LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET DU COMMERCE INTERNATIONAL
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 11 juin 2026
Le Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international se réunit aujourd’hui, à 10 h 30 (HE), pour examiner, afin d’en faire rapport, les questions qui pourraient survenir occasionnellement se rapportant aux relations étrangères et au commerce international en général; et pour examiner, afin d’en faire rapport, les questions qui pourraient survenir occasionnellement se rapportant aux relations étrangères et au commerce international en général.
Le sénateur Peter M. Boehm (président) occupe le fauteuil.
[Français]
Le président : Bonjour, honorables sénateurs.
Je m’appelle Peter Boehm, sénateur de l’Ontario et président du Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international.
J’invite maintenant les membres du comité à se présenter.
[Traduction]
Le sénateur Adler : Charles Adler, du Manitoba.
Le sénateur MacDonald : Sénateur Michael L. MacDonald, du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse.
La sénatrice Ataullahjan : Sénatrice Salma Ataullahjan, de Toronto, en Ontario.
Le sénateur Woo : Bonjour. Sénateur Yuen Pau Woo, de la Colombie-Britannique.
[Français]
La sénatrice Gerba : Bonjour. Amina Gerba, Québec.
[Traduction]
Le sénateur Harder : Sénateur Peter Harder, de l’Ontario.
La sénatrice Coyle : Mary Coyle, d’Antigonish, en Nouvelle-Écosse.
[Français]
La sénatrice Hébert : Martine Hébert, du Québec.
[Traduction]
La sénatrice White : Sénatrice Judy A. White, de Terre-Neuve-et-Labrador.
Le président : Merci. Je souhaite la bienvenue à tous les sénateurs, et plus particulièrement à la sénatrice White, qui se joint à nous aujourd’hui en tant qu’invitée. Je souhaite également la bienvenue à tous ceux qui nous regardent d’un bout à l’autre du pays aujourd’hui.
Chers collègues, nous nous réunissons aujourd’hui pour discuter, au cours de la première partie de notre réunion, de la situation à Cuba.
Aujourd’hui, nous avons le plaisir d’accueillir des représentants d’Affaires mondiales Canada: Mark Richardson, directeur général, Direction générale de l’Amérique centrale et des Caraïbes; Carolyn Knobel, directrice exécutive, Direction de l’Amérique centrale, de Cuba et de la République dominicaine; Brigitte Duchesne, directrice, Direction des conseils en matière de voyage, de la sensibilisation et de la mobilisation; et Tara Carney, directrice, Direction de l’aide humanitaire internationale.
Bienvenue à tous. Je vous remercie d’avoir pris le temps d’être avec nous aujourd’hui.
Avant d’entendre vos déclarations et de passer à la période de questions et de réponses, j’aimerais demander à toutes les personnes présentes de bien vouloir mettre en sourdine les notifications sur leurs appareils et de respecter les consignes indiquées sur la carte devant elles concernant l’utilisation de leur oreillette et de leur microphone. Nous voulons éviter les incidents acoustiques qui peuvent causer des blessures à nos interprètes et aux autres membres du personnel.
Je tiens à souligner que le sénateur Ravalia, de Terre-Neuve-et-Labrador, vient de se joindre à nous.
Monsieur Richardson, vous avez la parole.
Mark Richardson, directeur général, Direction générale de l’Amérique centrale et des Caraïbes, Affaires mondiales Canada : Mesdames et messieurs les membres du Comité, je vous remercie de nous avoir invités, mes collègues et moi, à comparaître devant vous aujourd’hui.
Cuba traverse actuellement la pire crise économique et énergétique de son histoire. Le pays subit des pannes électriques répétées à l’échelle nationale, avec des coupures pouvant durer jusqu’à 48 heures qui, combinées aux pénuries de carburant, compromettent gravement l’accès à la nourriture, à l’eau potable, aux soins de santé et à d’autres services essentiels.
Parallèlement, le gouvernement continue de restreindre les droits politiques et économiques de sa population et de maintenir en détention des centaines de prisonniers politiques. Dans ces conditions, aucune opposition viable ne peut réellement émerger dans le pays. Cuba se trouve aujourd’hui à un moment charnière : le gouvernement dispose d’une occasion réelle d’entreprendre les changements nécessaires pour respecter les droits de ses citoyens et ouvrir son économie, afin d’offrir de meilleures possibilités aux générations à venir.
Le Canada privilégie clairement une transition pacifique, menée par les Cubains eux-mêmes et conforme au droit international, notamment au principe de la souveraineté des États. Un Cuba moderne et respectueux des droits de ses citoyens contribuerait de manière significative à la sécurité et à la prospérité des Amériques, tout en offrant de meilleures perspectives tant aux Cubains qu’aux Canadiens.
[Français]
Entretemps, Affaires mondiales Canada surveille de près la situation et se concentre sur deux axes prioritaires : premièrement, la sécurité des Canadiens, et deuxièmement, les répercussions humanitaires sur la population cubaine, en particulier les groupes les plus vulnérables.
Le 11 février, nous avons mis à jour nos conseils aux voyageurs en recommandant aux Canadiens d’éviter tout voyage non essentiel à Cuba en raison de la détérioration de la situation.
Puisque les compagnies aériennes canadiennes ont suspendu leurs vols vers Cuba, nous encourageons également les Canadiens qui se trouvent encore sur l’île à partir tant que des options sont disponibles. Nous avons également indiqué que les opérations de notre ambassade sont touchées et que les services consulaires pourraient devenir limités, surtout si la situation continue de se détériorer.
En matière d’aide internationale, le Canada offre une coopération internationale à Cuba depuis 50 ans, avec un décaissement de 8,3 millions de dollars en 2024-2025. Nous fournissons également de l’aide humanitaire à la suite de crises, notamment plus de 3 millions de dollars qui ont été acheminés immédiatement après l’ouragan Melissa l’an dernier.
Depuis février 2026, le Canada a annoncé une aide internationale de 13,5 millions de dollars pour le peuple cubain, comprenant tout d’abord un décaissement accéléré de 8 millions de dollars pour un programme existant du Programme alimentaire mondial et de l’UNICEF visant à soutenir la sécurité alimentaire et nutritionnelle des Cubains vulnérables.
Le Canada fait également une contribution de 5 millions de dollars à l’Organisation panaméricaine de la santé, afin de fournir des médicaments essentiels, des fournitures médicales et de l’équipement solaire aux établissements de soins de santé primaires.
Enfin, le Canada fournit 500 000 $ au Programme alimentaire mondial pour l’aide alimentaire et le soutien logistique.
Toute notre aide est acheminée par l’entremise de partenaires internationaux et canadiens de confiance, afin de garantir qu’elle profite directement à la population cubaine et qu’elle ne bénéficie pas financièrement au gouvernement.
[Traduction]
Sur le plan commercial, la crise économique et énergétique actuelle, aggravée par les récentes mesures américaines, a conduit certaines entreprises canadiennes à réduire leurs activités, à les suspendre ou à se retirer complètement du marché. Nous encourageons les entreprises canadiennes à faire preuve d’une diligence raisonnable rigoureuse et à évaluer attentivement les risques associés à leurs activités à Cuba. Cela peut inclure, au besoin, le recours à un conseiller juridique indépendant.
En conclusion, le Canada continue de maintenir un dialogue ouvert et franc avec le gouvernement cubain, conscient de l’importance de poursuivre ces échanges, même — et surtout — lorsqu’il existe des divergences. Dans le cadre de nos discussions, nous exprimons régulièrement nos préoccupations quant à l’absence de libertés économiques et politiques et réitérons nos appels à la libération des prisonniers politiques. Nous demeurons également en communication constante avec les États-Unis et d’autres partenaires régionaux au sujet de la détérioration de la situation humanitaire à Cuba.
En cette période difficile et incertaine, le Canada continuera de suivre de près les répercussions sur la sécurité des citoyens canadiens présents sur l’île et demeure déterminé à offrir un soutien direct à la population cubaine, en particulier aux personnes les plus vulnérables.
[Français]
Merci. Nous serons heureux de répondre à vos questions.
Le président : Merci beaucoup, monsieur Richardson.
J’aimerais rappeler aux sénateurs qu’ils ont trois minutes chacun au maximum pour la première ronde de questions, y compris la réponse. Je demande donc aux témoins d’être concis. Nous pourrons tenir une deuxième ronde si le temps nous le permet.
La sénatrice Gerba : Merci pour vos mots, monsieur Richardson.
Ma question s’adresse à vous.
Le Canada est le deuxième plus grand investisseur étranger à Cuba, avec des investissements importants dans de nombreux secteurs. Quels effets la crise a-t-elle sur les entreprises canadiennes présentes à Cuba, et que fait le gouvernement du Canada pour protéger les intérêts des investisseurs canadiens à Cuba?
M. Richardson : Merci. Oui, tout à fait, le Canada est le deuxième investisseur étranger à Cuba — ou, du moins, il l’était. Nous sommes en contact avec les plus grandes entreprises qui y sont situées.
Nous observons la situation de près afin de nous assurer que nos entreprises connaissent bien les circonstances et qu’elles obtiennent des conseils, juridiques et autres, pour bien mesurer la situation actuelle.
[Traduction]
Les entreprises canadiennes qui sont présentes à Cuba depuis un certain temps savent que c’est un endroit risqué pour faire des affaires et sont conscientes de ces risques. Nous les encourageons à prendre toutes les mesures nécessaires pour non seulement bien comprendre ces risques, mais aussi pour les atténuer autant que possible.
J’invite ma collègue, Mme Knobel, à intervenir si elle souhaite ajouter quelque chose.
Carolyn Knobel, directrice exécutive, Direction de l’Amérique centrale, de Cuba et de la République dominicaine : J’aimerais simplement insister sur un point de nos observations préliminaires : une économie cubaine plus ouverte serait bénéfique, bien sûr, pour la population cubaine, mais également pour les entreprises canadiennes qui y exercent leurs activités.
[Français]
La sénatrice Gerba : Merci. Je comprends que vous surveillez la situation. Je comprends que certaines entreprises sont encore là, que d’autres sont parties et qu’il y a des possibilités dans le pays. Selon le recensement de 2021, la communauté cubano-canadienne compte environ 30 000 personnes au Canada. Le gouvernement a-t-il eu des échanges avec la diaspora cubaine? Comment caractérisez-vous les points de vue de la communauté à l’égard des faits récents?
M. Richardson : Pour ma part, je ne suis pas au courant des engagements auprès de la diaspora cubaine. En tant que fonctionnaire d’Affaires mondiales Canada, je ne peux pas parler des engagements politiques, mais, d’autre part, nous n’avons pas fait d’engagement auprès de cette diaspora jusqu’à maintenant. Parfois, évidemment, nous recevons plusieurs lettres exprimant des craintes et des plaintes de la part des Canadiens à propos de la situation à Cuba. Nous faisons de notre mieux pour répondre à ces lettres en fournissant des données et des renseignements sur les réalisations du Canada.
Le président : Merci beaucoup.
[Traduction]
Le sénateur Woo : Merci, monsieur Richardson, et merci aux fonctionnaires.
Monsieur Richardson, vous avez amorcé votre exposé en évoquant la plus grave crise humanitaire que Cuba ait connue, puis vous avez rapidement abordé l’absence de libertés politiques dans le pays. Est-ce que vous insinuez que cette crise humanitaire est principalement attribuable au gouvernement cubain? Et si ce n’est pas le cas, quelle serait, selon vous, la cause première de cette situation humanitaire extrêmement grave?
M. Richardson : Merci, monsieur le sénateur et monsieur le président. Le sénateur a posé une excellente question sur les causes de la crise actuelle.
Je dirais qu’au fil du temps, Cuba a dû faire face à d’importants défis économiques et politiques. À l’heure actuelle, notre priorité est d’appuyer directement le peuple cubain. Je ne prétendrai pas comprendre l’ensemble des causes de la situation actuelle, mais je peux vous assurer que nous prenons très au sérieux la crise humanitaire à laquelle les Cubains sont confrontés. Nous y avons d’ailleurs répondu en mettant en place un ensemble substantiel de mesures d’aide au développement et d’aide humanitaire, y compris depuis le mois de février de cette année.
Le sénateur Woo : Diriez-vous que le gouvernement cubain est responsable de la grave crise humanitaire que traverse actuellement le pays? Est-ce bien ce que vous souhaitez exprimer?
M. Richardson : Monsieur le sénateur, je ne cherche pas à attribuer une cause à la situation actuelle.
Le sénateur Woo : Quelle en serait la cause, selon vous?
M. Richardson : Monsieur le sénateur, il serait très difficile d’attribuer une cause unique à la situation actuelle.
Le sénateur Woo : Permettez-moi alors de vous poser une autre question. Vous avez indiqué que le Canada privilégiait une transition du système politique — ce que j’appuie — vers un Cuba plus libre, transition qui devrait venir de l’intérieur. Cela signifie-t-il que vous envisageriez également, comme deuxième solution, un changement imposé de l’extérieur?
M. Richardson : Monsieur le président, sénateur, je tiens à préciser que, dans ma déclaration préliminaire, je n’ai pas affirmé que le gouvernement du Canada demandait une transition. J’ai indiqué que Cuba se trouvait à un moment charnière et que nous privilégions fortement que toute transition, le cas échéant, soit pacifique, menée par les Cubains eux-mêmes et conforme au droit international ainsi qu’au principe de la souveraineté des États.
Le sénateur Woo : Pouvez-vous confirmer que l’embargo imposé à Cuba depuis 1962 contrevient au droit international?
M. Richardson : Sénateur, monsieur le président, ce que je peux dire, c’est que le Canada a voté contre l’embargo à l’ONU et que notre position a toujours été de respecter le droit international et de nous opposer à l’application de mesures extraterritoriales comme l’embargo.
Le sénateur Woo : Cela me ramène à ma question initiale. Seriez-vous d’accord pour dire que l’embargo et le blocus très sévères imposés à Cuba sont la cause principale de la terrible situation humanitaire que connaît aujourd’hui le pays?
M. Richardson : Monsieur le président, c’est une excellente question. Encore une fois, je dirais que la situation actuelle résulte d’une conjoncture géopolitique extrêmement complexe, marquée depuis longtemps par des mesures internationales et nationales qui ont contribué à aggraver la situation sur le terrain.
Ce qui nous préoccupe avant tout, ce sont les citoyens canadiens qui se trouvent toujours dans le pays, la situation humanitaire sur le terrain et le bien-être du peuple cubain.
Le président : Merci. Je crois que nous aurons d’autres questions de cette nature à mesure que nous aborderons les aspects géopolitiques. Je tenais simplement à le signaler.
La sénatrice Ataullahjan : Vous venez de dire que la situation est causée par la situation géopolitique extrême et complexe. Pourriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet?
M. Richardson : Merci, monsieur le président. Comme vous le savez, Cuba fait l’objet d’un embargo depuis les années 1960. Le Canada s’y est constamment opposé, ainsi qu’aux mesures extraterritoriales imposées par d’autres pays.
La situation est également aggravée par les politiques économiques et politiques mises en place par le gouvernement cubain. Comme je l’ai indiqué, le Canada aborde ces questions de manière directe et exprime ses préoccupations aux autorités cubaines. Nous maintenons avec elles un dialogue ouvert et direct.
La sénatrice Ataullahjan : Après avoir tout entendu, quel rôle positif le Canada peut-il jouer? Nous savons que la population souffre et qu’il y a des violations des droits de la personne. Vous êtes en discussion avec le gouvernement cubain. De quoi s’agit-il concrètement? Vous n’êtes peut-être pas au courant de tous les détails, mais quels types d’échanges ont lieu et, surtout, dans quelle mesure le rôle du Canada est-il positif?
M. Richardson : Monsieur le président, je ne suis pas au courant des discussions en cours entre les États-Unis et...
La sénatrice Ataullahjan : En d’autres termes, vous désapprouvez cette approche à l’égard de Cuba, n’est-ce pas, et est-ce véritablement l’orientation que nous souhaitons donner à nos politiques?
M. Richardson : Madame la sénatrice, vous me demandez de me prononcer sur les conversations entre les États-Unis...
La sénatrice Ataullahjan : Je me demande quel rôle positif nous pouvons jouer. Il y a manifestement des discussions entre les deux gouvernements concernant ce rôle — un rôle positif, je l’espère. Quel type d’échanges a lieu? Vous devez sûrement être au courant de l’état des relations entre Cuba et le Canada.
M. Richardson : Monsieur le président, certainement. Oui, nous entretenons un dialogue régulier, ouvert et constructif avec le gouvernement cubain. Nous tenons chaque année des consultations bilatérales. Dans le cadre de ces échanges, nous avons l’occasion d’encourager le gouvernement cubain à entreprendre des réformes économiques et politiques afin de mieux respecter les droits économiques et politiques de sa population. Nous utilisons toutes les tribunes à notre disposition pour exprimer nos préoccupations concernant la détention de prisonniers politiques et le respect de leurs droits fondamentaux.
Nous continuons d’assumer ce rôle. Nous poursuivons également notre collaboration avec l’ambassade de Cuba ici, ainsi qu’avec le gouvernement cubain par l’entremise de notre ambassade à La Havane. Nous avons été clairs : selon nous, il s’agit d’une occasion pour le gouvernement cubain de continuer d’apporter des changements positifs au bénéfice de son peuple.
Le sénateur Ravalia : Je vous remercie de votre présence et du travail que vous faites sur le terrain.
Pour faire suite aux questions de la sénatrice Ataullahjan, le rapport 2026 de Human Rights Watch sur Cuba indique que le gouvernement cubain continue de réprimer et de sanctionner pratiquement toutes les formes de dissidence et de critique publique.
Depuis de nombreuses années, nous dialoguons et nous commerçons avec ce pays et nous cherchons à améliorer nos relations bilatérales. Dans ce contexte, quels moyens de pression avons-nous réellement exercés pour encourager l’instauration d’un régime plus démocratique et l’élargissement des libertés individuelles?
On constate qu’il s’agit d’un État communiste, marqué par une forte répression et par un écart considérable entre les nantis et les démunis. Avons-nous réellement réussi, au fil des années, à obtenir une véritable ouverture de la part du régime cubain afin de favoriser le dialogue et d’encourager une réforme démocratique?
M. Richardson : Monsieur le président, je vous remercie pour cette question. Nous dialoguons avec le gouvernement cubain depuis de nombreuses années et nous avons des discussions ouvertes et honnêtes avec lui, y compris au sujet de nos préoccupations quant au manque de transparence et à la nécessité d’une plus grande ouverture démocratique. Comme je l’ai indiqué, nous exhortons également le gouvernement à respecter les droits de la personne conformément aux normes internationales.
Depuis peu, nous constatons que le gouvernement cubain met en œuvre des réformes économiques visant à ouvrir davantage le pays et à permettre aux petites et moyennes entreprises d’effectuer des transactions privées, ce qui est un signe encourageant.
Nous avons des échanges positifs avec le gouvernement cubain concernant les droits de la personne, notamment les droits des personnes LGBTQI+. Nous observons des avancées encourageantes dans les politiques cubaines à l’égard de la communauté LGBTQI+, ainsi que dans l’autonomisation économique des femmes et les mesures visant à protéger les femmes et les enfants. Nous constatons aussi des changements positifs dans nos interactions avec le gouvernement cubain concernant la manière dont il traite sa population et les politiques qu’il met en place en matière de droits de la personne.
Le sénateur Ravalia : Travaillez-vous également avec la société civile sur le terrain?
M. Richardson : Nous dialoguons avec certains acteurs de la société civile. Pour plus de précisions à ce sujet, je vais céder la parole à ma collègue, Carolyn Knobel.
Mme Knobel : Oui. Notre ambassade à La Havane collabore avec des acteurs de la société civile, tout comme nous le faisons ici au Canada. Ce dialogue contribue naturellement à orienter l’élaboration de nos politiques.
Le sénateur MacDonald : Monsieur Richardson, je fais partie de ceux qui refusent de se rendre à Cuba par principe. Je crois qu’en voyageant à Cuba, nous contribuons à maintenir en place un gouvernement communiste et autoritaire. J’ai des amis cubains à Halifax qui partagent ce point de vue. Ils me disent que l’une des pires choses que nous puissions faire est d’y dépenser notre argent comme touristes, parce que ces revenus servent essentiellement à soutenir l’armée. Selon eux, cet argent finit entre les mains des forces armées.
J’aimerais savoir ce que vous en pensez. Les Canadiens devraient-ils dépenser leur argent là-bas? Est-ce qu’on exacerbe le problème en faisant cela? Ces Cubains me disent certainement que c’est le cas.
M. Richardson : Monsieur le président, c’est une question intéressante de la part du sénateur.
Je ne suis pas ici pour exprimer mon opinion personnelle, mais je peux vous dire que, habituellement, entre 700 000 et 1 million de touristes canadiens se rendent à Cuba chaque année. Bien sûr, depuis que les compagnies aériennes canadiennes ont cessé leurs activités, ce nombre a chuté de façon marquée et se situe désormais à un niveau très faible.
Les entreprises canadiennes sont actives dans le secteur du tourisme, des hôtels et des centres de villégiature à Cuba depuis de nombreuses décennies. Toutefois, compte tenu de la situation actuelle et des complexités auxquelles elles sont confrontées, certaines ont pris la décision de mettre fin à leurs activités dans le pays.
Pour ce qui est de savoir si les Canadiens devraient se rendre à Cuba ou non, je crois qu’il appartient à chaque citoyen d’en décider.
Le sénateur MacDonald : Vous avez mentionné que nous étions au deuxième rang pour ce qui est de l’aide étrangère. Je crois que c’est ce qui a été dit. Je serais curieux de savoir qui arrive au premier rang. L’Espagne consacre-t-elle des fonds à l’aide étrangère destinée à Cuba?
M. Richardson : Je parlais plutôt de l’investissement et, d’après les statistiques et les renseignements que nous a fournis le gouvernement cubain, nous comprenons que le Canada est le deuxième investisseur étranger en importance dans ce pays.
En ce qui concerne l’aide humanitaire et internationale, je ne sais pas exactement où nous nous situons par rapport aux autres donateurs. Je crois que nous sommes parmi les plus importants, sinon le principal donateur en Occident. L’Espagne apporte également une contribution.
Ma collègue, Mme Knobel, a quelque chose à ajouter.
Mme Knobel : Je suis d’accord avec ce que vous avez dit. Nous sommes l’un des plus importants investisseurs. Je n’ai pas, pour le moment, de ventilation précise qui nous situerait par rapport aux autres.
Le sénateur MacDonald : Merci.
[Français]
La sénatrice Hébert : Monsieur Richardson, dans votre introduction, vous avez parlé de la crise énergétique importante à laquelle fait face la population cubaine. Savez-vous où l’on en est exactement avec l’approvisionnement en pétrole? Est-ce que la majorité des pays ont cessé d’approvisionner Cuba? On sait qu’il y a la menace qui vient des États-Unis, mais quelle est la situation actuelle? On sait aussi que le Mexique avait envoyé du pétrole, mais quelle est la situation aujourd’hui?
M. Richardson : Avec votre permission, madame la sénatrice, je vais répondre à votre question de façon plus globale, puis je céderai la parole à ma collègue, qui pourra ajouter des éléments sur l’aide internationale et la situation humanitaire.
En ce qui concerne le pétrole, il y a quelques semaines, les Cubains ont dit qu’ils n’avaient pas reçu de livraison de pétrole depuis un mois environ. Ils n’ont pas de pétrole diesel à ce moment-ci, sauf que Cuba produit son propre pétrole.
Avec leurs propres raffineries, les Cubains peuvent produire pour combler une petite partie de leurs besoins. Cependant, lorsqu’on parle d’essence, la situation est compliquée. Ce qui a changé, c’est que maintenant, les PME peuvent importer de l’essence des États-Unis. Nous avons reçu des renseignements qui indiquent que le nombre de livraisons avait quadruplé au cours des dernières semaines.
La sénatrice Hébert : Cela répond à ma question, merci. Je vais élargir ma question, et votre collègue pourra peut-être compléter votre réponse. Pour ce qui est du commerce en général, si je regarde les chiffres de 2025, le Canada avait pour environ un milliard de dollars d’échanges commerciaux avec Cuba. Certains produits fabriqués par le pays sont exportés. Je pense notamment aux produits de la mer, aux produits du tabac et au rhum.
Au moment où l’on se parle, avez-vous un portrait de la situation du commerce cubain avec ses partenaires à l’échelle mondiale, y compris le Canada?
Le président : Veuillez donner une réponse brève, s’il vous plaît.
M. Richardson : Malheureusement, je n’ai pas de données actualisées à propos du commerce et de la situation à ce moment-ci. Nous avons des données sur le commerce entre Cuba et le Canada jusqu’à la fin de l’année 2025. Si vous nous le demandez, nous pourrons vous fournir ces renseignements.
Le président : Merci.
[Traduction]
La sénatrice Coyle : Merci à nos témoins.
J’aimerais revenir à la situation politique, si possible. J’ai aussi une question d’ordre humanitaire.
Sur le plan politique, nous attendons tous que les États-Unis terminent ce qu’ils ont entrepris au Moyen-Orient et recentrent leur attention sur notre hémisphère. C’est une source de préoccupation pour nous.
Je comprends la position du Canada en ce qui concerne la souveraineté de Cuba. Savons-nous s’il y a à Cuba des acteurs qui, dans les limites du contexte actuel, s’efforcent de promouvoir un système plus démocratique pour le pays? Nous avons parlé de la réouverture graduelle de l’économie. Sait-on si Cuba prend des mesures pour se préparer en vue de ce qui pourrait être mis en place après le régime actuel?
M. Richardson : En ce qui concerne la situation politique et la question de savoir si des acteurs cherchent à promouvoir une approche plus démocratique, nous savons qu’un certain nombre de prisonniers politiques se sont opposés au régime et sont aujourd’hui incarcérés en raison de leurs actions.
Comme je l’ai mentionné dans ma déclaration préliminaire, il n’existe actuellement aucune opposition viable. Le gouvernement cubain, ainsi que le parti qui le dirige est profondément enraciné dans l’ensemble des structures de la société. Une partie de nos préoccupations et de nos échanges avec les autorités cubaines porte sur la manière dont elles traitent les membres de l’opposition politique, dont un grand nombre sont détenus.
Nous savons qu’il y a eu des efforts, mais la plupart ont été interrompus. Nous sommes également au courant des discussions en cours entre les États-Unis et Cuba concernant les attentes américaines, les changements politiques et les mesures d’ouverture. Cela dit, nous ne savons rien de plus que ce qui a été rapporté dans les médias.
La sénatrice Coyle : Discutons-nous avec les Américains?
M. Richardson : Nous sommes régulièrement en communication avec les États-Unis sur de nombreux dossiers, y compris celui de Cuba. Chaque fois que nous en avons l’occasion, nous leur faisons part de nos préoccupations concernant la situation humanitaire du peuple cubain et nous leur demandons des renseignements.
Le sénateur Harder : Merci à vous tous d’être ici aujourd’hui.
Monsieur Richardson, je comprends que vous êtes prudent dans vos réponses, mais j’aimerais approfondir un peu cette question. Tout à l’heure, vous avez évoqué que le soutien du Canada dans ce dossier repose sur la primauté du droit international. Pouvez-vous nous dire si nos partenaires de l’hémisphère adoptent cette même approche et si les discussions que nous avons avec eux reflètent cet engagement envers le droit international?
M. Richardson : Comme le sénateur le sait, nous participons à de nombreuses discussions dans divers forums avec nos partenaires de la région, notamment au sein de l’Organisation des États américains, ou l’OEA. Nous trouvons régulièrement un terrain d’entente lorsqu’il s’agit de défendre la primauté du droit international et la souveraineté des États. S’agissant de Cuba, nous avons eu plusieurs échanges avec nos partenaires régionaux, y compris dans des tribunes comme l’OEA. Je ne suis toutefois pas en mesure d’en préciser le contenu pour le moment.
Le sénateur Harder : Ces conversations ont-elles changé après les événements au Venezuela?
M. Richardson : La nature de ces conversations a-t-elle changé?
Le sénateur Harder : Oui.
M. Richardson : Je dirais qu’il y en a plus. Il y a visiblement une volonté de participer aux échanges et de discuter des changements en cours dans l’hémisphère et des actions des différents pays.
Ce n’est pas différent des autres périodes où des mesures énergiques sont prises et où des États souhaitent échanger avec nous. Il s’agit peut-être d’une question plus propre au Venezuela, que vous pourriez également poser à ma collègue un peu plus tard.
Le sénateur Harder : Merci.
Madame Carney, vous serez probablement limitée dans ce que vous pouvez dire pour le moment. Cela dit, je présume qu’il y a des discussions en cours avec des pays de l’hémisphère qui partagent notre point de vue, si je puis m’exprimer ainsi, concernant la coordination d’éventuelles interventions humanitaires dans certains scénarios auxquels vous pourriez être confrontés. Pouvez-vous confirmer que ces discussions ont bel et bien lieu et que le Canada y participe?
Tara Carney, directrice, Direction de l’aide humanitaire internationale, Affaires mondiales Canada : Je vous remercie de la question. L’intervention humanitaire a l’avantage de s’inscrire dans un système international coordonné, de sorte que ces échanges ont toujours lieu dans un contexte de crise humanitaire actuelle, de crise potentielle ou d’aggravation d’une crise existante. C’est donc tout à fait le cas. La planification de scénarios fait constamment partie du travail, au cas où la situation se détériorerait au-delà d’un certain seuil.
Pour mettre les choses en contexte, le déclencheur recherché par la communauté internationale serait une compréhension coordonnée des nouveaux besoins et un appel qui soit aligné sur ce qu’il faudrait pour y répondre. Le Canada participe à ces discussions.
Le sénateur Harder : Merci.
Le sénateur Adler : Monsieur Richardson, je pense qu’il pourrait y avoir un consensus dans cette salle et ailleurs au pays sur le fait que diverses formes d’autoritarisme ont mené à des catastrophes humanitaires. En tant que réfugié ayant fui le communisme en Europe de l’Est, je dirais personnellement que le communisme a entraîné une série de catastrophes humanitaires depuis l’époque où Joe Staline n’était encore qu’un enfant.
L’une des raisons pour lesquelles le Canada est membre de l’OTAN n’est-elle pas d’empêcher que des pays d’Europe de l’Est, comme celui où je suis né, ne suivent une trajectoire comparable à celle de Cuba?
M. Richardson : Monsieur le sénateur, comme vous l’avez justement souligné, le Canada est membre de l’OTAN. Malheureusement, ce n’est pas un domaine d’expertise sur lequel je peux me prononcer. Cela dit, je comprends votre point de vue selon lequel le gouvernement communiste de Cuba a contribué à la crise humanitaire qui y sévit. Je comprends ce que vous dites.
Le sénateur Adler : Merci.
Le président : Nous arrivons à la fin de cette première série de questions. Je vais formuler un commentaire et je poserai sans doute une question à laquelle aucun d’entre vous ne sera à l’aise de répondre.
Mon association avec Cuba remonte à ma toute première affectation au service extérieur. J’étais alors un jeune agent chargé de rencontrer des dissidents à divers endroits du pays. Le gouvernement cubain savait que je le faisais. Plus tard dans ma carrière, j’ai dirigé les consultations des sous-ministres avec le gouvernement cubain. J’observe donc Cuba depuis longtemps.
La situation actuelle est sans précédent, en ce sens que les États-Unis font cavalier seul, sans tenir compte de l’OEA ni du reste de l’hémisphère. Je suppose que les consultations avec nous sont minimales. Pourtant, il y a longtemps, au moment de la rupture avec Cuba en 1959, deux pays dans l’hémisphère n’avaient pas rompu leurs relations : le Mexique et le Canada, sous John Diefenbaker, sénateur MacDonald. Ce lien s’est maintenu.
Cuba est en très mauvaise posture. C’est tout à fait vrai. Cuba a besoin d’amis. Je crois savoir qu’une délégation de haut niveau doit bientôt venir ici. Certains d’entre nous la rencontreront. Y a‑t-il des consultations en cours — le sénateur Harder a mentionné le Mexique, tout comme la sénatrice Hébert — avec le Mexique dans ce contexte particulier? Si la direction devait changer à Cuba sans que le système ne soit modifié, cela pourrait accentuer les tensions et les inquiétudes. Si vous êtes en mesure de commenter mon observation et ma question, je vous en serais reconnaissant.
M. Richardson : Monsieur le président, vous avez une expérience de Cuba bien plus vaste que la mienne, et je dois dire que vos questions et vos réflexions m’impressionnent. En réalité, comme l’a mentionné l’honorable sénateur, j’aurais plutôt envie de vous poser une ou deux questions.
En ce qui concerne la situation actuelle, j’aimerais revenir sur un point que j’ai évoqué plus tôt. Nous maintenons délibérément, depuis de nombreuses années, un dialogue ouvert et franc avec Cuba. Cela est bénéfique pour nos deux sociétés et a eu des retombées positives au-delà de nos deux pays, y compris à l’échelle régionale.
En ce qui concerne nos communications avec le Mexique au sujet de Cuba, comme vous le savez, et comme l’ont indiqué le ministre Leblanc et d’autres, ainsi que le premier ministre dans ses échanges avec la présidente Sheinbaum, des discussions ont lieu aux plus hauts niveaux, avec un partage de points de vue, notamment sur la situation humanitaire.
Nous communiquons avec le gouvernement mexicain, et notre ambassade à Mexico échange régulièrement avec lui sur de nombreuses questions, dont Cuba. Nous avons également tenu des réunions portant précisément sur la situation humanitaire, et nous examinons les possibilités de collaboration à cet égard.
Ce sont des discussions en cours, et je ne peux donc pas présumer de leur orientation, mais je peux confirmer qu’elles ont bel et bien lieu.
Le président : Merci. Je vous remercie de cette réponse.
Le sénateur Ravalia : Madame Carney, pourriez-vous faire le point sur la situation sanitaire? Comment décririez-vous la situation à Cuba en ce moment, compte tenu de la pression exercée sur les hôpitaux, des pénuries de médicaments, des coupures de courant qui affectent les soins d’urgence, du fait que Cuba est l’un des principaux exportateurs de professionnels de la santé dans l’hémisphère, et des répercussions de l’évolution de la situation au Venezuela.
Mme Carney : Merci pour cette question. La crise actuelle et ses multiples facettes sur la population cubaine ont des répercussions sur de nombreux secteurs, notamment, comme vous l’avez souligné, celui de la santé, qui est probablement le plus durement touché.
Pour vous donner une idée de la situation, je vous donne quelques statistiques. Selon l’ONU, la mortalité infantile a doublé, le taux de survie des enfants atteints d’un cancer est passé de 85 % à 65 % et, bien sûr, on constate une augmentation des délais dans la prestation des soins médicaux, plus de 100 000 interventions chirurgicales ayant notamment été reportées.
Ces statistiques ne représentent pas le nombre de personnes touchées par la crise humanitaire, mais ce sont des éléments que l’on surveille, car, en raison des perturbations dans le secteur de la santé, les besoins de ces populations continuent de croître, si bien que celles-ci risquent, éventuellement, de nécessiter une intervention humanitaire d’urgence.
C’est l’un des principaux éléments que l’on surveille, et le travail en santé demeure un aspect important de l’intervention humanitaire qui se poursuit dans ce contexte.
En plus d’avoir des répercussions directes sur les soins de santé, la situation actuelle a également des répercussions sur le secteur de l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène, lequel est étroitement lié à la prestation des soins de santé, ce qui entraîne des retards dans la distribution de l’aide alimentaire, voire réduit la disponibilité des denrées alimentaires sur les marchés. Les conséquences sanitaires qui en découlent sont une source de préoccupation majeure pour les acteurs humanitaires sur le terrain qui suivent l’évolution de la crise. Cela fait partie de la planification de scénarios mentionnée précédemment.
En ce qui concerne les professionnels de santé qui quittent le pays pour aller travailler ailleurs, je n’ai pas d’information à ce sujet.
Le sénateur Ravalia : Merci beaucoup.
Le sénateur Woo : Pour revenir sur les propos tenus précédemment par notre témoin vedette, c’est également Diefenbaker qui a trouvé le moyen de vendre du blé à la Chine à une époque où les États-Unis s’y opposaient.
J’aimerais poser une question concernant les ventes de gaz naturel liquéfié à Cuba. Je suppose que cela ne fait pas partie de l’aide humanitaire que nous offrons actuellement. Je voudrais comprendre de quelle manière on empêche la fourniture de gaz naturel liquéfié à Cuba. Quelles sont les mesures dissuasives et les sanctions brandies à l’encontre de la fourniture d’énergie? L’énergie serait la clé pour résoudre la plupart, voire la totalité, des crises aiguës que Mme Carney vient de décrire.
M. Richardson : Monsieur le sénateur, vous faites allusion au fait qu’une mesure a été mise en place par le gouvernement des États-Unis, en vertu d’un décret présidentiel, fin janvier, menaçant de fait d’imposer des droits de douane à tout pays qui exporte, directement ou indirectement, des produits pétroliers vers Cuba.
Depuis, pratiquement tous les pays ont cessé d’expédier du carburant ou du pétrole vers Cuba, à l’exception de la Russie, dont un pétrolier est bien arrivé à destination. D’après les dates, nous comprenons que ce navire avait déjà quitté le port avant que ces sanctions ne soient annoncées, ce qui explique pourquoi les Américains l’ont laissé passer.
Depuis, les États-Unis ont également mis en place des mesures visant à encourager l’importation de carburant par les petites et moyennes entreprises, dont deux qui assurent le stockage de carburant. Ce changement récent apporté par le gouvernement cubain, qui autorise désormais ces petites et moyennes entreprises à stocker du carburant, a radicalement modifié le volume de carburant importé.
Sur le plan humanitaire plus précisément, une partie des 500 000 $ que nous avons récemment versés au Programme alimentaire mondial contribuera à répondre aux besoins logistiques essentiels, tels que l’achat de carburant, afin de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire sur l’île.
Le sénateur Woo : Comme vous l’avez mentionné tout à l’heure, l’exception est que les fournisseurs américains peuvent toujours vendre du pétrole directement à des entreprises privées cubaines, c’est bien cela?
M. Richardson : Telle est notre compréhension de la situation.
Le sénateur Woo : Le blocage de l’approvisionnement et la menace d’imposer des droits de douane s’appliquent-ils uniquement au pétrole ou s’appliquent-ils également aux autres sources d’énergie, notamment les sources d’énergie renouvelables? Par exemple, les panneaux solaires sont-ils visés?
M. Richardson : Voilà une excellente question. Non, ils ne s’appliquent pas aux panneaux solaires. D’ailleurs, une partie de notre aide au développement y est justement consacrée. Dans le cadre de certains projets pour lesquels nous avons accéléré le financement depuis février de cette année, nous achetons notamment du matériel solaire afin de renforcer la résilience des infrastructures essentielles, notamment les cliniques médicales, les écoles et quelques autres installations.
Nous savons également qu’un certain nombre d’entreprises privées d’origine chinoise sont très actives dans la construction d’installations solaires visant à accroître l’apport solaire au réseau électrique cubain.
Le président : Merci beaucoup.
[Français]
La sénatrice Hébert : Je vais donner la chance à Mme Carney de répondre. Je ne voulais pas vous couper l’herbe sous le pied un peu plus tôt quand votre collègue vous a donné l’occasion de compléter sa réponse. J’aimerais vous entendre sur ce complément de réponse en matière d’aide humanitaire. Vous avez parlé de la distribution de nourriture, de l’eau et des services sanitaires. Quelles mesures le Canada prend-il au moment où l’on se parle? Nous sommes dans un contexte particulier où l’on sait que lorsqu’on achemine de l’aide, s’il n’y a pas d’essence dans les voitures ou les camions pour livrer le tout, c’est comme un coup d’épée dans l’eau. Quelle est la situation à l’heure actuelle, madame Carney?
Mme Carney : Merci pour la question.
[Traduction]
La communauté humanitaire dispose en fait un peu de la même capacité d’importer du carburant à ses propres fins à Cuba, donc elle parvient à s’en procurer. Le problème, c’est qu’il y a des retards dans l’acheminement de ce carburant. Des difficultés se posent, notamment parce que les fournisseurs craignent d’être touchés par les sanctions, et aussi tout simplement parce que la quantité qu’ils parviennent à faire entrer ne leur permet pas de mener leur intervention à l’échelle à laquelle ils sont prêts à le faire, mais cela se fait quand même.
Pour vous donner une petite idée, au cours du dernier mois, l’ONU a apporté une aide sanitaire à plus d’un million de personnes, une aide alimentaire à 900 000 personnes et un soutien en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène à près de 800 000 personnes. L’aide humanitaire est en cours de déploiement. Cependant, comme c’est souvent le cas dans des contextes difficiles, elle n’atteint jamais la vitesse ni l’ampleur que nous, acteurs humanitaires, espérons voir.
[Français]
La sénatrice Hébert : Merci.
[Traduction]
La sénatrice Coyle : Nous avons entendu parler de la présence des entreprises canadiennes à Cuba. Je suis curieuse de savoir à quoi ressemble la société civile canadienne présente et dans quelle mesure elle s’implique, que ce soit dans le domaine du développement ou dans celui de l’aide humanitaire.
M. Richardson : Merci pour cette question. Nous collaborons régulièrement avec plusieurs acteurs de la société civile canadienne, notamment dans le domaine humanitaire, afin de faciliter la prestation d’une partie de notre aide.
Personnellement, je suis peu au fait des détails concernant les organismes de la société civile canadiens avec lesquels nous traitons plutôt dans le domaine politique. Si vous me le permettez, je vais laisser le soin à mes collègues, Mmes Carney et Knobel, de vous fournir davantage de précisions.
Mme Knobel : En matière de développement, nous travaillons en partenariat avec certains acteurs de la société civile canadienne pour mettre en œuvre des projets, mais vu la complexité de la situation, leur nombre n’est pas aussi important que dans d’autres pays. Par exemple, l’un de nos projets est mené en collaboration avec CARE Canada, qui œuvre à Cuba depuis longtemps. Ici, au Canada, nous collaborons avec des organismes-cadres de la société civile sur toute une série de questions concernant Cuba, notamment la situation des droits de la personne.
Comme je l’ai mentionné tout à l’heure, notre mission à La Havane entretient-elle des relations avec les représentants de la société civile sur place? Je ne sais toutefois pas exactement combien d’entre eux ont réellement des liens directs avec le Canada depuis ce pays.
Le président : Merci.
Le sénateur MacDonald : Je voudrais revenir sur la diaspora au Canada. J’ai mentionné quelques-uns de mes amis à Cuba. Je dois dire qu’ils sont très instruits, on ne peut plus humbles et on ne peut plus gentils.
Quelles relations le gouvernement canadien entretient-il avec la diaspora au Canada? Connaissez-vous son point de vue sur divers sujets? A-t-elle son mot à dire sur la politique et l’approche du gouvernement canadien à l’égard de Cuba?
M. Richardson : Monsieur le sénateur, comme je l’ai mentionné dans ma réponse précédente, nous n’avons actuellement aucun dialogue officiel ni aucune relation avec la diaspora cubaine au Canada. Cependant, nous recevons des lettres et des courriels, que nous prenons tous très au sérieux et auxquels nous nous efforçons de répondre.
Bien sûr, nos collègues d’origine cubaine, ainsi que les Canadiens d’origine cubaine qui travaillent au sein du ministère, nous font part de leur point de vue sur la situation dans le pays et de ce qu’ils estiment que nous devrions faire, en tant qu’organisme et en tant que gouvernement.
Cela dit, Affaires mondiales Canada ne dispose pas de mécanisme officiel pour consulter la diaspora cubaine pour le moment.
Si vous me le permettez, j’aimerais revenir brièvement à une question que vous avez posée tout à l’heure concernant les voyages et les Canadiens. Vous avez demandé si les Canadiens devraient aller à Cuba. J’ai omis de mentionner notre avis aux voyageurs, qui, en effet, recommande aux Canadiens d’éviter tout voyage non essentiel à Cuba pour le moment. Cela s’explique principalement par la complexité de la situation sur place, marquée par des pannes d’électricité, des pénuries d’eau et les problèmes sanitaires qui en découlent.
Le sénateur MacDonald : Existe-t-il au Canada une association cubaine structurée avec laquelle vous pourriez communiquer? Si ce n’est pas le cas, y a-t-il un moyen pour nous de contribuer à en créer une ou d’en encourager la création?
M. Richardson : Monsieur le président, il semble que certains de vos collègues aient connaissance de l’existence de certains organismes. Il existe de nombreuses associations de Canadiens, notamment de Canadiens d’origine cubaine, qui se préoccupent de la situation à Cuba et qui œuvrent régulièrement pour défendre les intérêts du peuple cubain. L’Église unie, l’Église anglicane… Toute une série d’organismes différents se regroupent au sein de certains organismes-cadres. Je ne me souviens plus de leurs noms pour l’instant, mais si le sénateur le souhaite, nous pouvons lui fournir des précisions sur les organismes dont nous avons connaissance.
Je m’en voudrais de ne pas mentionner également qu’il existe au Parlement un groupe d’amitié pour Cuba.
Le président : La présidente est parmi nous en tant qu’invitée. Merci. Si vous pouviez transmettre cette information à la greffière du comité, ce serait formidable.
[Français]
La sénatrice Gerba : Monsieur Richardson, vous avez indiqué que vous mainteniez un contact permanent avec le gouvernement américain. Sans entrer dans les confidences diplomatiques, pouvez-vous partager avec nous la nature de ces échanges? Le Canada, tout comme le Mexique, n’a jamais rompu ses relations diplomatiques avec Cuba, contrairement aux États-Unis. Quelle est la nature de ce dont vous discutez avec le gouvernement américain?
M. Richardson : Sénatrice Gerba, c’est une bonne question.
Lorsque j’ai mentionné que nous avions un contact fluide et constant avec le gouvernement américain, je parlais du plus haut niveau, soit le gouvernement du Canada. Même si je travaille sur le dossier de Cuba, je n’ai pas de contact quotidien ou hebdomadaire avec le gouvernement américain. À plusieurs niveaux, lorsque nous avons des engagements avec des personnes responsables du dossier des Amériques, des Caraïbes et de Cuba, nous tirons avantage de ces interactions pour leur poser des questions à propos de leurs politiques et de leurs plans.
Nous en profitons aussi pour faire un plaidoyer, surtout en faveur du peuple cubain. Nous avons eu des échanges de renseignements publics, mais non sécuritaires, à propos de nos engagements envers Cuba. Par exemple, nous fournissons des renseignements à propos de projets que nous avons en matière d’aide internationale. Cela a pour objectif de faire en sorte que les Américains sont au courant de la situation humanitaire du peuple cubain sur le terrain.
[Traduction]
Le président : Merci. Je vais poser la dernière question. Madame Duchesne, nous n’avons pas encore eu l’occasion de vous poser de questions. Je vais donc m’adresser à vous. Il y a bien longtemps, lorsque j’étais à Cuba, j’occupais également le poste d’agent consulaire. Je devais alors venir en aide aux Canadiens en difficulté. Il s’agissait parfois de choses simples, comme le remplacement d’un passeport, et parfois de situations très graves, comme un décès ou d’autres problèmes.
Je suppose que, lorsque vous formulez vos conseils, vous vous renseignez également auprès des pays partenaires pour savoir quels conseils ils donnent. Cela ne m’étonnerait toutefois pas du tout qu’il y ait encore des Canadiens qui se rendent à Cuba, compte tenu du nombre de voyageurs, même si les services normaux des compagnies aériennes et les services de vols nolisés ne sont pas vraiment offerts en ce moment.
Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet?
Brigitte Duchesne, directrice, Direction des conseils en matière de voyage, de la sensibilisation et de la mobilisation, Affaires mondiales Canada : Merci beaucoup, monsieur le président. Je vous remercie de me donner la parole.
Il y a encore des Canadiens qui s’y rendent. Comme M. Richardson l’a souligné, nous avons relevé le niveau des conseils aux voyageurs au niveau 3, ce qui signifie qu’il faut éviter tout voyage non essentiel. Ces discussions ont lieu, et je voulais simplement préciser que nous restons en contact avec le Groupe des cinq et d’autres pays aux vues similaires.
Nos conseils sont les mêmes que ceux de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Royaume-Uni. Les États-Unis, pour leur part, maintiennent un niveau 2, ce qui correspond à un niveau de risque moindre, mais ils publient généralement des alertes. C’est simplement parce que certains pays formulent leurs conseils aux voyageurs de façon légèrement différente. Quoi qu’il en soit, nous restons en communication constante.
Nous disposons également d’un service d’inscription des Canadiens à l’étranger, ce qui est un élément important. Il est très intéressant de constater qu’en janvier, plus de 3 000 Canadiens étaient inscrits, mais ce chiffre est passé à plus de 8 000 en février, et il oscille aujourd’hui autour de 1 395, selon les données en date d’hier. Cela ne signifie pas que toutes ces personnes sont sur place. Il peut s’agir de personnes qui suivent simplement l’évolution de la situation à Cuba et qui souhaitent être informées de tout changement apporté à nos conseils aux voyageurs. Nous les avons d’ailleurs modifiés à maintes reprises ces derniers temps, notamment le 11 février et de nouveau le 19 février, lorsque les transporteurs aériens canadiens ont cessé leurs vols à destination ou en provenance de Cuba, et nous avons alors exhorté les Canadiens à quitter le pays tant que d’autres vols internationaux étaient disponibles.
Plus récemment, le 29 mai, nous avons mis à jour les conseils aux voyageurs afin d’informer les Canadiens du début de la saison des ouragans.
Enfin, la dernière mise à jour date du 4 juin en raison des restrictions concernant Visa et Mastercard, et nous encourageons fortement les voyageurs à prévoir suffisamment d’argent comptant dans les circonstances actuelles.
Tout cela vise à informer les Canadiens. Nous espérons toujours que les Canadiens se tiendront au courant de la situation en consultant les conseils aux voyageurs, en s’inscrivant et en nous suivant aussi sur les médias sociaux.
Pour répondre à votre question sur les services consulaires, notre ambassade à La Havane poursuit ses activités, bien que de façon partiellement restreinte. En raison de la situation liée au carburant, nous ne pouvons travailler au bureau que quatre jours par semaine. Cela ne veut pas dire pour autant que les gens ne reçoivent pas d’assistance. Comme vous le savez, un service d’urgence est disponible en tout temps, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, et nous demeurons toujours prêts à venir en aide aux Canadiens dans le besoin.
Le président : Je vous remercie de ces renseignements utiles, qui seront également précieux pour les Canadiens.
C’est ce qui met fin à notre discussion avec ce groupe de témoins. Je sais qu’il n’est pas toujours facile de répondre aux questions des parlementaires. Certains d’entre nous ont déjà été à votre place comme témoins. Nous vous sommes reconnaissants de votre franchise. Je pense que vous comprenez également les préoccupations du comité à l’égard de la situation actuelle à Cuba.
Tara Carney, Carolyn Knobel, Mark Richardson et Brigitte Duchesne, merci du travail que vous accomplissez pour le Canada et les Canadiens, et merci aussi à vos équipes.
Le président : Chers collègues, nous allons maintenant entamer la deuxième partie de notre réunion, consacrée à la situation au Venezuela. D’Affaires mondiales Canada, nous accueillons Wendy Drukier, directrice générale, Direction générale de l’Amérique du Sud et affaires hémisphériques. Elle est également notre ancienne ambassadrice en Espagne, ainsi qu’au Costa Rica, au Nicaragua et au Honduras.
Merci d’être des nôtres aujourd’hui. Nous sommes prêts à entendre votre déclaration préliminaire, après quoi, bien sûr, nous passerons aux questions. À vous la parole.
Wendy Drukier, directrice générale, Direction générale de l’Amérique du Sud et affaires hémisphériques, Affaires mondiales Canada : Merci, monsieur le président. Honorables sénateurs, je vous remercie de me donner l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui.
[Français]
Avant sa capture par les forces américaines le 3 janvier 2026, le régime de facto de Nicolas Maduro avait plongé le Venezuela dans une crise nationale multidimensionnelle.
[Traduction]
Sous l’effet de la corruption systémique, de la mauvaise gestion flagrante des ressources naturelles et de strictes sanctions internationales, le PIB du Venezuela a chuté de 80 % entre 2013 et 2021. Cette situation a entraîné une hyperinflation, des pannes d’électricité continues et de graves pénuries de carburant, de nourriture et de fournitures médicales de base dans tout le pays.
La pauvreté extrême, la persécution politique et l’absence de services essentiels sont autant de facteurs qui ont forcé plus de 7,9 millions de citoyens à fuir le pays, provoquant une crise migratoire régionale sans précédent. À l’intérieur du pays, le régime a réprimé la dissidence en recourant à la police nationale, à l’armée, aux forces paramilitaires et à des détentions arbitraires.
À la suite de l’élection présidentielle de juillet 2024, Maduro a revendiqué une victoire non fondée, contestée par l’opposition vénézuélienne et rejetée par les pays démocratiques. Des figures majeures de l’opposition, notamment Maria Corina Machado et Edmundo Gonzalez, ont présenté des preuves documentaires solides attestant leur victoire, ce qui a entraîné un isolement accru du régime Maduro sur la scène internationale.
[Français]
L’administration américaine a accusé à maintes reprises le gouvernement Maduro de fonctionner comme un narco-État. Par ailleurs, le régime Maduro faisait l’objet d’inculpations fédérales pour conspirations remontant à 2020, dans le but d’inonder le marché américain de cocaïne. Le discours militaire américain s’est progressivement durci jusqu’à la fin de l’année 2025, pour aboutir finalement à l’opération connue sous le nom d’opération Absolute Resolve.
À la suite de l’intervention militaire, l’administration américaine a annoncé un plan en trois volets pour un Venezuela de l’après-Maduro : une phase de stabilisation, une phase de relance économique et une phase de transition démocratique.
[Traduction]
Depuis, le régime a apporté certains changements. Le 20 février, il a officiellement adopté une nouvelle loi d’amnistie afin de créer une voie légale pour la libération des prisonniers politiques, ce qu’il a fait de manière graduelle, libérant ainsi plusieurs figures politiques et personnalités de l’opposition bien en vue.
Il a également adopté des lois sur le pétrole et le gaz afin de courtiser assidûment les investissements d’entreprises internationales, tirant parti de la levée de certaines sanctions américaines sur le pétrole.
Sur le plan diplomatique, les États-Unis et le régime ont officiellement rétabli les relations diplomatiques et consulaires. Le gouvernement américain a rouvert son ambassade à Caracas le 30 mars, et les responsables américains estiment désormais que la première phase de leur plan est achevée.
On observe de modestes améliorations économiques sous le gouvernement provisoire. Les efforts déployés pour stabiliser le taux de change ont ralenti l’hyperinflation; l’augmentation des recettes publiques sert à financer des transferts de fonds en matière de programmes sociaux, et l’accès à des avoirs auparavant gelés à l’étranger a permis de financer les infrastructures de santé dans les grands hôpitaux. Cependant, comme le pétrole représente environ 90 % des exportations du Venezuela, une véritable reprise économique dépendra de l’attraction d’importants investissements étrangers pour reconstruire sa capacité de production pétrolière, en plus de remettre en état des infrastructures comme le réseau électrique.
Parallèlement, malgré la libération bienvenue de certains prisonniers politiques, la répression et la torture exercées par l’État se poursuivent au Venezuela, et des centaines de personnes demeurent détenues arbitrairement. Des organisations criminelles transnationales continuent de mener leurs activités en toute impunité dans le pays, ce qui contribue à une insécurité régionale susceptible de nuire aux intérêts du Canada et de ses partenaires. L’exploitation minière illégale et les réseaux de trafic n’ont pas été endigués, et la plupart des migrants ne sont pas retournés au pays.
[Français]
Les partenaires du Canada en Europe ainsi qu’en Amérique latine et aux Caraïbes ont réagi de diverses manières à la situation actuelle.
Toutefois, ils ont maintenu leur présence diplomatique dans le pays, de même que leurs intérêts commerciaux.
Le Canada est prêt à soutenir une transition vers la démocratie prise en charge par les Vénézuéliens. Une feuille de route et un échéancier clairs et publics vers cette transition sont essentiels au maintien de la stabilité dans un contexte aussi volatil.
[Traduction]
Les échanges commerciaux entre le Canada et le Venezuela demeurent actuellement modestes, s’établissant à 348 millions de dollars en 2025, dont la quasi-totalité reposait sur des exportations de produits alimentaires de base. Si les conditions s’améliorent, d’importantes possibilités de commerce et d’investissement pourraient s’ouvrir pour le Canada, en particulier dans les domaines de l’énergie, des infrastructures, des mines et de l’agroalimentaire, ainsi que dans les services connexes.
Même si le Canada peut envisager de nouveaux débouchés, nous continuerons de plaider en faveur de la protection complète des droits de la personne, de la primauté du droit et de la responsabilité démocratique. Non seulement ces principes sont importants pour les Vénézuéliens, mais ils contribuent aussi directement aux intérêts du Canada.
Merci. Je me ferai un plaisir de répondre à vos questions.
Le président : Je vous remercie de vos observations.
[Français]
La sénatrice Gerba : Merci pour votre présentation, madame Drukier. Ma question sera quelque peu provocatrice. On se pose des questions et j’aimerais vous entendre sur cette situation. Il n’y a personne qui doute de ce qui s’est passé au Venezuela pendant des années. J’aimerais savoir si l’on aurait permis à un autre pays de faire ce que les États-Unis ont fait au Venezuela, c’est-à-dire de prendre un chef d’État en fonction pour toutes sortes de raisons. Quand la Russie l’a fait en Ukraine, le monde entier s’est révolté. Serait-ce acceptable de la part d’un autre pays? Êtes-vous d’accord avec cela?
Mme Drukier : Merci pour la question, madame la sénatrice. C’est une question difficile. Ce n’est pas une situation facile. Tout d’abord, je dirais probablement que personne n’a autorisé les actions des États-Unis. Ils ont posé ces actions eux-mêmes, sans consulter le Canada. On ne faisait pas partie de l’opération et on n’était même pas au courant jusqu’à ce que cela se produise. J’apprécie aussi les commentaires au sujet du caractère du régime vénézuélien. Comme notre ministre des Affaires mondiales l’a dit, ce sont des questions de droit international. C’est vraiment aux pays de déterminer s’ils ont suivi les règles de droit international. Je ne suis pas avocate; cela ne relève pas de mes compétences. Or, nous parlons beaucoup, comme avec Cuba, du besoin de respecter le droit international dans tout ce que l’on entreprend à l’échelle internationale.
[Traduction]
Le sénateur Ravalia : Merci d’être des nôtres aujourd’hui.
Malgré l’absence de reconnaissance diplomatique officielle, quels liens le Canada maintient-il actuellement avec le Venezuela en matière de communication ou d’engagement? Étant donné que l’Union européenne envisage la possibilité de lever certaines sanctions et de renforcer ses relations, quelle est notre position actuelle et, plus globalement, comment se compare-t-elle à celle des pays aux vues similaires?
Mme Drukier : Je vous remercie de la question, sénateur et monsieur le président.
En ce qui concerne la reconnaissance diplomatique, nous ne reconnaissons pas le régime actuel, et c’est pourquoi, dans les communications officielles, nous utilisons souvent l’expression « de facto », comme je l’ai fait dans ma déclaration. Nous ne reconnaissons pas le régime actuel depuis 2018, année où l’élection ayant reconduit le président Maduro a été jugée frauduleuse. Cela dit, nous n’avons jamais suspendu les relations diplomatiques. Nous ne les avons pas rompues, comme cela peut arriver dans certaines relations bilatérales, mais nous les avons réduites et maintenues à un niveau opérationnel limité au strict nécessaire. Par exemple, pour des questions techniques liées aux affaires consulaires, nous continuons de collaborer avec les autorités vénézuéliennes de façon restreinte.
En ce qui a trait aux sanctions, nous examinons régulièrement notre régime pour déterminer s’il convient de maintenir, de renforcer ou de lever ces sanctions. Or, il s’agit toujours du même régime — même en l’absence de Nicolas Maduro —, et de graves violations des droits de la personne continuent d’être commises. La perspective d’une transition démocratique ne semble pas se concrétiser.
Pour l’instant, le régime de sanctions demeure inchangé, mais nous consultons nos partenaires aux vues similaires, notamment le Royaume-Uni et l’Union européenne, à ce sujet.
Le sénateur Ravalia : Parlant de partenaires aux vues similaires, dans le contexte actuel, dans quelle mesure sommes-nous en dialogue avec les États-Unis, compte tenu de l’évolution rapide de leurs relations avec le Venezuela?
Mme Drukier : Le Canada, par l’entremise de ses représentants et de ses hauts fonctionnaires, discute régulièrement de la situation au Venezuela avec les États-Unis. Nous avons notamment affirmé — et je crois que nous l’avons dit publiquement — que nous sommes prêts à soutenir une transition démocratique dans la mesure du possible. La situation fait donc l’objet de discussions, mais je ne suis pas en mesure d’entrer dans les détails.
La sénatrice Ataullahjan : Je vous remercie d’être des nôtres.
J’entends parler de la situation au Venezuela au sein de ce comité depuis de nombreuses années, et les choses n’ont cessé de se détériorer.
J’aimerais parler du sort des réfugiés. Il y a quelques mois, j’étais au Costa Rica. Nous avons entendu des représentants gouvernementaux, des chauffeurs de taxi et des gens dans la rue. On pouvait percevoir l’hostilité envers ces réfugiés, qui étaient blâmés pour tout ce qui allait mal dans la société.
Nous avons également visité un centre pour réfugiés, où nous avons entendu des témoignages bouleversants sur ce que certains d’entre eux avaient vécu. Certains ont même décidé de rebrousser chemin, tant le parcours était difficile.
Pouvez-vous faire le point à ce sujet? C’est tout de même un chiffre ahurissant. Je crois que vous avez dit qu’il y en avait plus de 7 millions.
Mme Drukier : Je vous remercie de la question, sénatrice.
La situation des réfugiés et des migrants est particulièrement critique dans cette région. Près de 8 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays. La grande majorité est restée en Amérique latine et dans les Caraïbes. Dans la plupart des cas, ils tentent de s’établir et de reconstruire leur vie dans les pays d’accueil. Le Canada a soutenu ces efforts par son aide au développement afin de favoriser l’intégration et l’acquisition de compétences chez ces migrants et réfugiés.
Je suis d’accord. Nous aussi avons constaté, à certains endroits, une montée du discours négatif et des sentiments hostiles envers les réfugiés et les migrants, en partie à cause de leur grand nombre. Certaines figures politiques associent ces migrants à des activités criminelles. Il n’est certes pas exclu que certains migrants puissent y être impliqués, mais il serait injuste et inexact de faire un tel amalgame.
C’est une situation qui nous préoccupe. Au fil des années, le Canada a accueilli ou coprésidé deux conférences internationales visant à recueillir des fonds pour les migrants et leurs communautés d’accueil dans la région. Nous suivons la situation de près, surtout parce qu’il est très important que ces personnes puissent vivre dignement dans leur pays d’accueil si elles ne peuvent pas retourner au Venezuela.
La sénatrice Ataullahjan : La Commission interaméricaine des droits de l’homme rapporte qu’il y a toujours 454 personnes détenues pour des raisons politiques, et ce, dans des conditions inhumaines. Soulevons-nous cette question? Pouvez-vous faire le point à ce sujet?
Mme Drukier : Absolument. Nous soulevons cette question régulièrement. Cette année, la Commission interaméricaine des droits de l’homme, au sein de l’Organisation des États américains, a consacré deux sessions à la situation des prisonniers politiques.
Comme je l’ai mentionné dans ma déclaration préliminaire, plusieurs centaines de détenus ont été libérés, mais selon les estimations de la société civile, plus de 400 demeurent toujours emprisonnés.
Nous avons réclamé, à maintes reprises et publiquement, la fin des détentions arbitraires, la libération des prisonniers politiques et la fermeture des nombreux centres de torture maintenus par le gouvernement vénézuélien partout au pays.
Le sénateur Woo : Merci, madame la directrice générale.
Permettez-moi d’abord de demander une précision sur notre position officielle concernant l’intervention américaine au Venezuela. Je crois que vous avez repris les propos de la ministre Anand, selon lesquels nous ne savons pas s’il y a eu violation du droit international; c’est aux Américains d’en juger eux-mêmes. Est-ce bien là notre position officielle?
Mme Drukier : Notre position officielle, c’est qu’il revient aux Américains de déterminer... de s’assurer qu’ils respectent le droit international.
Je ne dirais pas nécessairement que nous ne le savons pas, mais je ne suis pas avocate. Je ne fais pas partie de notre service juridique. Je ne suis donc pas en mesure de me prononcer sur cette question.
Le sénateur Woo : Quelles déclarations ont été faites sur la question de savoir si l’intervention contrevenait au droit international? Avons-nous dit quelque chose à ce sujet? Non? D’accord.
Mme Drukier : Non.
Le sénateur Woo : Très bien. Donc, si je peux me permettre d’extrapoler, cela signifie, par défaut, que nous n’avons pas affirmé qu’il y a eu violation du droit international.
Sommes-nous en communication avec Maria Corina Machado? Que pensez-vous de sa position et de ses perspectives, notamment quant à un rôle éventuel au sein du gouvernement? Les choses se sont-elles améliorées, détériorées, ou sont-elles restées les mêmes?
Mme Drukier : Pour répondre à la première partie de votre question, nous avons été en communication avec diverses figures de l’opposition vénézuélienne. Le premier ministre s’est également entretenu avec Maria Corina Machado peu après le 3 janvier, mais nous maintenons effectivement le dialogue.
Il y a quelques jours, les membres de l’opposition ont tenu une réunion au Panama, au cours de laquelle ils ont exprimé leurs attentes pour une transition démocratique et la nécessité de tenir de nouvelles élections.
Selon de récents sondages, Maria Corina Machado bénéficie encore d’un soutien assez important parmi la population vénézuélienne. Cependant, nous ne prenons pas position quant au choix de la personne qui devrait diriger le Venezuela.
Le sénateur Woo : Cela va de soi.
Mme Drukier : C’est aux Vénézuéliens d’en décider.
Le sénateur Woo : Serait-il juste de dire que le gouvernement actuel du Venezuela est fortement influencé par les préférences et les points de vue de Washington D.C.?
Mme Drukier : Je crois pouvoir dire sans risque que vous avez raison.
Le sénateur Woo : Ne serait-il pas exact de dire que la meilleure façon de revendiquer la libération des prisonniers politiques et le respect des droits de la personne au Venezuela consiste à s’adresser aux États-Unis?
Mme Drukier : Il s’agit certainement d’un levier important, et cette question a été soulevée.
Le sénateur Woo : Merci.
[Français]
La sénatrice Hébert : Merci d’être ici, madame l’ambassadrice Drukier.
Vous avez dit que le Canada voulait aider au retour à la démocratie, notamment en travaillant avec la population du Venezuela. J’aimerais qu’on reste sur le sujet qu’a abordé mon collègue, soit la relation tripartite entre le Canada, les États-Unis et le Venezuela. Êtes-vous au courant s’il y a des pourparlers entre le Canada et les États-Unis dans cette perspective de ramener une démocratie libre au Venezuela, ou est-ce que chacun développe ses propres politiques de son côté? Étant donné la situation délicate dans laquelle le Canada se trouve avec ses voisins du Sud, je suis très intéressée par votre réponse.
Mme Drukier : Je vous remercie pour la question.
Le Canada est en dialogue régulier avec les États-Unis sur beaucoup de sujets, y compris le Venezuela. Le sujet est évoqué à toutes les occasions quand on parle de la région, par exemple.
Est-ce qu’on suit la même ligne? Le Canada est aligné sur le souhait d’avoir une transition vers la démocratie. Assurer une transition vers la démocratie fait partie du plan déclaré par le gouvernement américain, alors nous poursuivons ces conversations.
La sénatrice Hébert : En ce qui concerne les conditions énoncées par le Canada pour un retour diplomatique au Venezuela et une reconnaissance officielle d’un gouvernement libre et démocratique, est-ce que les critères du Canada semblent alignés sur ceux de nos voisins du Sud, ou sont-ils différents? Quels sont nos critères?
Mme Drukier : Premièrement, si nous décidons de rétablir une présence diplomatique, nos critères sont avant tout d’assurer la sécurité de n’importe quel diplomate canadien qui irait s’établir au Venezuela et d’avoir l’immunité et la reconnaissance diplomatiques des autorités vénézuéliennes. Nous sommes en train d’évaluer cette situation et de déterminer si les conditions sont propices ou non pour un retour du Canada.
Les États-Unis ont déjà établi une ambassade. Ils ont un chargé d’affaires à Caracas, donc ils ont leurs critères et nous avons nos propres critères, conformément à nos responsabilités envers nos diplomates et à la relation bilatérale.
La sénatrice Hébert : Merci.
[Traduction]
Le sénateur MacDonald : Je vous remercie de votre présence parmi nous aujourd’hui.
J’ai longtemps siégé au Conseil de ParlAmericas et j’ai passé beaucoup de temps en Amérique du Sud au fil des années. Je me souviens que nous y avions tenu une réunion au moment où se déroulait le sommet du G7. Nous avions alors rencontré à l’improviste une vingtaine de Vénézuéliens. Ils vivaient tous à l’étranger, sans passeport. En fait, leurs documents avaient été confisqués. Ils étaient tous des médecins, des professeurs ou des ingénieurs. Huit millions de personnes ont quitté le pays, ce qui représente un énorme exode des cerveaux. Tous ces gens espéraient pouvoir rentrer dans leur pays et contribuer à son redressement.
Je suis curieux de savoir une chose. Y a-t-il des signes indiquant que certains de ces expatriés commencent à retourner au pays, compte tenu des changements qui semblent se profiler au Venezuela?
Mme Drukier : D’après les renseignements dont nous disposons à ce sujet, il n’y a pas eu de vague significative de retours de personnes au Venezuela. J’oserais dire que la situation n’a pas suffisamment évolué pour inciter les gens à rentrer chez eux.
Le gouvernement vénézuélien a mis en place, depuis le début de cette semaine, je crois, un titre de voyage numérique destiné aux Vénézuéliens qui souhaitent retourner dans leur pays. Ainsi, même ceux dont le passeport est expiré ou qui n’en possèdent tout simplement pas ont désormais la possibilité de rentrer au pays. Mais il est encore trop tôt pour se prononcer, car cette mesure ne date que de quelques jours. Bref, il reste à voir si cette initiative du gouvernement vénézuélien aura une incidence réelle sur les retours au pays.
Le sénateur MacDonald : Comme l’a souligné le sénateur Woo, il faudrait peut-être que les Américains se montrent un peu plus insistants sur ce sujet.
Le sénateur Woo : En effet, les Américains doivent assumer leurs responsabilités.
Le sénateur MacDonald : Oui, tout à fait.
Mme Drukier : Selon nous, il existe un jeu de concessions mutuelles entre les autorités vénézuéliennes et le gouvernement américain. Comme nous ne prenons pas part aux discussions entre ces deux gouvernements, il est très difficile de dire où nous en sommes à ce sujet.
Le sénateur MacDonald : Merci, monsieur le président.
Le sénateur Harder : Je vous remercie de votre présence.
Il me semble, d’après ce que j’ai lu et d’après le témoignage que vous avez livré en réponse aux questions que nous, à l’instar de nombreux « partenaires partageant les mêmes idées », tant dans la région qu’à l’extérieur, nous avons une vision commune de ce que nous souhaiterions voir se réaliser, mais aucune feuille de route pour y parvenir, sans compter que la seule feuille de route pour y arriver passe par Washington. À ce stade, pour diverses raisons, tel est le statu quo. Je ne considère pas l’opposition vénézuélienne comme un vecteur de ce changement. Après tout, l’opposition vénézuélienne demeure autant en marge que nous-mêmes, se contentant d’exprimer de simples souhaits. Combien de temps cette situation pourra-t-elle durer?
Il va sans dire qu’il ne vous appartient pas de vous prononcer sur la teneur des discussions privées menées avec les Américains. Mais je dirais, à tout le moins, que le statu quo peut perdurer un certain temps et causer des dégâts considérables. Nous nous berçons d’illusions si nous pensons que cette question ne figure pas à notre ordre du jour, même si elle n’apparaît sur l’ordre du jour international d’aucune instance où les Américains pourraient être présents, au prochain sommet du G7, par exemple.
Mme Drukier : Eh bien, ce sujet figure bel et bien à l’ordre du jour du comité.
Le sénateur Harder : Un comité particulièrement influent, je tiens à le préciser.
Mme Drukier : Il s’agit d’une question essentielle, et je n’ai pas de boule de cristal pour y répondre. Je pense que les Vénézuéliens ont beaucoup enduré au fil des ans et sont à bout de souffle. Personne ne peut prédire quand ils atteindront leurs limites, mais je ne pense pas que leur patience soit infinie.
La question de la feuille de route et d’un possible changement de gouvernement demeure floue. Personne ne s’est prononcé à ce sujet. Je pense que si la situation ne s’améliore pas, le délai dont disposent les Vénézuéliens pour accepter cette situation risque d’être plus court que prévu. Nous comprenons, par exemple, que l’économie vénézuélienne nécessite certains types d’investissements majeurs. Néanmoins, les entreprises ne chercheront pas à investir au Venezuela tant que persiste l’actuel climat d’incertitude politique et économique.
Le sénateur Harder : Mais dans le scénario que je décris, la question n’est pas de savoir ce que les Vénézuéliens sont prêts à accepter, mais bien ce que les Américains sont prêts à faire. En d’autres termes, ce sont les Américains qui ont toutes les cartes en main, et non les Vénézuéliens, malheureusement.
Mme Drukier : Je dirais que c’est un peu les deux. Après tout, les Vénézuéliens qui sont demeurés dans leur pays ne se contentent pas d’attendre sans rien faire.
Le président : Merci beaucoup.
La sénatrice Coyle : Je vous remercie. Il y a plusieurs années, nous faisions partie d’un groupe partageant les mêmes idées qui œuvrait en coulisses dans le but de soutenir l’opposition au régime vénézuélien, avant que cette dernière soi‑disant « solution » ne soit proposée. Ce groupe est-il toujours actif sur ce dossier aujourd’hui? Si oui, comment cela se passe-t-il sur le terrain?
Mme Drukier : J’imagine que vous faites référence au Groupe de Lima?
La sénatrice Coyle : Oui, exactement.
Mme Drukier : Le Groupe de Lima a donc fonctionné pendant plusieurs années, apportant essentiellement son soutien au gouvernement par intérim de Juan Guaido et à l’Assemblée nationale. Ce groupe n’est plus opérationnel aujourd’hui, en partie parce qu’il n’y a plus de gouvernement par intérim reconnu et que l’Assemblée nationale a été dissoute.
Mais le Canada continue de collaborer avec des pays partageant les mêmes valeurs sur cette question. Nous discutons régulièrement de la situation au Venezuela avec des pays de la région qui partagent nos vues. Nous en discutons avec eux à l’ONU. Nous en discutons également dans le cadre de rencontres bilatérales.
La sénatrice Coyle : D’accord, et est-ce que certains acteurs sont les mêmes?
Mme Drukier : Oui, tout à fait.
La sénatrice Coyle : Vous avez évoqué le danger posé par les organisations criminelles transnationales. Pourriez-vous nous donner un peu plus de détails sur la manière dont cela se traduit concrètement au Venezuela?
Mme Drukier : Il existe au Venezuela un certain nombre d’organisations criminelles tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle transnationale. Certaines sont de nature purement criminelle. D’autres sont en réalité des groupes de guérilla colombiens qui opèrent également sur le territoire vénézuélien. Le groupe paramilitaire des Forces armées révolutionnaires de Colombie, ou FARC, ainsi que l’Armée de libération nationale, ou ELN, agissent depuis de nombreuses années des deux côtés de la frontière, étant notamment impliqués dans le trafic de stupéfiants.
Tous ces groupes sont également impliqués, par exemple, dans l’exploitation minière illégale, notamment l’exploitation aurifère, et la traite des êtres humains. Vous avez sans doute entendu parler du cartel « Tren de Aragua », une organisation criminelle originaire du Venezuela. Tout cela se passe actuellement. Beaucoup d’entre eux opèrent avec l’accord tacite de l’armée vénézuélienne, ou bien il existe des accords sous forme de pots-de-vin. On fait souvent référence au « Cartel de los Soles ». Le sol, ou « soleil » dont il est question ici, est arboré par les généraux vénézuéliens sur leurs uniformes.
La criminalité y est très répandue. On observe de nombreux cas d’enrichissement illicite de la part des autorités gouvernementales et militaires, liés à ce phénomène. Une grande partie de ces activités est liée au trafic de cocaïne qui part des côtes vénézuéliennes, principalement à destination de l’Europe.
Le vice-président : Voilà qui met fin à notre première série de questions et réponses. Nous allons à présent entamer une deuxième série de questions.
[Français]
La sénatrice Gerba : Madame Drukier, la présidente par intérim, Delcy Rodriguez, a promulgué des réformes du régime vénézuélien en matière d’hydrocarbures et a conclu un accord avec l’administration Trump en la matière. Quelle est la compréhension du gouvernement du Canada de cet accord entre le Venezuela et les États-Unis?
Mme Drukier : Nous suivons cette situation de près. L’accord en général vise à libérer le secteur des hydrocarbures; les exportations ont considérablement augmenté depuis le mois de janvier, et l’accord vise à ce que les revenus de ces exportations soient contrôlés par les États-Unis pour qu’ils soient dépensés pour le bien du peuple vénézuélien, notamment pour les salaires des professeurs, le secteur de la santé, et cetera.
La sénatrice Gerba : Est-ce qu’il y a une transparence par rapport à cette affirmation selon laquelle les États-Unis dépenseront cet argent pour le bien des Vénézuéliens? Est-ce que le Canada est d’accord avec cette affirmation?
Mme Drukier : Selon ce que nous comprenons, les revenus sont déposés dans un compte bancaire. Après cela, le gouvernement du Venezuela présente un plan de dépenses aux États-Unis, puis les fonds sont transférés à des banques locales pour être utilisés de la manière prévue par les autorités vénézuéliennes.
En ce qui concerne la satisfaction du Canada, il est difficile de se prononcer là-dessus, car nous ne participons pas aux transactions et nous n’avons pas toute l’information.
La sénatrice Gerba : Merci.
[Traduction]
Le sénateur Ravalia : Madame Drukier, je me demande dans quelle mesure nous suivons de près le différend entre le Venezuela et la Guyane concernant la région de l’Essequibo, compte tenu des enjeux considérables liés à l’exploitation du pétrole et du gaz ainsi que des richesses potentielles. Bien qu’aucun changement de régime n’ait eu lieu au Venezuela, la perspective que cette région devienne un futur producteur de pétrole a des implications considérables.
Mme Drukier : Je remercie le sénateur pour sa question. Il s’agit d’une question que nous suivons de très près. L’affaire est actuellement devant la Cour internationale de justice, la CIJ, et les deux pays ont présenté leurs arguments tout récemment, au cours des deux derniers mois. Nous avons pleinement confiance en la CIJ et espérons que ce mécanisme permettra de régler ce différend.
En 2026, le régime vénézuélien n’a pris que très peu de mesures concernant la région de l’Essequibo.
Le sénateur Woo : Je voudrais revenir sur la question posée par la sénatrice Gerba concernant l’industrie pétrolière. Comment évaluez-vous la rapidité avec laquelle le gouvernement vénézuélien sera en mesure de relancer ce secteur industriel? Comment évaluez-vous la menace à long terme qui pèse sur l’industrie canadienne elle-même? Vous vous souvenez sans doute que, lorsque cela s’est produit pour la première fois, tout le monde craignait que cela ne constitue une menace fatale pour le secteur du pétrole lourd de l’Ouest canadien?
Mme Drukier : C’est une question importante que vient de poser la sénatrice. Merci. Monsieur le président, comme je ne suis pas une experte du secteur pétrolier, je ne m’aventurerai donc pas trop loin sur cette voie. Je vous invite à faire appel à des collègues de Ressources naturelles Canada pour qu’ils abordent ce sujet plus en détail.
Ce que nous savons, c’est que la remise en état des infrastructures pétrolières au Venezuela prendra plusieurs années et nécessitera des investissements colossaux. Il est pour l’instant difficile d’évaluer l’importance de ces besoins par rapport à la stabilité du pays, et à la volonté du secteur privé de s’y impliquer et de réaliser des investissements, même si de plus en plus d’entreprises privées s’installent actuellement au Venezuela. La production a augmenté pour atteindre, si je ne m’abuse, 1,3 million de barils par jour, par rapport à un niveau inférieur avant le 3 janvier 2026.
Nous avons pris connaissance d’analyses d’experts selon lesquelles la menace qui pèse sur les exportations canadiennes de pétrole lourd n’est pas nécessairement si importante. Il faudrait au moins une décennie avant que la production pétrolière du Venezuela n’atteigne un niveau en mesure d’avoir des répercussions significatives sur les exportations canadiennes. Parallèlement, une offre accrue de pétrole lourd sur le marché pourrait entraîner une augmentation des capacités de raffinage nécessaires pour transformer le pétrole brut, ce qui pourrait s’avérer bénéfique à terme. Bref, il est difficile de se prononcer à ce stade.
Le président : Merci. Madame Drukier, pour quelqu’un qui vient de dire qu’elle n’était pas familière avec le secteur pétrolier, vos observations me semblent fort pertinentes.
La sénatrice Ataullahjan : À en juger par tout ce qu’on a pu entendre au fil des années, l’ensemble des secteurs de la société vénézuélienne sont dysfonctionnels. Le gouvernement est incapable d’assurer l’ordre; on y constate des violations flagrantes des droits de la personne, une corruption endémique, et des narcotrafiquants agissant en toute impunité. Quel espoir reste-t-il pour ce pays? Quel rôle peut encore jouer la société civile?
Mme Drukier : Comme je l’ai déjà dit, j’ai du mal à envisager l’avenir, mais nous pouvons garder espoir. La société civile y est forte. Contrairement à ce que vous avez entendu tout à l’heure concernant l’absence d’opposition et la faiblesse de la société civile à Cuba, le Venezuela dispose toujours d’une société civile solide. Ses membres se sont battus pour poursuivre leur action malgré des situations difficiles. Beaucoup d’opposants ont certes été emprisonnés, mais d’autres continuent d’agir.
L’espace civique s’est considérablement rétréci ces dernières années, notamment dans la foulée des élections de 2024, dont le résultat a été frauduleusement attribué à Nicolás Maduro. Pourtant, différents organismes de défense des droits de la personne continuent de mener des actions humanitaires à l’échelle locale et nationale.
De nombreux leaders et militants de la société civile se trouvent actuellement à l’étranger, mais continuent de s’investir dans les enjeux qui concernent le Venezuela, ce qui nous permet de garder espoir.
La sénatrice Ataullahjan : Je vous remercie.
Le sénateur Harder : J’aimerais connaître votre avis sur la réalité du terrain dans le reste de l’Amérique du Sud. Au cours des dernières années, énormément de pression a été mise sur les pays voisins pour accueillir des réfugiés vénézuéliens, sans parler des conséquences économiques de l’effondrement de l’économie vénézuélienne sur les pays voisins.
Que disent-ils à nos responsables concernant les événements survenus après le 3 janvier 2026? Qu’en est-il de leur patience face à l’évolution de la situation, et de leur volonté d’apporter leur aide tout en restant à l’écart de certaines grandes puissances?
Mme Drukier : Sur cette question comme sur bien d’autres, les pays voisins sont divisés. En fait, c’est tout le continent américain qui est divisé. Certains gouvernements ont salué l’intervention américaine, tandis que d’autres l’ont condamnée. Sur ce point, il existe indéniablement une énorme polarisation, mais je dirais que la région est unie dans son souci d’aider le peuple vénézuélien, et dans son désir de voir la situation s’améliorer.
Le sénateur Harder : L’enthousiasme dont certains faisaient preuve est-il en train de s’estomper après six mois durant lesquels, pour l’essentiel, aucun progrès n’a été réalisé?
Mme Drukier : De nombreux pays partagent le même souci de voir des progrès se réaliser au Venezuela.
Le sénateur Harder : D’accord, je vois.
Mme Drukier : Quant à savoir si l’enthousiasme s’estompe, cela dépend de l’interlocuteur à qui on s’adresse.
Le sénateur Harder : Très bien, merci.
Le président : Pour faire suite à la question du sénateur Harder, je me souviens qu’il y a bien longtemps, alors que j’occupais le poste de représentant permanent auprès de l’OEA, le président Hugo Chávez s’était déplacé au Canada. Nous avons fini par discuter, car, en tant que président élu, il s’était rendu à Ottawa pour y rencontrer le premier ministre Chrétien à l’époque.
Notre discussion a porté principalement sur les mérites de la démocratie représentative à la canadienne par rapport à ce que M. Chávez appelait la démocratie participative à la vénézuélienne. Évidemment, nous avons tous vu ce qui s’est passé au Venezuela par la suite.
Au Canada, notre soutien aux institutions de l’hémisphère a toujours été très constant. Nous avons contribué à la mise en place de l’instance chargée de la promotion de la démocratie au sein de l’OEA. Par ailleurs, le Canada apporte régulièrement son soutien aux différentes missions d’observation électorale.
Dans le contexte actuel, et alors que le président Trump a déclaré ne plus être du tout certain de la nécessité d’un changement de régime maintenant que l’ancien président Maduro n’est plus au pouvoir et que nous pouvons collaborer avec le Venezuela, il semble que les États-Unis, qui ont toujours milité en faveur des institutions démocratiques et de la démocratisation de notre hémisphère, aient en quelque sorte perdu de vue cet aspect de la situation ou s’en désintéressent. C’est peut-être une question injuste, mais lors des discussions que vous pouvez avoir avec des responsables américains, quelqu’un évoque-t-il la possibilité de se pencher sur les institutions démocratiques et d’organiser des élections libres? Il me semble que cela a toujours été un aspect fondamental de la politique américaine dans la région.
Mme Drukier : Bien entendu, nous continuons de discuter de ce type d’enjeux avec les hauts responsables américains. Cette question s’inscrit dans le cadre du plan en trois phases annoncé par le secrétaire d’État Rubio. La troisième phase portait sur une transition démocratique. Bien sûr, je ne saurais pas me prononcer sur les divergences entre les déclarations des hauts responsables de l’administration américaine, mais il s’agit sans aucun doute d’un sujet dont nous discutons, qui est soulevé auprès des États-Unis, et qui fait partie de ce plan en trois phases.
Le président : L’OEA a-t-elle un quelconque rôle à jouer par rapport à ce plan en trois phases?
Mme Drukier : Une séance de l’OEA s’est tenue en janvier pour discuter de la situation au Venezuela, mais comme je l’ai mentionné en réponse à la question du sénateur Harder, les pays membres sont assez divisés par rapport à ce sujet.
Il y a également la question de certains pays qui estiment que, le Venezuela n’étant pas un membre actif de l’OEA, il est difficile d’agir sur ce front avec un pays qui ne participe pas aux discussions concernant le soutien de l’OEA à la démocratie et à une transition pacifique en bonne et due forme. Toutefois, l’OEA a également indiqué qu’elle se tenait prête à apporter son soutien lorsque cela se produirait.
Le président : Merci. Au nom du comité, je tiens à remercier Mme Drukier de sa présence parmi nous aujourd’hui. Merci pour votre franchise. Nous savons qu’il s’agit d’un sujet particulièrement délicat, mais nous avons estimé que le comité se devait de l’aborder. Je tiens également à féliciter vos équipes pour l’excellent travail qu’elles accomplissent.
(La séance est levée.)