après les cinq mois. À partir de ce moment-là, je n’avais plus besoin de prendre d’autres médicaments, et cela a eu un effet durable — alors qu’avec la thérapie et les produits psychopharmaceutiques traditionnels, le mieux que je pouvais espérer était d’avoir à prendre ces médicaments de façon constante pour le reste de ma vie, ainsi que d’avoir les effets secondaires qui venaient avec eux. La thérapie psychédélique était considérablement meilleure pour moi.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : À quand remonte la fin de vos traitements?

[Traduction]

M. McCourry : C’était de juin à octobre 2012.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Considérez-vous que votre retour à la vie civile est très équilibré aujourd’hui?

[Traduction]

M. McCourry : Tout à fait, oui. C’est difficile pour moi de m’identifier à la personne que j’étais avant de suivre ce traitement parce que mes symptômes de TSPT étaient si graves. Cela a sévèrement contrôlé ma vie. Bien des choses que je faisais étaient irrationnelles. Je regardais par les fenêtres et je pensais que les gens venaient me chercher — cette paranoïa intense. Je ne peux même pas m’identifier à cela maintenant. C’est difficile pour moi d’essayer de comprendre ce que je faisais à ce moment-là. Il y a eu une amélioration durable de la qualité de ma vie.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Est-ce que vous avez côtoyé des frères d’armes qui ont vécu les mêmes expériences que vous, à savoir commencer par des traitements conventionnels et passer à des traitements au moyen de substances psychédéliques, et pour qui cela a été un succès?

[Traduction]

M. McCourry : L’étude à laquelle j’ai participé était un petit groupe; il était limité à 20 personnes. J’ai hésité à recommander d’autres personnes quand j’ai commencé à participer à cette étude parce que j’attendais toujours de voir si cette étude allait être importante et si je devais la recommander. En ne le recommandant pas, j’ai perdu un ami; il s’est enlevé la vie. Je pense que si je l’avais référé à l’étude, il aurait pu y avoir une bonne chance qu’il ne s’enlève pas la vie.

À partir de ce moment-là, j’ai commencé à recommander l’étude à des gens de mon entourage qui souffraient. Il y avait deux individus, les deux marines, avec qui je n’ai pas servi personnellement, mais que j’ai connus après ma libération. Ils étaient devenus amis. Je les ai référés à l’étude. Ils ont tous les deux vécu des expériences étonnamment similaires à celles que j’ai vécues, même si la source de leurs traumatismes vécus pendant le service militaire était différente. Cela m’a surpris que leur processus et les effets globaux soient si semblables aux miens.

[Français]

Le sénateur Boisvenu : Merci beaucoup pour votre courage et surtout, pour votre franchise à tous les deux.

[Traduction]

La sénatrice M. Deacon : Je pense que vous avez abordé cette question, mais je me demandais ce qui vous a poussé vers ce traitement. Il y a un élément déclencheur dans la conversation, dans l’émerveillement et dans les engagements autour de ce type de traitement. Vous avez parlé de législation. Nos organismes de réglementation devraient-ils accélérer l’approbation de certains cas, comme les anciens combattants, pour amorcer ce processus et aller de l’avant encore plus vite? Vous en avez parlé, mais y a‑t-il autre chose que vous aimeriez commenter à ce sujet?

Mme Sheren : C’est une situation si désespérée. Parce que vous n’êtes pas profondément engagé dans la communauté, ou que vous ne connaissez pas beaucoup d’anciens combattants ou de premiers intervenants, vous ne verrez peut-être pas à quel point c’est vraiment terrible. Je vis, mange, dors et respire dans cette communauté chaque jour. Je réponds au téléphone à toute heure de la nuit. Nous prenons des nouvelles des gens parce que c’est constant et qu’il y a des débordements et des situations incontrôlables.

Nous parlons d’épidémies, et nous utilisons beaucoup ce mot maintenant, mais c’est la définition. C’est un problème. Il faut le régler rapidement. Il faut accélérer le processus pour les anciens combattants, les premiers intervenants et les membres de la GRC — parce que, si vous ne le faites pas, vous ne verrez pas de progrès. Vous allez continuer à voir des gens souffrir, à stagner à prendre des médicaments pharmaceutiques et à boire trop. Le taux de divorce atteint des sommets. Les gens ne parviennent pas à se réintégrer dans la société. Nous avons quelque chose qui fonctionne, et nous le savons.

M. McCourry a parlé de ses amis et de la façon dont il hésitait à recommander les gens à l’étude — parce que nous ne le savons pas. J’ai eu la chance de discuter avec les Rangers canadiens, la Delta Force, les Navy SEALs, les membres de la Force opérationnelle interarmées 2, les membres canadiens et les membres britanniques dans plusieurs contextes différents. Cela fonctionne de façon générale avec tout le monde. Nous recommandons ce traitement parce que c’est la seule chose qui fonctionne.

Je n’ai jamais touché un médicament pharmaceutique sous quelque forme que ce soit depuis la thérapie assistée par des substances psychédéliques. Cela peut fonctionner. Vous devez nous délier les mains, et nous laisser nous sauver nous-mêmes parce que nous n’avons pas besoin que vous nous sauviez — donnez-nous juste l’accès dont nous avons besoin.

La sénatrice M. Deacon : Merci.

Le président : Merci beaucoup.

Je vais poser une brève question à M. McCourry. Savez-vous si ces drogues sont plus facilement disponibles aux États-Unis qu’au Canada? Je vais vous poser la question également, madame Sheren.

M. McCourry : Je ne suis pas certain. Voulez-vous dire si elles sont disponibles d’un point de vue médical ou de la rue?

Le président : Je ne parle pas d’un point de vue de la rue. Je parle du point de vue médical et de la thérapie qui est donnée. Savez-vous si elle est plus répandue aux États-Unis qu’au Canada? J’adresse la question à l’un ou l’autre d’entre vous, si vous le savez.

M. McCourry : Je ne suis pas certain. Je ne saurais vraiment pas vous dire. Je sais qu’aux États-Unis, c’est un défi. Les études sont très petites, donc les chances de participer à une étude et d’y avoir accès sont minuscules. Il est difficile d’avoir accès à ces médicaments et thérapies.

Mme Sheren : Absolument. C’est pourquoi j’ai été forcée de voyager à l’étranger à mes propres frais.

Le président : Merci beaucoup à vous deux. Cela nous amène à la fin de la réunion d’aujourd’hui. Je vous remercie sincèrement tous les deux. Votre ouverture à raconter ces expériences vécues est extrêmement importante pour nous. Merci de votre service et des sacrifices que vous avez consentis tous les deux pour vos pays. Merci beaucoup.

(La séance est levée.)

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