Les défis de l’alphabétisation et des compétences essentielles au vingt et unième siècle
Interpellation—Suite du débat
2 octobre 2018
L’honorable Sénateur René Cormier :
Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui pour apporter mon humble contribution à l’interpellation lancée par la sénatrice Bellemare en janvier dernier, et reprise par la sénatrice Gagné, sur les défis de l’alphabétisation et des compétences essentielles au XXIe siècle.
J’aimerais d’abord remercier nos collègues d’avoir saisi le Sénat de cet important enjeu qui touche nos communautés, et qui a un impact important sur notre vie démocratique et sur la participation citoyenne des Canadiennes et des Canadiens à l’essor de notre pays.
Je tiens à remercier tous les sénateurs qui, au cours des deux dernières années, ont parlé des défis de l’alphabétisation et des compétences essentielles au XXIesiècle. Selon de nombreux rapports sur l’alphabétisation, les activités de sensibilisation du public sont essentielles dans ce domaine. Le Sénat du Canada a donc un rôle important à jouer en tendant la main au gouvernement fédéral et à la population afin de faire de l’alphabétisation une priorité nationale.
Les enjeux liés à l’alphabétisation ne datent évidemment pas d’hier. En posant un regard historique sur cet enjeu, nous constatons que le niveau d’alphabétisation de la population a toujours préoccupé les législateurs et la société civile, particulièrement à partir du moment où une société a voulu jumeler les principes du suffrage universel et du vote secret.
Lorsque la jeune démocratie de la Troisième République française a voulu rendre le scrutin accessible à tous et assurer l’indépendance des décisions de ses citoyens au moment du vote, elle a dû faire face à des défis très techniques, mais bien réels liés au fait que de nombreux individus ne savaient ni lire ni écrire, et, conséquemment, n’étaient pas en mesure d’inscrire par eux-mêmes leur choix de vote. Si des mesures à court terme ont alors été mises en place en assurant, entre autres, la présence de scrutateurs qui pouvaient aider les citoyens à voter en quasi confidentialité, la solution à long terme a été bien plus radicale et visionnaire pour l’époque.
À la fin du XVIIIe siècle, le droit à l’éducation gratuite pour tous a été institutionnalisé en France. C’était un moyen d’accroître le degré d’alphabétisation de l’ensemble de la population et de veiller à ce que tous puissent exercer leurs droits en tant que citoyens. Cette décision a aussi contribué à l’efficacité du système politique démocratique qui émergeait à l’époque en France.
À cette même époque en France, le grand poète, l’immortel Victor Hugo, écrivait sur la force et la puissance émancipatrice du livre. Pour lui, le livre offre au lecteur une ouverture sur le monde qui lui permet d’accéder à la sagesse cumulée de toutes les générations qui l’ont précédé, devenant ainsi un puissant outil au service de la démocratie.
Dans son poème À qui la faute?, Hugo explique à un jeune homme qui vient de mettre le feu à une bibliothèque toute l’importance de ce lieu symbolique et le pouvoir sacré du livre en lui disant ceci :
Le livre est ta richesse à toi! [...]
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
[...] c’est le savoir,
Et tu détruis cela, toi!
Ce à quoi le vandale ne peut que répondre :
Je ne sais pas lire.
Ce jeune homme, n’ayant pas découvert la richesse de la lecture, ne saisissait donc pas sa valeur intrinsèque et l’impact néfaste du geste destructeur qu’il venait de poser.
Ce problème d’une autre époque fait ressortir une réalité bien d’aujourd’hui, à savoir le rôle central que devrait jouer l’alphabétisation dans notre société, à la fois comme moyen de participer au marché du travail et de contribuer à l’économie du pays et comme moyen de veiller à ce que tous possèdent les compétences requises pour participer pleinement au processus démocratique.
Hélas, il existe encore aujourd’hui de profondes différences entre les personnes qui ont un niveau d’alphabétisation élevé et les personnes peu alphabétisées. Si les choses ont changé depuis l’époque de Victor Hugo, notre responsabilité demeure la même, à savoir créer l’environnement et les conditions qui permettront d’améliorer le niveau d’alphabétisation de tous les membres de notre société.
Dans ce sens, la capacité de lire et l’accès au livre sont certainement des conditions essentielles pour assurer ce changement de paradigme. Le livre agit encore aujourd’hui dans nos sociétés comme une porte d’entrée vers un monde de connaissance et de sagesse, d’où l’importance de soutenir les événements qui favorisent ce rapprochement entre le livre et le lecteur.
Voilà pourquoi je suis particulièrement heureux d’être associé, en tant que président d’honneur, à la campagne « La Lecture en cadeau » du Salon du livre de la Péninsule acadienne, une initiative qui vise à faire la promotion du livre et à encourager les habitudes de lecture dès un jeune âge. Cette campagne, qui se déroule actuellement, a pour objectif de rendre le livre accessible aux jeunes d’âge scolaire qui vivent en situation de précarité.
Si l’accès aux livres est un atout important pour favoriser l’alphabétisme, les conditions nécessaires pour contrer l’analphabétisme ne s’arrêtent évidemment pas là. La question fondamentale à se poser est celle qu’a si justement posée la sénatrice Bellemare dans son interpellation : quelles compétences essentielles doit détenir une personne qui désire travailler et vivre décemment au XXIe siècle? À laquelle j'ajouterais ceci : et qui lui permet de participer pleinement et de manière éclairée à la vie démocratique de notre pays?
Pour répondre à cette importante question, rappelons d’abord brièvement ce que nous entendons par l’alphabétisation au XXIe siècle. Au Canada, nous employons de plus en plus le terme « alphabétisation » comme un raccourci pour parler du concept du développement de l’alphabétisation et des compétences essentielles. En ce sens, l’alphabétisation regroupe toute une panoplie de compétences de base, mais aussi des compétences spécifiques liées à certaines tâches impliquant les diverses formes de littératie.
La littératie s’applique à de nombreux secteurs, tels que la santé, les finances, le numérique, la maison ou la vie civique. Cela dit, les ensembles de compétences portent sur un contexte donné dans lequel la personne doit posséder une connaissance plus ou moins vaste d’un lexique approprié pour comprendre une situation donnée. Une personne peut avoir de bonnes compétences dans un domaine et de faibles compétences dans un autre.
Les organisations comme le Réseau pour le développement de l’alphabétisme et des compétences (RESDAC) conçoivent l’alphabétisme dans une perspective d’apprentissage continue, puisque, d’une part, nos compétences en alphabétisme ne sont pas acquises pour la vie, c’est-à-dire que nous devons toujours travailler pour les maintenir à niveau, et, d’autre part, parce que nous devons constamment apprendre et perfectionner de nouvelles compétences. On peut penser, à titre d’exemple, au monde de la littératie numérique, qui est en constante évolution depuis l’apparition du Web.
Nous considérons que la littératie s’inscrit dans le grand continuum de l’éducation, comme nous devons constamment travailler à développer et à acquérir ces compétences dans tous les aspects de notre vie et pendant toute la durée de celle-ci. C’est donc dire que nous devons peaufiner ces compétences à l’école comme au travail, mais également dans des contextes moins formels comme à la maison, dans notre collectivité et dans différents contextes culturels.
Quels sont donc les principaux enjeux actuels de l’alphabétisation? Dans son intervention, la sénatrice Bellemare a fait état d’une statistique fort inquiétante. Au Canada, 49 p. 100 de la population n’atteint pas le niveau 3 de littératie tel que le définit l’Organisation de coopération et de développement économiques. Il ne faut pas conclure que les gens ne savent pas lire, mais plutôt que leur capacité de comprendre et d’interpréter ce qu’ils ont lu ne leur est pas forcément accessible, ce qui leur cause d’importantes difficultés pour réaliser des tâches complexes. La grande majorité des gens qui appartiennent à ce groupe n’est pas consciente d’en faire partie, d’où l’importance mise de l’avant par les acteurs du milieu de sensibiliser la population aux défis de l’alphabétisation et de multiplier les espaces d’apprentissage et de perfectionnement informel.
Quels sont les impacts économiques, sociaux, politiques et culturels de cette réalité? S’il est difficile de mesurer précisément les impacts sociaux, la World Literacy Foundation estimait, dans son rapport de 2016, que l’analphabétisme coûte environ un peu plus de 32 milliards de dollars américains chaque année à l’économie canadienne. La statistique des 49 p. 100 montre également qu’il existe un écart important entre le taux de diplomation au Canada et le pourcentage d’adultes qui n’ont pas les compétences requises pour obtenir un diplôme d’études secondaires, ce qui correspond au niveau 3 de littératie tel que défini par l’OCDE.
Par ailleurs, les informations fournies par la sénatrice Gagné sur les défis de l’alphabétisation et de l’offre de services dans les communautés francophones en milieu minoritaire, les communautés des Premières Nations et les communautés immigrantes démontrent clairement que les effets de l’analphabétisme ne touchent pas toutes les régions du pays de la même façon. Le taux d’alphabétisme dans ces communautés est plus faible que la moyenne nationale, ce qui nécessite la prise de mesures concrètes pour améliorer non seulement les compétences et techniques liées à l’employabilité, mais aussi les compétences de base. Chez les communautés francophones en milieu minoritaire, compte tenu d’un ensemble de facteurs, le besoin de formation linguistique fait partie des mesures urgentes à mettre en place.
Certaines communautés sont donc plus vulnérables aux effets néfastes de l’analphabétisme, ce qui fait ressortir d’importantes disparités, voire des inégalités flagrantes dans la distribution des compétences et des services offerts au Canada et dans la capacité de tous les Canadiens de participer à la vie démocratique.
Par exemple, dans ma région, la péninsule acadienne au Nouveau-Brunswick, plus de 60 p. 100 de la population se trouve sous le niveau 3 de littératie, ce qui limite le type de main-d’œuvre disponible dans cette région du pays et qui a nécessairement un impact sur le développement économique et la capacité d’autogestion de la région. Cette situation alarmante a aussi des répercussions plus larges pour la région et la province, surtout si on pense à la nouvelle réalité de l’accès à l’information qui permettra aux citoyens de participer à la vie démocratique.
Aujourd’hui, dans un monde hautement informatisé où nous sommes bombardés d’informations de source et de véracité variables, le niveau de compétence nécessaire pour comprendre et interpréter l’actualité s’est accru. L’apparition des « fake news » a un réel impact dans la vie de nos citoyens et les oblige à acquérir de plus en plus de compétences pour départager les vraies nouvelles des fausses, et ce, afin de prendre des décisions éclairées. Malheureusement, peu d’études quantitatives ont porté sur le sujet de la relation tangible qui existe entre le niveau d’alphabétisme et la participation électorale et citoyenne des Canadiens. Malgré cela, certains rapports et quelques études ont abordé cette question et nous permettent d’en tirer des conclusions.
Dans une publication d’Élections Canada parue en 2007 et intitulée La participation électorale des personnes ayant des besoins spéciaux, on cite un certain nombre d’enquêtes, y compris une enquête menée par Élections Canada en 2005, qui présente l’existence, et je cite :
[d’]une relation claire entre les compétences en lecture et en écriture et un ensemble de facteurs clés [à la participation électorale] : l’employabilité, la qualité de l’emploi, les revenus, la capacité de travailler à l’ordinateur, l’état de santé et le niveau de participation à la vie communautaire. Cette enquête a révélé que des niveaux inférieurs d’alphabétisation étaient associés à des niveaux inférieurs d’adhésion à des groupes et organismes communautaires et de participation à des activités bénévoles.
Le rapport d’Élections Canada poursuit en affirmant que « le niveau d’alphabétisation semble être un facteur déterminant du taux de participation [électoral]. » Plus inquiétant encore, le rapport souligne que la population faiblement alphabétisée est particulièrement vulnérable aux campagnes de désinformation.
Comme le souligne le rapport, et je cite :
[...] le niveau d’alphabétisation a un lien avec les sources dont se servent les personnes pour se renseigner en matière de politique, pour puiser leur connaissance générale de la politique et pour décider de leur éventuelle participation à des associations bénévoles.
S’il y a toujours eu des campagnes de désinformation politique et de propagande qui déforment la réalité, les capacités qui existent aujourd’hui à faire circuler une fausse information sont exponentiellement plus grandes qu’à un autre moment de l’histoire. Nous l’avons vu lors des élections américaines de 2016 et nous le constatons quotidiennement dans les médias sociaux et dans le cadre de nos propres élections. Des messages erronés, intentionnellement ou non, circulent, et nombreux sont celles et ceux qui les acceptent comme étant vrais. Il en serait certainement autrement si nous avions un niveau de littératie civique et numérique plus élevé.
Si nous souhaitons faire en sorte que les citoyens acquièrent les habiletés et les réflexes nécessaires pour vérifier les informations qu’ils voient circuler sur le Web, nous devons intensifier nos efforts de sensibilisation et les occasions d’apprentissage afin que tous soient en mesure d’utiliser et de remettre en question les sources d’information nouvelles et multiples qui sont accessibles sur le Web. Nous devons investir davantage dans la littératie numérique, non seulement pour contrer l’incidence des fausses nouvelles, mais aussi pour que les gens soient plus conscientisés par rapport à des questions telles que la cyberintimidation.
Le rapport d’Élections Canada met aussi en lumière l’importance de la littératie civique pour assurer la bonne gouvernance des régions et du pays. Pour éviter que les citoyens ne soient victimes de la désinformation, nous devons veiller à ce que toute la population comprenne mieux le système politique canadien à tous les échelons.
En conclusion, chers collègues, j’appuie entièrement les propos de la sénatrice Gagné, qui suggère la création d’une politique publique nationale en matière d’alphabétisme, laquelle saurait « placer la réussite de la personne apprenante au centre de toute action ». Si notre approche n’est pas axée sur la personne, son vécu, son environnement et ses besoins, non seulement nous ne réussirons pas à la doter des compétences nécessaires, mais nous n’arriverons même pas à la rejoindre et à la sensibiliser au fait qu’elle a peut-être besoin de cette formation sur les plans personnel et professionnel.
Vivement une politique publique nationale en matière d’alphabétisme qui assurerait une offre de services adaptés aux réalités linguistiques, sociales et culturelles des différentes régions du pays; une réelle concertation entre le gouvernement et les acteurs sur le terrain qui œuvrent dans ce domaine; un financement adéquat...
Vivement un financement adéquat pour les organismes qui travaillent en alphabétisme partout au pays, et je pense particulièrement aux organisations à l’œuvre dans la région de l’Atlantique, qui ont peine à survivre. Bref, il s’agirait là d’une politique publique nationale en matière d’alphabétisme qui proposerait une approche holistique et à long terme misant sur le développement des individus et s’appuyant sur les compétences des milieux impliqués.
Honorables sénateurs, je nous invite à faire davantage la promotion de l’alphabétisme dans nos régions et secteurs respectifs afin que toutes les Canadiennes et tous les Canadiens puissent bénéficier d’une chance égale de s’épanouir et de participer pleinement à la vie démocratique de notre pays.
Je vous remercie de votre écoute.