Les universités régionales
Interpellation—Suite du débat
20 novembre 2018
L’honorable Sénateur René Cormier :
Honorables sénateurs et sénatrices, je prends la parole aujourd’hui afin de poursuivre la réflexion amorcée par l’honorable Claudette Tardif sur les universités de petite et moyenne taille dans nos régions canadiennes.
Comme nos honorables collègues, les sénateurs Tardif, Gagné, Bovey, Cordy et Christmas l’ont si justement affirmé dans leurs allocutions, les universités régionales sont des moteurs importants pour la recherche, l’innovation et le développement économique, social et culturel de nos communautés. Ils ont rappelé avec éloquence certains des défis que doivent relever les universités régionales, notamment la tendance vers la concentration du financement accordé à la recherche et aux infrastructures dans les plus grands centres universitaires au détriment des universités régionales, le besoin d’une politique publique pour encadrer l’ensemble des champs d’intervention des universités régionales, et l’équité en matière d’octroi des fonds de recherche.
[Traduction]
Cela dit, nous avons tous été témoins de la façon dont les établissements d’enseignement et de recherche évoluent et changent, et à quel point ils sont devenus des outils indispensables qui aident la société canadienne à s’adapter aux changements rapides de notre époque. Il est donc étonnant, voire déroutant, que tous les gouvernements provinciaux et territoriaux de ce pays n’aient pas encore reconnu le rôle primordial que jouent ces lieux de transmission des connaissances et de recherche.
L’annonce récente du retrait du financement de l’Université de l’Ontario français, qui devait accueillir ses premiers étudiants en 2020, en est malheureusement un parfait exemple.
La décision du gouvernement de l’Ontario d’empêcher la création de la première université autonome francophone, qui aurait permis la continuité de l’éducation en français en Ontario, de la maternelle à l’université, est un recul important pour la communauté franco-ontarienne, la francophonie canadienne et l’ensemble du pays.
Ce projet aurait été un investissement important dans le développement économique de la province, notamment grâce à la création d’emplois et à la formation de travailleurs bilingues hautement qualifiés. Il aurait également répondu au besoin criant des francophones de la région de Toronto, où seulement 27 p. 100 des élèves du secondaire poursuivent leurs études postsecondaires en français en raison du nombre limité de programmes universitaires offerts dans la langue de Molière.
[Français]
Comme on peut le lire sur le site web de l’Université de l’Ontario français, et je cite :
Cette université est issue du 21e siècle et elle prépare à l’exercice de la citoyenneté et aux occupations de demain. Gouvernée par et pour les francophones de l’Ontario, elle opère en français et est résolument connectée sur le monde. Le pluralisme, l’innovation, la collaboration et l’excellence guident l’UOF dans toutes ses activités. La connaissance est au cœur de son mandat. Elle facilite sa création, sa mobilisation et sa circulation dans des démarches de recherche et d’apprentissage transdisciplinaires, inductives et fondées sur l’expérience.
Voilà pourquoi, au moment de l’adoption de la loi provinciale menant à la création de cette université en décembre 2017, c’est l’ensemble de la francophonie canadienne qui applaudissait son arrivée, en reconnaissant les avantages de cet établissement postsecondaire pour le secteur de la recherche et de l’innovation au Canada et le rayonnement national et international de la francophonie canadienne. Il s’agit donc d’une très grande perte pour la francophonie et pour notre pays.
[Traduction]
Cette situation alarmante m’amène à offrir mon humble contribution au débat sur l’importance des universités régionales. Pour illustrer mon point de vue, je vais présenter la situation de deux universités de la région de l’Atlantique qui me sont chères : l’Université de Moncton, au Nouveau-Brunswick et l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse.
Au début des années 1800, il existait au Canada atlantique quelques petits établissements à vocation confessionnelle. Petit à petit, bon nombre d’entre eux ont endossé le principe de la laïcité. Ce fut le cas, entre autres, de l’Université de Moncton, qui est née de la fusion de trois collèges classiques catholiques en 1963, et de l’Université Sainte-Anne, devenue définitivement un établissement public laïque en 1971, après le retrait progressif des pères eudistes qui l’avaient fondée en 1890.
Ces changements se sont produits à la suite de la transformation du système universitaire canadien, laquelle a eu lieu après l’arrivée de milliers d’anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale dans le système d’enseignement postsecondaire.
Pour aider les anciens combattants qui revenaient de la guerre entre 1944 et 1951, le gouvernement canadien a offert des bourses d’études à tous ceux qui souhaitaient poursuivre des études postsecondaires. Au terme de ce projet, les inscriptions dans les universités n’ont pas chuté, comme on s’y attendait, mais ont plutôt continué de monter en flèche.
[Français]
Au début des années 1950, la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada, souvent désignée comme la Commission Massey, se penche sur les meilleures manières de favoriser la participation des citoyens aux études supérieures et propose de maintenir des programmes de bourses afin d’inciter les étudiants à s’inscrire à des programmes universitaires.
Il s’agissait d’un choix de société très judicieux que de rendre l’éducation accessible au plus grand nombre possible de citoyens et de citoyennes. Au tournant du XXe siècle, moins de 5 p. 100 de la population adulte détenait un diplôme universitaire; aujourd’hui, grâce au soutien offert aux universités et à l’importance que nous accordons à l’éducation postsecondaire, c’est près de 30 p. 100 de la population adulte qui détient un diplôme universitaire, et plus de 64,1 p. 100 de la population détient un diplôme postsecondaire.
En 1867, le Canada comptait 17 universités, dont 13 avaient moins de 100 étudiants. Aujourd’hui, il y a plus de 100 universités qui regroupent plus de 1,7 million d’étudiants inscrits dans nos universités canadiennes, dont plus de 1,1 million étudient à temps plein.
Au Nouveau-Brunswick, cette réflexion sur la place des universités dans notre société s’exprime par la création, en 1960, de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement supérieur au Nouveau-Brunswick qui recommande, dans son rapport final, la création d’une université francophone afin de permettre le rattrapage de la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick sur la communauté anglophone. Cette dernière avait déjà accès depuis plusieurs générations à une éducation universitaire dans sa langue.
(1550)
Cependant, ce genre de réflexion n’était pas unique au Nouveau-Brunswick, évidemment. Partout au pays, des universités ouvrent leurs portes au cours des années 1960 et 1970 afin d’offrir dans les régions périphériques du pays une éducation universitaire, rendant celle-ci plus accessible qu’à aucun autre moment de l’histoire canadienne.
[Traduction]
C’est dans ce contexte que l’Université de Moncton et l’Université Sainte-Anne ont vu le jour et ont joué un rôle décisif dans l’épanouissement de l’Acadie et de la francophonie canadienne. Ces deux établissements sont considérés comme d’excellents modèles pour les universités régionales parce qu’ils sont bien plus que des établissements d’enseignement et de recherche. Les deux participent activement au développement de leurs communautés. Ils sont des incubateurs d’innovations, ainsi que des lieux stratégiques pour débattre d’idées et former des citoyens responsables. Ce désir de contribuer au développement communautaire quotidiennement et à long terme est, en quelque sorte, la principale caractéristique des universités régionales canadiennes.
[Français]
Depuis sa création, l’Université de Moncton joue donc un important rôle de rattrapage, de développement et d’appui à la communauté acadienne qu’elle sert. Elle compte maintenant trois campus : Moncton, Edmundston et Shippagan, en assumant pleinement son rôle dans le développement des régions.
C’est aussi le cas de l’Université Sainte-Anne qui, dès son ouverture, souhaitait offrir aux Acadiens de la Nouvelle-Écosse l’occasion de s’épanouir par la voix de l’éducation. Le premier édifice du collège a été édifié à Baie-Sainte-Marie au sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, où le siège social de l’université se trouve encore aujourd’hui. En jouant pleinement son rôle d’université régionale, l’Université Sainte-Anne offre maintenant des cours partout dans la province grâce à ses cinq campus.
Dès les premières années d’existence de l’Université de Moncton et de l’Université Sainte-Anne, ces institutions ont voulu offrir à leurs communautés des formations dans un maximum de domaines. Aujourd’hui, ce sont plusieurs centaines d’étudiantes et d’étudiants qui reçoivent leurs diplômes tous les ans dans tous les domaines du savoir : les sciences de la santé, l’ingénierie, le droit, les arts, la philosophie, les sciences administratives, et plus encore. Ces jeunes adultes sont les leaders qui insufflent une nouvelle énergie dans nos milieux et qui contribuent largement au développement de l’Acadie, des provinces maritimes et du pays.
Plus encore, il faut constater le rôle transformationnel des formations offertes par ces universités sur la démographie et sur la société canadienne. Rappelons-nous qu’une vaste majorité des premières générations d’étudiants et d’étudiantes qui ont fréquenté ces universités étaient les premières de leur famille à accéder à un établissement postsecondaire.
La fondation de l’Université de Moncton a eu un impact important sur le taux de scolarisation des Acadiens et des Acadiennes. En permettant à la population d’accéder à une éducation postsecondaire dans sa langue et dans sa région, c’est toute la communauté du Nouveau-Brunswick qui en a été métamorphosée. Les revenus familiaux se sont accrus au rythme de l’augmentation du taux de scolarisation et, progressivement, au cours des 55 dernières années, les Acadiennes et Acadiens ont intégré de nouveaux secteurs d’activités jusque-là inaccessibles.
[Traduction]
Je tiens également à souligner les retombées importantes de ces universités en matière d’immigration francophone dans notre région, sans oublier le rayonnement international du Canada. Les étudiants étrangers représentent plus de 20 p. 100 de la population estudiantine de l’Université de Moncton. Un grand nombre de ces étudiants s’installent au Canada de façon permanente. Ils contribuent au développement de la société acadienne et canadienne.
Par ailleurs, grâce au travail extraordinaire de l’observatoire nord/sud et à un programme d’immersion française, l’Université Sainte-Anne permet à de nombreux Cajuns de la Louisiane de poursuivre leurs études en français, dans notre pays.
L’influence de ces deux universités dans le monde ne fait aucun doute, comme le démontrent également les nombreux événements internationaux qui ont lieu sur leur campus. Je pense notamment au Sommet de la Francophonie de 1999, au Congrès mondial acadien de 2004, aux Championnats du monde juniors d’athlétisme de 2010 et aux Jeux de la Francophonie qui seront tenus entre autres sur le campus de l’Université de Moncton en 2021.
[Français]
Honorables collègues, l’Université de Moncton et l’Université Sainte-Anne ne sont pas des cas uniques. Les communautés francophones du pays sont servies par un important réseau de petites et moyennes universités régionales bilingues ou de langue française qui choisissent d’être des acteurs clés dans le développement de leurs communautés.
[Traduction]
Je prends donc la parole au nom de toutes les petites et moyennes universités qui contribuent au dynamisme de nos communautés, qu’elles se trouvent dans les régions rurales ou urbaines, en plein centre ou aux confins de notre pays.
[Français]
La contribution incommensurable de ces universités devait aussi être celle de l’Université de l’Ontario français, une université née des efforts de jeunes de la communauté franco-ontarienne. Le Regroupement étudiant franco-ontarien et la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne, qui militent depuis plusieurs années dans ce dossier, avaient réussi, depuis la tenue des États généraux sur le postsecondaire en Ontario français, à mobiliser l’ensemble de la communauté à ce grand projet. Ce projet n’était pas seulement un projet pour les futurs étudiants; il était porté par les jeunes d’aujourd’hui et pour l’ensemble de la communauté. Lors de la journée d’action pour l’Université de l’Ontario français, organisée le 18 février 2016, plus de 8 000 jeunes ont manifesté dans les écoles secondaires francophones un peu partout en Ontario et plus de 200 jeunes et moins jeunes ont bravé le froid pour illustrer leur désir devant le Parlement de Queen’s Park, à Toronto.
L’adoption du projet de loi qui prévoyait la création de l’université en décembre 2017 marquait plus de quatre décennies de lutte pour la « complétude institutionnelle » en éducation en Ontario, ce territoire qui vit toujours avec le legs du Règlement 17. Selon Statistique Canada, il existe toujours un important écart entre les taux de diplomation universitaire des francophones et des anglophones en Ontario. C’est pour cette raison que la fermeture de cette université marque une perte importante pour notre pays.
Je termine mes propos avec une citation de Valérie Lapointe-Gagnon, tirée de La Presse, qui décrit bien le fait que cette perte se vit à plusieurs niveaux:
La fermeture d’une université en Occident est un geste grave. Il s’agit non seulement d’une négation des droits fondamentaux, mais aussi d’un assaut contre l’idéal du haut savoir dans nos sociétés. Se cacher derrière des motifs économiques pour faire des coupes injustement dans les services aux francophones, c’est nier l’histoire du pays […]
Merci.