LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES DROITS DE LA PERSONNE
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le lundi 24 novembre 2025
Le Comité sénatorial permanent des droits de la personne se réunit aujourd’hui, à 17 heures (HE), avec vidéoconférence, pour étudier, afin d’en faire rapport, l’antisémitisme au Canada.
La sénatrice Paulette Senior (présidente) occupe le fauteuil.
[Traduction]
La présidente : Bonjour, madame la sénatrice, messieurs les sénateurs.
J’aimerais commencer par reconnaître que nous nous réunissons aujourd’hui sur le territoire traditionnel ancestral non cédé de la nation algonquine anishinabe.
Je m’appelle Paulette Senior, et je suis sénatrice de l’Ontario et présidente du comité. J’aimerais à présent inviter mes distingués collègues à se présenter.
La sénatrice Coyle : Mary Coyle, d’Antigonish, de la Nouvelle-Écosse.
[Français]
La sénatrice Arnold : Bonsoir. Dawn Arnold, du Nouveau-Brunswick.
[Traduction]
Le sénateur K. Wells : Kristopher Wells, de l’Alberta, du territoire du Traité no 6.
Le sénateur Housakos : Sénateur Housakos, du Québec.
Le sénateur Arnot : Sénateur David Arnot, de la Saskatchewan.
La présidente : Merci. Bienvenue à la sénatrice et aux sénateurs et à tous ceux qui suivent nos délibérations aujourd’hui.
Avant d’accueillir les témoins, j’aimerais donner un avertissement à propos du contenu de cette réunion. Les sujets sensibles que nous traitons aujourd’hui peuvent être éprouvants pour certaines personnes présentes, et pour celles qui nous regardent ou écoutent la diffusion de la réunion. Un soutien en santé mentale est offert à tous les Canadiens, par téléphone et par message texte au 988. Je rappelle également aux membres du Sénat et aux employés du Parlement qu’ils ont accès au programme d’aide aux employés et à leur famille, un programme du Sénat qui offre du counselling à court terme pour les préoccupations tant personnelles que professionnelles ainsi que du counselling en cas de crise.
Aujourd’hui, le comité se réunit dans le cadre de son ordre de renvoi pour examiner, afin d’en faire rapport, l’antisémitisme au Canada. Cet après-midi, nous accueillerons trois groupes de témoins. Dans chaque groupe, nous entendrons d’abord les témoins, puis les sénateurs présents auront une période de questions et de réponses. Nous avons demandé à chaque témoin de présenter une déclaration préliminaire de cinq minutes.
Je vais présenter les témoins. Nous accueillons M. David Fisher, directeur général de la Fondation d’éducation à la citoyenneté Concentus, par vidéoconférence. Mme Rachel Cook, étudiante de l’Université de l’Alberta, et Mme Talia Klein Leighton, présidente de Femmes canadiennes contre l’antisémitisme, sont présentes ici avec nous.
J’invite maintenant M. Fisher à présenter sa déclaration; il sera suivi de Mme Cook et de Mme Leighton.
David Fisher, directeur général, Fondation d’éducation à la citoyenneté Concentus : Bonjour. Merci; je suis heureux d’avoir l’occasion de vous parler aujourd’hui de notre pertinence pour la lutte contre l’antisémitisme au Canada.
Notre thèse est simple, voire évidente : une véritable inclusion et un véritable sentiment d’appartenance de chacun, dans toutes les collectivités du Canada, nécessitent des citoyens engagés qui comprennent non seulement leurs droits, mais aussi leurs responsabilités. Former des citoyens responsables et pluralistes est la meilleure défense contre la haine et le sectarisme comme l’antisémitisme.
Notre système d’éducation joue un rôle central dans la concrétisation de cette citoyenneté; nous affirmons donc que la salle de classe est l’un des lieux les plus importants de la lutte contre l’antisémitisme. Je suis heureux de voir que davantage de provinces canadiennes intègrent officiellement l’enseignement de l’Holocauste dans leur programme scolaire, y compris la Saskatchewan, d’où je vous parle. C’est depuis longtemps un élément nécessaire d’une éducation moderne. J’espère voir le jour où toutes les provinces et tous les territoires l’auront intégré. En attendant, les ressources de Concentus que je représente recommandent une gamme d’outils pédagogiques efficaces portant sur l’antisémitisme et l’Holocauste. Ces outils comprennent la Fondation Azrieli, l’organisme Facing History & Ourselves et la trousse pédagogique sur l’antisémitisme des Amis du Centre Simon Wiesenthal. Toute administration, qu’elle ait inclus ou non l’enseignement de l’Holocauste dans son programme scolaire obligatoire, aura souvent recours à ces ressources quand un incident antisémite se produit dans une collectivité. À ces moments-là, il est tellement important d’avoir accès à ces outils puissants.
Il est compréhensible d’avoir tendance à réagir aux événements haineux par « une approche cloisonnée ». Quand un incident survient, chaque collectivité réagit en se défendant ou en s’indignant ou en utilisant des ressources et des outils pédagogiques ciblés, et c’est important. Cependant, on ne peut pas se contenter de réagir. Il faut également prévenir la haine au moyen d’une approche proactive. La réactivité et la proactivité sont nécessaires pour s’attaquer aux racines de la haine et du racisme qui inspirent l’antisémitisme et l’islamophobie, la haine des Autochtones et de toutes les collectivités et les personnes « exclues ».
Une ressource complète et dédiée est le moyen le plus efficace pour cibler le poison qui sécrète toute cette haine. De la maternelle à la 12e année, l’éducation civique est cette ressource nécessaire. Le remède à long terme contre le racisme et le sectarisme est le développement de l’esprit critique, de l’empathie et de l’engagement des jeunes Canadiens. Une éducation civique efficace permet de découvrir, d’explorer, de développer et d’affiner ces qualités essentielles. Les jeunes apprennent à lire parce qu’on leur apprend à lire à l’école. Ils apprennent les mathématiques parce qu’on leur enseigne les mathématiques à l’école. Ils découvrent d’autres sujets plus généraux, comme la musique et l’art, et les apprécient et peuvent faire de la musique et de l’art parce qu’on le leur enseigne à l’école. Pourquoi laisserait-on au hasard la formation de citoyens responsables, respectueux, engagés et pluralistes, alors qu’on pourrait justement l’enseigner à l’école?
L’éducation civique est l’étude, la compréhension et l’application des droits et des devoirs que nous avons les uns envers les autres en tant que citoyens dans les communautés locales, provinciales, nationales et mondiales. L’organisation que je représente, la Fondation d’éducation à la citoyenneté Concentus, est un organisme de bienfaisance enregistré auprès de l’Agence du revenu du Canada, qui administre et soutient les activités de développement et de promotion d’une telle éducation civique et collecte des fonds à cette fin.
L’éducation civique de Concentus est un antidote contre la haine. Elle combat et prévient le racisme et la discrimination à leurs racines. Nos ressources accompagnent le parcours scolaire continu des élèves, de la maternelle à la 12e année. Dans les classes multiethniques, multiconfessionnelles et multisociales d’aujourd’hui, il est essentiel que la nature pluraliste et multiculturelle du Canada soit enseignée de manière réfléchie. En sensibilisant les élèves pendant leurs années de formation, nous empêchons que les barrières de cette haine, comme l’antisémitisme, ne perdurent. À mesure que les élèves deviennent matures, ils intègrent ces valeurs et ces capacités de pensée critique essentielles dans leur vie dans leurs collectivités et dans leurs lieux de travail. Dans la lutte permanente contre l’antisémitisme, c’est l’objectif et l’effet bénéfique de l’éducation civique.
Merci beaucoup de m’avoir donné l’occasion de comparaître aujourd’hui.
La présidente : Merci.
Rachel Cook, étudiante, Université de l’Alberta, à titre personnel : Merci, mesdames les sénatrices et messieurs les sénateurs, de me permettre de prendre la parole aujourd’hui. C’est un privilège pour moi de participer à cette étude et de faire la lumière sur l’antisémitisme sur les campus. Je suis une Canadienne juive, étudiante de troisième année en droit à l’Université de l’Alberta, à Edmonton.
Il y a presque deux ans exactement, j’ai fait ce que je pensais être une demande banale: j’ai demandé à ma faculté d’inclure une ménorah dans ses décorations annuelles de Noël. Sur le moment, je croyais que ce serait une démonstration de l’inclusion interconfessionnelle et que ce serait en accord avec l’engagement explicite de la faculté de droit, qui est de « favoriser un milieu d’apprentissage qui valorise, encourage et célèbre l’équité, le respect et l’inclusion de tous les membres de notre collectivité ». Cependant, la faculté de droit a refusé ma demande, a retiré les arbres et m’a blâmée.
En raison de l’attention médiatique que j’ai reçue après cet incident, de nombreux élèves canadiens m’ont contactée pour parler de l’antisémitisme qu’ils avaient vécu sur leur campus. Une étudiante de premier cycle, âgée de 21 ans, m’a raconté que, à la fin de chaque session, elle payait pour qu’un relevé de notes officiel scellé soit envoyé chez elle. Elle garde ce relevé de notes avec son passeport et son certificat de naissance parce que, je la cite, « si mon arrière-grand-père avait fait cela, il aurait peut-être terminé ses études de médecine avant de quitter la Pologne ». Un autre étudiant a choisi de passer ses examens les deux premiers soirs de la Pâque juive plutôt que de participer au seder. Il s’est dit que, avec tout ce qui se passe, il valait mieux qu’il reste discret pendant sa dernière année d’études plutôt que de se faire noter avec partialité pour avoir demandé des mesures d’adaptation pour des raisons religieuses.
Comme de nombreux autres étudiants juifs, je ne choisis plus mes cours en fonction de mon intérêt pour la matière ou de mon emploi du temps; je les choisis plutôt en fonction des publications de l’enseignant sur les médias sociaux, et de la possibilité que cet enseignant soit d’accord avec mes demandes de congé pour des motifs religieux.
Quand ils se parlent entre eux, de nombreux étudiants juifs se demandent si nous serons en sécurité, au Canada, au cours de la prochaine décennie et, si ce n’est pas le cas, où nous allons vivre. Quand nous voyons nos camarades de classe — les juges, les médecins, les politiciens et les universitaires de demain —, qui ont scandé des slogans comme « Dites-le haut et fort, dites-le clairement, nous ne voulons pas de sionistes ici », récompensés par des bourses et recevoir des éloges, il est difficile de ne pas se demander si nous pourrons vivre en sécurité dans le pays où nous sommes nés, où nos parents sont nés, et y élever nos futurs enfants.
Cependant, il convient de noter que l’antisémitisme sur les campus ne touche pas uniquement les étudiants. Les professeurs, les administrateurs et le personnel de soutien juifs sont également des cibles de la haine et de la dérision. J’ai parlé à un enseignant qui se demandait si son évaluation par ses étudiants était moins bonne parce qu’il avait parlé d’un membre de sa famille qui avait survécu à l’Holocauste. J’encourage le Sénat à parler aux membres du Réseau des professeur.e.s canadien.ne.s engagé.e.s et aux membres juifs du corps professoral pour obtenir davantage d’informations sur ce sujet.
Pour lutter contre l’antisémitisme sur les campus, j’ai trois recommandations à vous soumettre :
Premièrement, le Sénat a le pouvoir d’enquêter sur la source de financement de certains de ces programmes afin de comprendre pourquoi les manifestations se sont organisées en un clin d’œil après les événements horribles du 7 octobre. Si des acteurs étrangers ont financé le harcèlement des juifs sur les campus, il est important d’en prendre conscience et d’agir pour y remédier.
Deuxièmement, j’encourage l’adoption de projets de loi comme le projet de loi C-257, qui criminaliserait la promotion d’un groupe ou d’une activité terroristes. Cette proposition fait écho aux recommandations formulées par des personnes comme Mark Sandler de l’Alliance of Canadiens Combatting Antisemitism, l’alliance des Canadiens luttant contre l’antisémitisme, et c’est logique. Cela permettrait de protéger des étudiants comme moi contre les comportements des camarades de classe, qui appellent à mondialiser l’intifada et qui rendent hommage au Hamas, au Samidoun ou au Front populaire de libération de la Palestine.
Ma troisième et dernière recommandation est en fait plutôt une demande. Je regrette de devoir dire que ma faculté n’est jamais revenue sur sa décision; elle n’a pas réinstallé les arbres ni inclus une ménorah. Par conséquent, quand je retournerai au campus, je ne serai pas accueillie par un ours polaire portant un nœud papillon, ni par des boules à neige, ni par de jolies lumières scintillantes. Je vous demande donc, honorables sénateurs, de présenter une motion pour exprimer votre solidarité avec ma communauté et d’inclure une ménorah dans vos décorations de Noël, quand elles seront installées dans les prochaines semaines. J’espère qu’une ménorah chassera les ténèbres de la haine antisémite et éclairera de sa lumière votre solidarité avec ma communauté.
Merci de m’avoir donné la parole; je serai heureuse de répondre à vos questions.
La présidente : Merci, madame Cook.
Talia Klein Leighton, présidente, Femmes canadiennes contre l’antisémitisme : Honorables sénatrices, honorables sénateurs, mon témoignage d’aujourd’hui combine mon mémoire sur l’intersection entre la misogynie et l’antisémitisme et les conclusions de notre mémoire rédigé par notre vice-présidente, Revi Mula, sur la radicalisation et l’extrémisme étrangers.
Je suis ici pour décrire en détail une crise que traverse la société canadienne : la convergence coordonnée et violente de l’antisémitisme et de la misogynie qui cible les juives, qui est alimentée par l’extrémisme étranger et qui est rejetée avec traîtrise par les institutions.
Je vous dis la vérité toute crue sur la haine que subissent les juives. Cependant, les membres du Comité sénatorial permanent des droits de la personne nous ont demandé de supprimer une partie des pires grossièretés et du discours haineux explicite, y compris les menaces de viol et de violence sexuelle. Même si j’ai créé une autre version édulcorée du mémoire à l’intention du public, j’encourage le comité à lire la version non caviardée et à s’appuyer sur celle-ci, parce que, tout infâme, choquante et répugnante qu’elle soit, elle raconte la vraie histoire. J’ai limité les grossièretés, dans la présente déclaration, mais je ne peux pas faire valoir mon point de vue sans en mentionner aucune.
Quand des manifestants dans nos rues scandent « mondialisez l’intifada », « vive le 7 octobre » et « résistance par tous les moyens », ils ne font pas une critique politique. Ils sont utilisés par le bras des communications des entités terroristes inscrites pour normaliser la violence et célébrer les tueries, ce qui comprend les atrocités sexuelles bien documentées commises le 7 octobre.
À leurs yeux, il n’y a aucune différence entre un juif et un sioniste. Quand une juive est prise pour cible, on ne m’appelle pas « sale juive ». On m’appelle « putain juive » ou « chienne sioniste ». La haine se confond avec l’antisémitisme, l’antisionisme et la misogynie. Soyons clairs : d’après la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, l’AIMH, l’antisionisme est tout à fait de l’antisémitisme. Il ne s’agit pas d’une critique légitime d’Israël. C’est le refus d’accorder aux juifs le droit à l’autodétermination sur leurs terres ancestrales, un droit accordé à tous les autres peuples. La grande majorité des Juifs canadiens s’identifient comme des sionistes.
Les juives sont victimes d’une épreuve de la haine distincte, où l’antisémitisme est généralement accompagné de misogynie et de menaces de viol, souvent sous le couvert d’antisionisme. On m’a déjà dit que je « devrais être violée », et que je suis une agresseuse d’enfants pour avoir eu des enfants juifs sionistes. On a tiré trois fois sur une école juive, à Toronto. Une fillette de sixième année s’est fait dire qu’elle devrait être violée par Hitler. Dans un échange infâme, une femme s’est fait dire ceci : « Comment sait-on qu’elle ment? Je le sais parce qu’elle est une femme et qu’elle est juive .»
Cette haine envahit notre corps et notre sexualité, et pourtant, quand nous cherchons du réconfort, nous butons à la trahison institutionnelle. Le principe fondateur de la solidarité universelle — « croire toutes les femmes » — est devenu #MoiAussi_à_moins_que_tu_sois_juive. Les centres de crise pour les victimes de viol et les refuges pour femmes, qui devraient être des sanctuaires, ont été instrumentalisés; on y a adopté des positions antisionistes, ce qui les a transformés en lieux d’hostilité où les survivantes juives sont amenées à croire que leur traumatisme est colonial ou politique, où les atrocités du 7 octobre sont démenties ou ignorées, où le viol est une forme de résistance approuvée contre les juives. Notre accès à la sécurité dépend aujourd’hui de notre acceptabilité politique et sociale.
L’antisémitisme sans précédent qui règne au Canada n’est pas le fruit d’une indignation spontanée. C’est le résultat d’une idéologie et d’un endoctrinement étrangers coordonnés en coulisse dans les institutions canadiennes. Cela comprend les réseaux d’extrémistes étrangers comme Samidoun, qui a été désigné comme une entité terroriste en 2024, et des écosystèmes idéologiques alignés sur les Frères musulmans. Ces groupes utilisent des infrastructures en toile d’araignée, intégrées dans des ONG, des syndicats comme le SCFP-Ontario et des associations d’étudiants, pour diffuser des messages extrémistes dans la société, en présentant les sionistes et les juifs comme des cibles légitimes. Ils s’appuient sur la symbolique des groupes marginaux antisionistes, comme Voix juives indépendantes, qui représentent moins de 0,56 % de la population juive, pour nier l’existence de l’antisémitisme et nuire aux organisations juives ordinaires.
Le problème n’est pas l’absence de lois, mais l’inefficacité de l’application de la loi. Des manifestations ouvertement pro‑Hamas, mettant de l’avant la propagande d’entités terroristes inscrites, ont lieu régulièrement, parce que les forces de l’ordre ne veulent pas agir. Cela crée un système de protection à deux vitesses, qui force les institutions juives à bien se comporter et à se voir comme des cibles de terrorisme à protéger.
Nous exhortons le comité à traiter cette infiltration comme un enjeu lié aux droits de la personne et à la sécurité nationale. Nos recommandations sont concrètes : imposer la neutralité politique dans tous les centres de crise financés par le gouvernement fédéral, les provinces et les municipalités. Le principe « croire toutes les femmes » doit être universel. Enquêter sur les infrastructures extrémistes étrangères, y compris les organisations qui s’alignent sur les Frères musulmans. Tenir les institutions responsables quand leurs plateformes sont utilisées pour diffuser des messages extrémistes. Appliquer la définition d’antisémitisme de l’AIMH. Criminaliser la promotion délibérée des groupes terroristes et des activités terroristes, comme le projet de loi C-257 le prévoit, ou amender le projet de loi C-9. Reconnaître clairement que des slogans comme « vive le 7 octobre », « mondialisez l’intifada » et « le viol est la résistance » sont des discours haineux à l’égard des juifs.
Les Canadiennes et les Canadiens juifs ne peuvent pas être les dommages collatéraux d’une guerre idéologique étrangère. Il faut protéger les Canadiennes, le droit fondamental d’une minorité à l’autodétermination, et maintenir l’intégrité de nos institutions.
Merci beaucoup.
La présidente : Merci à tous les témoins. Nous allons maintenant passer aux questions. Mesdames et messieurs les sénateurs, vous avez cinq minutes pour poser vos questions, et cela comprend les réponses.
Le sénateur Arnot : Ma question s’adresse à M. Fisher. J’aimerais que vous expliquiez de quelle manière le matériel de Concentus Citizenship, dont vous avez parlé, reconnaît le pouvoir de l’éducation en tant qu’outil efficace de prévention de l’antisémitisme. J’aimerais que vous nous en disiez plus sur les cinq compétences de la citoyenneté canadienne, c’est-à-dire que tous les étudiants doivent agir de manière éthique, éclairée, engagée, autonome et empathique. Comment utilisez-vous cela dans votre matériel? Pourquoi pensez-vous que cela soit si efficace? Pourquoi dites-vous qu’il faut traiter de ces questions de manière explicite, délibérée, ciblée et séquentielle de la maternelle jusqu’à la 12e année?
M. Fisher : Merci de me donner l’occasion de vous en dire plus sur ce sujet important; nous considérons les cours d’anglais et de mathématiques comme faisant partie du continuum d’apprentissage, de la maternelle à la 12e année, soit l’entièreté du parcours scolaire d’un étudiant; nous devons considérer qu’il en est de même pour l’éducation sur la citoyenneté.
Dans ma déclaration préliminaire, j’ai félicité les provinces qui intègrent officiellement l’enseignement de l’Holocauste dans leurs programmes scolaires. Le Manitoba en a récemment officiellement fait l’annonce et mettra en place le programme dans ses salles de classe. Il s’agira d’une matière obligatoire du programme des sciences humaines pour deux ou trois années, soit, si je ne me trompe pas, la 6e, la 11e et la 12e années. Ce n’est que du bon, et c’est important, un point c’est tout. Mais il y a aussi les 11e, 6e, 5e, 4e, 3e, 2e et 1re années. Le continuum de la maternelle à la 12e année est essentiel, selon nous.
Vous avez parlé des compétences citoyennes communes. Ce sont les aspects universels de la citoyenneté canadienne. Elles constituent la base fondamentale des ressources que nous avons créées et qui sont harmonisées avec le programme scolaire, pour éviter de demander aux enseignants d’en faire plus, ce qui est souvent non négociable pour eux. Puisque ces ressources sont harmonisées avec le programme scolaire, cela les aide à réaliser les tâches qu’ils sont déjà tenus de faire.
Le sénateur Arnot : Monsieur Fisher, je comprends que ces ressources sont harmonisées avec le programme scolaire de l’Ontario, de la maternelle à la 12e année, et avec celui de la Saskatchewan. Serait-il facile de les harmoniser avec l’ensemble des programmes scolaires dans les 13 provinces et territoires du Canada?
M. Fisher : Tout à fait. Ces dernières années, nous avons pu élaborer des ressources pédagogiques très solides pour les étudiants de la maternelle à la 12e année, spécifiquement harmonisées avec le programme scolaire en sciences humaines existant, en commençant par la Saskatchewan. En partenariat avec Les Amis du Centre Simon Wiesenthal pour les Études sur l’Holocauste, nous avons conçu un équivalent ontarien de ces programmes scolaires, et ce, de manière à les rendre plus universels, puisque les programmes scolaires évoluent constamment, bien que lentement. Les ressources et le matériel pédagogiques maintenant accessibles sur le site concentus.ca, je me permets d’en faire la promotion, sont gratuits. Ils sont publiés sous licence Creative Commons, donc les enseignants n’ont pas à craindre de violer le droit d’auteur. Les ressources de la Saskatchewan et de l’Ontario se trouvent sur le site concentus.ca. Et pour répondre plus directement à votre question, sénateur, oui, nous avons pour ambition de nous assurer que cet ensemble de matériel universel est harmonisé avec les programmes scolaires de chaque province et territoire.
Le sénateur Arnot : Monsieur Fisher, en ce qui concerne les besoins des enseignants, je sais que vous connaissez bien le sujet. Selon vous, que pourraient faire, par exemple, Patrimoine canadien et Sécurité publique Canada, en collaboration avec les enseignants, dans le cadre du perfectionnement professionnel, pour enrichir réellement l’expérience des élèves à l’école grâce au perfectionnement professionnel des enseignants?
M. Fisher : Le perfectionnement professionnel des enseignants est important, tout comme la compréhension de la complexité des compétences fédérales et provinciales. Ce serait très apprécié qu’un tel ministère fasse la promotion de ce matériel pédagogique auprès des enseignants pour leur montrer qu’ils peuvent l’utiliser.
Le sénateur Arnot : Merci.
Le sénateur Housakos : Ma première question s’adresse à Mme Cook. J’habite dans ce pays depuis près de 60 ans, et j’ai toujours tenu pour acquis les droits et privilèges religieux dont nous jouissons en tant que Canadiens. Je viens de Montréal, qui est probablement la deuxième ville la plus multiculturelle du Canada, et d’une circonscription particulière, soit Saint-Laurent, qui je crois, est l’une des circonscriptions où la diversité ethnoculturelle est la plus grande au pays. Je n’ai jamais vu quiconque se scandaliser, à Noël ou pendant les Fêtes, de voir une ménorah à côté d’un sapin de Noël, et je n’ai jamais vu de conflit entre les temples, les synagogues et les églises de ma circonscription. Quand une institution comme une université, une mairie ou toute autre institution, est si mal avisée qu’elle interdit l’étoile de David, la croix, la ménorah, les sapins de Noël, n’est‑ce pas là la plus grande violation de la Charte des droits et libertés du Canada, et en sommes-nous rendus au point où la Charte des droits et libertés ne vaut même pas le papier sur lequel elle est écrite alors que les politiciens se regardent le nombril en se félicitant de notre diversité?
Mme Cook : Sur votre dernier point, je suis d’accord pour dire que nous nous félicitons souvent de notre diversité, mais sans accepter réellement la diversité d’opinions ou des idées. Mon université se réjouit d’être diversifiée et équitable, mais, lorsqu’une étudiante demande à ajouter une ménorah aux jolies décorations déjà installées, l’université, en réponse, retire toutes les décorations et blâme l’étudiante d’avoir eu à le faire.
J’ai aussi l’impression d’être obligée de me détacher des autres juifs lorsque je parle à l’administration ou aux professeurs. Je suis très consciente du fait que je dois être parfaite dans toutes mes pratiques religieuses parce que, si je ne le fais pas, je crains qu’un étudiant à côté de moi ou derrière moi, qui est plus rigoureux dans ses pratiques, ne doive maintenant justifier pourquoi l’étudiante qui a parlé aux médias ne célébrait pas cette fête ou n’agissait pas de telle ou telle façon. Je crois que c’est profondément injuste.
Le sénateur Housakos : Merci.
Ma prochaine question s’adresse à Mme Leighton. Vous avez parlé d’incidents très troublants de comportements antisémitiques et misogynes et ainsi de suite. Le rabbin canadien, David Mivasair, qui a comparu devant notre comité au nom de l’organisme Voix juives indépendantes, a dit que tous ces incidents d’antisémitisme, les coups de feu tirés sur les écoles, les bombes incendiaires, les juifs qui se font battre devant leurs enfants dans un parc, sont le fruit de notre imagination et sont grossièrement exagérés. Je crois que vous êtes juive. À moins que je me trompe, votre organisation est étroitement liée à la communauté juive. Que pensez-vous de ces commentaires?
Mme Leighton : Je crois que j’ai mentionné dans mon mémoire que l’organisation Voix juives indépendantes, VJI, et je crois que vous le savez, a la même adresse postale que Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient, CJPMO, et est souvent qualifiée d’organisation juive symbolique par ceux qui s’allient activement contre nous, contre la communauté juive et contre la lutte à l’antisémitisme, alors que nous vivons une crise. Cette organisation est antisioniste. Son seul objectif est de miner la capacité de la communauté juive à nous défendre, à défendre nos droits, en parlant en notre nom. L’organisation fait plus de tort à la communauté juive que toutes les autres organisations auxquelles je peux penser. Elle ne me représente certainement pas. Elle ne représente pas la majorité de la communauté juive. Comme je l’ai dit dans mon mémoire, elle représente 0,56 % de la communauté juive, alors qu’au moins 91 % des Canadiens juifs se considèrent sionistes.
Le sénateur Housakos : Merci.
Ma dernière question s’adresse à M. Fisher. Vous avez parlé de l’éducation, et je suis d’accord pour dire que cela fait partie intégrante de la lutte contre la xénophobie et l’ethnocentrisme, mais qu’en est-il du fait que le révisionnisme historique atteint actuellement un niveau jamais atteint, et qu’il y a en plus la mésinformation? Comment pouvons-nous lutter contre ces deux choses?
M. Fisher : Je sais que répondre simplement par le mot « éducation » semble naïf et simpliste, et personne ne prétend avoir une solution magique, mais une éducation responsable est, au final, la réponse à tous les enjeux que vous avez évoqués.
Le sénateur K. Wells : Ma première question est pour Mme Cook. J’ai obtenu trois diplômes à l’Université de l’Alberta et j’y ai enseigné pendant plus de 20 ans; à ce titre, je suis profondément consterné d’entendre ce que vous avez vécu sur le campus. À votre connaissance, est-ce que les étudiants juifs doivent tenir compte de cela dans leur choix d’une université canadienne?
Mme Cook : Oui, je l’ai constaté. J’ai parlé avec quelques nouveaux étudiants en droit, et ils m’ont tous dit qu’ils regrettaient leur choix ou, pendant la discussion, ont dit qu’ils étaient surpris et croyaient que l’incident s’était produit à une autre université et qu’ils ne se seraient pas inscrits ici s’ils avaient été au courant de ce comportement. C’est vraiment très triste parce que, malgré toutes les difficultés que j’ai eues avec l’université, j’ai eu des alliés formidables, tant dans le corps enseignant que dans l’administration, et je leur suis vraiment reconnaissante.
Le sénateur K. Wells : Je suis ravi d’entendre que vous avez trouvé du soutien sur le campus.
Je ne sais pas si vous connaissez bien le projet de loi C-9 présenté à la Chambre des communes et qui est actuellement débattu. Si vous le connaissez bien, j’aimerais savoir si vous pensez que les nouvelles sections proposées sur l’intimidation et le fait d’empêcher l’accès vous aideraient, en tant qu’étudiante, à vous sentir plus en sécurité sur le campus.
Mme Cook : Je crois que certaines sections du projet de loi C-9 sont bonnes. J’ai pris des notes sur d’autres lois, en vraie étudiante en droit. Le paragraphe 423.3(4), qui prévoit que l’on peut empêcher l’accès « aux seules fins d’obtenir ou de communiquer des renseignements », me préoccupe. Ce qui m’inquiète, c’est que si vous communiquez des informations sur, disons, un génocide ou l’aversion d’une personne pour le bacon ou des choses de ce genre, cela pourrait être utilisé pour faire obstruction à une institution et servir d’excuse. C’est ce qui a attiré mon attention à ma première lecture.
Le sénateur K. Wells : Merci.
Monsieur Fisher, je suis moi aussi un enseignant, et, comme vous, je crois en l’importance de l’éducation et surtout en ce que vous avez décrit comme le matériel pédagogique utilisé dans les classes traditionnelles de la maternelle à la 12e année. Que faites-vous, dans votre organisation, pour régler le problème des réseaux sociaux et du type d’éducation qui se fait en dehors des salles de classe, souvent sans supervision, avec énormément de mésinformation et de désinformation, et où l’on semble voir de plus en plus de négationnisme concernant l’Holocauste? Quelles sont vos réflexions à ce sujet?
M. Fisher : Effectivement, la littératie médiatique est cruciale. Beaucoup de programmes scolaires présentement utilisés datent d’avant l’avènement des réseaux sociaux. Encore une fois, sous le titre ou la bannière de « littératie médiatique », cet aspect est également important. Il ne sert à rien de réinventer la roue lorsque nous disposons d’outils puissants et efficaces. Comme je l’ai dit précédemment, quand j’ai parlé des nombreuses ressources pédagogiques très efficaces sur l’Holocauste, nous allons les recommander aux enseignants et aux étudiants. Même chose pour la littératie médiatique. Des organisations canadiennes offrent du matériel très efficace et très puissant aux enseignants, qui peut même être utilisé avec les très jeunes élèves. C’était ma réponse longue à votre question courte. C’est, en effet, un aspect important de l’éducation à la citoyenneté.
Le sénateur K. Wells : Merci.
Sur le même sujet, rapidement, que pensez-vous du fait que certains gouvernements au Canada imposent des restrictions et demandent aux parents d’autoriser leurs enfants à suivre le programme scolaire? Avez-vous vu cela? Cela vous préoccupe‑t‑il de savoir que les élèves ne peuvent pas accéder aux informations contenues dans les programmes scolaires sans le consentement de leurs parents, et comment pensez-vous que cela s’applique à votre programme scolaire?
M. Fisher : Cela a toujours été très délicat, très fragile, et la situation que vous avez décrite se produit dans certaines divisions et administrations scolaires. C’est regrettable. J’aimerais que l’on fasse confiance aux enseignants responsables. Ce n’est pas quelque chose que nous contestons directement, puisque, encore une fois, c’est très délicat de créer un conflit entre ce qu’apprend un jeune à la maison et ce qu’il apprend à l’école.
Le sénateur K. Wells : Merci.
La sénatrice Coyle : Merci à tous nos témoins.
Monsieur Fisher, vous avez déjà répondu à mes nombreuses questions, mais je crois que vous avez parlé de l’importance de réagir. J’aimerais en savoir plus. Comment votre programme scolaire aborde-t-il la question de gestion des incidents qui surviennent dans les écoles? Je crois que votre travail porte en grande partie sur l’éducation préventive ou proactive; vous essayez de prévenir le genre de discrimination et de comportement haineux dont nous discutons. Pourriez-vous nous parler de ces deux choses?
M. Fisher : Oui, tout à fait. Je crois que vous avez raison.
En ce qui concerne la réponse à un événement, à un incident, à quelque chose de ce genre, s’il s’agit spécifiquement d’un incident lié à l’antisémitisme, qui sont trop fréquents ici, à Saskatoon, où je vis, nous disposons d’agents très efficaces. Nous travaillons étroitement avec les Amis du Centre Simon Wiesenthal et nous mettons l’organisme en contact avec les écoles. Ces dernières années, nous avons mis les bonnes ressources en relation avec les bonnes classes. Je parle ici de réagir à un événement ou une circonstance spécifiques.
Dans un contexte plus général, nous aimerions élaborer un ensemble de ressources et nous avons déjà fait des ébauches, afin de créer ce que l’on appelle « l’intervention pédagogique post‑événement », à savoir la manière dont un enseignant peut parler efficacement de tout type d’événement traumatisant, disons, ou d’actualités ou d’événements publics dont les élèves ont connaissance. Grâce à leur téléphone, les élèves sont au courant de tout. Nous croyons qu’il est nécessaire de développer des outils permettant aux enseignants d’aborder ou de traiter de manière efficace et sûre cette question.
La sénatrice Coyle : Merci.
Madame Cook, ce que vous avez vécu m’a horrifiée. Merci de faire entendre votre voix, comme vous l’avez fait à de nombreuses reprises. Nous vous remercions d’être présente aujourd’hui. Votre première recommandation m’intéresse. Pourriez-vous la répéter et la décrire un peu plus en détail? Il s’agissait de la source du financement.
Mme Cook : Une des choses que j’ai commencé à faire après le 7 octobre, c’est de tirer parti des demandes d’accès à l’information à mon université et à d’autres universités. J’ai trouvé très intéressant d’apprendre que plusieurs universités canadiennes percevaient des frais de scolarité pour des organisations ou des groupes de recherche indépendants de l’établissement, mais qui étaient financés par les frais de scolarité des étudiants de l’université.
L’un de ces groupes se trouve à l’Université Carleton. Je crois qu’il indique encore sur son site Web qu’il est allié avec Samidoun, mais je ne sais pas si le site Web est à jour. S’il l’est, je trouve extrêmement préoccupant le fait que les frais de scolarité puissent servir à financer une organisation maintenant reconnue comme entité terroriste, mais je n’ai pas pu confirmer depuis combien de temps le site existe.
Ce qui m’inquiète, avec mes demandes d’accès à l’information et un peu de rancœur, c’est que cela ne peut pas être viable à long terme. J’espère que le Sénat pourra utiliser son pouvoir de convoquer des gens, venus d’endroits précis, et de demander des documents pour examiner cela de plus près et demander effectivement les documents. Lorsque je soumets une demande d’accès à l’information à mon institution, le document me revient complètement noir, et je demande où va cet argent. S’agit-il de droits de scolarité? S’agit-il d’argent provenant d’acteurs étrangers? Des membres des médias, comme M. Kinsella, ont évoqué le financement étranger. Mme Leighton a également parlé un peu du financement étranger.
Je ne crois tout simplement pas qu’un groupe d’étudiants universitaires ait pu, à lui seul, imprimer des affiches parfaitement réalisées dans les trois jours qui ont suivi les événements du 7 octobre. J’ai trouvé des comptes rendus de réunions où ils en ont effectivement parlé. Je crois que, le 10 octobre 2023, il y a eu une réunion à l’Université de l’Alberta, dans l’un de ces groupes financés grâce aux droits de scolarité, mais qui ne font certainement pas partie de l’Université de l’Alberta, où ils disaient : « Bon. À présent, nous devons nous battre. C’est le moment de nous mobiliser pour soutenir Gaza. » C’était avant qu’Israël ait fait quoi que ce soit. Les corps n’étaient même pas encore froids, le 7 octobre.
La sénatrice Arnold : Merci à toutes et à tous d’être présents pour cette discussion importante.
Je suis nouvelle au comité, alors je viens de passer la fin de semaine à lire de nombreux témoignages passés. J’ai été marquée par ce qu’a dit un des témoins, M. Imran Ahmed, PDG du Center for Countering Digital Hate :
Il en résulte une normalisation de la haine envers les Juifs. Nous sommes particulièrement préoccupés par un sondage que nous avons commandé et qui montre que les jeunes de 14 à 17 ans sont la tranche d’âge la plus susceptible de croire aux théories du complot antisémites aux États-Unis et au Royaume-Uni.
Une autre partie du témoignage faisait référence à la radicalisation des jeunes et au fait que 10 % des personnes radicalisées au Canada, à l’heure actuelle, sont des jeunes.
Monsieur Fisher, avez-vous observé cela? Cela se produit-il également au Canada?
M. Fisher : Je ne peux pas parler des statistiques. Je ne peux pas vous les citer comme je le souhaiterais. Il est probable que ce soit le cas, mais je n’ai pas de faits pour étayer cette hypothèse, aussi probable soit-elle.
Mme Leighton : J’ai deux enfants qui fréquentent une école du Conseil scolaire du district de Toronto. Ce conseil scolaire a à juste titre fait l’objet de critiques pour la politisation de ses salles de classe. Cela commence par le cadre de diversité, équité et inclusion qui divise les élèves en opprimés et oppresseurs. Il divise les élèves en deux catégories, où les élèves juifs sont considérés comme des oppresseurs suprématistes blancs, ce qui est complètement absurde. Mes grands-parents, des survivants de l’Holocauste, se retourneraient dans leurs tombes s’ils savaient que nous sommes désormais décrits comme des colonisateurs suprématistes blancs opposés à des élèves opprimés. Tout cela ne fait que maintenir cette dichotomie et amplifier la haine, en institutionnalisant la haine et la division entre les élèves. Le Conseil scolaire du district de Toronto a ensuite été pris en charge par un superviseur, mais avant cela, il y avait un conseil d’administration très activiste, qui introduisait cela dans les salles de classe et politisait beaucoup les cours.
L’une des campagnes que nous menons vise à empêcher la politique et l’endoctrinement d’entrer dans les salles de classe de nos enfants. C’est déjà assez grave de devoir lutter contre TikTok, qui est à l’origine d’une grande partie de cet endoctrinement et de cette politisation. Aux États-Unis, cette application a été pratiquement interdite, car il est absolument impossible de réglementer l’antisémitisme radicalement virulent déguisé en dessins animés et en ritournelles amusantes sur TikTok.
Le sénateur Arnot : Je vous remercie.
En lisant, je pensais à ces jeunes et à la manière dont ils sont manipulés. Monsieur Fisher, vous avez parlé de faire appel à des sources externes en ce qui concerne les réseaux sociaux. Avez-vous une idée de la manière dont nous pourrions sensibiliser les enfants à cette question, en leur apprenant à développer leur esprit critique et en leur expliquant comment ils sont manipulés dans ces situations?
M. Fisher : Bien sûr. Et je ne veux pas que vous pensiez que ma dernière réponse voulait dire que je doutais de ce que vous disiez; bien au contraire. L’influence des réseaux sociaux et leur potentiel de radicalisation sont indéniables.
HabiloMédias est une organisation canadienne axée sur la littératie médiatique qui crée des ressources. Au cœur de cette démarche, outre la pensée critique, la vérification des sources et ainsi de suite, il y a la prise de conscience des influences qui sont souvent utilisées comme des armes contre les jeunes. Comme je l’ai dit, il y a toute une gamme de ressources, car les enfants ont leur téléphone avec eux toute la journée dès un très jeune âge, ce qui est alarmant.
La présidente : Nous commençons maintenant le deuxième tour, et compte tenu du temps imparti, nous disposerons de trois minutes par question, s’il vous plaît.
Le sénateur Arnot : Monsieur Fisher, en vous appuyant sur l’intervention pédagogique post-événement et en réponse à la question de la sénatrice Coyle, je crois que Mme Sherry Van Hesteren a travaillé de façon minutieuse avec la Fondation d’éducation à la citoyenneté Concentus pour élaborer des mécanismes et des outils permettant d’animer ce que j’appellerais des conversations difficiles, dans les salles de classe, en étant sensible aux enjeux et en le faisant de manière à obtenir des résultats constructifs. Je me demandais s’il existe un programme de perfectionnement professionnel spécifique inspiré du modèle de Mme Van Hesteren qui pourrait être utile aux enseignants de tout le Canada.
M. Fisher : L’aspiration que j’ai décrite plus tôt est en grande partie le fruit de conversations et de rencontres avec Mme Van Hesteren. Je dirais qu’elle est probablement l’une des principales théoriciennes dans ce domaine au Canada. Nous voulons développer cela. On pourrait dire que c’est notre prochain projet, ce à quoi nous aspirons, et nous avons les bonnes personnes pour le réaliser.
Le sénateur Arnot : Monsieur Fisher, pensez-vous que l’éducation à la citoyenneté, selon le modèle proposé par votre organisation, qui met l’accent sur l’empathie, le jugement éthique et la responsabilité civique, pourrait aider les jeunes à reconnaître et à rejeter les discours antisémites et à leur donner la confiance nécessaire pour s’y opposer?
M. Fisher : Oui, je le pense. La pensée critique — cette expression revient sans cesse, et ce n’est pas sans raison. Elle en est le cœur même. Les compétences citoyennes que sont l’empathie, la réflexion éthique, l’engagement et la conscience — nous utilisons en anglais les cinq « E » comme aide-mémoire — en sont les fondements. Dans le contexte de l’enseignement primaire et secondaire, la partie continue du parcours scolaire d’un élève, c’est là qu’un effet est possible.
Le sénateur Arnot : Dernière question : quelle est l’importance de la formation des enseignants? Que devraient faire les gouvernements pour exiger et garantir que les éducateurs reconnaissent avec assurance l’antisémitisme et interviennent de manière appropriée lorsqu’il se manifeste dans les salles de classe?
M. Fisher : C’est le domaine des valeurs, des normes et des pratiques d’une division scolaire. Elles doivent être clairement définies, et elles le sont souvent. Cela suppose de l’intégrer dans le programme scolaire — en particulier l’enseignement de l’Holocauste — comme moyen de lutter contre l’antisémitisme. Cela...
La présidente : Je suis désolée, monsieur Fisher. Le temps est écoulé. Je dois passer à un autre intervenant pour que les autres puissent aussi avoir du temps.
La sénatrice McPhedran : Merci, chers témoins, pour votre présence en ligne ou pour avoir fait l’effort d’être ici en personne.
En tant que personne qui a consacré beaucoup de temps à la lutte contre la violence faite aux femmes, je tiens à exprimer ma préoccupation, largement partagée par tout le monde ici présent, concernant ce que vous et tant d’autres femmes juives avez vécu. Demain marque le début des 16 jours d’activisme contre la violence à l’égard des femmes, et, dans des occasions comme celle-ci, il est difficile d’entendre ce que vous et vos familles avez subi et de savoir ce qui se passe partout au pays. Nous savons qu’il y a une montée de l’antisémitisme et que, dans de nombreux cas, elle n’est pas enregistrée ou bien connue.
Je vais adresser ma question à M. Fisher, mais je serais ravie d’entendre les réponses des autres intervenants, s’ils souhaitent répondre. Monsieur Fisher, pourriez-vous nous dire quelle définition vous utilisez pour le terme « antisémitisme » et, surtout, si vous utilisez celle adoptée par le gouvernement canadien, communément appelée la définition opérationnelle de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste?
M. Fisher : Oui, c’est la définition que nous utilisons nous aussi.
La sénatrice McPhedran : D’après ce que nous ont dit certains témoins convoqués par le comité — et je n’en citerai qu’un seul, M. Joshua Sealy-Harrington, de la faculté de droit de l’Université de Windsor. Je crois qu’il est juste de dire qu’il a exprimé, au nom de centaines d’universitaires canadiens, la crainte que cette définition ne favorise l’antisémitisme en confondant le sionisme et l’identité juive. Une partie des préoccupations exprimées concerne le fait que cette confusion protège en réalité l’État d’Israël de toute responsabilité vis-à-vis des normes universelles en matière de droits de la personne et de droit international. J’aimerais avoir votre réponse, madame Leighton.
La présidente : Je vous accorderai 15 secondes de plus, alors vous avez en fait 30 secondes.
Mme Leighton : Merci.
La définition de l’antisémitisme donnée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, ou AIMH, ne protège en rien Israël de la critique. Vous pouvez critiquer Benyamin Nétanyahou et le gouvernement israélien autant que vous le souhaitez. Ce que vous ne pouvez pas faire, selon la définition de l’AIMH, c’est nier le droit d’Israël d’exister et nier au peuple juif le droit à l’autodétermination sur ses terres ancestrales. C’est tout. Je n’ai aucun mal à associer le sioniste à l’identité juive, car nous savons — certainement ici au Canada — que la grande majorité, plus de 90 % et probablement près de 97 % de la population juive au Canada se considère sioniste.
Le sénateur Housakos : J’ai une petite question pour Mme Cook. Croyez-vous que les institutions publiques, les universités, les gouvernements et les municipalités laissent tomber le peuple juif? La semaine dernière, j’ai reçu des vidéos montrant des étudiants juifs et non juifs, de l’Université McGill, en plein cours, perturbés par des manifestants qui étaient escortés par les services de sécurité de l’université. Certaines municipalités arborent les drapeaux d’un État qui n’a jamais existé, qui n’existe toujours pas à ce jour, sans frontières, sans géographie définie et sans identité en tant que peuple. Pensez‑vous que toutes ces actions de la part d’organisations publiques attisent les flammes de l’antisémitisme?
Mme Cook : Oui. Je pense également que les institutions ont tendance à dorloter les personnes dont les opinions rejoignent celles de leur administration. Je suis devenue virale à l’échelle internationale. J’ai reçu des appels du monde entier. J’ai été citée nommément dans les principaux médias américains. Plus tard, quand je me suis renseignée sur la Loi sur l’accès à l’information, j’ai compris que mon administration se souciait davantage des autres étudiants que de ma sécurité. Elle se souciait davantage des étudiants que je risquais de dénoncer pour antisémitisme.
Mme Leighton : La loi n’est carrément pas appliquée contre ces maraudeurs, qui sévissent sur les campus universitaires et dans les rues de Toronto, Montréal et Vancouver. Ce manque d’application de la loi, auquel s’ajoutent les déclarations des associations et syndicats de professeurs, a créé un climat de permissivité absolu. Il est aujourd’hui socialement acceptable d’être antisémite.
Le sénateur Housakos : Ma dernière question, pour ceux qui veulent y répondre; je crois que tout comportement néfaste de la part des fonctionnaires est uniquement dû à la politique de la diaspora. Je n’ai jamais vu cela auparavant, dans ce pays, à un tel degré. Les maires, les premiers ministres provinciaux et le premier ministre fédéral cautionnent la politique de la diaspora, mais sous-estiment le pouvoir de haine qui en découle.
Mme Cook : En tant qu’étudiante juive sur un campus universitaire, je n’ai pas associé ma ménorah au sionisme; c’est mon établissement qui l’a fait en choisissant de ne pas l’installer. Je suis une Canadienne juive. Je ne suis pas Israélienne. J’ai demandé à installer une menora. Parce que l’établissement craignait de montrer son soutien à Israël, il a préféré retirer les sapins. Je n’ai pas associé les sionistes aux Juifs, c’est mon établissement qui l’a fait.
Mme Leighton : Je crois que les actes du gouvernement — je vais dire quelque chose de très impopulaire — comme reconnaître l’État de Palestine et aller à l’encontre de la politique étrangère canadienne qui existe depuis des années, qui veut que nous ne reconnaissions l’État de Palestine que lorsqu’il y aura un accord négocié, lorsqu’il y aura une voie vers la démocratie, ces actes ont ouvert une boîte de Pandore contre Israël et contre la communauté juive du Canada. Je ne comprends pas. Je ne suis pas certaine que cela ait un effet sur la politique étrangère ou sur ce qui se passe en Israël ou à Gaza. Cela n’aide certainement pas le peuple palestinien. Tout ce que cela fait, c’est exposer la communauté juive à une haine plus grande, à davantage de persécution et à ce genre de...
La présidente : Merci, madame Leighton.
La sénatrice Coyle : J’aimerais poser deux questions à Mme Leighton. J’aimerais en savoir plus sur les données que vous avez et qui nous aideraient à comprendre. J’ai été bouleversée par vos propos, quand vous avez dit que les centres d’aide aux victimes de viol ne sont pas des lieux accueillants pour les femmes juives. J’aimerais en savoir plus à ce sujet. Pourriez-vous nous parler du manuel que vous ou votre organisation avez élaboré à l’intention des étudiants? J’aimerais savoir s’il est efficace et s’il est populaire; j’aimerais en savoir plus.
Mme Leighton : Le centre d’aide aux victimes de viol de Toronto a coparrainé un événement au cours duquel des affiches ont été réalisées pour un rassemblement anti-Israël et pro-Hamas. Il a également organisé une manifestation sur le thème « Take Back the Night », « Reprenons la nuit ». Personnellement, je me souviens avoir participé à la toute première manifestation « Reprenons la nuit » dans les années 1990. J’y étais. J’ai défilé dans les rues de Toronto. Je trouvais cela fantastique. Cette année, j’ai dû participer à une contre-manifestation, car les femmes juives n’étaient pas les bienvenues. Non seulement nous n’étions pas les bienvenues, mais, lorsque nous sommes arrivées au rassemblement, il y avait des hommes masqués portant des keffiehs dont le seul objectif était d’intimider les femmes juives et de nous empêcher de participer à la manifestation. Maintenant, si je suis une femme juive et que, par malheur, je me fais violer à Toronto, où dois-je aller?
En ce qui concerne notre travail auprès des étudiantes, c’est une campagne que nous avons menée l’année dernière. Nous avons essayé de leur donner un sentiment de sécurité et des outils pour se défendre lorsqu’elles retourneraient sur le campus. Au-delà d’un simple manuel, ce que nous avons créé, c’est un esprit de communauté. Elles savent qu’il y a des femmes qui les soutiennent et que nous les soutiendrons toujours. J’ai beaucoup d’admiration pour les étudiantes comme Mme Cook, car la situation est difficile en ce moment. Ce genre de courage est extraordinaire et exceptionnel. C’est un honneur et un privilège de faire tout ce que nous pouvons faire pour soutenir des étudiantes comme Mme Cook.
La sénatrice Coyle : Je m’intéresse à la question des alliés. Certains étudiants ont du mal à être des alliés. Trouvez-vous des alliés parmi les étudiants non juifs?
Mme Cook : Beaucoup d’étudiants chrétiens, y compris l’Alliance des chrétiens en droit, ont été formidables. Je suis devenue virale, et mon université est restée silencieuse. J’ai reçu des courriels personnels de membres de cette alliance, qui me proposaient de m’accompagner jusqu’à la salle de classe. Aucun étudiant ne devrait se sentir obligé de se retrouver dans une telle situation, mais c’est arrivé. J’ai également des amis formidables au sein de l’Indigenous Legal Society, la société des étudiants autochtones en droit. Certains d’entre eux m’ont dit qu’ils étaient sionistes et qu’ils considéraient les Israéliens et les Juifs comme les autochtones d’Israël.
Alors qu’une minorité d’étudiants se fait entendre haut et fort et que beaucoup d’autres se sentent menacés par eux — ou restent silencieux —, il y a une autre minorité d’étudiants courageux, prêts à joindre le geste à la parole, à envoyer des courriels et à manifester leur soutien en privé, mais qui ne pensent pas pouvoir se déclarer pro-Israël sans danger ou même se dire neutres, car ils deviendraient alors des cibles pour ceux qui détestent les sionistes, les Juifs et leurs alliés.
La présidente : Merci à tous les membres de notre premier groupe de témoins d’être venus; merci aux sénateurs de leurs questions et merci à vous, les témoins, de vos réponses. J’aimerais vous remercier d’avoir accepté de participer à notre étude, aujourd’hui. Votre aide dans notre étude est très appréciée.
Je vais maintenant présenter notre deuxième groupe de témoins. Nous leur avons demandé de préparer une déclaration liminaire de cinq minutes chacun. Les sénateurs poseront ensuite leurs questions.
Accueillons, par vidéoconférence, M. Noah Lew, directeur du Centre Raoul Wallenberg pour les droits de la personne et conseiller spécial de l’honorable Irwin Cotler. Accueillons aussi par vidéoconférence — quelqu’un que je n’ai pas vu depuis un certain temps; je suis très heureux de vous voir, monsieur Bronfman —, M. Brian Bronfman, président et cofondateur du Réseau pour la paix et l’harmonie social.
Bonjour à vous deux. Et maintenant j’inviterais M. Lew à présenter son exposé, puis ce sera au tour de M. Bronfman.
Noah Lew, directeur, Centre Raoul Wallenberg pour les droits de la personne et conseiller spécial de l’honorable Irwin Cotler : Merci, madame la présidente.
La justice, les droits de la personne et la démocratie sont trois principes fondamentaux du Centre Raoul Wallenberg pour les droits de la personne. Aujourd’hui, je vais vous expliquer pourquoi l’antisémitisme menace sérieusement ces trois principes.
Premièrement, l’antisémitisme érode les droits de la personne. La diffusion de l’antisémitisme, souvent qualifié de « canari dans la mine » pour toutes les formes de haine et d’intolérance, affaiblit les garde-fous sociétaux contre la discrimination et la haine. On commence par ne pas demander de comptes à ceux qui ont des comportements antisémites; ensuite, ces comportements deviennent acceptables socialement, et pour finir, ils sont même valorisés. Ce processus de légitimation, qui normalise la discrimination et la haine, corrode notre engagement à protéger les droits de la personne de tous, ce qui est particulièrement dangereux pour les minorités et les groupes vulnérables. Même si les Juifs étaient la cible et les victimes principales de l’Holocauste, les Roms, les gens de la communauté LGBTQ+, les gens en situation de handicap et les dissidents politiques sont tous devenus des victimes des nazis, eux aussi.
Deuxièmement, l’antisémitisme mine la primauté du droit. La prémisse fondamentale de la primauté du droit est que personne n’est au-dessus de la loi et que tous sont égaux devant la loi. Cela est compris quand ceux qui ont des comportements antisémites peuvent agir en toute impunité, même quand ils enfreignent le Code criminel, les normes d’emploi ou les règlements municipaux. Quand cela arrive, on traite les agresseurs comme s’ils étaient au-dessus de la loi. Parallèlement, les victimes d’antisémitisme sont privées de justice et, par le fait même, sont inégales devant la loi. Ces deux situations, non seulement enhardissent les agresseurs, mais encouragent aussi davantage d’infractions et de conduites illégales, ce qui fait en sorte que les observateurs perdent confiance dans le système d’application de la loi et le système de justice.
Troisièmement, l’antisémitisme est toxique pour la démocratie. C’est une menace à la bonne gouvernance et à la cohésion sociale. Quand les Juifs deviennent le bouc émissaire de tous les problèmes du monde, les sociétés ne peuvent plus s’attaquer aux causes réelles de ces problèmes, et, puisque l’antisémitisme est fondé sur des faussetés et de la désinformation, il dissimule la réalité et biaise le jugement des décideurs, ce qui a un effet négatif sur les politiques. Cela mine la confiance envers le gouvernement et envers autrui.
Honorables sénateurs, c’est la réalité du Canada, aujourd’hui. Comme beaucoup d’autres témoins l’ont dit, l’antisémitisme au Canada n’est plus en marge de la politique, il est omniprésent. Il est devenu acceptable socialement, voire tendance. Pire encore, plus l’antisémitisme est accepté sur le plan social, plus il est difficile de s’y opposer sur le plan politique. C’est pourquoi je crois que vous, en tant que sénateurs, êtes particulièrement bien placés pour résoudre cette crise.
Votre rapport peut et doit être fondé sur des politiques éclairées plutôt que sur la politique. J’ai quatre brèves recommandations en matière de politique à vous présenter :
La première étape consiste à définir l’antisémitisme. Il est primordial que vous utilisiez la définition de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, l’AIMH; sa définition de l’antisémitisme est la plus complète, autoritaire et universelle qui soit aujourd’hui. Je vous encourage à vous appuyer sur le Guide canadien sur l’antisémitisme selon la définition de l’AIMH — dont j’ai eu le privilège de superviser l’ébauche —, qui vous aidera à comprendre la définition et à vous en servir.
Deuxièmement, nous devons avoir les bons outils législatifs pour régler l’antisémitisme, et ils doivent être utilisés uniformément. Le projet de loi C-9 est un pas important dans la bonne direction, tout comme les lois municipales spécifiques.
Troisièmement, pour inverser la tendance à la normalisation croissante de l’antisémitisme, les dirigeants canadiens doivent adopter une approche multipartisane constante et sans équivoque, totalement intolérante à la rhétorique et aux actions contre les Juifs dans toute la sphère politique.
Quatrièmement, pour finir, votre rapport devra traiter de la relation bidirectionnelle entre l’antisémitisme et Israël : tout d’abord, ce qui se passe en Israël a une incidence sur l’antisémitisme ici, au Canada; et ensuite, l’antisémitisme institutionnel global façonne la perception d’Israël dans le monde.
J’ai bien hâte d’en dire davantage en répondant à vos questions. Merci.
La présidente : Merci, monsieur Lew.
Brian Bronfman, président et cofondateur, Réseau pour la paix et l’harmonie sociale, à titre personnel : Merci, honorables sénateurs.
J’aimerais préciser que, même si je suis président du Réseau pour la paix et l’harmonie sociale, je ne prétends pas parler en son nom, puisqu’il est composé de 25 fondations et entreprises philanthropiques qui, parfois, ont des opinions différentes sur différents enjeux politiques. Le réseau ne fait pas de politique; plutôt, il cherche des solutions pratiques aux problèmes liés à la diversité, à l’inclusion et à la prévention de la violence. J’aimerais aussi souligner que je ne suis pas un expert de l’antisémitisme et que je ne citerai pas de statistiques que vous connaissez d’ailleurs déjà.
Toutefois, comme le comité, je suis extrêmement préoccupé par la montée fulgurante de l’antisémitisme dans notre pays. Je ne suis pas ici pour remettre ça en question.
Ce que j’ai, ma contribution, qui peut faire une différence importante, selon moi, c’est mon expérience dans les zones grises, là où se tiennent réellement les conversations difficiles sur des sujets controversés, comme le génocide, le terrorisme et les campements. J’ai mobilisé les efforts concertés tout au long de ma carrière, dans les domaines de la médiation, du dialogue, de la paix, et même de la philanthropie, pour trouver des occasions de discuter avec des gens de différentes identités. J’ai eu la chance de rencontrer tant de gens de diverses origines qui ont le cœur et l’esprit ouverts, qui sont curieux et qui ont la vision d’une humanité commune. À partir de là, on a tissé des relations, ce qui a encouragé le respect mutuel, la reconnaissance de valeurs et d’objectifs communs, la compréhension des différences de points de vue et de leurs causes et, avec le temps, la confiance s’est installée.
Une fois que vous êtes dans ces zones grises, vous réalisez d’abord qu’une foule de gens, dans les deux camps, se voient beaucoup de la même façon : comme des personnes mal comprises et mal perçues et comme des victimes des préjugés du gouvernement et des médias. Vous voyez aussi que ceux qui sont bien ancrés dans leur camp sont incapables ou refusent de reconnaître la douleur de l’autre camp ou même de ressentir une compassion quelconque pour l’autre. Une personne subit aussi beaucoup de pression pour adhérer au discours de son groupe et ne pas s’écarter de la victimisation par l’autre camp, qui est le méchant ou l’oppresseur.
Je me suis opposé fermement au fléau de l’antisémitisme en faisant ce que je pouvais pour lier la lutte contre l’antisémitisme à la vision d’une humanité commune et à la lutte contre toute forme de haine. Selon moi, c’est la seule façon efficace de lutter contre l’antisémitisme, puisque les Juifs sont déjà très au courant, et que le simple fait de se plaindre les uns avec les autres ne donne pas vraiment de résultats. Nous avons besoin de la crédibilité de cette vision universaliste, et aussi d’alliés qui ne sont pas Juifs et qui se voient dans notre lutte.
Depuis que j’ai pris cette position, un nombre surprenant de mes collègues juifs me disent qu’ils m’appuient à 100 % et que je dois continuer mes efforts. Ce soutien est habituellement chuchoté à mon oreille ou exprimé dans des courriels privés, compte tenu desdites pressions subies par la communauté. Je sais pertinemment que mes amis et mes collègues musulmans ressentent eux aussi ces mêmes pressions, y compris les Palestiniens, bien entendu.
Je pense que le comité serait intéressé de savoir que le Réseau de la paix, dont je suis le gestionnaire de projet clé, s’est associé à l’organisation responsable PLEDJ dans le projet intitulé les Dialogues de solidarité. Cette initiative, novatrice et fondée sur les pratiques exemplaires, vise à créer des espaces pour tenir des discussions courageuses et difficiles sur des enjeux controversés. Le projet a vu le jour il y a environ 16 mois, et depuis, 19 dirigeants du milieu universitaire, des communautés religieuses et de la société civile ont suivi une formation sur la facilitation du dialogue, ce qui a donné lieu à de nombreux projets de dialogue.
Le projet le plus important, à mon avis, a été une série d’ateliers que Mme Amal Elsana Alhjooj et moi avons donnés à bien plus de 200 étudiants en travail social de McGill, ainsi qu’à un premier groupe d’étudiants en droit; chaque atelier donnait l’occasion d’entamer un dialogue sur un enjeu difficile et controversé. Les étudiants ont réagi de façon incroyablement positive. Amal et moi avons vu de nos propres yeux que le fait de discuter d’enjeux difficiles, y compris, parfois, d’enjeux liés à Israël et la Palestine, a été habilitant et significatif et, souvent, a grandement soulagé les étudiants qui n’avaient pas l’occasion d’en discuter en raison de la frilosité de l’administration universitaire. Même s’il y a eu des moments de douleur, d’inconfort et de larmes, ces conversations ont inévitablement créé entre les étudiants des relations fondées sur une meilleure compréhension, davantage d’empathie et un lien plus fort, bref, toutes des choses cruellement nécessaires en ces temps de division et de polarisation.
Si l’approche des Dialogues de solidarité n’offrait pas ce cadre, de telles conversations n’auraient jamais eu lieu, ou encore pire, elles auraient exacerbé la douleur et la division. Les ateliers de dialogue construisent des ponts entre l’éducation et l’expérience, ce qui a beaucoup de valeur, puisque c’est l’expérience qui fait vraiment changer les choses, pas juste dans l’esprit, mais dans le cœur aussi. Après tout, je crois que vous ne pouvez pas éliminer la haine avec une simple loi. Vous devez trouver des mécanismes concrets fondés sur l’expérience qui touchent l’individu dans son essence même modifient sa façon d’être.
Merci.
La présidente : Merci à vous deux pour vos exposés. C’est maintenant au tour des sénateurs de poser leurs questions.
Le sénateur Arnot : Monsieur Bronfman, j’aimerais en savoir un peu plus sur vos stratégies de construction de pont et sur leur efficacité. J’aimerais savoir comment vous mesurez la réussite, le renforcement de la confiance, la diminution des incidents et la participation. J’aimerais savoir ce qui fonctionne avec les jeunes par rapport aux adultes, et s’il est possible de reproduire les interventions dont vous parlez.
M. Bronfman : Ce sont d’excellentes questions, monsieur le sénateur. Je vais faire de mon mieux.
Pour ce qui est de la possibilité de reproduire les interventions, je crois qu’on peut le faire, dans la mesure où vous pouvez réunir les ressources nécessaires et des partenaires qui peuvent les mettre en œuvre. À l’heure actuelle, dans les faits, nous avons une petite équipe, et le financement est assez limité, mais d’autres villes canadiennes sont intéressées. Je me rends à Vancouver, avec Amal et un autre collègue, dans environ deux semaines pour faire un exposé à ce sujet. Des gens de Winnipeg sont intéressés. Je pense que ce sera plus tard. Il est possible que l’on collabore avec des gens de Toronto. On a même des gens de l’étranger qui sont intéressés. Nous sommes loin d’être rendus là, mais il est très facile de reproduire les interventions. Je crois que ces approches sont universelles. Cependant, elles ne sont pas faciles. Cela dit, je ne veux pas donner l’impression que tout est rose, qu’il faut seulement demander aux gens de s’asseoir et de tenir des conversations simples sur des sujets extrêmement difficiles et controversés, mais, avec le bon cadre et la bonne structure, vous pouvez certainement arriver à quelque chose, et cela peut entraîner un changement incroyable chez les gens.
Nous avons essentiellement travaillé avec des étudiants universitaires. Ce que j’ai trouvé intéressant — j’en ai parlé dans mes déclarations préliminaires —, c’est que ces étudiants n’avaient pas vraiment eu l’occasion d’entamer ces conversations. Il semble que la peur règne dans le milieu universitaire. Ces enjeux peuvent devenir très incendiaires. Ils sont inquiétants. Mais ces étudiants nous ont prouvé, à mes collègues et à moi, mais surtout à Amal, et aussi à Patrice Brodeur de l’Université de Montréal, que, avec la bonne structure et le bon cadre — et nous avons une approche complète visant à reconnaître nos valeurs communes, à se demander à quoi ressemble une conversation sécuritaire et ouverte, à parler des clés nécessaires pour y arriver, puis à faciliter cela efficacement au travail —, vous pouvez vraiment arriver à faire quelque chose et les gens peuvent communiquer. Comme je l’ai dit, il peut y avoir des larmes et un inconfort extrême, mais, dans quasiment tous les cas, on finit par avoir une conversation satisfaisante, qui sans cela n’aurait pas eu lieu et que l’on aurait dû avoir depuis longtemps, et les étudiants ont énormément apprécié l’occasion qui leur a été offerte.
Le sénateur Arnot : Merci beaucoup.
Le sénateur Housakos : Merci à vous deux d’être présents ici ce soir. J’ai deux questions.
Évidemment, nous avons été témoins de l’antisémitisme. C’est quelque chose d’historique et d’horrible qui existe depuis très longtemps, mais personne n’aurait cru que, en 2025, nous aurions été témoin des exemples les plus horribles au Canada, sur nos campus et dans nos rues et nos collectivités. Selon vous, quels sont les éléments déclencheurs qui nous ont amenés où nous en sommes, après ce qui m’a semblé être environ 50 ans de paix relative par rapport aux deux ou trois dernières années?
Ma deuxième question est plus fondamentale. Nous avons déjà depuis très longtemps des lois contre la haine dans le Code criminel. Elles semblent plus qu’adéquates pour nous aider à lutter contre toutes les formes de haine, comme la haine linguistique et la haine religieuse. Notre société est très diversifiée. Pourquoi, tout à coup, ces lois contre la haine ne sont-elles plus efficaces pour lutter contre le niveau d’antisémitisme que nous voyons?
M. Lew : Tout d’abord, pour ce qui est de la question de l’antisémitisme qui refait son apparition de cette façon et avec une telle ampleur, à ce moment-ci, c’est simplement parce que du temps a passé. L’Holocauste a eu lieu il y a plus de 80 ans. Après cet incident, beaucoup de gens ont compris et ont appris à la dure quels étaient les dangers de l’antisémitisme et les dangers de la rhétorique antisémitique et de l’incitation à l’antisémitisme. Malheureusement, les générations plus jeunes commencent à oublier ces leçons. L’antisémitisme de nos jours — on en a parlé plus tôt aujourd’hui — est surtout présent parmi les jeunes. C’est très révélateur. D’ailleurs, les médias sociaux facilitent aussi la diffusion de l’antisémitisme à une rapidité que l’on n’avait jamais vue, et c’est aussi un problème sur ces plateformes, il est facile de communiquer de la désinformation au grand public en un seul clic, et de façon tout à fait anonyme. Ensemble, ces facteurs contribuent à la diffusion massive de l’antisémitisme, aujourd’hui.
Le sénateur Housakos : Qu’en est-il de la deuxième question au sujet du Code criminel et des lois contre la haine qui sont déjà appliquées? Pourquoi avons-nous besoin du projet de loi C-9? Pourquoi avons-nous besoin de modifier le Code criminel alors qu’il a très bien fonctionné pendant de nombreuses années? Pourquoi ne fonctionne-t-il plus?
M. Lew : Le projet de loi C-9 aide à combler des lacunes. La haine dont nous sommes témoins dans les rues n’est peut-être pas du même type et, en un sens, se compare davantage à une incitation à l’émeute que ce que nous avons vécu précédemment. Il est vrai également qu’il y a déjà des lois en vigueur qui auraient pu servir à combattre cette haine, mais il y a eu un manque de leadership dans les milieux politique, policier, des procureurs et de la magistrature. Les dirigeants ne se sont pas servis de tous les outils à leur disposition. Je pense que les problèmes tiennent au fait qu’il y a des lacunes dans la loi, et j’espère que le projet de loi C-9 pourra les combler, et au fait que les dirigeants haut placés manquent de leadership, ce qui, franchement, fait en sorte que les agents de police aux premières lignes et les procureurs n’appliquent pas adéquatement les règles pourtant en vigueur.
M. Bronfman : Je suis tout à fait d’accord avec ce que M. Lew a dit. Un autre facteur qui explique pourquoi les choses s’aggravent, c’est les tendances politiques. Dans de nombreuses administrations du monde, on a autorisé et normalisé les voix et les politiques qui sèment la discorde afin d’accéder au pouvoir et de le conserver. Cela a libéré les discours, et les gens craignent moins d’exprimer divers types de racisme, y compris, bien entendu, l’antisémitisme.
Pour répéter à peu près ce que j’ai dit dans ma déclaration liminaire, les lois ont un rôle à jouer, bien sûr, mais pour pouvoir apporter des changements fondamentaux, il faut toucher le cœur des gens. Je ne pense pas que le fait de lire une loi, de se faire lire une loi ou de se faire balancer une loi au visage puisse changer le cœur des gens, peu importe la validité de cette loi. Il faut une expérience personnelle, un lien, une possibilité d’échanger et de se remettre en question les uns les autres, peut‑être, mais il faut au moins avoir cette conversation en personne où l’on peut commencer à comprendre les motivations de l’autre personne. On peut alors obtenir son point de vue. On peut être d’accord ou en désaccord, mais par ce type de connexion humaine, un changement personnel peut survenir, et les lois ne sont plus nécessaires, et la société redevient plus harmonieuse. Nous devons trouver ces possibilités. J’ai toujours essayé de les trouver pour moi-même, ce qui est peut-être la raison pour laquelle je suis ici et pourquoi je fais le travail que je fais. Je me sens très chanceux. J’aimerais beaucoup trouver et créer autant de ces possibilités que possible pour d’autres personnes.
La présidente : Merci, monsieur Bronfman.
Le sénateur K. Wells : Ma première question s’adresse à M. Lew. J’aimerais vous donner une autre occasion d’approfondir vos réflexions sur le projet de loi C-9 ainsi que sur la législation municipale relative aux zones tampons que certaines villes au Canada ont adoptée. Selon vous, réussissent‑elles à lutter efficacement contre l’antisémitisme et d’autres formes de haine?
M. Lew : Elles constituent assurément un pas dans la bonne direction. Elles essaient de réagir à des problèmes qui surviennent de plus en plus avec les manifestations, l’intimidation et le harcèlement devant des lieux de culte, des écoles et d’autres centres communautaires. Ces zones tampons constituent assurément un pas dans la bonne direction. Je pense que le projet de loi C-9 pourrait s’accompagner d’une disposition du Code criminel sur la promotion du terrorisme, mais, autrement, il constitue une mesure très utile, tout comme la loi sur les zones tampons.
Le sénateur K. Wells : Avez-vous des propositions de dispositions législatives qui permettraient de lutter contre la montée de la haine en ligne que nous constatons?
M. Lew : Oui. Une proposition que j’ai entendue et qui serait utile serait d’empêcher les gens de mener des activités sous le couvert de l’anonymat. De nombreux problèmes surgissent parce que les gens sont autorisés à attiser la haine sans qu’un nom ou un persona leur soit accolé. Il est beaucoup plus difficile de propager cette haine lorsque vous vous trouvez face à une autre personne. Cela ressemble beaucoup plus au modèle de la place publique que nous avions autrefois.
Une autre mesure utile, dont je sais qu’elle a été explorée sur X, anciennement Twitter, est d’identifier le lieu de publication des gens. C’est quelque chose dont nous pouvons parler. Le problème de l’antisémitisme et, en toute honnêteté, d’autres formes de haine et de désinformation sont également interreliés à l’ingérence étrangère. Beaucoup de ces campagnes concernent des pays autocratiques qui cherchent à déstabiliser les démocraties libérales en utilisant l’antisémitisme et d’autres campagnes de désinformation. Ce serait une autre mesure utile.
Le sénateur K. Wells : Très bien.
Ma prochaine brève question s’adresse à M. Bronfman. Paulo Freire, le grand pédagogue brésilien, décrit l’éducation comme une forme d’humanisation, qui correspond bien à la manière dont vous avez décrit votre programme. À la lumière de certains de vos commentaires au sujet de la montée du populisme, des attaques contre les minorités et de l’opportunisme politique qui alimente une partie de ce phénomène, avez-vous des réflexions, ou votre programme travaille-t-il à contrer cette haine telle qu’elle se manifeste en ligne, lorsque nous ne sommes pas en face à face ou en personne, pour se concentrer sur ce qui manque plutôt que sur la polarisation qui se produit en ligne, la nécessité de l’humanisation?
M. Bronfman : Je trouve intéressant que vous mentionniez Paulo Freire, car il est une des influences dans cette approche. L’idée même d’une solidarité au moyen d’un dialogue qui fait intervenir des éléments des structures de pouvoir et qui donne une voix aux personnes marginalisées s’inscrit essentiellement dans cette approche. Je vous remercie de l’avoir mentionné. Il représente une énorme influence pour nous.
Pour ce qui est du contenu en ligne, nous n’avons pas de volet en ligne pour le programme. Je trouve toutefois intéressant que vous l’ayez mentionné. Je ne dis pas qu’il ne pourrait pas y avoir de volets en ligne, mais Fondations philanthropiques Canada a eu il n’y a pas longtemps une conversation en ligne, après les événements du 7 octobre, pour les membres des communautés philanthropiques du pays. J’y ai participé. Cela a été une bonne expérience, qui a été très bien animée. Les groupes responsables ont fait un formidable travail. Mais il y a une grande différence entre les dialogues en personne et les dialogues en ligne. À mon avis, il est beaucoup plus avantageux de faire ce travail en face à face.
Le sénateur K. Wells : Merci.
La sénatrice Coyle : Merci à nos témoins aujourd’hui.
Monsieur Lew, j’aimerais d’abord vous demander votre quatrième recommandation.
M. Lew : La quatrième recommandation était qu’il devrait y avoir, selon moi, une meilleure compréhension de la relation à deux sens entre l’antisémitisme et Israël, le premier étant que ce qui se passe en Israël a une incidence sur ce qui se passe ici au Canada, et nous l’avons constaté avec la montée en flèche de l’antisémitisme depuis le 7 octobre, et nous l’avons également vu depuis mai 2021, avec la guerre entre le Hamas et Israël. Le deuxième était que l’antisémitisme a une incidence sur la manière dont les gens perçoivent Israël à l’échelle mondiale et dont les institutions traitent Israël à l’échelle planétaire.
La sénatrice Coyle : Je veux démystifier ces deux choses, car cela concerne d’une certaine façon la définition de l’antisémitisme que vous avez aidé à élaborer, soit le guide que le gouvernement canadien utilise. Je pense que je comprends votre premier argument, et je conviens avec vous que l’antisémitisme au Canada augmente lorsque les Canadiens observent ce qu’ils estiment être des injustices commises par l’État d’Israël dans des lieux comme Gaza ou la Cisjordanie. Est‑ce bien votre premier point?
M. Lew : Oui, exactement. C’est tout à fait cela. Il y a une relation de causalité.
La sénatrice Coyle : Je crois que c’est une chose que nous constatons et observons tous. Je tiens simplement à m’assurer de bien comprendre. Comme vous le savez, certaines personnes critiquent la définition. Vous avez laissé entendre qu’une partie de la critique de la définition que nous utilisions est qu’elle confond le judaïsme en tant que religion et l’État d’Israël. Pouvez-vous nous en parler?
M. Lew : Oui.
Ce à quoi je pense que vous faites allusion, c’est au fait que les gens, à titre d’exemple, disent que la définition de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste empêche toute critique à l’encontre d’Israël. Je pense qu’il convient de souligner que la définition de l’AIMH précise expressément que toute critique d’Israël — comme toute critique portée contre tout autre pays — n’est pas antisémite. Cela fait expressément partie de la définition. C’est très important, car cela aide à établir une distinction entre une critique d’Israël — ce qui est tout à fait légitime, comme l’est toute critique du Canada ou de tout autre pays, et cela pourrait comprendre des critiques à l’endroit du gouvernement israélien et des politiques du gouvernement israélien qui pourraient être tout à fait légitimes — et la critique d’Israël qui franchit un seuil et peut devenir discriminatoire. Ce serait le type de critique d’une ampleur et d’une gravité ou d’un type que l’on ne voit pas avec d’autres pays. Par exemple, nous pourrions critiquer le gouvernement actuel des États-Unis, et de nombreuses personnes le font, mais ce faisant, elles ne disent jamais, dans quoi que ce soit que j’ai vu, que les États-Unis devraient être détruits ou qu’ils n’ont pas le droit d’exister, mais c’est quelque chose que nous observons dans le cas d’Israël. Cela établirait cette distinction.
Pour répondre de manière plus approfondie, je pense que la définition de l’AIMH réussit bien à traiter de cette forme moderne d’antisémitisme en ce qui concerne Israël et des formes plus classiques de l’antisémitisme. Certains des exemples concernent les formes plus classiques, et d’autres, des formes plus modernes. Ces formes modernes ont tendance à se recouper avec Israël en tant qu’État juif.
La sénatrice Coyle : Ce sont les exemples six, sept, huit et ainsi de suite. Ce sont probablement les plus problématiques pour les gens.
M. Lew : Je pense que c’est juste. Si vous regardez les exemples de la définition de l’AIMH, la première moitié sont des exemples plus classiques d’antisémitisme, et la deuxième, de ce que l’on considère comme les formes contemporaines de l’antisémitisme. Un grand nombre concernent le fait de cibler l’État d’Israël comme un genre de nouvelle itération du collectif juif. De la même manière que les communautés juives étaient autrefois prises pour cible, nous voyons aujourd’hui l’État d’Israël, en tant que représentation de ce collectif juif, être lui‑même visé.
L’hon. Marilou McPhedran : Merci à nos témoins de nous accorder du temps ce soir.
J’aimerais d’abord vous poser une question, monsieur Bronfman, et je veux la situer dans le contexte du fait que je suis une sénatrice indépendante de Winnipeg, au Manitoba. La valeur de la philanthropie et du leadership en matière de droits de la personne est probablement le mieux reflétée par le Musée canadien des droits de la personne, qui n’existerait pas sans la philanthropie d’Israel Asper et de sa fille, Gail Asper en particulier.
Dans le cadre de votre rôle de direction au sein du Réseau pour la paix — qui est une fédération d’organisations — je suis très impressionnée par l’importance que vous accordez aux Objectifs de développement durable, en particulier à l’objectif 16 de paix, de justice et d’institutions efficaces. Un témoin précédent du comité a soulevé des questions quant au fait de savoir si l’époque de l’EDI était révolue et si cela convenait à l’environnement actuel. Je me demande si vous pourriez vous prononcer à ce sujet, s’il vous plaît.
M. Bronfman : Merci, madame la sénatrice.
Je ne suis pas du tout d’accord, bien sûr. Je pense que la diversité doit vraiment être reconnue en tant que valeur qui enrichit énormément nos vies. Elle apporte des idées, une culture et de la joie. La diversité que nous connaissons au Canada, selon moi, contribue énormément à notre pays et aussi énormément à ma vie. Elle m’est profondément chère.
L’idée de l’inclusion suppose d’aller au-delà du fait. La diversité est un fait, en quelque sorte. L’inclusion consiste à aller au-delà de cela et de l’inclure. Je pense que l’idée de s’assurer que les personnes issues de milieux différents sont incluses, ont un sentiment d’appartenance et obtiennent le respect et ont la possibilité — c’est-à-dire l’équité — de mener des vies qui leur permettent d’atteindre leur plein potentiel… Comment cela pourrait-il être dépassé? Je ne vois pas du tout les choses ainsi. C’est essentiel à nos valeurs, à notre pays, à notre bien-être à tous et à notre avenir.
La sénatrice McPhedran : Merci.
Monsieur Lew, je vous prie de dire à l’honorable Irwin Cotler à quel point il nous manque au Parlement.
Des membres du comité ont entendu des experts, en particulier Joshua Sealy Harrington de la Faculté de droit de l’Université de Windsor, mais nous sommes aussi très au courant des lettres signées par plus de 650 savants du pays qui remettent en question l’utilisation et l’adoption par le gouvernement du Canada de la définition de l’AIMH et font valoir qu’elle ouvre la voie à un risque d’augmentation de l’antisémitisme violent en confondant sionisme et identité juive. Ces universitaires ont exprimé leur inquiétude, faisant valoir que cette confusion contribue à saper la lutte mondiale contre l’antisémitisme en protégeant l’État d’Israël contre toute responsabilisation à l’égard des normes universelles des droits de la personne et du droit international. J’aimerais également mentionner la lettre envoyée à Israël et signée par Irwin Cotler et de nombreux autres éminents dirigeants juifs de partout dans le monde, qui soulève d’énormes inquiétudes au sujet de l’État d’Israël et de l’utilisation, par exemple, de la privation de nourriture comme méthode. Dans ce contexte, je me demande si vous pourriez nous en dire un peu plus sur les forces de la définition de l’AIMH et nous faire part de vos inquiétudes, le cas échéant.
M. Lew : Pour commencer, je dirai que M. Cotler m’a demandé, et je m’en voudrais de ne pas le dire, de vous transmettre ses meilleurs vœux, à vous et aux autres sénateurs ici présents aujourd’hui. Il aimerait également pouvoir être ici.
Je suis heureux que vous ayez évoqué la lettre, car pas tout le monde sait que M. Cotler est intervenu directement dans l’élaboration de la définition de l’AIMH, aux côtés du lauréat du Nobel de la paix et survivant de l’Holocauste Elie Wiesel et de nombreuses autres personnes. Lorsqu’ils ont ébauché la définition, comme je l’ai dit plus tôt, ils ont bien pris soin d’établir une distinction entre une critique légitime d’Israël, comme celle figurant dans la lettre signée par M. Cotler à laquelle vous avez fait allusion, notamment, qui est tout à fait légitime. Au Centre Raoul Wallenberg, nous estimons qu’Israël devrait être tenu responsable de toute contravention du droit international, à l’instar de tous les autres pays. C’est très important, et encore une fois, j’en ai parlé un peu plus tôt. La définition de l’AIMH, en précisant que critiquer Israël au même niveau que n’importe quel pays n’est pas de l’antisémitisme, aide expressément à établir les paramètres d’un dialogue sain, comme celui que nous voulons encourager dans une démocratie comme le Canada, et trace la limite entre cela et une rhétorique incendiaire, qui délégitime, déshumanise et alimente la haine, ce qui est toxique non seulement pour le débat, mais aussi pour la démocratie dans son ensemble.
Je ne vois rien de mal quant à la façon dont la définition de l’AIMH trace cette limite. En fait, je pense que cette définition, utilisée correctement, peut aider à promouvoir des débats sains sur ce sujet, comme ceux que nous voulons voir dans une démocratie, tout en prévenant également l’incitation qui cause des violences et des dommages dans le monde réel, comme nous le voyons aujourd’hui.
La présidente : Nous allons maintenant commencer la deuxième période de questions.
Le sénateur Arnot : Monsieur Lew, comment le Centre Raoul Wallenberg conceptualise-t-il l’antisémitisme moderne en tant que problème lié aux droits de la personne? Ensuite, avez‑vous connaissance de pays dont les pratiques exemplaires, les pratiques exemplaires internationales, permettent de lutter contre l’antisémitisme que le Canada pourrait adopter, ou de mécanismes d’autres pays que le Canada pourrait adopter?
M. Lew : Ce sont d’excellentes questions.
Je vais commencer par votre dernière question concernant les pratiques exemplaires. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est Lord John Mann, qui a été envoyé spécial pour lutter contre l’antisémitisme au Royaume-Uni et a connu beaucoup de succès; c’est le premier exemple qui me vient en tête, parce que nous parlons de la définition de l’AIMH. Son travail auprès d’universités au Royaume-Uni a beaucoup porté fruit. Je sais que nous avons entendu beaucoup de préoccupations au Canada et au comité en ce qui concerne la définition de l’AIMH et la façon dont elle peut être appliquée dans les espaces universitaires. C’est quelque chose qui a été très bien géré au Royaume-Uni, et je vous encouragerais à l’examiner.
Désolé, je vais vous demander de répéter votre première question.
Le sénateur Arnot : Comment le centre conceptualise-t-il l’antisémitisme moderne en tant que problème lié aux droits de la personne?
M. Lew : Oui. Pour commencer, je dirais que, en ce qui concerne la manière dont le centre se penche sur la question de l’antisémitisme, il s’appuie sur la définition de l’AIMH. Quant à la manière dont il perçoit l’antisémitisme en tant que problème lié aux droits de la personne, cela repose en partie sur le droit international. Nous disposons d’instruments juridiques internationaux comme le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, le PIRDCP, qui traite des libertés religieuses. L’antisémitisme constitue assurément une menace aux libertés religieuses. Tel que cela se manifeste actuellement au Canada, cela représenterait une menace pour la liberté d’expression des personnes juives qui expriment des opinions associées à leur identité juive. Dans les faits, nous l’examinerions dans l’optique de ces instruments internationaux et aussi de la Charte des droits et dans sa manifestation qui empêche les gens d’exprimer leur identité et de pratiquer leur religion au Canada et dans le monde aujourd’hui.
Le sénateur Arnot : Merci.
La sénatrice Coyle : J’aimerais poser une question à M. Bronfman. Je suis fascinée par le travail que vous faites. Ce travail semble extrêmement efficace et constructif. Vous avez mentionné que sa portée en a été passablement limitée, mais qu’on s’y intéresse dans l’ensemble du pays. Je suis tout à fait d’accord avec vous pour dire que ce rapport humain et l’écart comblé entre l’éducation et l’expérience sont des choses très puissantes et qu’il faut nourrir à la fois l’esprit et le cœur lorsque nous faisons face à des problèmes comme l’antisémitisme qui, selon moi, défie vraiment toute logique. J’aimerais en savoir davantage au sujet du Réseau pour la paix ou d’autres réseaux ou organisations avec qui vous pourriez être en contact, et peut-être même au sujet de l’organisation de M. Fisher dont nous venons tout juste d’entendre parler, où l’on enseigne différentes connaissances sur la citoyenneté dans les écoles. J’aimerais savoir si on envisage de donner plus d’expansion à ce travail, parce que je crois que ce que vous faites est très important.
M. Bronfman : Je vous remercie grandement de votre soutien, sénatrice. C’est bien gentil. Je trouve cela réconfortant et très encourageant.
Je dirais que personne ne peut accomplir ce travail à grande échelle sans l’aide de partenaires, et le Réseau pour la paix travaille déjà en partenariat avec PLEDJ. PLEDJ est en fait l’organisation responsable. Comme je l’ai mentionné, je suis la personne du Réseau pour la paix qui s’occupe principalement de ce travail. Je suis le président du réseau, je m’occupe de toutes les activités de financement et je mène certains projets. Aider à gérer les fondations philanthropiques me garde occupé, quoi qu’il en soit. Il faut certainement le pouvoir de multiples organisations. Je crois que le fait que, par exemple, je sois un homme juif qui travaille en très étroite collaboration avec une femme palestinienne, en raison de nos valeurs et objectifs communs et de notre volonté partagée de voir un Canada plus unifié et harmonieux, peut être vraiment inspirant. Tout cela s’est produit de manière naturelle, en passant. Je connais Mme Elsana Alhjooj depuis 20 ans, mais nous sommes devenus proches il y a environ 10 ans et avons commencé à travailler ensemble il y a 5 ans, et, tout à coup, la tragédie du 7 octobre s’est produite. Nous nous sommes dit, d’accord, il faut que les choses changent autour de nous. Il y a une limite à ce que nous pouvons faire dans la région, mais, dans notre propre société et dans les rues de Montréal, nous devons au moins faire ce que nous pouvons pour prendre la parole et dire que la société civile juge inacceptable et rejette ce type de haine. Nous sommes tous deux en faveur de l’expression individuelle, mais l’expression individuelle ne prône pas ni ne célèbre la violence. Il doit y avoir des limites, même si cette expression individuelle est fort nécessaire.
Il y a d’autres organisations. Nous savons qu’il existe un groupe à Toronto au sein duquel une personne juive et une personne palestinienne font également ce genre de travail. Je ne connaissais pas l’organisation de M. Fisher.
Même si je crois fermement au travail que nous effectuons — je suis heureux que vous y croyiez également —, j’estime que ce travail doit être envisagé sous différents angles. Il faut adopter une approche pansociétale. On peut laisser de la place à des lois. On peut laisser de la place à la pratique religieuse. On peut laisser de la place à l’apprentissage, bien entendu. Mais l’expérience est également nécessaire. Il faut que tout le monde travaille ensemble et gravite autour de valeurs partagées et d’objectifs communs qui permettront de créer des espaces et des occasions où les mentalités peuvent changer. Peut-être que la loi empêche les gens de faire la mauvaise chose, mais ils peuvent également changer d’avis. En ce moment, dans bien des cas, le sentiment de compréhension, d’empathie et de lien n’existe pas.
La sénatrice Coyle : Merci.
La présidente : J’aimerais remercier sincèrement nos témoins d’avoir accepté de participer aujourd’hui à cette étude importante. Nous sommes vraiment reconnaissants de l’aide que vous apportez.
Nous en sommes maintenant au troisième et dernier groupe de témoins de la journée. Dans l’intérêt de nos témoins, je demanderais à mes collègues de se présenter à nouveau avant que nous ne commencions.
Je m’appelle Paulette Senior, je suis une sénatrice de l’Ontario et la présidente du Comité des droits de la personne.
La sénatrice McPhedran : Bienvenue, monsieur l’ambassadeur. Je m’appelle Marilou McPhedran, sénatrice du Manitoba.
La sénatrice Coyle : Bienvenue, monsieur l’ambassadeur. Je vous ai déjà rencontré avec nos collègues des Affaires étrangères. Je suis Mary Coyle, de la Nouvelle-Écosse.
La sénatrice Arnold : Bienvenue. Je suis Dawn Arnold, du Nouveau-Brunswick.
La sénatrice Robinson : Bonjour. Je m’appelle Mary Robinson, de l’Île-du-Prince-Édouard.
Le sénateur Downe : Percy Downe, de Charlottetown.
Le sénateur K. Wells : Kristopher Wells, de l’Alberta, territoire du Traité no 6.
Le sénateur Housakos : Leo Housakos, de Montréal, au Québec.
Le sénateur Arnot : David Arnot, de la Saskatchewan.
La présidente : Merci, chers collègues.
Je vais maintenant vous présenter notre dernier témoin, qui se joint à nous, en personne, aujourd’hui : Son Excellence Iddo Moed, ambassadeur, de l’ambassade d’Israël au Canada. Je vous souhaite la bienvenue. Je vous invite maintenant à faire votre déclaration préliminaire pour cinq minutes. Nous allons ensuite passer aux questions de nos sénateurs et sénatrices.
Son Excellence Iddo Moed, ambassadeur, ambassade d’Israël au Canada, à titre personnel : Merci beaucoup, madame la présidente.
Honorables sénateurs et sénatrices, je vous remercie de m’offrir l’occasion de m’adresser à vous aujourd’hui au sujet de la montée de l’antisémitisme au Canada.
Je me présente devant vous aujourd’hui pour témoigner au sujet d’une résurgence troublante à l’échelle du pays, qui constitue une répétition des chapitres les plus sombres de notre histoire commune. Au cours des dernières années, le Canada a connu une renaissance de la violence et des actes violents visant les juifs pour le crime d’être simplement juif : des synagogues visées par des balles, des bombes et des incendies partout dans le pays, un père agressé devant les yeux horrifiés de ses enfants, une femme poignardée dans la capitale nationale alors qu’elle faisait des courses. La liste est longue et terrible, car ce ne sont en aucun cas des incidents isolés. Selon le Centre consultatif des relations juives et israéliennes, le CIJA, la communauté juive du Canada est désormais victime de 70 % des crimes haineux motivés par la religion dans ce pays.
Le défunt rabbin Jonathan Sacks a dit ceci :
L’antisémitisme est la haine la plus difficile à vaincre, car, comme un virus, il mute […]
Nous ne détestons pas les Juifs, disaient-ils au Moyen Âge, juste leur religion. Nous ne détestons pas les Juifs, disaient‑ils au dix-neuvième siècle, juste leur race. Nous ne détestons pas les Juifs, disent-ils maintenant, juste leur État‑nation.
Le premier ministre canadien Brian Mulroney a décrit l’antisémitisme comme un « cancer qui ronge la société » et la « plus vieille haine du monde ».
L’antisémitisme n’est pas une menace uniquement pour la communauté juive. C’est un symptôme de ce cancer social plus grave dont parlait Brian Mulroney. Il représente un fléau pour la société et menace les droits de la personne les plus fondamentaux et inaliénables auxquels aspirent tous les peuples libres. Il exige non seulement la résilience des communautés juives, mais aussi une attention et un dévouement sans faille à son identification et à son éradication.
L’approche adoptée par Israël pour lutter contre l’antisémitisme est large et comporte de multiples facettes.
Premièrement, le gouvernement doit promouvoir une collaboration transversale et multiple, à l’échelle tant nationale qu’internationale, en reconnaissant que les gouvernements, la société civile et les partenaires technologiques doivent agir de concert pour freiner efficacement la propagation de la haine.
Deuxièmement, un cadre juridique solide est essentiel. La législation doit être rédigée et appliquée de concert avec le système judiciaire, qui joue un rôle central dans la protection des communautés vulnérables et dans le maintien de l’égalité devant la loi.
Troisièmement, nous devons utiliser la technologie pour surveiller le domaine numérique où la rhétorique antisémite prolifère, en veillant à ce que nos réponses soient aussi agiles et adaptatives que les menaces auxquelles nous faisons face.
Quatrièmement, comme le fait Israël, nous devons adopter la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, ou l’AIMH, comme point de départ. Ce cadre reconnu à l’échelle mondiale guide nos efforts de sensibilisation, d’amélioration de la collecte de données et d’élaboration de mesures stratégiques.
Enfin, pour lutter contre l’ignorance qui alimente l’antisémitisme, un engagement à regrouper les ressources et les données — grâce à l’échange d’expériences et de pratiques exemplaires et à l’intégration d’un suivi — nous permet de gérer à la fois les risques immédiats et les facteurs sous-jacents qui alimentent l’intolérance.
La montée de la rhétorique et de la violence antisémites ici au Canada, leurs caractéristiques répréhensibles et leurs formes insidieuses qui s’attaquent au fondement même des droits et libertés des personnes et des groupes et aux institutions vouées à les défendre, reste un rappel frappant du fait que la lutte contre l’antisémitisme ne concerne pas seulement la protection de la vie et de la dignité des personnes juives, mais qu’il s’agit également d’un engagement à défendre la démocratie elle-même, à renforcer la cohésion sociale et à garantir les droits fondamentaux et incontestables de tous. Lorsque nous combattons l’antisémitisme, nous le faisons pour l’intégrité de notre société et pour la sécurité de tous ses citoyens, afin d’empêcher le fléau de la haine de se propager.
Malheureusement, le sentiment exprimé universellement par les juifs canadiens d’un océan à l’autre est celui de l’abandon. Les témoignages déchirants d’intimidation, de harcèlement et de haine pure abondent. En tant que représentant de l’État juif, non seulement je leur offre mes sympathies et le soutien moral de ma nation, mais nous les encourageons également à se défendre et à dénoncer la haine et à dire la vérité pour faire face aux mensonges, dans la lutte contre le fléau croissant de l’antisémitisme dans ce pays.
Dans cette veine, je propose les recommandations suivantes :
Premièrement, il faut concevoir et faire connaître, en collaboration avec Yad Vashem, l’Institut international pour la mémoire de la Shoah, des programmes éducatifs ciblant tous les groupes d’âge et niveaux administratifs, y compris les forces de l’ordre, qui sont axées sur la reconnaissance des sources de haine et de racisme au sein de nos collectivités.
Deuxièmement, il faut adopter de manière générale la définition de l’antisémitisme de l’AIMH pour consolider et rationaliser les politiques visant à reconnaître et à combattre l’antisémitisme au sein des institutions et des organismes gouvernementaux.
Troisièmement, il faut effectuer une surveillance en ligne des discours de haine et de la désinformation liée à la haine.
Dans tout cela, il est impératif que nous reconnaissions que la lutte contre l’antisémitisme est une responsabilité canadienne, et pas seulement juive, et qu’un leadership canadien courageux et engagé est nécessaire pour mener ce combat à tous les paliers.
Prenez, par exemple, la déclaration suivante faite récemment par l’honorable Arif Virani, ex-ministre de la Justice et procureur général du Canada :
Des personnes dans toutes les sphères de la société doivent faire preuve de leadership pour mettre fin à l’antisémitisme. Nous devons nous y opposer, peu importe où et quand cela se produit. La sécurité et la cohésion sociale de nos communautés en dépendent.
Le ministre des Affaires étrangères d’Israël, Gideon Sa’ar, a également fait une mise en garde récemment contre la résurgence de l’antisémitisme dans le monde qui est alimenté par les accusations modernes de crimes de sang et les discours anti‑israéliens. En voyant les récentes images d’un homme juif canadien qui a été battu devant les yeux de son fils dans les rues de Montréal, il a déclaré ceci :
Ces images rappellent les périodes sombres de la persécution des Juifs.
C’est ignoble.
Le gouvernement canadien doit en faire plus pour lutter contre l’antisémitisme!
Le Canada ne peut plus permettre qu’une culture de l’antisémitisme, née des préjugés, de l’ignorance et du mal, se développe et prospère à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières. Vivre en paix et sans crainte des conséquences de la haine sont des droits inaliénables de toutes les personnes. Ces valeurs sont des valeurs canadiennes; elles concernent non seulement certaines parties de la population du pays, mais tous ses peuples. Nous devons défendre ces valeurs.
J’ai hâte de répondre à vos questions. Merci.
La présidente : Merci beaucoup.
Nous allons maintenant passer aux questions des sénatrices et sénateurs. Vous disposez de cinq minutes pour votre question, et cela comprend la réponse.
Le sénateur K. Wells : Merci, monsieur l’ambassadeur, de prendre le temps de discuter avec nous de cette question importante.
Je veux me pencher sur votre troisième recommandation et la surveillance en ligne que vous avez mentionnée. Je me demandais si vous pouviez nous dire ce que vous pensez des plateformes de réseaux sociaux et, plus particulièrement, de ce que j’appelle les « algorithmes de provocation » qui ont contribué à la montée de l’antisémitisme.
Ensuite, existe-t-il en Israël des lois pour lutter contre la haine en ligne ou contre d’autres formes de crimes haineux? Dans le contexte canadien, pouvons-nous tirer des leçons de ce qui se passe dans le gouvernement d’Israël?
M. Moed : Merci de votre question, sénateur.
Pour répondre à votre deuxième question, nous avons des lois en Israël qui concernent le contenu propagé par des sources de l’intérieur d’Israël, mais je crois que nous envisageons une collaboration internationale. Le problème en ce qui concerne le contenu en ligne, c’est que, très souvent, la source de la propagation de la mésinformation et de la désinformation se trouve à l’extérieur de nos frontières, où nous n’avons, bien entendu, aucune compétence. Lorsque nous parlons de collaboration, il s’agit précisément d’une collaboration au chapitre des médias numériques.
Israël assure actuellement la présidence de l’AIMH, et l’un des projets que nous menons vise à établir un lien entre la loi et la question de la propagation de la mésinformation et de la désinformation en ligne, et plus particulièrement, la question de la propagation de l’antisémitisme et de la haine. Il s’agit d’un projet très compliqué et difficile, premièrement, parce qu’il est difficile de simplifier les mesures législatives au-delà des frontières et, deuxièmement, parce que les principaux acteurs, les entreprises de technologie, sont moins enclins à coopérer. L’algorithme est en fait le moteur de leur réussite, et, très souvent, l’algorithme est sujet à la violence, aux messages haineux et ainsi de suite. On tente de susciter l’intérêt des gens pour qu’ils regardent leur écran pour plus de trois secondes, et nous savons que cela se fait habituellement à l’aide de contenu très explicite et émotif. Il s’agit donc d’un problème très compliqué à régler.
Lorsque nous parlons de collaboration internationale, il est question entre autres d’unir nos efforts pour tenter de trouver un quelconque terrain d’entente avec les acteurs de la technologie, parce que ce n’est pas la mise en place de mesures législatives, mais l’application de règlements qui garantira que la haine en ligne n’est pas propagée. L’Union européenne a très bien réussi à ce chapitre dans le passé, en ce qui concerne la protection de la vie privée. Elle a mis en place des règlements internationaux qui fonctionnent très bien et qui sont exemplaires à cet égard. Nous avons besoin du même genre de coalition pour faire face à la propagation des messages haineux, surtout en ce qui concerne la discrimination, le racisme et l’antisémitisme, en particulier. Nos efforts visent à lutter contre cela. En Israël, nous saisissons l’ampleur de la propagation dans le pays, mais nous savons qu’il ne s’agit que d’une fraction de ce qui se passe dans le monde.
Le sénateur K. Wells : Pour revenir à votre réponse au sujet des problèmes liés au monde virtuel et aux mesures prises à cet égard, qu’en est-il de la sensibilisation dans les écoles? Comment abordez-vous la question de la mésinformation et de la désinformation? Il y a une importante négation de l’Holocauste, en particulier en ligne. Existe-t-il des stratégies éducatives en place qui, selon vous, pourraient être pertinentes pour les problèmes que nous avons ici, au Canada?
M. Moed : Nos situations sont différentes. Une visite du centre Yad Vashem fait partie intégrante de notre système d’éducation, à la fois dans les écoles et durant le service militaire obligatoire. Nous devons tous comprendre parfaitement ce dont nous parlons lorsqu’il est question de l’Holocauste. Des programmes scolaires sont mis en place. Mais la situation est très différente au Canada. J’arrive à peine à trouver quelque chose que le Canada pourrait adopter en s’inspirant d’Israël. Par exemple, Yad Vashem offre des programmes scolaires qui attirent des enseignants du monde entier qui veulent savoir ce qu’Israël a à offrir au chapitre des programmes scolaires. Des enseignants du Canada sont venus assister à des cours durant l’été, et ces cours se sont révélés très efficaces. Je suggérerais de trouver une manière d’en élargir la portée. Nous pourrions tout à fait jouer un rôle d’intermédiaire et offrir ces programmes au Canada grâce à des enseignants de Yad Vashem afin de discuter de la question à plus grande échelle.
Le sénateur Housakos : Merci, monsieur l’ambassadeur, d’être parmi nous ce soir.
Ici, au Canada, tout le processus d’édification de la nation s’est fortement appuyé sur la paix sociale. À l’heure actuelle, pour la toute première fois de ma vie, je constate que la paix sociale est très fragile, alors que nous avons laissé tomber les Canadiens de confession juive. J’ai deux questions à poser.
Un certain nombre de personnes soutiennent que la tragédie du 7 octobre a accéléré la montée de l’antisémitisme au Canada, mais il y a toujours eu des conflits géopolitiques qui ont touché le pays directement ou indirectement. Il y a eu l’Arménie en guerre contre l’Azerbaïdjan, le nettoyage ethnique dans la région de l’Artsakh, le conflit entre la Russie et l’Ukraine et l’occupation illégale du Nord de Chypre par la Türkiye pendant des décennies. Mais je ne crois pas que les Turcs et les Grecs se sont déjà battus dans les rues ou que les Azerbaïdjanais sont allés proférer des menaces dans les églises arméniennes du Canada, et vice versa. Je ne vois pas les Ukrainiens et les Russes se battre dans les rues. On s’acharne uniquement sur les Canadiens de confession juive.
Parmi les démocraties occidentales et nos alliés et amis, nombreux sont ceux qui affirment que les frontières du Canada sont très peu étanches et que le pays est influencé par les frères musulmans et que l’ingérence étrangère est beaucoup plus présente actuellement au Canada qu’elle l’est dans la plupart des autres démocraties. J’aimerais savoir ce que vous en pensez.
Ma deuxième question est la suivante : où le Canada se situerait-il comparativement aux autres pays du monde, à votre avis, au chapitre de la lutte contre l’antisémitisme?
M. Moed : Merci beaucoup, sénateur, de poser ces questions.
Avec votre permission, je vais vous raconter une histoire, une expérience personnelle ayant trait à la manière dont l’antisémitisme est lié à Israël et à son existence. Pendant ma carrière, j’ai eu l’occasion de rencontrer un officier de haut rang dans un pays arabe, dans le Golfe. À cette époque, nous n’avions pas de relations officielles. Nous nous sommes rencontrés, et il m’a dit qu’il avait déjà vu une photo d’un avion de chasse israélien, un F-16, volant au-dessus d’Auschwitz. Il a dit : « Votre armée est si forte. Vous n’avez pas besoin qu’elle soit aussi puissante. Vous pouvez battre toutes les armées arabes facilement. Vous n’avez pas besoin de cela. » Mais il m’a dit, « Lorsque j’ai vu cette photo, j’ai pu comprendre ce que vous vouliez dire par “plus jamais”. Vous devez maintenir votre sécurité. Vous devez vous sentir puissants afin d’atténuer toutes sortes de menaces. »
C’était étonnant, car il s’agissait de quelqu’un qui, à ma connaissance, n’avait jamais vraiment interagi avec des Israéliens ou des juifs, mais il a été capable de se mettre dans ma peau. Il a voulu faire cela parce qu’il sentait que nous pourrions nous rapprocher afin de bâtir un sentiment de confiance entre nous. C’était étonnant en raison de sa curiosité et de son ingéniosité. Il souhaitait réellement comprendre mon point de vue. Il habite dans un tout autre monde. Alors, lorsque nous parlons de cohésion sociale, dans ce cas, j’ai trouvé quelqu’un qui était réellement intéressé à comprendre mon point de vue.
Cette fin de semaine, j’ai rencontré un représentant d’un pays arabe, et j’ai eu cette même impression. Nous ne sommes pas d’accord sur de nombreux points, mais l’intérêt envers mon point de vue ainsi que les raisons qui motivent mes gestes et mes paroles demeurent. Voilà ce qui est essentiel, si nous souhaitons vivre dans une société qui pratique la tolérance. Nous n’avons pas à nous aimer, mais nous devons nous respecter l’un l’autre et nous tolérer.
Lorsque je vois les Frères musulmans et d’autres organisations du genre qui répandent leur haine virulente, ce venin, c’est très troublant. Nous voyons cela partout dans le monde. Nous savons que si nous ne ripostons pas et que nous n’encourageons pas les gens à regarder les autres dans les yeux et à essayer de se mettre à leur place, alors nous perdons la chance de vivre dans une société libre et tolérante.
Mais où est le Canada dans tout cela? C’est une question très difficile. Israël a de très hautes attentes face au Canada, de la même manière que le Canada a de très hautes attentes face à Israël. Lors des dernières années, surtout après le 7 octobre, nous avons été témoins de plus en plus d’incidents. Ces incidents sont signalés très rapidement en Israël, car Israël souhaite que le Canada fera de la prévention et s’attend à ce qu’il en fasse. La question qui vient toujours après réception d’information quant à un incident est : qu’est-ce qui est fait à ce sujet? J’estime que mon devoir ici ce soir est de souligner ce que j’ai cité de la part de notre ministre des Affaires étrangères, qui dit que, « On s’attend à beaucoup plus de la part du Canada. » Il ne s’agit pas de la position qu’occupe le Canada à l’échelle mondiale; il s’agit plutôt de savoir où nos deux pays se rejoignent. Voici l’élément sur lequel je souhaiterais mettre l’accent ce soir.
Le sénateur Arnot : Merci, monsieur l’ambassadeur.
Monsieur, comment l’antisémitisme évolue-t-il au Canada comparativement à d’autres pays à l’échelle internationale? Comme vous le savez, je suis un fervent adepte du pouvoir de l’éducation. J’aime bien votre recommandation quant à Yad Vashem et ce partenariat avec les établissements d’enseignement au Canada, peut-être avec Patrimoine canadien et Sécurité publique Canada. Je souhaiterais entendre vos commentaires là‑dessus, et j’ai d’autres questions à vous poser par la suite.
M. Moed : Je crois que nous voyons, surtout depuis le 7 octobre, que l’antisémitisme évolue de manière assez similaire partout dans le monde, particulièrement dans le monde occidental, où on utilise un langage très violent envers l’État juif. À nos yeux, il s’agit d’une continuation du même type d’antisémitisme, et peut-être même une mutation de celui-ci. Il s’agit du même langage que celui qui est utilisé pour attaquer les juifs, les institutions juives ainsi que tout ce qui pourrait ressembler ou être lié à la communauté juive. Voilà la partie difficile. Critiquer Israël, c’est correct. Bien sûr, ce n’est pas correct, mais cela fait partie du jeu. Je peux bien sûr critiquer le gouvernement israélien et ses politiques, mais on ne peut pas formuler ces mêmes critiques pour attaquer des juifs ici; cela est très troublant. Lorsque j’entends qu’une enseignante, avec laquelle je me suis entretenu, va être expulsée de son syndicat uniquement parce qu’elle a soutenu Israël le 7 octobre, j’estime que cela est scandaleux et troublant.
Nous sommes témoins de tendances similaires, mais certaines des choses dont j’ai été témoin ici sont ahurissantes. Je suis né aux Pays-Bas et j’ai passé une partie de mon enfance dans les Pays-Bas. Mes parents sont néerlandais, et ils ont tous les deux survécu à l’Holocauste lorsqu’ils étaient de jeunes enfants. À mes yeux, parler d’antisémitisme est la mission de ma vie. Lorsque je suis devenu diplomate aux Pays-Bas et que je me suis rendu à un des camps de transition datant de la Deuxième Guerre mondiale, j’y ai rencontré un groupe de jeunes Allemands qui étaient là pour faire des réparations, et je leur ai dit que j’étais venu par train, tout comme ma mère il y a 65 ans. À ce moment‑là, j’ai senti que j’ai pu en quelque sorte tourner la page, mais j’ai également réalisé que nous devions continuer à lutter contre l’antisémitisme. Je m’étais disputé avec mon père à l’époque. J’ai dit : « Ces jeunes Allemands sont là pour faire des réparations, alors nous sommes dans une nouvelle situation, un nouveau monde, et l’antisémitisme est en baisse. » Mais, malheureusement, il avait raison. Il a répondu : « Il n’y aura pas de fin à l’antisémitisme, et tu dois continuer à le combattre. » Nous voyons aujourd’hui ce qui est survenu. Surtout après le 7 octobre, nous assistons à une montée de l’antisémitisme, qui est exponentielle, et cela est très troublant.
Le sénateur Arnot : Monsieur l’ambassadeur, vous êtes en relation avec les Juifs canadiens. Nous entendons de leur part qu’ils se sentent abandonnés et vulnérables et qu’ils ne se sentent pas en sécurité dans la rue, dans les synagogues et au sein de leurs collectivités. C’est décourageant d’entendre cela, mais c’est absolument vrai. Il me semble que les dirigeants politiques aux paliers fédéral, provincial et territorial ainsi que les présidents des universités ne ripostent pas de la manière dont le Canada s’attend à ce qu’ils ripostent à l’antisémitisme. Il s’agit là de piliers forts de notre démocratie qui sont sous attaque, cependant les dirigeants qui prêchent des valeurs démocratiques canadiennes fortes ne semblent pas se mettre en action. Cela me rappelle une affaire de la Cour suprême du Canada datant de 2013 portant sur le discours haineux, il s’agissait d’un jugement unanime rendu par la Cour suprême du Canada où la cour a clairement déclaré que : « Il ne revient pas qu’aux Juifs canadiens d’agir; il faut que tous les Canadiens se soulèvent, car il s’agit là d’attaques fondamentales envers notre propre démocratie et notre propre sécurité. »
M. Moed : Je suis un visiteur ici, un invité. Je sens que je suis le bienvenu, mais je demeure un invité. De ce point de vue-là, en tant qu’invité, mais surtout en tant que diplomate, ce n’est pas à moi de critiquer, mais je me suis entretenu avec le président d’une université, qui n’est pas juif, mais qui, disons, a été personnellement et très clairement victime d’antisémitisme. Je n’entrerai pas dans les détails. Il me dit que sa plainte portait sur son besoin d’augmenter les coûts liés à la sécurité pour son établissement, et je ne l’ai pas entendu parler des étudiants juifs et de leur protection. Il a été dit plus tôt qu’une des choses auxquelles nous pouvons nous attendre — il y a des gens ici dans cette salle qui le font — c’est que lorsque quelque chose se produit, on va se mettre aux côtés des personnes qui ont été attaquées. On leur dit, « Si vous êtes attaqués, je suis attaqué. » Voici ce dont nous parlons, ce genre de courage. Il ne s’agit pas d’une critique, car le Canada est différent. C’est un autre monde.
À mes yeux, le monde change si rapidement, à toute vitesse, alors nous nous devons de comprendre. Au moins, c’est ce dont nous sommes témoins dans notre partie du monde, et nous devons nous adapter à ces nouveaux changements, et cela nécessite d’agir et de parler activement pour défendre nos valeurs. Et je sais que c’est difficile. Je sais que c’est difficile pour la communauté juive de faire cela. Je parle aux gens de cette communauté. Encore une fois, je suis né aux Pays-Bas, et je comprends que les gens de la communauté juive ne souhaitent pas se lever et attirer l’attention, et ils disent qu’ils sont en dialogue avec le gouvernement et que tout est fait pour prévenir cela et ainsi de suite.
En tant que témoin, en tant que personne originaire d’un pays qui est constamment sous attaque, à nos yeux, il est d’autant plus clair que, dans ces circonstances changeantes, nous devons changer d’approche. Nous ne pouvons pas faire ce que nous avons tenté de faire par le passé. Nous devons tenter de nouvelles méthodes, que ce soit en ligne, que ce soit au chapitre de la solidarité, de l’éducation, de l’application de la loi, peu importe. J’estime que puisque nous sommes en mesure de constater cette énorme hausse du nombre d’incidents, cela veut dire que les choses sont différentes et que des mesures différentes doivent être prises.
La présidente : Merci, monsieur l’ambassadeur.
La sénatrice McPhedran : Monsieur l’ambassadeur, merci d’être venu aujourd’hui en personne. Cela fait réellement une différence dans le genre de dialogue que nous pouvons avoir.
Au mois d’août de cette année, plus de 6 300 dirigeants juifs provenant de plus de 20 pays, incluant notre estimé collègue, l’honorable Irwin Cotler, ont signé une lettre adressée à votre premier ministre affirmant leur soutien et leur solidarité avec l’État d’Israël en tant que patrie et ont exprimé leurs inquiétudes, selon lesquelles, et je traduis librement :
… les politiques et la rhétorique du gouvernement que vous dirigez causent des dommages irréparables à Israël, à la place qu’occupe le pays à l’international et aux possibilités d’obtenir une paix durable pour tous les Israéliens et les Palestiniens. Cela a de graves répercussions pour Israël, mais également pour le bien-être, la sécurité et l’unité des communautés juives partout dans le monde.
Monsieur l’ambassadeur, à la lumière de ces commentaires, pourriez-vous nous dire ce que le gouvernement israélien fait afin de respecter et de répondre à ces appels à l’acte de la part de plus de 6 000 dirigeants juifs provenant de plus de 20 pays?
M. Moed : Merci de votre question. Je l’apprécie beaucoup, car elle met l’accent sur le lien de causalité entre ce qui s’est passé en Israël le 7 octobre et la montée de l’antisémitisme.
Le gouvernement tend la main aux communautés juives partout dans le monde pour dire, avant tout, « On vous voit; on comprend ce que vous ressentez; on vous soutient; et tout ce que nous pouvons faire pour vous, on va essayer de le faire. Nous allons parler aux gouvernements » — et c’est ce que je fais — « et nous allons vous proposer une collaboration, de la coopération, ou n’importe quoi qui pourra atténuer votre stress. »
Les juifs partout dans le monde ont souffert d’un traumatisme tout comme les juifs en Israël ont souffert après le 7 octobre. Dans ce sens-là, il s’agit d’un contexte différent lorsqu’ils lèvent le ton quant aux politiques d’Israël. Il s’agit de leur droit, et nous acceptons et respectons cela. C’est quelque chose que nous voyons d’un bon œil au sein de notre société, au sein du monde juif lorsque nous sommes en désaccord. Comme vous le savez sûrement, nous sommes habituellement en désaccord sur tout.
La sénatrice McPhedran : Comme les avocats.
M. Moed : Nous débattons à propos de cela, et nous essayons toujours de trouver le meilleur argument afin de prouver pourquoi nous avons raison. Ce type d’étude conjointe est réellement ce qui nous amène à prendre des décisions plus informées, ainsi qu’à adopter des politiques et des façons de faire les choses qui sont aussi mieux étayées de manière générale.
Lorsqu’Irwin Cotler formule des critiques ou qu’il se joint à celles et ceux qui critiquent Israël, nous parlons tout de même de la personne qui, le 7 octobre, a agi en protecteur, en dénonçant le crime énorme et horrible commis à l’endroit des juifs en Israël, la pire atrocité depuis la Deuxième Guerre mondiale, pour demander la libération de tous les otages, pour attirer l’attention sur les crimes perpétrés contre les femmes qui ont été commis ce jour-là, lesquels, soit dit en passant, sont encore passés sous silence aujourd’hui par des organisations telles que les Nations unies et autres. Donc, toutes les critiques que des gens comme lui formulent sont les bienvenues, car cela fait partie intégrante de notre société.
La sénatrice McPhedran : Merci.
Monsieur l’ambassadeur, en plus de ce que vous avez affirmé ici ce soir quant à ce lien, nous avons entendu de nombreux témoins dire que la guerre menée par Israël contre Gaza contribue à la montée de l’antisémitisme au Canada et dans le monde. Le Sénat est actuellement en train d’envisager une motion qui va comme suit :
… à la lumière des conclusions et des ordonnances de la Cour internationale de justice et de la Cour pénale internationale concernant la situation à Gaza, le Sénat demande au gouvernement d’examiner le risque pour le Canada et les Canadiens de complicité dans des violations du droit international humanitaire, y compris des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et un génocide…
Monsieur l’ambassadeur, voyez-vous le lien de causalité ici?
M. Moed : Ce genre de lien de causalité m’inquiète beaucoup, car il est en quelque sorte à la limite de la manière équitable de se pencher sur ce qui est survenu... et je serais convaincu si un tel effort avait été déployé de la même manière dans le cas de tout autre conflit dans le monde. Je ne suis pas certain que des conflits dans d’autres zones dans le monde aient été traités de la même manière. Je ne suis pas certain. Je ne sais pas. Je n’ai pas vérifié. Mais j’imagine qu’il s’agit là d’un effort délibéré pour tenter de relever ce qu’Israël a fait de mal tout en négligeant d’autres parties du monde. Cet exemple de deux poids deux mesures est exactement la raison pour laquelle je suis inquiet.
Nous sommes transparents dans la manière dont nous menons la guerre. Nous sommes fiers du fait que nous avons des experts juridiques qui participent à des situations de combat. Nous n’avons pas de problème à être mis sous le microscope à l’international à ce sujet. Je suis d’avis que certains des enjeux qui ont été soulevés dans des cours internationales sont motivés politiquement. Le fait que les Nations unies ont décidé de consulter la Cour internationale de justice était politiquement motivé. Israël est une minorité automatique au sein des Nations unies, alors si quelqu’un venait à dire qu’Israël a retourné le soleil à l’envers et inversé le jour et la nuit, alors ça passe, car il y a une majorité automatique qui se positionne contre Israël. Nous devons mettre les politiques de côté si nous souhaitons réellement nous pencher sur ce qui se passe en Israël. Encore une fois, nous n’avons pas de problème à évoluer sous le microscope à l’international, et, en vérité, nous avons pas mal de facilité à prouver que cela est politiquement motivé et que ceux qui nous examinent sous la loupe ne sont pas réellement intéressés à trouver les faits : ils tentent plutôt d’accuser Israël de n’importe quel crime. Cela est problématique. Je vais m’en tenir là. Merci.
La sénatrice McPhedran : Merci.
La présidente : Nous allons maintenant entamer la seconde série de questions.
Le sénateur Arnot : Monsieur l’ambassadeur, je souhaiterais que vous vous prononciez sur ce que vous croyez que le Canada devrait faire pour s’attaquer à l’antisémitisme d’une manière plus efficace que ce qui a été fait par le passé. Y a-t-il des exemples dans le monde desquels vous estimez que le Canada devrait s’inspirer afin de mieux mener la lutte ici au Canada contre l’antisémitisme? Sinon, avez-vous d’autres idées ou recommandations à faire au Canada?
M. Moed : Sans nommer de nom et risquer que mes collègues me regardent avec les sourcils froncés — mes collègues ambassadeurs —, je dirais que d’entamer un dialogue avec n’importe quel autre pays serait très bénéfique, car nous devons réaliser que cette hausse de l’antisémitisme est majoritairement due à une haine internationale contre Israël et que des phénomènes similaires se produisent dans d’autres pays. Au tout début, j’ai mentionné que ces mesures législatives différentes, bien sûr, appellent des solutions faites sur mesure, mais il y a des enjeux qui peuvent être comparés entre différents pays lorsqu’il s’agit de la formation des forces policières, d’éducation dans les écoles, de la sensibilisation, du leadership, tout cela. Je suis d’avis que nous pouvons toujours comparer nos approches à ce sujet. Lorsque nous avons assumé la présidence de l’AIMH, nous avons tenté d’attirer l’attention des pays vers ces exemples de collaboration internationale. Merci.
Le sénateur Downe : Je me demande, monsieur l’ambassadeur, comment vous qualifieriez votre relation avec le gouvernement du Canada et Affaires mondiales Canada. Y a-t-il eu des changements dans la dernière année?
M. Moed : De quelle manière, si je peux me permettre?
Le sénateur Downe : Voulez-vous dire que vous n’obtenez pas les réunions ou les informations que vous demandez, ou que le degré de représentation est plus bas, et que vous rencontrez les fonctionnaires subalternes et non les hauts fonctionnaires? Ou s’agit-il du statu quo?
M. Moed : Je dirais qu’il pourrait toujours y avoir plus de collaboration, car il y a énormément de problèmes urgents, et, bien entendu, je reconnais que les fonctionnaires et les représentants élus en ont déjà plein les bras, et en ce qui concerne le gouvernement, il est encore trop tôt, mais j’arrive néanmoins à trouver des représentants, qui sont des décideurs de haut niveau, avec qui je peux parler de mes préoccupations, et je suis très reconnaissant de cette occasion. Je dirais qu’il est également important de susciter l’intérêt des représentants élus, car, comme je l’ai fait remarquer, leur position de dirigeants leur permet de parler d’enjeux et de défendre des intérêts, et je pense que c’est ce qui fait également toute la différence aux yeux du grand public.
Le sénateur Downe : En votre qualité de représentant de l’État d’Israël, j’aimerais connaître... et c’était une réponse très diplomatique, au fait. J’aimerais connaître votre opinion — et vous avez mentionné que vous étiez en contact avec des membres de la communauté juive au Canada — sur l’application de nos lois ou, si l’absence de certaines lois affecte la communauté. Le sénateur Housakos, par exemple, a soulevé une préoccupation concernant une réunion qui s’est tenue dans cet édifice même, où, apparemment, certaines des personnes présentes étaient des dirigeants antisémites très connus à l’échelle mondiale, et elles ont été dénoncées par la ministre canadienne des Affaires étrangères, et fermement dénoncées par David Cameron, lorsqu’il était premier ministre du Royaume-Uni, pour avoir fait part de certains de leurs commentaires, et le Secrétaire général des Nations unies de l’époque s’est dissocié d’elles en raison de leurs propos. Devrions-nous autoriser ce genre de personnes à entrer dans notre pays? Est-ce que vous croyez que les lois sont mises en application à l’heure actuelle? Certains membres de la police refusent-ils de coopérer dans le cas de certaines des marches et manifestations que nous voyons, selon votre expérience, sachant que vous avez parlé avec la communauté au Canada?
M. Moed : Je ne vais pas directement répondre à la question, avec votre permission, mais je vais dire la chose suivante : en cas de préoccupations ayant trait à certaines personnes, à des visiteurs ou à quoi que ce soit, nous allons voir les autorités concernées, et nous avons toujours trouvé une oreille attentive. Je ne vais pas publiquement évoquer la manière dont le Canada met en application les lois à moins qu’il y ait des incidents spécifiques que nous évoquons en public. Je dirais toutefois que nous sommes préoccupés lorsque des gens qui répandent la haine et qui sont connus pour répandre la haine sont autorisés à le faire au Canada, et qu’aucune précaution nécessaire n’est prise pour protéger la société de ce genre de personnes. Je vais m’arrêter là, avec votre permission.
Le sénateur Downe : Merci, monsieur l’ambassadeur.
Le sénateur Housakos : Monsieur l’ambassadeur, je suis reconnaissant au grand diplomate que vous êtes, et de la diplomatie dont vous avez fait preuve dans la réponse que vous avez formulée à ma bonne amie, la sénatrice McPhedran. Le fait est que la Cour internationale de justice, que je considère comme la cour internationale fantoche, peut rendre n’importe quelle décision qu’elle entend. Cela fait des années que les Nations unies demandent à la Turquie de sortir du Nord de Chypre, mais, est-ce que cela justifierait qu’un Canadien quelconque devienne anti-turc ou qu’il harcèle un citoyen turc dans notre pays? C’était, pour moi, le cœur de la question. Nous avons le droit d’avoir un conflit géopolitique en Israël; nous n’avons jamais le droit d’être antisémites ou opposés à quelque religion que ce soit dans notre pays.
Qu’a ressenti l’État d’Israël lorsqu’il a vu que cette institution — la Chambre haute du Parlement du Canada — avait accueilli un tribunal palestinien il y a quelques jours, et que les témoins qui en faisaient partie étaient des personnes qui se sont vu refuser, à juste titre, l’entrée dans le pays par l’ASFC? Cette institution a cru bon de permettre au tribunal palestinien de les faire comparaître, alors que, parmi eux, se trouvaient des personnes qui niaient les attentats du 11 septembre. Parmi ces témoins, certains pensent que Charlie Hebdo en France était une conspiration de la part du gouvernement français, et non une action perpétrée par les Frères musulmans. Oubliez le Canada. Comment l’État d’Israël voit-il la Chambre haute de cette institution lorsque nous permettons que ce genre de chose arrive?
M. Moed : Ce genre de chose et le fait que ce genre de personne soit autorisée à entrer au pays nous préoccupent énormément. Certes, nous comprenons les règles de la démocratie et la liberté d’expression et ainsi de suite, mais, comme je l’ai évoqué plus tôt, nous sommes confrontés à une nouvelle réalité, et dans cette nouvelle réalité, ce genre d’incident n’est pas sans conséquence. Cela n’a rien à voir avec le fait de tenir un grand débat et de permettre à des personnes d’avoir des points de vue extrêmes. C’est différent, car le fait d’accepter ce genre de chose peut donner lieu à des discours de haine émanant d’autres membres du public, et à des messages incendiaires, haineux et discriminatoires que les gens répètent. C’est donc quelque chose qui nous préoccupe énormément, et, bien entendu, nous le répétons et l’avons communiqué aux autorités.
Bien entendu, nous gardons en tête le fait que, dans une démocratie, les gens doivent jouir de la liberté de s’exprimer garantie par la loi, et nous tenons également ce genre de débat en Israël, quant aux limites de la démocratie, et de la façon dont nous préservons la démocratie tout en protégeant les citoyens contre les discours haineux, l’endoctrinement, la mésinformation et la désinformation. C’est l’un des plus gros défis auxquels nous sommes confrontés à notre époque. Pour y parvenir, je dirais que le meilleur moyen, c’est de travailler ensemble et de partager nos expériences. Merci.
La sénatrice Coyle : Merci, monsieur l’ambassadeur.
Le comité tente de comprendre, dans le cadre de cette étude très importante que nous effectuons, la nature et le degré de l’antisémitisme au Canada. D’après ce que nous avons entendu constamment, les crimes haineux — et vous en avez vous-même évoqué certains ici — à l’égard des personnes juives au Canada ont augmenté d’une façon très marquée, jamais vue depuis, honnêtement, l’attaque du 7 octobre et les attaques en représailles contre Gaza qui s’en sont suivies. Je suis curieuse de savoir si, quelques années plus tard, nous observons un déclin quelconque de cet antisémitisme au Canada. Est-ce qu’on observe une courbe? Dans l’affirmative, cette courbe s’explique‑t‑elle par la fatigue ou plutôt par un règlement, voire un cessez‑le‑feu? Je suis simplement curieuse, car nous essayons de voir le lien entre cette tendance et ce qui se passe en Israël et à Gaza.
M. Moed : C’est certainement ce que j’espère, mais je pense que s’y j’en crois ce que me disent les personnes juives ici au Canada, c’est exactement la situation inverse qui se passe. Ils ont effectivement l’impression que l’antisémitisme est devenu, je dirais, faute d’un meilleur terme, institutionnalisé, et qu’il est devenu davantage ancré dans tous les types d’institutions sociales, et les personnes juives se préoccupent actuellement davantage de leur vie communautaire. Elles prennent davantage de mesures de précaution. Elles supposent d’avance qu’il est possible qu’elles subissent des menaces lorsqu’elles se promènent avec la kippa sur la tête. Une personne m’a dit qu’elle conduisait une voiture avec deux drapeaux israéliens, et qu’elle se sentait à l’aise de le faire, et qu’elle n’avait reçu aucune menace ou que rien ne lui était arrivé à cause de cela, et ainsi de suite, mais, je pense que la grande majorité pense que la situation est en train de s’envenimer, et que l’espace public est de plus en plus envahi par les personnes qui n’acceptent pas qu’elles pratiquent leur religion et qu’elles lient leur identité à Israël, chose que, pour la plupart, les personnes juives font et souhaiteraient faire en public également. Elles pensent que cette liberté est de plus en plus difficile à atteindre.
La sénatrice Coyle : Donc, l’antisémitisme continue d’augmenter.
M. Moed : Effectivement.
La sénatrice Coyle : Merci. Je pensais simplement qu’un renversement de situation serait une suite logique, et j’espérais que ce soit le cas.
Dans vos commentaires précédents, vous avez mentionné que le fait de combattre l’ignorance qui alimente l’antisémitisme, le fait de s’engager à mettre en commun les ressources et les données — le partage d’informations, de meilleures pratiques et l’intégration de la surveillance — tout cela nous permet de combattre les risques et les facteurs sous-jacents à l’origine de l’intolérance. Cet engagement à mettre en commun les ressources et les données dont vous parlez, devrait-il se faire à l’échelle mondiale? Qui, selon vous, devrait être à la tête de ce projet? Est-ce qu’un État-nation ou un autre acteur non étatique se charge de cette mise en commun? Ce que vous dites là est très important.
M. Moed : Cela signifie que la mise en commun des ressources devrait se faire à toutes les échelles : à l’échelle internationale, nationale, locale et provinciale ou municipale. Pour ce faire, la collaboration des différents secteurs est de mise.
La sénatrice Coyle : Mais qui prendrait cette initiative?
M. Moed : Ce serait le gouvernement, oui.
La sénatrice Coyle : Les gouvernements. Merci.
Le sénateur K. Wells : Je vais juste poser une question générale : si vous aviez un message à communiquer aux Canadiens en cette période difficile, que serait-il?
M. Moed : Nous avons tellement de choses en commun. Nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes perspectives, nous croyons tous aux valeurs démocratiques, à la tolérance et à l’acceptation. Mais, nous traversons, à l’heure actuelle, une période difficile, et en cette période difficile, chacun d’entre nous doit se voir comme un dirigeant, et doit comprendre qu’il ou elle a un rôle à jouer et peut faire une différence.
J’ai rencontré des voisins qui avaient été témoins d’un certain incident, et lorsque je leur ai parlé, ils m’ont dit que la leçon que leurs enfants avaient tirée de la démocratie n’était pas quelque chose de positif, car l’incident en question n’était pas très plaisant. Selon ce qu’ils m’ont expliqué — et la situation était liée à Israël et tout le reste —, ils pensaient que c’était, d’une manière négative, quelque chose de positif. Ils ont appris quelque chose sur une nouvelle réalité, un nouveau monde. Lorsque j’ai mentionné plus tôt que le Canada était un monde complètement différent, il s’agit d’une différente partie de la terre... Nous venons d’un environnement très hostile et très difficile, mais le Canada est différent, et il tolère tellement de choses. Il y a des musulmans, des sikhs et des Chinois; c’est une société remarquable. Mais nous devons également nous rendre compte qu’il y a des menaces partout, et que ces menaces gagnent de plus en plus de terrain à l’échelle mondiale.
J’ai mentionné plus tôt la propagation des acteurs internationaux qui essaient de répandre cette haine, et donc, nous devons faire attention et comprendre ce à quoi nous faisons référence lorsque nous parlons de propagation de la haine, et malheureusement, c’est déjà quelque chose qui est à nos portes.
Lorsque nous voyons des gens marcher d’une manière intimidante devant la porte d’autrui — en l’occurrence lorsque des personnes non juives marchent devant la porte des personnes juives — juste pour que ces personnes juives sachent qu’elles sont observées et qu’elles doivent faire attention, c’est... il faut que quelqu’un intervienne et se place devant la porte des personnes juives pour dire, « allez-vous-en ». Et parfois, c’est ce qui se passe, car je vois dans certaines parties du Canada que les gens reviennent sur la scène publique et ne permettent pas que ce genre de chose se produise, et je pense que c’est courageux. C’est atypique, mais je pense que c’est nécessaire. Donc, voici ce que je dirais : agissez.
Le sénateur K. Wells : Merci.
La sénatrice Arnold : Merci beaucoup, monsieur l’ambassadeur, d’être ici avec nous ce soir.
Je repense à ce que j’ai appris sur l’Holocauste et les histoires que j’ai apprises, surtout par la littérature et les grands romans écrits par des auteurs comme Bernard Schlink, notamment, Le liseur, Le garçon en pyjama rayé, La liste de Schindler, Le brutaliste. J’ai récemment lu un roman qui avait été retenu pour le prix Booker de 2024, écrit par une autrice néerlandaise, Yael van der Wouden, et c’est la première fois que j’ai vraiment compris ce qui s’était passé dans les pays européens lorsque les survivants ont essayé de retourner dans les maisons qui leur appartenaient avant, mais qui, à présent, n’étaient plus la leur, et ce genre de chose. Le fait que vous disiez que ce travail est devenu votre travail personnel me stupéfait. Sans entrer dans des détails trop personnels, je sais que vous êtes un ambassadeur, mais j’aimerais que vous nous parliez un petit peu de ce qui vous a inspiré à faire ce travail, et que vous nous disiez pourquoi et comment nous pouvons continuer à créer des histoires qui touchent à la fois le cœur et la raison afin que nous puissions mieux éduquer les générations futures sur notre passé.
M. Moed : Merci de la question. Je vous en suis très reconnaissant.
Vous me posez une question concernant mon histoire personnelle. J’ai été élevé d’une façon qui, sans que personne ne me dise quoi que ce soit, m’a obligé à en arriver là où j’en suis aujourd’hui, et j’en fais ma mission personnelle : je représente Israël dans le monde en tant que pays d’origine du peuple juif, et en tant qu’ami et allié du monde libre, mais également pour parfois commémorer et aider les personnes à se souvenir que le mal existe dans notre monde, et que nous devons l’affronter.
Dans ma famille, la mère de ma mère — ma grand-mère, que je n’ai jamais connue — qui a survécu à l’Holocauste, était celle qui a changé les choses pour la famille, car c’est elle qui a pris à des moments critiques des décisions qui ont fait toute la différence pour la survie de la famille. Lorsque les nazis sont venus les chercher à Amsterdam, et qu’ils ont démoli la porte, mon grand-père était prêt à prendre son sac pour suivre les Allemands. Mais, elle a demandé : « Qui cherchez-vous exactement? » Le nom de famille des personnes en question était De Jong, qui était un nom très populaire. Quand ils lui ont donné les prénoms de ces personnes, elle a commencé à crier après les nazis en leur donnant son prénom, et elle leur a dit qu’ils cherchaient d’autres personnes. Ils sont donc partis. Ils sont vraiment partis.
Parfois, nous ne réalisons pas que de petites choses peuvent faire de grandes différences. J’ai appris qu’il ne s’agit pas uniquement des petits gestes; nous devons réellement faire tout notre possible pour communiquer notre expérience aux autres. Nous avons tous un parcours différent.
Lorsque j’ai essayé de parler avec ma mère de ses expériences durant l’Holocauste, elle n’a jamais pu le faire. Mon père non plus. Ce n’est que par l’entremise du projet de Steven Spielberg que j’ai appris son histoire durant l’Holocauste. Nous avons cette entrevue. Il s’exprimait en hollandais, et j’ai traduit ce qu’il a dit en anglais pour les enfants de mon frère, et c’est à ce moment-là que j’ai appris autant de détails intéressants. La partie la plus intéressante, pour moi, malheureusement, c’était qu’il n’était pas doué pour se rappeler des noms, mais, lorsqu’il s’agissait de l’Holocauste, il s’est souvenu de chaque moindre détail. Son récit était tellement détaillé que, plusieurs années plus tard, je me suis rendu à certains des endroits qu’il a décrits, et j’ai pu voir exactement ce dont il parlait. Il a décrit ces endroits d’une manière tellement précise.
Encore une fois, pour moi, cela signifie que le traumatisme psychologique que ma mère et lui ont vécu est si profond — et il y en a tellement d’autres personnes — que nous devons faire tout notre possible non seulement pour préserver cette histoire, mais aussi pour convaincre quiconque sur la planète, les juifs et les non-juifs, que nous devons faire tout notre possible pour éviter que ce genre d’événements catastrophiques ne se reproduisent, tout ce mal et toute cette haine.
La devise de mon père était : « Aimez votre prochain comme vous-même. » Cette devise est en réalité gravée sur sa pierre tombale. Il a fait beaucoup de choses dans sa vie pour parler aux communautés non juives des façons de combler le fossé, et il a été un excellent exemple pour moi. C’est également ma devise dans la vie, et je pense que nous avons tendance à l’oublier. Tout le monde veut avoir une vie, et tout le monde veut jouir d’une liberté pleine et entière, mais nous devons trouver des moyens de faire des compromis. Nous devons trouver des moyens de vivre ensemble. En faisant cela, notre vie deviendra meilleure. Mais c’est un chemin difficile. Et parfois, il est difficile de le comprendre.
Cela dit, c’est une utopie, mais la réalité, c’est que nous devons, en premier lieu, nous battre pour la liberté d’énormément de personnes. Irwin Cotler a été mentionné plus tôt, et c’était quelqu’un qui s’est beaucoup battu pour les juifs, il s’est battu pour libérer les personnes opprimées, emprisonnées, et ainsi de suite. Ce sont les exemples que nous devons suivre. C’est une devise pour nous tous, lorsqu’on parle de la propagation de la haine, de nos jours.
J’accepte toutes les critiques concernant Israël — il n’y a pas de problème —, mais lorsqu’il est question de la relation de l’État d’Israël, et d’affirmer qu’Israël n’a aucun droit d’exister, ou lorsqu’il est question de cibler Israël aux Nations unies ou à d’autres endroits, c’est là que je pense qu’il faut rectifier le tir. Cela fait partie de ma mission diplomatique.
La sénatrice Arnold : Merci beaucoup.
La présidente : Merci, et merci aux collègues également. Nous avons passé un moment très stimulant, ensemble. Au nom du comité, je tiens à vous remercier sincèrement d’avoir pris le temps de comparaître devant nous aujourd’hui. Votre témoignage sera utile à nos réflexions au moment où nous travaillerons sur notre étude. Merci, monsieur l’ambassadeur.
(La séance est levée).