LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET DU COMMERCE INTERNATIONAL
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 5 février 2026
Le Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international se réunit aujourd’hui, à 10 h 30 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, les questions qui pourraient survenir occasionnellement se rapportant aux relations étrangères et au commerce international en général; et à huis clos, pour étudier la teneur des éléments des sections 18 et 27 de la partie 5 du projet de loi C-15, Loi portant exécution de certaines dispositions du budget déposé au Parlement le 4 novembre 2025.
Le sénateur Peter M. Boehm (président) occupe le fauteuil.
[Français]
Le président : Je m’appelle Peter Boehm, je suis un sénateur de l’Ontario et je suis président du Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international.
J’inviterais maintenant les membres du comité présents aujourd’hui à se présenter.
[Traduction]
Le sénateur MacDonald : Michael MacDonald, du Cap‑Breton, en Nouvelle-Écosse.
Le sénateur Ravalia : Bonjour et bienvenue. Mohamed Ravalia, de Terre-Neuve-et-Labrador.
Le sénateur Harder : Peter Harder, de l’Ontario.
La sénatrice M. Deacon : Bienvenue. Marty Deacon, de l’Ontario.
La sénatrice Coyle : Mary Coyle, d’Antigonish, en Nouvelle-Écosse.
Le sénateur Wilson : Duncan Wilson, de la Colombie-Britannique.
Le sénateur Al Zaibak : Mohammad Al Zaibak, de l’Ontario.
Le président : Merci, honorables sénateurs, et bienvenue. J’aimerais aussi souhaiter la bienvenue à tous ceux qui nous regardent d’un bout à l’autre du pays sur ParlVU du Sénat ce matin.
Chers collègues, c’est la Semaine du développement international, et nous nous réunissons conformément à notre ordre de renvoi général pour discuter du développement international dans le climat mondial actuel.
J’aimerais souligner que le sénateur Adler, du Manitoba, vient de se joindre à la réunion.
Aujourd’hui, nous avons de nouveau le plaisir d’accueillir, d’Affaires mondiales Canada, Christopher MacLennan, sous-ministre du Développement international, Leslie Norton, sous-ministre adjointe, Secteur des partenariats et des programmes d’aide internationale, et Catherine Jobin, sous-ministre adjointe, Secteur de la stratégie, des politiques et des affaires publiques.
J’aimerais souligner que la sénatrice Martine Hébert, du Québec, s’est également jointe à la réunion.
Avant d’entendre les déclarations liminaires et de passer aux questions et réponses, j’ai un commentaire d’ordre administratif à faire. Je demanderais à toutes les personnes présentes de mettre en sourdine les notifications sur leurs appareils. Pendant la réunion d’hier, j’en ai entendu quelques-unes. Je sais exactement de qui elles venaient, de sénateurs. Merci donc de bien les désactiver.
Je vous demanderais d’observer les directives sur les cartes devant vous concernant l’utilisation des microphones et des oreillettes afin d’éviter tout problème sonore pour nos interprètes et les autres membres du personnel.
Christopher MacLennan, sous-ministre du Développement international, Affaires mondiales Canada : Merci beaucoup, honorables sénateurs et monsieur le président. Bonjour, mesdames et messieurs les membres du comité.
Je vous remercie de m’accueillir aujourd’hui. Je suis très heureux de comparaître à nouveau devant vous, particulièrement en cette Semaine du développement international, qui revient annuellement à cette période de l’année.
Le mois dernier, dans son discours à Davos, le premier ministre Mark Carney a très bien résumé la dynamique mondiale actuelle en affirmant : « nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition. »
Nous observons cette rupture dans la façon dont l’intégration économique entre États est désormais utilisée comme levier stratégique. Elle se manifeste aussi par la transformation des forums multilatéraux, devenus des espaces de rivalité plutôt que de coopération, ainsi que par le non-respect croissant du droit international.
Dans ce contexte préoccupant, le développement international traverse lui aussi une rupture plutôt qu’une simple transition. Il reste énormément à faire dans les pays en développement pour combattre les effets de l’extrême pauvreté, favoriser la croissance économique et faire progresser les droits de la personne. Pourtant, nombre des progrès durement obtenus au cours des 25 dernières années stagnent, freinés par l’endettement, les conflits et les conséquences des changements climatiques.
Parallèlement, les montants consacrés à l’aide publique au développement diminuent.
[Français]
Ces dynamiques sont d’une importance majeure pour les pays en voie de développement. Les perturbations actuelles, qu’elles soient géopolitiques, économiques ou climatiques, frappent de plein fouet les pays en développement, particulièrement au sein des États à faible revenu ou fragiles. Or, ces crises ne s’arrêtent pas aux frontières. Nous savons trop bien que l’instabilité liée aux conflits, aux crises de santé publique et à l’incertitude économique dans les pays en développement peut affecter directement la sécurité et la prospérité des Canadiens.
[Traduction]
Il n’est pas étonnant que le système, ou l’architecture, d’aide internationale, largement pensé pour un contexte de coopération révolu, peine aujourd’hui à suivre le rythme. De nombreuses initiatives ont donc vu le jour pour réformer cette architecture, améliorer son efficacité et l’adapter aux réalités évoquées dans le discours du premier ministre. Le Canada participe activement à ces efforts au sein des Nations unies, de l’Organisation de coopération et de développement économiques, ou OCDE, qui établit les normes internationales en matière de coopération au développement, et des banques multilatérales de développement.
Ce travail pour améliorer l’efficacité, les retombées et l’orientation stratégique globale de la coopération au développement ainsi que de l’architecture de l’aide internationale devrait demeurer une priorité en 2026, y compris dans le contexte de la présidence française du G7.
[Français]
Comme le premier ministre l’a déclaré, le Canada a la capacité et la responsabilité de contribuer à façonner un ordre mondial plus résilient et plus coopératif, fondé sur les droits de la personne, le développement durable, la solidarité et la souveraineté. C’est sous cet angle que nous abordons désormais nos efforts de développement.
[Traduction]
Ces dernières années, le Canada a beaucoup augmenté ses dépenses en développement international pour faire face à des crises mondiales, notamment la pandémie de COVID-19 et la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine. Cependant, dans le climat financier actuel, il est plus important que jamais de cibler nos efforts de développement international de façon stratégique afin d’obtenir les meilleurs résultats possibles avec un budget réduit. Le budget de 2025 prévoit une réduction d’environ 2,7 milliards de dollars du financement de l’aide au cours des quatre prochaines années pour revenir à un rythme de dépenses plus raisonnable, comme avant la COVID.
Parallèlement, le gouvernement privilégiera une approche pragmatique et guidée par des principes en matière de développement international, le pragmatisme servant à orienter nos modalités de travail et le choix de nos partenaires. Autrement dit, il faudra adopter un engagement multilatéral plus ciblé et se concentrer davantage sur le renforcement des relations bilatérales là où le Canada peut faire avancer des priorités communes, dont des économiques et commerciales. Tous nos partenaires ne partagent pas nos valeurs, mais bon nombre d’entre eux ont des priorités essentielles en commun avec nous. Nous sommes prêts à collaborer en fonction de ces réalités et à miser sur nos intérêts communs. Nous adopterons une démarche pragmatique pour promouvoir nos priorités en matière de développement en utilisant toute la panoplie d’outils à notre disposition, y compris les concessions financières et les approches novatrices, afin de mobiliser l’ensemble des sources possibles de financement pour maximiser les résultats.
Bien entendu, l’approche du gouvernement restera guidée par des principes : le respect des droits de la personne, la promotion de l’égalité des genres et la priorité accordée à la réduction de la pauvreté. Ces priorités continueront d’orienter l’ensemble de nos efforts.
[Français]
Le gouvernement renforcera et diversifiera les partenariats qui soutiennent la résilience et la stabilité économiques. Le gouvernement continue d’accompagner des partenaires bilatéraux alors qu’ils font face à l’instabilité, développent leurs économies, renforcent la gouvernance et bâtissent leur résilience climatique.
Dans le même esprit, le gouvernement reste déterminé à fournir une aide humanitaire vitale en temps de crise, et continuera de travailler avec ses partenaires pour répondre aux défis mondiaux, tels que les changements climatiques, les maladies infectieuses, la paix et la sécurité.
Le Canada reste résolument engagé envers les institutions multilatérales, mais son engagement futur sera plus ciblé. Le Canada veillera à ce que les institutions qu’il soutient soient efficaces, alignées sur ses objectifs stratégiques et en mesure d’obtenir des résultats avec rapidité et à grande échelle. Il s’agit d’un engagement à contribuer à façonner un système multilatéral moderne qui reflète les réalités mondiales actuelles et qui fait progresser les intérêts stratégiques du Canada.
Malgré les défis, une occasion se dessine également. Les pays partenaires recherchent des relations qui respectent leur souveraineté, soutiennent leurs priorités et leur laissent l’espace nécessaire pour se développer. Le Canada est bien placé pour être ce partenaire. Notre objectif est de veiller à ce que l’engagement du Canada en matière de développement soit porteur de sens, stratégique et reflète le monde que nous voulons bâtir ensemble.
[Traduction]
J’ai hâte de discuter de la façon dont nous pouvons faire progresser ces priorités. Je suis prêt à répondre à vos questions. Merci.
Le président : Merci beaucoup, monsieur MacLennan. Avant de passer aux questions, j’aimerais souligner que le sénateur Woo, de la Colombie-Britannique, s’est joint à la réunion.
Chers collègues, comme d’habitude, vous disposez de trois minutes pour les questions et les réponses. Je vous prie d’être aussi brefs que possible afin de permettre à nos témoins de répondre au plus grand nombre de questions.
Nous commençons par le vice-président du comité, le sénateur Harder.
Le sénateur Harder : Je vous remercie pour votre déclaration préliminaire. J’aimerais revenir sur ce que vous avez dit au sujet de la présidence française du G7, puisque certains d’entre nous autour de la table possèdent une expérience dans ce domaine. En ce qui concerne les enjeux que vous avez mentionnés, c’est-à-dire l’endettement, le climat et la santé, le Canada a surtout intensifié ses efforts en coordination avec des pays aux vues similaires au sein du G7. Cela dit, le G7 n’a plus le poids qu’il avait autrefois.
Comment le G7, sous la présidence de la France, peut-il redonner un coup de fouet à la recherche d’une action concertée efficace? Y a-t-il encore de la volonté?
M. MacLennan : Merci beaucoup, monsieur le sénateur. C’est une très bonne question. Le nouveau gouvernement a dû se pencher sur cette question presque tout de suite après son arrivée au pouvoir et après la présentation du discours du Trône l’an dernier, d’autant plus que, comme chacun le sait, nous étions alors le pays hôte.
L’approche adoptée par le gouvernement du Canada au cours de son année à la tête du G7 consistait à repérer et à circonscrire les parties du programme susceptibles de rallier les huit pays. L’année a été très difficile parce que, comme on l’a souligné, l’arrivée de l’administration Trump a profondément accentué les divergences sur plusieurs dossiers, notamment les changements climatiques et le développement international. Par conséquent, il a été particulièrement ardu d’arriver à nos fins.
L’une des mesures que nous avons prises a été de déplacer la réunion des ministres du Développement international à l’automne. Ce choix, dicté par le calendrier annuel, a permis aux dirigeants de tenir une première discussion. Quand ceux-ci ont réussi à s’entendre, nous avons repris leurs conclusions pour les intégrer à la réunion ministérielle. À noter que, l’an dernier, c’est la seule réunion multilatérale sur le développement international où les États-Unis étaient présents. C’est énorme.
L’objectif était de préserver ce que le G7 a de meilleur, tout en reconnaissant que certains nouveaux enjeux donnent lieu à d’importantes divergences d’opinions.
Nous avons travaillé en étroite collaboration avec les Français cette année. Si vous me le permettez, je vais également inviter Mme Jobin à intervenir. C’est elle notre agente principale du développement pour le G7. De toute évidence, les Français ont un programme ambitieux. Ils souhaitent mettre l’accent sur l’avenir du développement international, qui est une question cruciale, parmi d’autres. Il s’agira vraisemblablement d’un défi comparable à celui rencontré dans divers autres forums caractérisés par de fortes divergences d’opinions, que nous avons néanmoins réussi à faire fonctionner. Je pense que nous devrons nous adapter.
Le président : Merci beaucoup. Nous avons largement dépassé les trois minutes, alors, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous allons garder Mme Jobin en réserve, car je pense que ce sujet reviendra.
La sénatrice M. Deacon : Merci à nos invités d’être parmi nous aujourd’hui. Vous savez que nous avons rencontré de nombreux acteurs du développement international cette semaine. C’est une semaine importante, et vous connaissez bien leurs inquiétudes, leurs réserves et leurs demandes, compte tenu de l’ampleur des annonces et des compressions. Nous avons tenté de les écouter du mieux possible.
L’une des annonces d’hier a été faite par le secrétaire d’État au Développement international, Randeep Sarai. Il a donné à La Presse canadienne un aperçu de ce que pourrait être l’aide internationale du Canada dans les années à venir. Il a notamment évoqué, à plusieurs reprises, l’idée d’utiliser des fonds privés pour renforcer notre action en développement, notamment par l’intermédiaire de FinDev Canada, l’institution fédérale de financement du développement. J’espérais que vous pourriez nous donner quelques exemples de capitaux privés et de la façon dont ils ont été utilisés, ou pourraient l’être, dans un projet de développement.
M. MacLennan : Pendant des années, il était évident que les besoins financiers des pays en développement dépassaient largement ce que l’aide publique au développement pouvait offrir. Tout le monde en était conscient. C’est ce qui a mené à la mise en œuvre du Programme d’action d’Addis-Abeba en 2015. Il s’agissait de reconnaître la nécessité de mobiliser le secteur privé afin qu’il contribue à l’objectif de l’aide publique au développement, à savoir la réduction de la pauvreté.
Nous avons mis en place des outils, dont FinDev Canada, comme vous l’avez mentionné, pour appuyer des activités qui relèvent par nature du secteur privé, mais qui sont essentielles à la réduction de la pauvreté.
Prenons l’exemple du financement de la lutte contre les changements climatiques : il est largement orienté vers les sources d’énergie renouvelable et la création de réseaux énergétiques durables. L’accès à l’énergie est indispensable pour sortir n’importe quel pays de la pauvreté, mais la construction et l’exploitation efficace de réseaux énergétiques relèvent essentiellement du secteur privé.
Des organisations comme FinDev Canada, ainsi que nos propres initiatives de financement de la lutte contre les changements climatiques menées en collaboration avec des banques multilatérales de développement, ont permis d’appuyer des projets dont le profil de risque dépassait ce que les fonds classiques accepteraient. Cette approche ouvre la voie à l’arrivée de capitaux dans des régions qui n’auraient pas été en mesure d’attirer seules des investissements privés.
Il y a aussi d’autres exemples, plus modestes. L’un des plus parlants est celui des prêts accordés aux femmes propriétaires de petites exploitations agricoles, qui sont souvent les dernières à obtenir du financement. Pourquoi? Parce que les banques et les coopératives de crédit locales n’en ont pas les moyens ou ne veulent pas courir le risque. Nous avons donc collaboré, notamment avec des coopératives dans certaines régions d’Afrique, dans le but de leur fournir une garantie qui leur permette d’octroyer de tout petits prêts à de petits exploitants agricoles locaux, principalement des femmes.
La sénatrice M. Deacon : Merci.
Le sénateur Al Zaibak : Je vous remercie d’être parmi nous aujourd’hui. Les mesures économiques spéciales imposées à la Syrie restent un frein à toute participation du secteur privé au développement ou à la reconstruction du pays. C’est aussi pour cette raison que l’aide humanitaire canadienne se poursuit, tandis que la Loi sur les mesures économiques spéciales continue de limiter la capacité du Canada à appuyer le développement en Syrie. Nous semblons être le seul pays du G7 à ne pas avoir complètement levé la Loi sur les mesures économiques spéciales. À cet égard, j’aimerais savoir où en sont les démarches du gouvernement pour l’abolir plutôt que de continuer à délivrer des permis temporaires.
M. MacLennan : Pour tout dire, j’ignore où en sont les démarches quant à la levée des sanctions. Ce que je peux dire, c’est que les changements réalisés en un an ont été remarquables. Rappelons qu’en décembre seulement, personne ne pensait que la Syrie se détacherait si vite de l’ancien régime de Bashir.
Nous avons éliminé du Code criminel l’obstacle le plus important : la désignation d’une organisation devenue entretemps le gouvernement de facto. Cette désignation rendait pratiquement impossible toute forme d’intervention au-delà de l’aide humanitaire. Cette évolution est déterminante pour amorcer une réflexion sur des réponses de développement plus conventionnelles en Syrie, reconnaître l’ampleur de la reconstruction nécessaire et permettre l’utilisation d’outils comme ceux que je viens de mentionner qui favorisent la collaboration avec un secteur privé fortement disposé à faire partie de la solution.
Nous serons heureux de vous fournir, au besoin, une mise à jour de la part des équipes chargées du dossier des sanctions.
Le sénateur Al Zaibak : D’autres pays de la région, notamment Gaza, le Soudan, la Libye, le Yémen et le Liban, ont encore besoin d’un énorme soutien et d’une aide au développement. Quelle place ces pays occupent-ils dans nos priorités en matière de développement international?
M. MacLennan : Je dirais qu’il y a deux façons de voir les choses. La première concerne les objectifs de nos investissements multilatéraux. Le Canada appuie de nombreuses organisations multilatérales en leur offrant, avec d’autres pays, un financement de base qui leur permet de travailler à grande échelle dans les pays que vous avez mentionnés. Il s’agit surtout d’aide humanitaire accordée afin d’améliorer la santé mondiale, mais aussi du soutien à l’éducation, entre autres par l’entremise d’organisations comme le Partenariat mondial pour l’éducation.
Parallèlement, nous avons aussi des programmes bilatéraux consacrés à l’aide humanitaire. Je dois préciser que cela fait un moment que je ne suis pas venu ici, mais notre programme humanitaire repose essentiellement sur une approche proportionnelle aux besoins à l’échelle mondiale. Nous attribuons l’aide en fonction des besoins constatés : les pays qui nécessitent une aide humanitaire reçoivent une part proportionnelle de l’aide canadienne.
Le président : Merci beaucoup.
Le sénateur Woo : Je vous remercie de votre présence. L’une des régions où les besoins sont les plus grands est certainement Gaza.
J’aimerais savoir ce que fait le gouvernement pour empêcher la radiation imminente des ONG internationales actives à Gaza et en Cisjordanie, au-delà des déclarations déjà faites. Si cette radiation devait avoir lieu — et cela pourrait arriver dans les prochaines semaines — la crise humanitaire à Gaza deviendrait encore plus grave qu’elle ne l’est aujourd’hui.
M. MacLennan : C’est une préoccupation majeure pour le gouvernement du Canada, qui a d’ailleurs cosigné de nombreuses déclarations avec ses partenaires du G7.
Le sénateur Woo : De nombreuses déclarations.
M. MacLennan : Il est très difficile pour le Canada de changer de cap.
Concrètement, nous mobilisons nos outils diplomatiques du mieux possible pour dénoncer les situations où l’accès à l’aide humanitaire est entravé. Par exemple, nous avons récemment signé une déclaration commune condamnant sans équivoque la destruction du siège de l’UNRWA à Jérusalem-Est. Nous nous servons également de nos outils diplomatiques, tant publiquement qu’en coulisses, pour faciliter l’acheminement de l’aide vers Gaza, acheminement qui peut être empêché par des obstacles liés à l’enregistrement des organisations, par des interdictions de passage de marchandises pour raisons de double usage, et ainsi de suite. C’est ce que nous sommes en mesure de faire pour le moment.
Le sénateur Woo : Qu’en est-il des sanctions? Envisageons-nous d’imposer des sanctions à Israël? Je remarque que nous sommes réticents à lever certaines sanctions contre la Syrie. Qu’en est-il de cet outil diplomatique?
M. MacLennan : Je suis désolé, monsieur le sénateur. Les sanctions ne relèvent pas de mes responsabilités au ministère. À ma connaissance, aucune nouvelle sanction n’est envisagée pour le moment.
Le sénateur Woo : Que faisons-nous pour éviter une éventuelle catastrophe humanitaire à Cuba, compte tenu des lourdes sanctions que les États-Unis ont imposées au régime cubain?
M. MacLennan : Je suis désolé, que faisons-nous pour...
Le sénateur Woo : Empêcher qu’une catastrophe humanitaire survienne à Cuba en raison des sanctions américaines imposées à l’île. Vous avez évoqué une aide humanitaire accordée en fonction des besoins.
M. MacLennan : D’accord.
Le sénateur Woo : Cuba fait face à une crise humanitaire majeure. Vous connaissez bien le contexte. Que faisons-nous pour améliorer la situation?
M. MacLennan : Nous agirions en fonction de l’ampleur des besoins, en recourant aux outils que nous avons déjà, c’est-à-dire en soutenant financièrement les organisations déjà présentes sur place, dont celles de l’ONU, pour qu’elles puissent poursuivre leur travail.
Le sénateur Woo : Le faisons-nous?
M. MacLennan : Absolument, là où c’est nécessaire, oui.
Le sénateur Woo : Le faisons-nous à Cuba?
M. MacLennan : Je vais demander à Mme Norton...
Le sénateur Woo : Que faisons-nous à Cuba pour prévenir la crise humanitaire qui se profile? C’est ça la vraie question, pas ce que nous pourrions faire en théorie.
Leslie Norton, sous-ministre adjointe, Secteur des partenariats et des programmes d’aide internationale, Affaires mondiales Canada : Il n’y a pas de mesures précises. Étant donné le contexte actuel, l’ONU a procédé à une hiérarchisation des besoins humanitaires à l’échelle mondiale. À ma connaissance, il n’y a pas de plan d’intervention humanitaire précis pour Cuba. Il importe toutefois de préciser que, compte tenu de la situation, nous avons accru notre soutien par l’intermédiaire de nos partenaires multilatéraux, notamment dans les domaines de la transition vers les énergies renouvelables, de la résilience climatique, ainsi que de la nutrition et de la sécurité alimentaire. Nos efforts se sont donc concentrés davantage sur le développement que sur l’aide humanitaire.
Sénateur, au cours des dernières années, nous avons apporté un appui régulier à Cuba lors de catastrophes naturelles. Lorsqu’une crise humanitaire survient et que des besoins sont exprimés dans le cadre d’un appel — que ce soit par la Croix-Rouge, par les organisations non gouvernementales partenaires ou par l’ONU —, nous intervenons.
Le président : Merci beaucoup. C’est effectivement un point important, et Mme Norton l’a bien souligné : lorsqu’un appel est lancé à la communauté internationale — qu’il provienne, par exemple, du gouvernement cubain ou des Nations unies —, certains mécanismes et protocoles s’enclenchent automatiquement. D’après mon expérience, le Canada a toujours répondu à ces appels. Vous soulevez donc un élément tout à fait pertinent.
Le sénateur Ravalia : Merci beaucoup d’être parmi nous aujourd’hui. J’aimerais également souligner la présence de Mme Alison Krentel et reconnaître le travail remarquable qu’elle accomplit dans le domaine des maladies tropicales négligées. Merci infiniment.
Je me demande si vous pourriez nous expliquer comment le secteur du développement s’est adapté — ou, au contraire, est devenu plus vulnérable — à la suite des réductions budgétaires majeures de l’USAID, auxquelles se sont ajoutées celles du Royaume-Uni, de l’Allemagne et, il faut le reconnaître, les nôtres également. J’aimerais savoir ce que vous rapportent les groupes d’aide humanitaire présents sur le terrain, notamment en matière de santé et en ce qui concerne la situation en Afrique subsaharienne. Merci.
M. MacLennan : Il ne fait aucun doute que la suppression de plusieurs milliards de dollars de financement a des répercussions majeures sur de nombreux secteurs, y compris celui de la santé mondiale.
Mme Norton vient de souligner un élément qui illustre bien l’ampleur du changement en cours. Chaque année, les Nations unies lancent leurs appels humanitaires à l’échelle mondiale. Or, fait ironique, cette année, elles demandent moins de financement et ciblent un nombre réduit de personnes à aider. La raison en est qu’elles ont adopté un modèle de priorisation très différent. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies a reconnu que les ressources ne sont tout simplement plus disponibles. Le coordonnateur a donc décidé qu’il fallait désormais accorder les ressources uniquement aux situations les plus critiques. Pour reprendre ses propres mots : « nous allons devoir passer devant ceux qui ont faim pour aider ceux qui meurent de faim ». Nous nous retrouvons ainsi dans une situation particulièrement difficile.
Deux approches sont actuellement mises en œuvre pour faire face à cette situation. Premièrement, on cherche à réaliser des gains d’efficience encore plus importants lorsque cela est possible. D’importantes réorganisations ont été entreprises au sein des Nations unies et parmi nos partenaires humanitaires afin de mieux établir les priorités et de simplifier les processus. Deuxièmement, de vastes discussions sont en cours sur la nécessité éventuelle de revoir en profondeur le système lui-même et son architecture, qui pourraient devoir faire l’objet d’une refonte complète.
Le secteur de la santé est très fragmenté, notamment en raison du nombre élevé d’organisations internationales qui y interviennent. Existe-t-il des moyens de réduire cette fragmentation afin de permettre au même niveau de financement d’avoir un impact plus important, par exemple en limitant les chevauchements de mandats et en réduisant le nombre de structures administratives à soutenir? Nous sommes en plein dans ces discussions, il faut le dire, et c’est d’ailleurs pour cette raison que la France a inscrit cette question explicitement à l’ordre du jour du G7.
La sénatrice Coyle : Je remercie nos témoins d’être des nôtres aujourd’hui. Le sujet à l’étude est d’une grande importance, et il n’est jamais rassurant de constater une réduction de notre enveloppe d’aide internationale, surtout à la lumière des compressions substantielles que nous observons chez plusieurs de nos principaux partenaires partout dans le monde en matière d’aide internationale.
Cela dit, je comprends parfaitement pourquoi il est essentiel, qu’il y ait des compressions ou non, d’être stratégique, ciblé, efficace et, surtout, axé sur les résultats. Ce qui compte avant tout, ce sont les résultats tangibles sur le terrain, et nous portons également une attention accrue aux retombées ici au Canada. Vous l’avez clairement exprimé.
Je travaille dans ce domaine depuis longtemps, et je conviens qu’il est essentiel d’affecter les ressources là où elles produisent réellement des résultats. Je suis donc curieuse : quels types de décisions examinez-vous en ce qui concerne les choix géographiques, les secteurs d’intervention, les types de partenaires, ainsi que les partenaires ici au Canada, sachant que de nombreux acteurs — bien au-delà d’Affaires mondiales Canada — œuvrent dans ce domaine.
Pourriez-vous nous en parler davantage?
M. MacLennan : Je dirais probablement deux éléments précis, et le ministre Sarai l’a d’ailleurs mentionné hier ou avant-hier, comme l’a rapporté la presse.
Lorsque nous examinons notre portefeuille actuel de dépenses, les réductions commenceront à s’appliquer à compter de l’exercice 2026-2027.
Lorsque l’on compare avec la situation actuelle, l’un des domaines où nous constaterons de légères réductions, ironiquement, sera celui de nos programmes bilatéraux dans les différentes régions du monde où nous sommes présents.
Le Canada doit clairement repenser son empreinte mondiale, ce qui implique de concentrer davantage nos efforts sur certaines régions géographiques et sur les endroits où notre présence est la plus pertinente. Nous cherchons notamment la meilleure façon d’utiliser les programmes régionaux afin de conserver une marge de manœuvre dans les pays où l’aide canadienne peut avoir un impact et demeure nécessaire, sans pour autant maintenir toute la structure d’un programme national dédié, assorti d’une enveloppe budgétaire pluriannuelle. Nous cherchons donc des moyens de préserver notre orientation tout en réalisant des gains d’efficience qui nous permettront de nous adapter aux réductions.
L’autre point — et je le dis en toute franchise, car ce n’est vraiment pas facile — concerne le volet multilatéral. Je dirais qu’au fil des années, le Canada a soutenu les organisations multilatérales les plus performantes. Il n’est jamais évident de déterminer où réaliser des économies et, dans certains cas, nous devrons simplement faire des choix déchirants et tenter de limiter autant que possible les réductions inévitables. D’ailleurs, toutes ces organisations, ou presque, ont fait leurs preuves au cours des 20 dernières années.
Par conséquent, nous devrons probablement faire des choix et tenter de limiter au minimum ces réductions de financement.
La sénatrice Coyle : Pour vos partenaires canadiens?
M. MacLennan : Nous n’avons pas établi de réductions précises visant nos partenaires canadiens. Ceux-ci reçoivent un financement important par l’entremise de nos programmes bilatéraux, de sorte que les compressions globales apportées à ces programmes auront une incidence limitée sur eux.
L’une des décisions prises a toutefois été de ne pas mettre fin à des projets en cours. Nous avons plutôt choisi d’étaler les réductions sur trois ans, de manière à respecter l’échéancier des divers projets et à mener à terme le travail déjà entrepris.
Le président : Merci beaucoup.
[Français]
La sénatrice Hébert : En novembre dernier, je crois que le gouvernement ou le premier ministre a annoncé que la politique étrangère du Canada n’était plus féministe. J’aimerais vous entendre sur l’impact que cela a eu sur la politique d’aide nationale féministe qui prévoyait notamment, je crois, que 15 % de l’ensemble de l’aide internationale bilatérale devaient cibler l’égalité des genres. Est-ce que cela a fait en sorte d’abolir cette politique? Quels ont été les impacts concrets de cette décision du gouvernement?
M. MacLennan : En fait, si vous lisez de près cette politique, vous constaterez qu’une grande partie de cette politique touche à la manière de faire notre programme. C’est une politique qui est basée sur une fondation d’aide en voie de développement de la part du gouvernement du Canada depuis plusieurs décennies, où l’on a mis l’importance de l’égalité des genres au sein de notre programme. On fait cela de deux façons : soit en ciblant nos programmes et nos projets pour répondre aux inégalités, soit en évaluant les besoins des femmes et des jeunes filles au sein de chaque projet en utilisant un processus visant à maximiser l’impact sur l’égalité des genres et à minimiser les impacts négatifs. Ces portions de cette politique vont tout simplement continuer. Les droits de la personne et l’égalité des genres restent une priorité dans notre programme.
La sénatrice Hébert : L’obligation des 15 % de l’ensemble de l’aide demeure-t-elle?
M. MacLennan : Nous avons toujours utilisé ces cibles comme telles, et pas nécessairement une obligation d’une année à l’autre. Lorsque l’on a des cibles qui sont des pourcentages, elles sont très difficiles à gérer au fur et à mesure d’une année. Par contre, on a toujours essayé d’avoir une proportion des programmes. Les 15 % dont vous parlez touchent à la question des projets qui ciblent directement. Je crois que l’année dernière, on était aux alentours. Il s’agit de 15 % en plus de 80 %, pour un total de 95 %, et on était à 97 % l’année dernière.
La sénatrice Hébert : D’accord.
Quels ont été les changements provoqués à l’égard de notre action en ce qui concerne des droits des femmes à l’international par cette orientation du gouvernement qui a changé et qui a été annoncée en novembre dernier par le premier ministre? Quels ont été les effets de cette déclaration du gouvernement affirmant que dorénavant, la politique du Canada ne sera plus féministe? Y a-t-il eu des impacts à la suite de cette déclaration sur l’aide que nous donnons à l’international en cette matière?
M. MacLennan : Nous sommes actuellement en train d’analyser l’enveloppe complète d’aide.
Malheureusement, l’impact le plus important concerne les réductions de notre budget. Le deuxième impact le plus important est la situation du Canada dans le monde et le besoin de bâtir les relations économiques avec des pays en voie de développement qui pourraient être les futurs partenaires de commerce, mais aussi de répondre aux différentes facettes de nos besoins en sécurité. Nous réorientons le tout actuellement. Cependant, je peux vous dire qu’en matière d’égalité des genres, cela restera toujours au sein de tout ce que l’on fait, parce que les processus à l’intérieur du ministère sont là et vont y rester.
Le président : Merci.
[Traduction]
Le sénateur Wilson : Vous avez répondu en partie à cette question lorsque vous répondiez au sénateur Woo, mais étant donné que les Nations unies estiment que près de 240 millions de personnes dans le monde auront besoin d’une aide humanitaire vitale en 2026, comment Affaires mondiales Canada établit-il ses priorités? Quels critères utilisez-vous pour déterminer où notre soutien sera dirigé, particulièrement dans un contexte de contraintes financières comme celui que nous connaissons?
M. MacLennan : Bien sûr. Mme Norton est notre spécialiste de l’aide humanitaire, et elle saura vous répondre bien mieux que moi.
Mme Norton : Chaque année, les Nations unies lancent un appel humanitaire pour répondre aux situations de conflit dans le monde. Les ONG avec qui nous travaillons en partenariat nous sollicitent également pour obtenir du financement dans certains contextes. Parallèlement, la Croix-Rouge lance elle aussi des appels pour répondre à des situations découlant de conflits.
À partir de ces trois éléments, nous effectuons notre propre analyse interne. Nous connaissons le budget de l’aide humanitaire dont nous disposons chaque année, puis nous affectons les fonds de manière équitable — en tenant compte de la hiérarchisation des priorités effectuée par l’ONU — aux principales crises humanitaires.
Il y a évidemment les grands foyers de crise que tout le monde suit de près, que ce soit Gaza, l’Ukraine ou le Soudan, des situations que nous connaissons tous très bien, et nous veillons également à prendre en compte les crises qui perdurent et celles qui tombent dans l’oubli, qui reçoivent souvent moins d’attention.
De cette manière, le Canada s’efforce de répondre à l’ensemble des crises humanitaires majeures dans le monde. C’est l’approche que nous privilégions. Nous tentons également de suivre le calendrier des Nations unies, de sorte qu’au premier trimestre de l’année civile — qui correspond au dernier trimestre de notre exercice financier —, nous annonçons les montants que nous allouerons à nos partenaires.
Cela montre que nous sommes perçus comme un donateur de qualité, notamment parce que nous sommes en mesure de fournir du financement dès le premier trimestre, au moment où, par exemple, les partenaires des Nations unies ou le Comité international de la Croix-Rouge ont besoin de ressources, soit au début de l’année civile.
Le président : J’aurais une question à poser. M. MacLennan et moi en avons discuté à plusieurs reprises, tant au comité qu’à l’extérieur. Je vais m’adresser à Mme Jobin parce que vous n’avez pas eu l’occasion d’expliquer l’orientation future de votre travail en matière d’élaboration des politiques d’aide internationale.
Lorsque j’occupais le poste de M. MacLennan, les chefs de file étaient le ministère britannique du Développement international, l’Agence américaine pour le développement international, ou l’USAID — surtout en raison de l’ampleur des ressources que les États-Unis pouvaient mobiliser — et, bien sûr, notre propre ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, qui a été fusionné, tout comme l’Agence canadienne de développement international et l’Agence australienne de développement international. Nous nous retrouvions lors d’événements ou au sein du Comité d’aide au développement de l’OCDE à Paris ou encore à l’occasion des conférences de Tidewater. Nous avons beaucoup réfléchi à l’avenir.
Or, l’avenir, c’est maintenant, et la situation est particulièrement difficile en raison du désengagement des États‑Unis. Pourriez-vous nous donner, en deux minutes, un aperçu du travail que vous menez?
Catherine Jobin, sous-ministre adjointe, Secteur de la stratégie, des politiques et des affaires publiques, Affaires mondiales Canada : D’accord. Vous avez commencé, sénateur, par exposer le contexte de votre propre mandat à titre de sous-ministre. Cela se déroulait probablement à l’époque où les objectifs de développement durable constituaient le cadre général. Les donateurs que vous avez énumérés jouaient un rôle de premier plan dans ce contexte.
Certaines choses ont évolué. Premièrement, je n’oublierais pas le rôle important joué par ce que nous appelions les donateurs émergents, ou par ceux qui privilégient d’autres formes de partenariats, et la manière dont cela se manifeste dans des forums comme les Nations unies ou le G20.
Pour ce qui est des donateurs plus traditionnels, il s’agit des membres du Comité d’aide au développement de l’OCDE, qui constitue essentiellement l’organisme de référence en matière de normes pour une aide publique au développement traditionnelle et de qualité. Deux ou trois exercices sont en cours. Certains d’entre eux sont multilatéraux ou réalisés par des tiers.
Premièrement, le Comité d’aide au développement de l’OCDE a lancé un exercice visant à réfléchir aux éléments fondamentaux qui définissent l’aide publique au développement et à la manière de reconnaître les flux qui sont périphériques, mais néanmoins importants. Le Canada a été un chef de file dans la promotion d’un concept appelé Soutien officiel total au développement durable. On réfléchit actuellement à l’avenir du Comité d’aide au développement de l’OCDE et à ce que signifie, pour les donateurs d’aujourd’hui, une aide publique au développement de grande qualité.
Il est vrai que tous les grands donateurs — comme les États‑Unis, d’une manière assez transformatrice ou radicale, mais aussi le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, où il y a également eu des annonces budgétaires — choisissent de réduire leur budget d’aide internationale compte tenu des bouleversements géopolitiques et aussi, souvent, parce qu’il est nécessaire d’investir au pays, de même que dans la défense et la sécurité.
Il y a aussi des exercices multilatéraux plus vastes. L’initiative UN80 est un exemple en matière de développement international, mais il y a aussi des exercices de grande qualité menés par des tiers. J’aimerais citer la Future of Development Cooperation Coalition, qui est mobilisée aux États-Unis, mais aussi parmi les partenaires des pays du Sud, pour réinventer, en fonction de principes, ce à quoi devrait ressembler la coopération au développement.
Et nous nous attendons à ce que cela...
Le président : Je dois vous interrompre parce que j’enfreins mes propres règles et que je déborde. Merci.
Mme Jobin : C’est peut-être ce que je soulignerais également dans ces conversations.
Le président : Merci beaucoup. Nous allons poursuivre cette discussion. Chers collègues, il ne nous reste que quelques minutes, car une partie de la réunion doit se dérouler à huis clos. Cinq sénateurs ont levé la main. Y en a-t-il parmi vous cinq qui voudraient céder la parole?
La sénatrice M. Deacon : Je serai brève. Merci beaucoup. C’est incroyable de pouvoir vous écouter tous les trois aujourd’hui. Je vous en remercie.
J’aimerais que vous nous en disiez un peu plus, monsieur MacLennan. Vous n’avez pas fait dans la dentelle. Vous avez parlé de ce qui a un impact et de ce que nous devons examiner sous un autre angle, de la nécessité de prendre du recul, pendant que les choses progressent à un rythme alarmant. Tout cela bouleverse votre organisation, le personnel, les fonctions, les unités et la façon dont tout va se goupiller.
Pour que nous puissions l’entendre aujourd’hui, pouvez-vous nous donner une idée du moment où vous pourrez revenir à la table devant un microphone et dire : « Voici à quoi nous ressemblons maintenant. Voici pourquoi, et voici comment nous procédons. »
M. MacLennan : Honnêtement, j’aimerais beaucoup pouvoir répondre à cette question.
Si je prends un peu de recul, je dirais que, dans le contexte du gouvernement du Canada, la dernière année a été incroyablement importante pour ce qui est de repenser la façon dont nous devrions utiliser non seulement l’outil de développement international dans le cadre de la boîte à outils de la politique étrangère, mais la boîte à outils dans son ensemble; la stratégie de diversification du commerce, en nous adaptant à ce que le premier ministre a décrit comme un monde avec des puissances hégémoniques et à la façon dont nous devons mieux travailler avec d’autres puissances moyennes; puis nos outils d’aide au développement international et où ils s’inscrivent dans tout cela.
Juste cela aurait représenté énormément de travail pour nous. Il nous aurait fallu un certain temps pour comprendre comment procéder, et nous aurions dû y réfléchir. Mais nous le faisons dans le contexte où toute l’architecture elle-même est scrutée à la loupe et évolue. Nous n’avons aucun contrôle là-dessus.
Nous pouvons jouer un rôle de puissance moyenne. Je pense que c’est l’une des choses auxquelles le premier ministre faisait allusion quand il a dit que nous devions travailler avec des pays aux vues similaires et d’autres puissances moyennes qui ont des intérêts communs où nous voulons que la situation actuelle demeure.
Le système de santé mondial en est un exemple. Nous savons que les éléments du système de santé mondial que nous avons mis en place sont incroyablement importants pour réduire la pauvreté et aider les personnes touchées par des maladies infectieuses et les enfants de moins de 5 ans qui meurent de causes évitables, mais ils sont aussi essentiels à la sécurité sanitaire des Canadiens. Nous l’avons appris en 2020, de toute évidence. Nous avons un rôle à jouer à cet égard. Mais tout cela est en cours de reconstruction.
Ce que le Canada choisira de faire et où il se situera dans le monde devra être mesuré, en partie, en fonction de l’orientation que prendra cette nouvelle discussion sur l’architecture de développement.
La sénatrice M. Deacon : Merci.
La sénatrice Coyle : C’était une bonne question. La mienne est en quelque sorte complémentaire, et elle s’inscrit vraiment dans la même veine.
Alors que nous essayons de répondre à ce nouvel ordre mondial, nous ne savons pas exactement où tout cela va nous mener, mais nous avons déterminé que nous sommes une puissance moyenne et que nous voulons nous associer à d’autres puissances moyennes, etc. Je me demande simplement si l’aide au développement, au lieu de toujours réagir aux compressions, envisage de mener un effort à l’intérieur et à l’extérieur d’Affaires mondiales Canada afin de redéfinir la façon de travailler avec nos partenaires — peut-être est-ce avec des partenaires différents dans différentes parties du monde, etc.— de sorte à renforcer cette nouvelle alliance mondiale des puissances moyennes et d’y jouer un rôle réel.
M. MacLennan : La réponse rapide à cette question est qu’il n’y a pas une seule table ou une seule alliance. Comme c’est souvent le cas quand on traverse ces périodes de rupture, il y a beaucoup de tables, d’organisations et de groupes de pays différents qui émergent et qui essaient de régler ces problèmes. Mme Jobin a mentionné qu’il y a un certain nombre d’endroits où ces discussions ont lieu.
Le G7 aurait été, par le passé, un espace de choix pour ces discussions. Même à l’apogée mentionné, nous étions très conscients de l’absence des pays nordiques, alors qu’ils représentent une part énorme de l’aide publique au développement à l’échelle mondiale. Exactement. Il y a aussi les donateurs émergents qui ne sont pas membres de l’OCDE.
Nous devrons adopter une approche à géométrie variable — pour utiliser un terme très à la mode — par rapport à ce qui va se concrétiser.
Je suppose que certaines de ces tables de concertation disparaîtront. Il y en a une ou deux qui vont demeurer, parce que c’est là que la discussion a lieu. Je dirais qu’à l’heure actuelle, le Canada couvre ses arrières, car nous participons à tous ces efforts; nous allons nous assurer de donner corps à ces efforts dans la mesure du possible, tout en reconnaissant qu’une ou deux de ces tables deviendront probablement des organisations incontournables, mais nous serons déjà là. Nous serons à la table, comme on dit.
La sénatrice Coyle : J’ai hâte d’en savoir plus.
Le président : Merci beaucoup. Au nom du comité, j’aimerais remercier le sous-ministre Christopher MacLennan, la sous-ministre adjointe Leslie Norton et la sous-ministre adjointe Catherine Jobin de leur présence. Merci pour le travail que vous faites. Merci à vos équipes. Tout cela vise à soutenir de bonnes causes et du bon travail pour les Canadiens.
Notre deuxième groupe de témoins sera composé de Nicolas Moyer, directeur général de Cuso International, et Kate Higgins, directrice générale de Coopération Canada.
[Français]
Nous accueillons par vidéoconférence Béatrice Vaugrante, directrice générale, Oxfam-Québec. Bonjour et bienvenue.
[Traduction]
Nous sommes prêts à entendre vos déclarations préliminaires. Nous allons commencer par M. Moyer, qui sera suivi de Mme Higgins et de Mme Vaugrante.
[Français]
Nicolas Moyer, directeur général, Cuso international : Bonjour. Je tiens tout d’abord à remercier le comité de cette invitation à comparaître devant vous pendant la Semaine du développement international.
Nous traversons une période de grands bouleversements à l’échelle mondiale. Force est de constater que la coopération internationale n’est plus seulement une question de valeurs. Elle devient aussi essentielle pour protéger l’influence des pays, leurs intérêts économiques et leur capacité à faire face à un monde de plus en plus compétitif.
Comme le premier ministre l’a souligné à Davos, ceci représente un défi important pour les puissances moyennes, comme le Canada. Les pays qui n’agissent pas de façon stratégique risquent de voir leurs intérêts définis par d’autres.
Les partenariats que le Canada établit aujourd’hui façonneront sa crédibilité et ses perspectives économiques pour les décennies à venir.
L’attention soutenue que ce comité porte aux affaires internationales reflète bien cette réalité. Vos travaux récents sur l’engagement du Canada en Afrique, par exemple, mettent en lumière l’importance de partenariats à long terme et d’une cohérence stratégique.
[Traduction]
Partout dans le monde, Cuso est témoin des répercussions des compressions dans le développement international sur des vies, des collectivités et des organisations de première ligne comme la nôtre. Nous sommes fortement en désaccord avec cette orientation, où les pays se replient sur eux-mêmes et se détournent de leurs ambitions communes en matière de développement mondial. Pourtant, cette période de compressions représente aussi une occasion à saisir pour l’aide canadienne. La rareté impose des choix, et ces choix peuvent soit diluer l’impact de cette aide, soit l’amplifier.
L’aide canadienne vise d’abord et avant tout à réduire la pauvreté, à renforcer les institutions et à multiplier les possibilités. Il est aussi vrai qu’une coopération pour le développement fondée sur des principes qui est conçue à cette fin peut soutenir les intérêts économiques et stratégiques plus larges du Canada. Quand le développement et la politique étrangère opèrent en vase clos, les programmes sont fragmentés, les objectifs sont circonscrits, et on passe à côté d’occasions de renforcer les intérêts généraux du Canada.
Le résultat est rarement un échec. En effet, le Canada a de merveilleux programmes de développement qui ont une incidence considérable. Toutefois, les résultats ne sont pas optimaux en raison de ces rendez-vous manqués.
Le Programme de coopération volontaire en est un exemple manifeste. Ce programme vedette du Canada est sa plateforme de développement la plus importante et la plus ancienne. Au fil des décennies, il a mobilisé des dizaines de milliers de Canadiens hautement qualifiés et s’est associé à des milliers d’institutions dans plus de 100 pays.
Le Programme de coopération volontaire, ou PCV comme on l’appelle souvent, renforce les compétences et les institutions en plus de créer des relations durables de personne à personne. En tant que seul programme de développement participatif du Canada, il reflète également ce que les partenaires valorisent : la crédibilité, la continuité et l’engagement à long terme.
Pourtant, le PCV, comme la plupart de nos programmes de développement international, a été conçu comme un instrument de développement autonome plutôt que comme une plateforme commune qui pourrait également renforcer sciemment les objectifs diplomatiques et, le cas échéant, peut-être même les objectifs commerciaux. Sa valeur stratégique en général n’est pas exploitée parce que sa conception renforce le cloisonnement.
Je donne cet exemple simplement pour illustrer que lorsque le développement, le commerce et la politique étrangère suivent des voies parallèles, le Canada laisse de la valeur sur la table, tant à l’étranger qu’au pays.
C’est pourquoi la conception des programmes est aussi importante que les niveaux de financement. Nos pairs ailleurs dans le monde l’ont compris, et la plupart des dizaines de pays qui ont des programmes internationaux de coopération volontaire — des pays comme la Norvège et l’Australie, pour ne nommer que ceux-là — alignent leurs plateformes de coopération volontaire sur les objectifs diplomatiques et économiques.
La conception délibérée de programmes stratégiques aiderait également le Canada à saisir deux occasions claires que je mentionnerai brièvement aujourd’hui.
La première est la visibilité et la reconnaissance. Les Canadiens investissent massivement dans des causes mondiales par l’intermédiaire d’Affaires mondiales Canada, mais nos contributions sont souvent diffuses et manquent de visibilité. Une meilleure intégration de l’aide avec d’autres objectifs de politique étrangère pourrait renforcer l’affectation des fonds, renforcer l’image de marque du Canada et rendre notre présence plus claire pour les partenaires et les publics qui partagent nos valeurs.
L’expérience et le savoir-faire canadiens forment la deuxième. Le Canada possède une expertise approfondie dans des dizaines de secteurs essentiels qui peut être mieux exploitée. Les programmes de développement et les partenaires canadiens peuvent créer des voies permettant le partage responsable de cette expertise de sorte à répondre aux priorités des partenaires locaux tout en renforçant la réputation du Canada en tant que partenaire fiable et fondé sur des valeurs.
À Cuso, nous travaillons avec des centaines d’entreprises sur de la formation, une viabilité et des lieux de travail inclusifs, ce qui crée des dizaines de milliers d’emplois durables pour des communautés mal desservies. Nous croyons au développement économique.
Nous savons aussi que l’harmonisation du développement avec les intérêts commerciaux n’est pas simple, n’est pas automatique et n’est pas toujours appropriée. Le développement ne peut pas simplement devenir un mécanisme de prestation pour les entreprises canadiennes.
Pourtant, il est tout aussi irréaliste d’insister sur l’absence du moindre lien entre le développement fondé sur des principes et les intérêts économiques du Canada. Lorsqu’il est réalisé avec soin et transparence, le développement peut renforcer les marchés, les institutions et la capacité de la main-d’œuvre de manière à soutenir des partenariats économiques gagnant-gagnant à long terme.
Vu ses dépenses d’aide limitées, le Canada doit faire un choix : continuer à répartir des ressources limitées entre de nombreuses initiatives bien intentionnées ou prendre des décisions de conception délibérées qui concentrent les efforts, consolident les partenariats et maximisent l’impact à long terme.
S’il est conçu délibérément et mis en œuvre de manière cohérente, le développement international est un atout stratégique dont le potentiel n’a pas encore été pleinement réalisé, un atout qui produit des résultats durables pour les gens à l’étranger et qui apporte une valeur tangible au Canada.
Merci.
Le président : Merci beaucoup.
Madame Higgins, vous avez la parole.
[Français]
Kate Higgins, directrice générale, Coopération Canada : Je vous remercie de me donner l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui au nom de Coopération Canada, la voix nationale indépendante pour la coopération internationale, qui représente plus d’une centaine d’organisations canadiennes de développement et d’aide humanitaire.
[Traduction]
Nous l’avons déjà entendu aujourd’hui, mais je vais le répéter. Comme le premier ministre Carney l’a dit à Davos il y a à peine deux semaines : « Nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition. »
Le message que je vous adresse aujourd’hui est très simple : en cette période de rupture mondiale, la coopération en développement international n’est pas périphérique à l’intérêt national; en fait, elle est centrale. Le Canada évolue dans un monde plus concurrentiel, plus fragmenté et plus vulnérable aux crises qu’il ne l’a été depuis des décennies. La géopolitique est plus conflictuelle. Les conflits s’intensifient. Les besoins humanitaires augmentent, et les gains en matière de développement stagnent ou s’inversent dans certains cas. Les droits de la personne et la démocratie sont attaqués.
Ces changements ont des conséquences dévastatrices pour les personnes et les communautés qui sont en première ligne, conséquences qui ne s’arrêtent pas là. Elles traversent rapidement les frontières, influent sur la stabilité mondiale et affectent directement la sécurité, la prospérité et les possibilités du Canada.
Dans cet environnement, le Canada doit miser sur son rôle de puissance moyenne et promouvoir ses valeurs et ses intérêts non pas par la coercition, mais par l’influence, la crédibilité, des partenariats de confiance et un engagement fondé sur des principes. L’un des outils les plus efficaces dont nous disposons pour y parvenir est la coopération pour le développement.
Cette semaine est la Semaine du développement international, et des représentants de plus de 60 organisations humanitaires et de développement international sont venus sur la Colline du Parlement pour rencontrer des parlementaires, dont bon nombre d’entre vous. Je vous remercie de votre temps et de votre intérêt.
Notre message cette semaine est clair : la coopération pour le développement, ce n’est pas de la charité. C’est un investissement stratégique dans la prévention, la résilience et la prospérité partagée. Elle aide à gérer les chocs avant qu’ils ne deviennent des crises, avant que les répercussions climatiques ne sapent les systèmes alimentaires, avant que l’insécurité alimentaire nourrisse la turbulence, avant que l’instabilité se transforme en conflit et avant que les déplacements s’accélèrent. Elle renforce les fondations qui préviennent ces spirales en soutenant les services de base et essentiels, la gouvernance inclusive, les possibilités économiques et la résilience des communautés. Elle soutient la paix et la démocratie en faisant progresser les droits de la personne, l’égalité des sexes et les institutions responsables. Honorables sénateurs, cette question concerne non seulement nos partenaires à l’étranger, mais aussi le Canada.
Que faisons-nous exactement dans les circonstances? Quelles sont les priorités les plus importantes pour la coopération canadienne pour le développement en ce moment?
Cette semaine, nos discussions avec beaucoup d’entre vous et d’autres parlementaires ont porté sur trois priorités. D’abord, le développement international doit être mis à profit — de même que la diplomatie, le commerce et la défense — en tant que pilier de l’influence et de l’impact du Canada alors que le pays réoriente sa politique étrangère en tant que puissance moyenne dans un monde plus fractionné et plus concurrentiel.
Nos collègues d’Affaires mondiales Canada ont parlé aujourd’hui des nombreuses initiatives qui sont en cours pour réinventer l’avenir de la coopération pour le développement, et nous encourageons le Canada à se pencher sur la question et, le cas échéant, à jouer un rôle de chef de file.
Ensuite, le Canada doit veiller à ce qu’une part importante de son aide internationale demeure axée sur la réduction de la pauvreté, les droits de la personne et les communautés les plus à risque. Il faudra donc concentrer une grande partie de nos précieux fonds d’aide dans des contextes fragiles et à faible revenu. Ce sont les endroits où les besoins sont les plus grands, où les risques sont les plus élevés et où les autres formes de financement, y compris les capitaux privés, sont les moins susceptibles de se rendre.
Il y a des façons dont l’aide internationale peut multiplier les possibilités économiques et renforcer nos relations diplomatiques — et Nicolas Moyer en a donné d’excellents exemples —, mais veillons à ce que notre aide demeure conforme aux pratiques internationales exemplaires, à nos valeurs et à nos lois, y compris la Loi sur la responsabilité en matière d’aide au développement officielle.
Enfin, si le Canada veut vraiment rester fidèle à ses valeurs, il doit respecter le droit international humanitaire et renforcer l’action humanitaire fondée sur des principes. Les horreurs que nous voyons se produire dans le monde ne doivent pas devenir une nouvelle normalité.
Bref, les organisations de la société civile canadienne sont prêtes à faire leur part. Nous sommes reconnus mondialement pour nos excellents résultats en matière d’aide humanitaire et de développement. Nous ne sommes pas naïfs. Nous ne sommes pas nostalgiques. Nous avons des principes. Nous sommes pragmatiques. Nous savons que, comme tout système, le système de coopération internationale doit se moderniser et évoluer. Nous sommes prêts à innover. Nous sommes prêts pour de nouveaux partenariats et nous sommes prêts à changer.
En somme, la question n’est pas de savoir si le Canada peut se permettre d’investir dans la coopération internationale, mais plutôt quelles sont les conséquences de ne pas le faire.
Je me ferai un plaisir de répondre à vos questions, et je vous remercie de votre temps.
[Français]
Le président : Merci beaucoup.
Madame Vaugrante, vous avez maintenant la parole.
Béatrice Vaugrante, directrice générale, Oxfam-Québec : Je remercie le comité de l’invitation et de cette discussion à votre ordre du jour. J’espère que l’aspiration vers un monde de l’État de droit est encore bien vivante. Cependant, sa mise en œuvre a besoin de nouvelles stratégies qui bénéficient au plus grand nombre.
La coopération internationale basée sur les partenariats équitables doit être l’un des socles majeurs de ce renouveau à construire à long terme. Oxfam-Québec porte la réduction des inégalités au cœur de son mandat, que ce soit pour son action en interventions humanitaires ou pour les projets de développement, mais aussi pour agir ici, chez nous, sur les causes systémiques qui sont situées au croisement des inégalités économiques, climatiques et de genre.
Je suis fière, il faut le dire, de l’impact positif de l’aide canadienne confiée à Oxfam-Québec, et surtout de tout le travail fait auprès des organisations partenaires locales dans 26 pays. On développe l’entrepreneuriat et des revenus constants, particulièrement pour les femmes. On rend accessibles les services et l’information en santé et en droit sexuel et reproductif. On renforce la démocratie, l’espace civique et la stabilité sociale. On porte secours dans des situations humanitaires de plus en plus complexes et de plus en plus longues.
Oxfam-Québec informe et mobilise également les jeunes du Québec et un public de plus en plus large, favorisant ainsi une culture de solidarité et le pouvoir citoyen. Le secteur de la coopération internationale est en changement voulu depuis plusieurs années, car il est sain que cette aide venant des Canadiens soit remise en question en matière de partage des ressources et des pouvoirs et, bien sûr, d’impact.
Le secteur est aussi en changement forcé. Les coupures violentes du budget de l’USAID il y a un an ont causé des morts et continueront d’en causer, même si le budget annoncé il y a deux jours de 50 milliards de dollars est une bonne nouvelle. Ni Oxfam-Québec ni Oxfam America ne sont financées par l’USAID, mais il faut comprendre que la disparité d’un acteur central aussi important frappe tout l’écosystème humanitaire, car les projets reposent sur des cofinancements de solidarité entre organisations.
J’étais en juillet en République démocratique du Congo. Les diminutions de budget ont eu lieu en pleine intensification des violences armées et des déplacements forcés. Le bureau d’Oxfam dans ce pays a été contraint d’arrêter la fourniture du service d’eau et d’assainissement à plus de 400 000 personnes déplacées dans la région de Goma.
Les pays du G7, incluant le Canada, ont réduit de 28 % leur aide publique au développement entre 2024 et 2026. C’est la plus grande réduction depuis 50 ans. Le gouvernement du Québec a même coupé des subventions et des contrats signés, pourtant engagés. Ces décisions se comptent en vies et futur annulés.
Voici plusieurs suggestions pour que l’aide au développement participe à la sécurité, à la stabilité et à la prospérité mondiale. Pour le Canada, réunissons ces puissances moyennes dans le Nord, mais aussi surtout au Sud global pour s’entendre sur l’aide internationale comme étant un pilier important de la coopération internationale.
Moins de chaos et plus de démocratie et d’entrepreneuriat, cela aidera aussi les partenariats économiques. Il faut tabler sur les engagements du Canada. J’en nommerai trois : maintenir l’engagement de dix ans sur la santé sexuelle et reproductive; renforcer l’espace civique et la démocratie. La pauvreté économique crée de la misère, mais la pauvreté politique crée de la colère. Il faut continuer le financement vital de l’aide humanitaire flexible et prévisible, répondre activement aux autres engagements internationaux, parce qu’ils ont un impact sur l’aide internationale, la finance climatique, les objectifs de développement durable, la réduction des inégalités, la taxation de base mondiale et, bien sûr, le soutien indéfectible à la justice internationale.
Pour Affaires mondiales Canada (AMC), avec qui nous avons des relations bonnes et ouvertes, il faut clarifier ensemble le nexus commerce et aide au développement. Bien sûr, travailler avec des partenaires du secteur privé est une bonne chose, mais pas toujours. Il ne faut pas laisser tomber les populations de pays fragiles. Il faut soutenir la mise à l’échelle et le financement mixte des projets de développement économique pour les ONG. Il faut développer enfin le nexus humanitaire-développement-paix qui est encore trop en silo chez nous. Et, bien sûr, il faut continuer la transformation d’AMC : flexible, agile, localisée et transparente sur l’impact collectif.
Pour notre secteur, il faut amplifier notre transformation, travailler beaucoup plus en commun avec efficacité et démontrer aux Canadiens l’impact de notre travail avec AMC.
Il y a trois piliers de la politique des affaires étrangères, selon la ministre Anand : défense, économie et valeurs. Il faut démontrer les valeurs dès maintenant. Nous comptons sur ce comité pour s’en assurer, à l’heure où les attentes envers le Canada ont bien grandi.
Le président : Merci beaucoup, madame Vaugrante.
[Traduction]
Chers collègues, comme toujours, je vous demanderais d’être précis dans vos questions.
Le sénateur MacDonald : À la fin de janvier, il a été question du financement des Nations unies. Je suppose qu’il y a beaucoup de contributions qui ne seront pas versées, y compris 95 % de la contribution des États-Unis. Quelles sont les conséquences pour l’ONU si cet argent n’est pas versé? Quel est l’avenir de l’ONU si les cotisations ne sont pas au rendez-vous pour lui permettre de poursuivre ses activités? Je n’ai encore entendu personne en parler...
Le président : Est-ce une question pour tout le monde, sénateur?
Le sénateur MacDonald : Je pense que oui. Je suis curieux de savoir comment cela touche tout le monde.
Mme Higgins : Je vous remercie de la question. Comme nous l’avons entendu ce matin, le système de développement international traverse une période de rupture majeure, y compris un grave sous-investissement. Un processus de revitalisation et de renouvellement des Nations unies est en cours. L’un des messages que je voulais transmettre au Comité et inclure dans la discussion, c’est que le Canada a un rôle à jouer dans la réinvention de ce système multilatéral et du système de coopération pour le développement.
Je pense que nous avons l’occasion de travailler avec d’autres puissances moyennes, y compris les économies émergentes qui en font partie, pour vraiment réfléchir à ce qui pourrait être le futur système de coopération pour le développement. Nous sommes à un moment où nous devons repenser à quoi ressemblera le système des Nations unies et le rôle qu’elles joueront. Comme vous l’avez souligné, il y aura d’énormes répercussions financières pour l’ONU si elles ne reçoivent pas ces contributions. C’est toutefois l’occasion pour nous de nous réinventer, et j’espère que le Canada saisira vraiment l’occasion et jouera un rôle de premier plan du point de vue intellectuel grâce à notre grande expertise dans tout l’écosystème — le gouvernement, la société civile et le milieu universitaire — pour réinventer le système.
M. Moyer : Je vous remercie de la question. Je ne peux pas parler des répercussions exactes pour les différentes organisations, et le système multilatéral fait l’objet d’un examen approfondi, comme on l’a dit.
Je crois qu’il est important de s’interroger sur l’affectation de nos précieuses ressources, et ce sera l’une des grandes questions que le Canada devra résoudre. Plus le budget diminue, plus nous devrons faire de choix, alors que tous les milieux, y compris les espaces multilatéraux, méritent que nous y investissions, ce qui pose problème.
Je ne peux pas parler des répercussions au-delà de cela.
Mme Vaugrante voudra peut-être ajouter quelque chose.
[Français]
Mme Vaugrante : Les impacts sont vraiment importants dans l’organisation et la logistique. Nous dépendons beaucoup des agences de l’ONU, et surtout de nos partenaires locaux pour faire le travail.
Par exemple, en RDC, les Nations unies nous aident pour les déplacements en avion. Maintenant, les services vont être énormément réduits. Cela réduit les déplacements, donc cela impacte bien sûr l’atteinte de nos objectifs. C’est un exemple concret de logistique, mais qui est fondamental pour travailler ensemble.
C’est un écosystème. Quand 40 % de l’aide internationale disparaît, entre autres l’USAID, quand les fonds disparaissent si radicalement aussi pour les agences des Nations unies et quand l’aide publique au développement disparaît aussi pour les ONG, c’est l’ensemble de l’écosystème, pas juste une organisation par une, qui est à redéfinir. Nos partenaires locaux sont les plus atteints. Par exemple, en RDC, c’est de toute évidence la disparition d’organisations locales qui sont atteintes. Les plus grands vont peut-être survivre, mais c’est ce qu’on ne veut pas. Au contraire, c’est le renforcement des organisations locales dans le Sud que l’on veut.
Le président : Merci beaucoup.
[Traduction]
La sénatrice M. Deacon : Merci beaucoup à vous tous d’être ici aujourd’hui. Madame Higgins, au bout du compte, les demandes ont été très bien formulées par les équipes cette semaine. C’était un véritable effort concentré. Je pense aux gens qui sont sur le terrain. Je pense que vous étiez tous ici pendant la première heure, mais j’ai mentionné certains commentaires formulés plus tôt par le secrétaire d’État au Développement international. Dans une entrevue qu’il a accordée à La Presse canadienne, il a déclaré qu’« Ottawa souhaite concentrer ses efforts d’assistance internationale sur les pays susceptibles de générer des retombées économiques pour les Canadiens ».
C’est une citation. Bien que je comprenne la situation, je la trouve également un peu préoccupante parce que même si je peux comprendre la réalpolitik du monde qui prend graduellement forme autour de nous, il y a tellement de programmes de développement auxquels je pense où, à l’heure actuelle, on ne peut pas forcément établir un lien direct entre les avantages et le pays donateur.
J’aimerais savoir ce que vous en pensez. Selon vous, quels domaines de développement pourraient disparaître si nous adoptons une approche axée sur les bénéfices pour le Canada?
Je pose la question à tous nos témoins.
M. Moyer : Il est très clair qu’Affaires mondiales Canada s’intéresse à ce qu’il appelle l’articulation entre le commerce et le développement. C’est ce que nous entendons partout et sous toutes les formes. Il n’y a pas encore de démonstration claire de ce que cela signifie, et la compréhension de ces orientations pose problème.
Cette approche nécessite un compromis. Franchement, c’est une bonne chose que vous posiez la question, parce que notre aide doit servir à sortir les gens de la pauvreté, et elle doit être axée sur ses objectifs qui sont de nourrir et de soutenir ceux qui en ont le plus besoin. Je pense que notre aide le fait en grande partie. Pensez à la façon dont notre aide humanitaire est fournie, comme l’a expliqué plus tôt l’un des témoins. La question des avantages économiques, cependant, est une question contre laquelle nous devons nous débattre, mais c’est une considération à plus long terme.
J’avancerais, par exemple, que le soutien apporté par le Canada à la Corée dans ses projets de réaménagement après la guerre de Corée a fini par faire d’elle la 11 e économie en importance au monde, ce qui nous a amenés à conclure un accord de libre-échange dans le cadre duquel nous commerçons avec la Corée plus que nous ne lui avons jamais donné en aide. C’est une bonne illustration de la valeur à long terme des investissements, des partenariats et du développement dans un autre pays.
Il faut toutefois prendre garde de lier trop étroitement ces choses à court terme. Je dirais qu’il n’est pas évident que les entreprises canadiennes peuvent immédiatement faire partie de l’équation. J’espère vraiment que, dans le cadre des discussions sur ce sujet particulier, nous serons en mesure de faire la distinction entre ces deux questions, tout en reconnaissant qu’il y a un chevauchement. Nous devrons prendre des décisions sur les endroits où nous intervenons dans le monde. Selon moi, cela a toujours été la plus grande difficulté de nos gouvernements. Les Canadiens veulent participer à beaucoup de choses. Si nous pouvons choisir les régions où nous voulons nous engager et les thèmes qui nous importent le plus, alors, à long terme, nous pourrons vraiment tirer ce genre d’avantages de partenariats qui contribueraient à notre bien-être économique et à notre alliance dans le monde entier dans un éventail de causes mondiales auxquelles nous adhérons.
Le président : Merci beaucoup. Le temps alloué à cette partie de la réunion est écoulé. Je présume que vos deux collègues ont des opinions très similaires et qu’ils souscrivent à ce que vous venez de dire.
La sénatrice Coyle : Je tiens à remercier chaleureusement les témoins. Les exposés d’aujourd’hui sont très réfléchis et suscitent une véritable réflexion. Vous apportez beaucoup de crédibilité à votre secteur, qui est très important, et il est vraiment réjouissant de constater à quel point vous êtes tournés vers l’avenir.
Ma question a deux volets. Premièrement, quel genre de relation la communauté canadienne de la coopération internationale entretient-elle avec ses partenaires aux visées semblables dans d’autres pays, qu’ils soient de l’hémisphère Nord ou de l’hémisphère Sud? Que faites-vous ensemble pour faire avancer les discussions qui ont lieu sur les tribunes multilatérales? Lorsque le Canada s’adresse à ses pairs à un sommet du G7 ou lors d’un autre forum, à quel résultat arrive-t-on, collectivement?
Deuxièmement, que se passe-t-il une fois de retour au Canada? Je ne pense pas que la population canadienne ait la moindre idée de ce que vous faites tous. Les gens savent pour quelle cause ils font un don — et ils sont nombreux à donner —, mais ils ne savent pas vraiment ce qui se passe et à quel point le travail est important. J’aimerais savoir si on informe les Canadiens à cet égard.
Mme Higgins : Je pourrais peut-être commencer en répondant à la première partie de votre question, sénatrice Coyle.
Nous saisissons l’occasion, et nous avons une longue expérience de collaboration avec ce que nous appelons des plateformes et des coalitions sœurs de partout dans le monde. Par exemple, nous travaillons en étroite collaboration avec Forus, une organisation qui héberge des plateformes du Nord, notamment des pays comme le Canada, mais aussi de la majorité mondiale, afin d’élaborer des stratégies communes, de collaborer et d’échanger des connaissances, des pratiques exemplaires, des stratégies et des tactiques concernant l’avenir de la coopération en matière de développement et nos rôles en tant que coalitions.
Nous en avons également profité, en particulier au cours des 18 derniers mois, pour travailler en étroite collaboration avec les plateformes de donateurs. Par exemple, l’année dernière, nous avons invité mes homologues britanniques et américains à venir au Canada pour qu’ils nous fassent part de leurs pratiques exemplaires.
La dernière chose que j’ajouterais, c’est que le développement et la défense des intérêts sont parfois un travail de longue haleine. Coopération Canada a eu le privilège de présider le Civil Society 7, ou C7, l’année dernière, alors que le Canada présidait le sommet du G7. Nous avons accueilli des leaders de la société civile ici au Canada et, avec la participation d’Affaires mondiales Canada, de la communauté diplomatique et du sherpa du G7, nous avons discuté de la vision de la société civile pour le G7.
Je crois que nous avons tiré une leçon très importante de cet événement : bien que les choses n’ont pas progressé autant qu’on l’aurait souhaité au Sommet des dirigeants du G7, nous avons accompli un travail préparatoire très important, ce qui signifie aujourd’hui que, alors que la France cherche à ouvrir le débat sur le développement international dans le cadre de sa présidence du G7, la société civile mondiale est tout à fait prête à faire des propositions.
Je vais peut-être en rester là et voir si mes collègues ont des commentaires à faire sur la façon de mobiliser les Canadiens.
Le sénateur Woo : Je voudrais revenir sur la question de la sénatrice Coyle concernant la sensibilisation et le soutien du public.
Que pouvez-vous nous dire sur le soutien du public envers la coopération internationale, en particulier sur la réaction du public face aux coupes budgétaires qui ont été effectuées?
Je crains un peu que, dans un monde plus divisé, nous devenions en réalité plus bornés. Malgré tous les discours, nous finissons par devenir plus bornés, et nous nous inspirons de l’exemple des Américains et des Britanniques pour nous permettre de faire la même chose — c’est-à-dire réduire l’aide au développement —, et ce, dans un contexte où le public est d’avis que c’est ce que nous devrions faire.
Quelle est votre lecture de la situation? Dites-nous ce qui, selon vous, pourrait être fait pour renforcer le soutien du public à l’égard du travail remarquable que vous accomplissez.
Mme Vaugrante : Merci de votre question, sénateur.
Assurément, il existe aussi des inégalités au Canada. Tout le monde ne se préoccupe pas du développement international, surtout si l’on est stressé par la question du logement ou du coût de la nourriture dans son budget. Nous comprenons parfaitement que ce n’est probablement pas une priorité pour beaucoup de gens en ce moment.
Il existe toutefois des moyens de communiquer avec les Canadiens. Je suis très heureuse de vous parler de l’année dernière. Chez Oxfam-Québec, nous avons augmenté de 26 % le nombre de personnes qui soutiennent notre action en matière de développement international. Nous utilisons un langage approprié, en particulier des techniques d’écoute adaptées, et nous organisons des espaces en ligne et physiques pour échanger et accueillir les gens dans le domaine du développement international, en particulier les jeunes. Nous travaillons beaucoup avec les jeunes.
Je dis souvent à M. Moyer et à Mme Higgins qu’en tant que secteur, nous sommes également un peu responsables. Nous sommes responsables de parler souvent et de nous faire entendre, à juste titre, lorsque le budget est insuffisant, mais nous sommes aussi responsables de ne pas nous faire suffisamment entendre pour démontrer l’impact de notre travail : moins de vaches dans le monde, moins de pandémies, des personnes vivant dans la dignité — et tout le monde veut un emploi. Dans les pays du Sud, les gens ne veulent pas seulement de l’aide, ils veulent aussi de bons emplois, y compris pour les femmes. On parle beaucoup des emplois dans les secteurs à prédominance masculine, tels que les infrastructures, la technologie et l’exploitation minière, mais qu’en est-il de l’économie des soins? Les femmes veulent aussi des emplois, et elles ne devraient pas être mal rémunérées.
Il y a une façon de communiquer. Les exemples de l’année dernière me rendent optimiste.
Le président : Merci.
[Français]
La sénatrice Hébert : En novembre dernier, le premier ministre a affirmé que la politique étrangère du Canada ne serait plus féministe. Avez-vous senti, sur le terrain, que cela avait eu une incidence sur les actions qui sont menées à l’égard des femmes qui sont vulnérables dans plusieurs pays? J’aimerais vous entendre là-dessus.
M. Moyer : Je vais essayer d’être assez bref. Il y a eu une distinction entre la politique internationale, la politique des affaires étrangères et la politique d’aide internationale. La politique d’aide internationale n’a pas été changée, à ce qu’on sache. Elle reste la ligne directrice. Néanmoins, le dialogue que nous tenons avec le ministère a beaucoup évolué. On parle beaucoup de commerce et de développement aujourd’hui. Par contre, ce qu’on entend, et certainement, en société civile, on fait tout l’argumentaire pour la défense de maintenir les valeurs qui sont dans la politique internationale d’aide féministe, surtout en matière d’égalité des genres, qui est un engagement profondément canadien dans nos programmes organisationnels d’engagement stratégique. Cela parle d’un plus grand défi : la polarisation du débat en général sur les valeurs dites féministes. Il ne faut pas que le langage devienne polarisant et nous empêche de faire le travail que l’on fait.
C’est l’un des risques de la politisation du secteur. C’est une annonce qui était publique et très remarquée, mais qui, dans les programmes, ne semble pas avoir eu un grand impact encore. J’espère que ce ne sera pas le cas avec les programmes du Canada à l’étranger.
[Traduction]
Mme Higgins : Je serai brève.
Nous avons développé des niveaux d’expertise extrêmement élevés dans l’écosystème — au gouvernement, dans la société civile et dans le milieu universitaire — et de formidables partenariats mondiaux en matière d’égalité des genres.
En somme, quelle que soit l’orientation de la politique étrangère et de l’aide internationale du Canada, je pense qu’en tant que pays, nous devrions vraiment maintenir le cap et continuer à prendre appui sur ces niveaux extrêmement élevés d’expertise que nous avons dans le domaine de l’égalité des genres et à en tirer parti.
[Français]
Mme Vaugrante : Merci. Je voulais insister sur le fait qu’effectivement, nous n’avons pas encore vu de geste radical posé qui irait à l’encontre d’un engagement pour l’égalité des gens. Madame la sénatrice, comme vous l’avez peut-être remarqué, le mot en « F » devient de moins en moins accepté et acceptable. Je le regrette, car effectivement, je pense que le Canada peut s’enorgueillir d’avoir eu cette politique féministe. C’est un engagement fort, d’où ma demande, aussi, d’avoir toujours l’engagement, entre autres, sur les droits et la santé sexuelle de reproduction pour les femmes. C’est crucial de rester dans cette ligne-là.
La sénatrice Hébert : Je vous remercie.
Le président : Moi aussi.
[Traduction]
J’ai participé un peu à l’élaboration de cette politique il y a quelques années, et je suis heureux de voir que des réseaux ont été établis dans le monde entier afin qu’il y ait également une certaine continuité, qu’elle soit institutionnelle, du côté gouvernemental, ou non. Le travail se poursuit, et c’est très important. Merci.
Le sénateur Ravalia : Merci beaucoup à nos témoins pour votre présence ici et pour le travail remarquable que vous faites.
En cette époque de lassitude au sein des donateurs, de chaos mondial et d’augmentation rapide des besoins en matière d’aide humanitaire, vous avez tous réfléchi au mot « occasion » face à la rupture actuelle. Pourriez-vous me donner un exemple d’une occasion qui se présente à nous dans le climat actuel? Nous pourrions peut-être commencer par M. Moyer.
M. Moyer : C’est une question difficile, mais je pense que nous avons l’occasion d’envisager une réforme de notre système, ici au pays, et de la façon dont Affaires mondiales Canada prend ses décisions concernant le financement des programmes. Le fait est que pour les partenaires, travailler avec ce ministère est un processus long et difficile, et c’est lié aux processus opérationnels.
À mon avis, il s’agit d’un problème de longue date. Il est difficile de collaborer avec Affaires mondiales Canada. Il y a beaucoup que nous pourrions améliorer si nous prenons le temps d’examiner les choses de près.
Mme Higgins : Je suis tout à fait d’accord avec M. Moyer en ce qui concerne l’occasion de lancer une réforme.
Nous pourrions aussi saisir l’occasion de vraiment miser sur l’établissement de nouveaux partenariats et sortir des sentiers battus pour mettre à profit la société civile, le secteur privé, le secteur public et les différents types d’institutions à l’échelle mondiale pour avancer dans cette nouvelle ère. Les perturbations nous forcent à modifier nos habitudes et à transformer nos façons de faire, et si nous pouvons avoir l’espace et l’ambition nécessaires pour établir de nouveaux partenariats, y compris des partenariats multisectoriels, je pense que c’est absolument une occasion à saisir.
Nous aurons besoin de mettre en place les processus de réforme dont parle M. Moyer. Nous avons une véritable occasion de lancer une réforme, et la société civile canadienne est tout à fait prête à travailler avec le gouvernement pour y parvenir.
Le sénateur Ravalia : Merci.
Mme Vaugrante : Je vous remercie de la question.
Il est important d’écouter nos partenaires, notamment ceux de l’hémisphère Sud. Le système les a servis, mais la plupart d’entre eux affirment également qu’il y a d’importants obstacles systémiques à surmonter. Il est donc essentiel de travailler avec ces acteurs des pays du Sud pour trouver une solution.
Sortons de nos bulles. Même le secteur lui-même est très concurrentiel, alors j’espère que nous pourrons vraiment ouvrir des portes [Difficultés techniques] dans notre secteur également, au sein de Coopération Canada. Ensuite, il s’agit d’essayer de déterminer les forces de chacun et de travailler ensemble. Nous devrions toujours jumeler nos efforts et travailler ensemble.
Le sénateur Ravalia : Merci.
Je vais vous donner un exemple. Hier, j’ai rencontré des représentants du Mécanisme de financement mondial, qui s’occupe de santé maternelle et infantile dans les pays les plus démunis. Ils travaillent en étroite collaboration avec la Banque mondiale. Ce qui est ressorti de cette conversation et qui m’a vraiment impressionné, c’est que leurs partenariats actuels sont expressément conçus pour garantir que les pays donateurs contribuent à parts égales aux programmes de développement qu’ils établissent. C’est peut-être une façon d’aller de l’avant malgré les perturbations avec lesquelles nous devrons composer à l’avenir. Merci.
Le président : Je vais permettre une brève réaction à ce commentaire. Allez-y, s’il vous plaît.
Mme Higgins : Je conviens que c’est le genre de partenariats que nous devons chercher à établir.
Le sénateur Adler : Je ne siège à ce comité que depuis peu de temps, mais cela fait assez longtemps pour constater une évidence : mes collègues professionnels canadiens, qui travaillent fort, sont presque toujours réticents à dénoncer l’éléphant blanc dans la pièce. Nous savons qui est cet éléphant blanc et nous connaissons son nom. Puisque nous nous préoccupons surtout, au cours de la présente session, de nourrir ceux qui ont faim et de fournir des traitements à ceux qui sont malades, je nous pose à tous, y compris à moi-même, la question suivante : croyons-nous que la réticence à dénoncer l’éléphant blanc aidera les personnes malades et affamées dans le monde?
Le président : Par souci de clarté, pourriez-vous nommer l’éléphant blanc?
Le sénateur Adler : Aux fins du compte rendu, je vais nommer l’éléphant blanc : c’est le président des États-Unis. Autrefois, la personne qui occupait ce poste était considérée comme le leader du monde libre et du monde humanitaire.
Le président : Merci.
Mme Higgins : Je pense que Mme Vaugrante a expliqué de façon très convaincante les répercussions directes et dévastatrices des compressions immédiates et choquantes dans le financement de l’USAID sur les personnes les plus vulnérables. Il est très important de réfléchir à la façon dont elle a décrit la situation : le système d’aide internationale et le système humanitaire sont des écosystèmes qui dépendent l’un de l’autre. Lorsqu’ils ont réduit le financement de l’USAID de manière aussi draconienne, c’est comme s’ils avaient retiré le squelette du corps d’une personne.
Vous avez tout à fait raison de nommer l’éléphant blanc, car ce qui s’est produit a des répercussions concrètes sur la vie des gens. Il y a l’exemple que Mme Vaugrante a donné relativement à la logistique : on ne peut plus transporter d’un endroit à un autre les denrées alimentaires nécessaires pour répondre aux urgences, car la logistique n’est plus en place pour le faire.
Cela a eu des répercussions dévastatrices. À mon avis, la façon dont cela a été fait était tout à fait irresponsable. Nous devons toutefois maintenant nous tourner vers l’avenir et nous demander comment nous allons repenser ce système afin d’être en mesure de répondre aux besoins des gens confrontés aux pires crises humanitaires. Quel rôle le Canada va-t-il jouer dans la transformation de ce système afin de garantir que l’aide humanitaire d’urgence puisse continuer à être acheminée jusqu’aux personnes qui en ont si désespérément besoin?
Le sénateur Adler : Ce qui me frustre — et je sais que ce ne sont pas mes émotions qui comptent ici — et ce qui frustre ceux d’entre nous qui voient cette situation, c’est que nous sommes tous conscients de la façon dont fonctionnent les manchettes. L’histoire de l’USAID a peut-être fait les manchettes une journée ou deux, puis c’est tout. En l’absence d’un effort concerté pour rappeler au monde ce qui fait défaut, ce qui va faire défaut, ce sont les aliments et les médicaments.
M. Moyer : Nous sommes d’accord avec vous sur ce point. Madame Vaugrante?
Mme Vaugrante : Oui, plus de 500 000 personnes ont perdu la vie au cours de la dernière année à cause de cela. Je ne sais pas si vous avez lu l’analyse du magazine The Lancet sur les répercussions? Près de 14 millions de personnes risquent de mourir à cause de ces compressions. Ce sera peut-être moins, finalement, parce qu’il y a deux jours, les États-Unis ont enfin convenu de fournir une aide de 50 milliards de dollars. Faisons tout ce que nous pouvons pour aider la société civile américaine dans sa lutte. Ils ont lutté pour leur cause, et le Congrès a convenu de fournir cette enveloppe, mais n’attendons pas. Nous devons vraiment nous organiser et nous assurer que nous pouvons travailler ensemble.
Il y a assurément des gens qui meurent, des vies qui sont perdues. Il ne faut pas que cela se reproduise à l’avenir. C’est de cela que nous parlons. Selon l’évaluation de The Lancet, une revue scientifique très crédible, nous parlons de 14 millions de personnes au cours des cinq prochaines années. Pourtant, ils en ont à peine parlé dans les manchettes.
Soyons choqués. Tout comme vous, je suis choquée moi aussi. Nous pouvons attirer davantage l’attention sur cette situation.
Le sénateur Adler : Dans ces circonstances, pouvons-nous déclarer publiquement que l’« éléphant blanc » de la Maison-Blanche, par ses actions et son inaction, tue des gens tous les jours dans le monde entier?
Mme Vaugrante : C’est ce que mes collègues d’Oxfam America disent haut et fort.
Le sénateur Adler : Merci.
Le président : Puisqu’il s’agit d’une réunion publique, ce que vous avez dit, sénateur, est maintenant du domaine public.
Nous arrivons à la fin de notre discussion. Il n’y a pas d’autres intervenants, mais j’ai moi-même une question.
J’ai été frappé par quelque chose que Mme Vaugrante a dit plus tôt au sujet de la nécessité de sortir de nos bulles. Vous êtes tous les trois des leaders de la société civile. Vous travaillez en partenariat avec le gouvernement du Canada. Vous avez des liens internationaux, notamment avec des organisations institutionnelles et dans des agences spécialisées des Nations unies, par exemple, mais aussi avec d’autres pays.
Si vous êtes d’avis qu’il s’agit d’un moment charnière important, si vous me permettez l’expression, comment pouvez-vous travailler plus étroitement avec ces collègues qui partagent les mêmes idées dans différents pays pour faire front commun et adopter une approche unifiée?
Nous allons commencer par Mme Vaugrante, puisque vous avez parlé de sortir de nos bulles.
[Français]
Mme Vaugrante : Manifestement, en ce moment, c’est mon devoir de faire des approches. Je prends l’initiative partout au sein de la confédération Oxfam, dont nous faisons partie. Cela aide de faire partie d’une confédération internationale où on peut entendre les voix qui travaillent avec d’autres secteurs.
Ici, au Québec et au Canada, je rejoins les acteurs financiers d’abord, et je leur demande de nous aider à comprendre comment faire de la finance. J’ai de merveilleux petits projets où des femmes entrepreneures développent des projets, mais ceux-ci nécessitent une mise à l’échelle énorme. Je recherche des moyens financiers auprès des banques, des acteurs financiers et des gestionnaires d’actifs pour leur dire : « Aidez-nous. Voulez-vous faire de l’ESG, les entreprises? C’est le moment. Vous pouvez nous aider, et nous pouvons nous aider mutuellement. » Nous devons donc aller auprès des entreprises qui doivent travailler sur leurs critères économiques, sociaux et de gouvernance, entre autres, pour avoir accès à du capital.
Il faut surtout approcher les entreprises dans un monde où il y a de la désinformation et de la mésinformation. Il faut approcher aussi les observatoires de recherche et les universités pour avoir de bonnes données et prendre des décisions sur des analyses qui sont vraiment complètes. Il faut prendre beaucoup de temps pour essayer de prendre des décisions basées sur des analyses de données. Allons aussi chercher des artistes, d’autres gens qui nous ont aidés, entre autres sur Gaza. Il y a des moyens d’être très créatifs, notamment pour démontrer notre impact auprès du public canadien.
[Traduction]
Mme Higgins : Pour ce qui est de travailler avec nos collègues et d’autres puissances moyennes à l’avenir — ce qui, si j’ai bien compris, fait partie de votre question —, nous cherchons à faire trois choses.
Nous cherchons à travailler avec d’autres pour comprendre ce qui fonctionne bien pour sensibiliser le public. Comment sensibiliser les Canadiens? Que font les autres pour sensibiliser les gens à l’importance de la coopération internationale en ce moment charnière? Comment pouvons-nous apprendre les uns des autres sur ce qui fonctionne dans différents pays?
Ensuite, nous devons nous demander ce que nous devons changer de notre côté. Les organisations et les membres de la société civile de l’hémisphère Nord doivent accorder plus de pouvoir aux premières lignes, là où se déroule l’action. Qu’est-ce que cela signifie? Quel est notre avantage comparatif en tant qu’organismes canadiens à l’heure actuelle? À quoi cela ressemble-t-il? Il est possible d’en apprendre beaucoup et d’obtenir d’importants gains d’efficience en examinant ce que font les autres afin de comprendre ce qui fonctionne.
Enfin, il y a la question de la mise en commun des stratégies de mobilisation. Je vais prendre l’exemple du G7, puisque nous en avons parlé tantôt. Comment, en tant que membres de la société civile, pouvons-nous coordonner nos stratégies de mobilisation des différentes sources de capitaux du G7 et veiller à intégrer dans ces conversations les perspectives de la majorité mondiale, qui est profondément touchée par les décisions du G7? Voilà donc trois exemples de domaines où nous essayons vraiment d’apprendre les uns des autres, de réaliser des gains d’efficacité et de renforcer l’influence et l’impact que nous avons en mettant à profit ces collaborations.
Le président : Merci beaucoup. Je vais donner le dernier mot à M. Moyer.
M. Moyer : Tous ces commentaires sont extrêmement pertinents. En tant que représentants d’un secteur ayant une optique sociale, nous avons d’énormes ambitions quant à ce que le monde pourrait être. Nous ne renoncerons pas à ces ambitions. Nous les maintiendrons, peu importe le lieu ou la situation, et ce, malgré la réduction actuelle des ressources disponibles, une réalité qui pourrait perdurer un certain temps. Cela nous force à dialoguer avec les autres.
Je veux insister sur certains points. Il faut parler aux entreprises de leurs rôles, car ceux-ci subissent de profonds changements, et établir des liens de manière à mettre à profit la valeur ajoutée offerte par le Canada. Pensez au programme de réconciliation du Canada et aux relations avec les peuples autochtones du monde entier. Nous sommes dans une position unique pour ajouter de la valeur pour ce qui est de bâtir des ponts dans ce domaine.
Au Canada, nous avons des secteurs formidables qui peuvent contribuer à cette ambition d’un monde meilleur. Pensez à nos secteurs de l’éducation et à tout ce qu’ils apportent grâce aux collaborations qu’ils établissent partout dans le monde. Il y a d’autres acteurs avec lesquels nous devons collaborer. Il y a également lieu de souligner le fait que cette époque particulière est accompagnée d’une certaine dose de réalisme. Nos modèles d’affaires sont mis à rude épreuve. J’ai mentionné que l’aide fournie a plafonné l’an dernier. Qu’est-ce que cela signifie pour un secteur qui n’a jamais cessé de croître depuis 40 ans? Nous devons revoir attentivement nos modèles d’affaires. Nous devons parler de coalitions et travailler de concert pour affronter les crises, car c’est ainsi que nous trouverons des moyens d’avancer. Nous devrons également songer à réaliser des fusions, des intégrations et des partenariats pour gagner en efficacité. Ce sera très difficile pour nous tous, dans les secteurs sociaux. Ce ne sont pas des choses qui nous viennent naturellement.
Le président : Merci beaucoup. Au nom du comité, j’aimerais remercier Béatrice Vaugrante, Kate Higgins et Nicolas Moyer de s’être joints à nous aujourd’hui. Nous admirons tous le travail que vous faites et les contributions que vous apportez. Je m’avancerais même à dire que nous aurons probablement l’occasion de discuter de nouveau avec vous.
Chers collègues, veuillez rester en place. Nous allons passer à huis clos dans un instant pour discuter du projet de loi C-15.
(La séance se poursuit à huis clos.)