Projet de loi sur la Journée internationale de la langue maternelle
Deuxième lecture - Suite du débat
5 juin 2018
L’honorable Sénateur René Cormier :
Honorables sénateurs, si j’étais sur la scène à cette heure du soir, mon instinct m’inciterait probablement à danser, à chanter ou à vous faire battre des mains pour garder votre attention. Cependant, étant donné que je me trouve dans cette noble enceinte, je ferai appel aux mots et au langage pour vous parler du projet de loi S-247, Loi instituant la Journée internationale de la langue maternelle.
Ce projet de loi a été déposé en Chambre par la sénatrice Mobina Jaffer, le 22 mars dernier. J’aimerais la remercier pour son engagement à faire avancer l’importance de la diversité des langues au Canada et, particulièrement, les langues officielles. Il ne fait aucun doute que sa présence au Comité sénatorial permanent des langues officielles témoigne de sa volonté à promouvoir le bilinguisme et la dualité linguistique au Canada.
Comme l’a si bien dit l’honorable sénatrice dans son discours du 17 avril:
Ce projet de loi ne remet pas en question le fait que les deux langues officielles du Canada sont le français et l’anglais. Au contraire, le statut officiel de ces deux langues est garanti par la Charte canadienne des droits et libertés […] Honorables sénateurs, le bilinguisme anglais-français rend notre pays unique. Le bilinguisme est au cœur de l’identité canadienne et c’est l’un des legs les plus fantastiques que nous pouvons laisser aux générations futures.
Comme l’a souligné la sénatrice Jaffer, ce projet de loi vise donc à promouvoir les langues maternelles et la pluralité linguistique comme étant centrales au développement identitaire et culturel de l’individu.
C’est d’ailleurs la raison d'être donnée par l’ONU pour célébrer cette journée, et je cite :
La Journée internationale de la langue maternelle est célébrée chaque année [...] afin de promouvoir la diversité linguistique et culturelle ainsi que le multilinguisme. La date du 21 février a été choisie en hommage aux étudiants tués par la police à Dacca (aujourd’hui la capitale du Bangladesh) alors qu’ils manifestaient pour que leur langue maternelle, le bengali, soit déclarée deuxième langue nationale du Pakistan de l’époque.
Si la date proposée souligne un moment tragique de l’histoire, elle nous invite à nous souvenir du rôle central que jouent les langues dans le développement identitaire de tous les citoyens et de toutes les citoyennes. La relation que nous entretenons avec notre langue d’origine nous informe sur notre passé et notre patrimoine culturel individuel. Si nous sommes confiants dans l’usage de notre langue maternelle et dans notre identité, nous sommes d’autant mieux outillés pour aller à la découverte des autres et dialoguer positivement avec des gens venant d’horizons différents.
Afin d’illustrer cette affirmation, je reprendrai ici cet extrait d’un énoncé des Nations Unies cité dans le discours de la sénatrice Jaffer, et je cite :
Les langues constituent les instruments les plus puissants pour préserver et développer notre patrimoine matériel et immatériel. Tout ce qui est fait pour promouvoir la diffusion des langues maternelles sert non seulement à encourager la diversité linguistique et l'éducation multilingue, mais aussi à sensibiliser davantage aux traditions linguistiques et culturelles du monde entier et à inspirer une solidarité fondée sur la compréhension, la tolérance et le dialogue.
Cela étant dit, le contexte national canadien entourant ce projet de loi m’amène à réfléchir au sens même qu’il faut donner à la notion de langue maternelle, compte tenu de l’incroyable valeur ajoutée du plurilinguisme dans l’enrichissement des citoyens canadiens, tant sur le plan culturel que personnel; de la préservation et de la promotion des langues autochtones en tant qu’étape nécessaire vers la réconciliation avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis; et du besoin continuel de garantir le développement et la vitalité du français et de l’anglais, nos deux langues officielles, qui sont les langues utilisées dans notre dialogue national.
Au Canada, plus de 130 langues autres que le français, l’anglais ou une des langues autochtones sont répertoriées par les Canadiennes et les Canadiens comme étant leur « langue maternelle ». En 2016, cela représentait plus de 22 p. 100 de la population canadienne qui avait comme langue maternelle une langue autre que l’anglais, le français ou une des langues autochtones.
Si ce pourcentage peut nous sembler surprenant ou indicatif d’une nouvelle réalité canadienne, ce n’est pas tout à fait le cas. Dans une récente étude de Statistique Canada sur la composition linguistique de la population canadienne s’étendant de 1901 à 2016, il nous est possible de constater que la diversité de la langue maternelle au Canada n’est pas un phénomène nouveau.
Dès 1901, la population canadienne était déjà composée de plus de 10 p. 100 de personnes ayant une langue dite étrangère comme langue maternelle — soit une langue autre que le français, l’anglais ou une langue autochtone. Dans la mouvance des deux grandes vagues d’immigration au XXe siècle, ce pourcentage n’a fait qu’augmenter, et ce, encore plus rapidement depuis 1986, en raison de la diversification des flux d’immigrants qui sont venus s’installer au Canada.
Cette vaste étude de Statistique Canada sur les grandes tendances linguistiques soulignait bien cette diversification des langues parlées au pays. Si, lors des premières décennies du XXe siècle, les langues celtes et l’allemand dominaient parmi les langues autres que le français et l’anglais parlées au Canada, aujourd’hui, ce sont plutôt les langues d’origine asiatique qui sont les plus recensées. Le plurilinguisme fait donc partie de notre pays et il ne fait aucun doute qu’il enrichit notre société.
Cela dit, honorables sénateurs, ce projet de loi nous invite aussi à réfléchir aux grands enjeux touchant la disparition, la préservation et la réappropriation des langues autochtones. Le colonialisme et le projet d’expansion de l’État canadien ont eu des effets dévastateurs sur ces peuples. Victimes des pensionnats autochtones, les communautés des Premières Nations, des Métis et des Inuits ont vu leurs langues maternelles et leurs cultures décimées par les gouvernements canadiens successifs.
Au recensement de 2011, plus de 60 langues autochtones étaient recensées, mais seulement 14,5 p. 100 des membres des Premières Nations avaient encore comme langue maternelle une langue autochtone. En 2016, le nombre de langues recensées se chiffrait à plus de 70, dont plus de 33 de ces langues autochtones étaient parlées par au moins 500 individus, tandis que d’autres étaient parlées par aussi peu que 6 personnes.
D’autres langues se portent mieux, cependant, et sont encore très vivantes. C’est entre autres le cas de certaines langues cries, de l’inuktitut et de l’ojibwé. Il est donc primordial pour le gouvernement de mettre en place des mesures pour assurer la préservation et la promotion des langues autochtones partout au pays.
Comme l’a annoncé récemment Mélanie Joly, la ministre du Patrimoine canadien, le gouvernement fédéral prévoit reconnaître des droits associés aux langues autochtones en adoptant un projet de loi cet automne. Cette mesure législative pourrait créer notamment un nouveau poste de commissaire en vue de protéger et de promouvoir les langues autochtones partout au pays.
Je crois comprendre que les détails du projet de loi sur les langues autochtones à venir font partie d’une liste de principes définis conjointement au cours de la dernière année par des fonctionnaires fédéraux et des organismes autochtones, inuits et métis.
Le projet de loi que prépare la ministre du Patrimoine canadien ferait des langues autochtones canadiennes des « langues premières » du pays, plutôt que des langues officielles. Ce projet de loi reconnaîtra donc le statut privilégié de ces langues sur le territoire canadien, à savoir que ces langues et les Premières Nations étaient présentes bien avant l’arrivée des Blancs sur ce territoire et que, par le fait même, elles ont une riche histoire à conserver et à promouvoir.
C’est ainsi que la ministre souhaite, et je cite :
[...] reconnaître les langues autochtones comme étant un droit fondamental en vertu de l’article 35 de la Constitution.
Cela, du fait même, mettra en œuvre l'une des nombreuses recommandations formulées par l’honorable sénateur Sinclair et la Commission de vérité et réconciliation.
Le gouvernement du Canada entend proposer différentes initiatives pour assurer la préservation des langues autochtones, comme l’enregistrement de certaines langues pour préserver la mémoire, et l'encouragement de l’éducation pour assurer la transmission de la langue. Or, 90 millions de dollars supplémentaires sur cinq ans sont annoncés pour assurer la sauvegarde des langues autochtones.
Nos honorables collègues, les sénateurs Sinclair et Joyal, ont tous deux parlé élégamment des enjeux liés à la préservation des langues autochtones au Canada dans le cadre de leurs discours sur le projet de loi S-212. Je n'en dirai donc pas davantage sur ces enjeux, mais vivement que soit reconnue et encouragée la réappropriation de ces langues.
La langue que nous apprenons lorsque nous sommes enfants est ce que nous appelons la langue maternelle. Selon Statistique Canada et le recensement national, la langue maternelle se définit comme la première langue apprise à la maison par un enfant en bas âge et encore comprise au moment du recensement.
Si ses parents ou des personnes de son entourage s’expriment en différentes langues, l’enfant peut apprendre de multiples langues en même temps, chacune étant considérée comme une langue maternelle. C’est le cas de plus en plus de Canadiens dont la famille est exogame ou qui viennent d’un milieu exogame.
Ainsi, tout comme les langues apprises par un enfant le sont dès sa naissance, le Canada s’est doté dès sa naissance de deux langues officielles qui lui ont permis, depuis plus de 150 ans, d’assurer un dialogue constant entre ses communautés, d’accueillir des immigrants venus de partout au monde et d’évoluer comme nation. Ces deux langues sont donc devenues ses langues du vivre ensemble.
Aujourd’hui, cette vision inspire de nombreux jeunes Canadiens. Lors du premier volet de l’étude du Comité sénatorial permanent des langues officielles sur la modernisation de la Loi sur les langues officielles, nous avons entendu le témoignage très éloquent d’un jeune Néo-Brunswickois dont la première langue parlée est l’anglais. Ses propos reflètent bien la position des jeunes de partout au Canada :
[...] l’apprentissage de l’anglais et du français langue seconde devrait être considéré comme un droit pour les Canadiens dans un pays censé être bilingue. [...] Les Canadiens ne peuvent pas être passionnés des deux langues officielles s’ils n’ont pas l’occasion de les apprendre. Et ils ne peuvent pas avoir l’occasion d’en faire l’apprentissage sans l’appui du gouvernement fédéral et de sa collaboration avec chacune des provinces. [...] La solution consiste donc à permettre à tout le monde d’apprendre l’anglais ou le français [...] ce qui permettrait au Canada de devenir, dans les faits, un pays bilingue.
Cette vision, exprimée par des jeunes de l’ensemble du Canada, d’un pays où les deux langues officielles sont utilisées activement par tous confirme qu’il reste beaucoup à faire.
Dans cette optique, l’idée de se rapprocher de l’égalité quant à la situation et à l’usage du français et de l’anglais demeure aujourd’hui un objectif réel, malgré le fait que ce soit énoncé dans la Charte canadienne des droits et libertés.
Si un progrès considérable a été fait dans le dossier du bilinguisme au Canada, il reste beaucoup de travail à accomplir en ce qui a trait à l’apprentissage et à l’usage des deux langues par les Canadiens. Il est inquiétant d’entendre qu’alors que 87 p. 100 des francophones à l’extérieur du Québec sont bilingues, que 61 p. 100 des anglophones au Québec sont bilingues et que 41 p. 100 des Québécois francophones sont bilingues, seulement 6 p. 100 des anglophones à l’extérieur du Québec le sont. Il est manifeste que nous avons encore beaucoup à faire pour encourager l’usage actif des deux langues officielles par l’ensemble des Canadiens.
En conclusion, honorables sénateurs, le Canada a beaucoup évolué depuis 150 ans. Il s’est transformé, a accueilli et continue d’accueillir une multitude de cultures qui viennent enrichir notre pays. Il est légitime que tous les Canadiens et Canadiennes veuillent pouvoir célébrer leurs cultures d’origine, et cela passe bien sûr par cette capacité de célébrer sa langue dite maternelle ou sa première langue parlée, si vous voulez.
Il ne faut surtout pas opposer la reconnaissance et la promotion des langues autochtones et du plurilinguisme au Canada au principe fondamental des deux langues officielles comme contrat social de notre pays. Cela dit, le Canada est un pays qui s’est donné deux langues du vivre ensemble : l’anglais et le français. Faisons donc en sorte que ces deux langues, qui se veulent rassembleuses et inclusives et qui sont bien plus que de simples outils de communication, puissent être apprises et appréciées de tous les Canadiennes et Canadiens.
Dans ce sens, inspirons-nous des propos de la sénatrice Jaffer, qui affirmait dans son allocution, et je cite :
Je suis et je serai toujours une ardente défenseure du bilinguisme canadien. Permettez-moi encore une fois de rappeler à tous les sénateurs que le projet de loi S-247 n’enlève rien au bilinguisme anglais-français dont nous sommes fiers; il encourage simplement tous les Canadiens à célébrer et mettre en valeur leur propre langue maternelle le 21 février.
Pour terminer, honorables sénateurs, et afin de rendre honneur à la sénatrice Jaffer, permettez-moi de lui dire merci dans sa langue natale, le swahili. Asante sana, sénatrice Jaffer!