Le rôle essentiel de l’activité physique et du sport
Interpellation--Suite du débat
21 avril 2026
Honorables sénateurs, lorsque la sénatrice McBean m’a appelé cette année pour me demander si je souhaitais intervenir dans cette interpellation, j’ai d’abord hésité. Quelle histoire sportive pourrais-je bien raconter alors que se trouvent dans cette enceinte des champions nationaux et des médaillés d’or olympiques? Je n’ai jamais été un athlète. En fait, mon expérience la plus proche du sport de compétition, du temps où j’étais encore à l’école, a été une compétition de natation qui s’est terminée par une quasi-noyade dans l’eau froide à cause d’une crampe soudaine. J’ai été heureusement secouru par mes camarades.
Après mûre réflexion, je me suis toutefois rendu compte que le sport faisait partie intégrante de ma vie, non pas parce que j’ai déjà été un habitué des podiums, mais plutôt parce que le sport a quand même une présence discrète, mais pérenne dans ma vie, celle de ma famille, celle de ma communauté et celle de notre cher Canada.
J’ai immigré au Canada avec ma femme, Najla, et notre jeune famille en 1988. Nous venions d’arriver et nous devions nous familiariser avec les rythmes de ce pays et avec ses saisons. Nous cherchions à en parler le langage pour nous y sentir chez nous. Ce que nous ne savions pas encore, c’est que le sport allait devenir l’un des véhicules les plus puissants d’acquisition de ce langage.
J’ai demandé à chacun de mes trois enfants de me parler d’un souvenir. Ce qu’ils m’ont raconté m’a profondément ému. Et un ami très cher m’a relaté une histoire où s’entrecroisent quatre générations d’appartenance au Canada. C’est un honneur pour moi de vous faire découvrir ces histoires aujourd’hui.
J’en suis venu à croire qu’au Canada, le sport n’est pas seulement un loisir. C’est l’un des mécanismes discrets qui permet au pays de tenir la promesse faite à l’enfant qui vient d’arriver et à l’arrière-petit-enfant de celui qui l’a précédé.
Permettez-moi de commencer par un moment qui, d’emblée, peut paraître dérisoire, mais qui a été si marquant que j’y repense souvent.
Notre fille Leen était à la maternelle quand son école a organisé un spectacle de patinage artistique à un aréna local. Elle avait cinq ans, elle était menue, déterminée et habillée pour l’occasion. Un groupe de très jeunes enfants faisaient de leur mieux pour rester debout et en formation sur la glace. Leen n’était pas encore une patineuse expérimentée. Aucun d’entre eux ne l’était.
À un moment donné, le chorégraphe l’a nommée et le projecteur s’est braqué sur elle. Avec tout ce que cela avait d’adorable et d’évident, elle avait du mal à suivre les mouvements de ses camarades. Elle a vacillé, elle s’est reprise, puis elle a vacillé à nouveau. Là, le public a explosé. Il ne se moquait pas d’elle, mais il riait et applaudissait à tout rompre. Par ses acclamations inconditionnelles, il invitait cette fillette à persévérer.
Ce que Leen a appris ce jour-là, ce n’est pas une technique de patinage. Elle a appris ce que c’était que de se lancer devant un public, la beauté de l’imperfection et l’existence d’une communauté qui se mobilise, non pas seulement pour les performances parfaites, mais aussi pour celles qui sont sincères.
Des années plus tard, en tant que barreuse pour l’équipe d’aviron de son école secondaire sur le lac Ontario, Leen a appris une leçon bien différente : le leadership n’est pas une question d’autorité, mais de responsabilité. Il s’agit de guider, d’encourager et de pousser un groupe d’athlètes à faire de leur mieux, même quand les conditions sont difficiles et que le moral est bas.
Elle m’a décrit ce que l’on ressent dans le bateau lorsque tous les rameurs sont parfaitement synchronisés. Elle a dit : « C’est d’une aisance absolue. On se sent presque en apesanteur ou comme un canard qui glisse sur un plan d’eau calme. » Elle m’a dit que la meilleure sensation en pratiquant ce sport survient quand l’effort individuel s’efface au profit de quelque chose de plus grand que soi.
Elle a su tirer parti de ces deux enseignements par la suite. Aujourd’hui, Leen est cofondatrice d’une organisation non gouvernementale internationale prospère, elle a deux enfants et elle est une présence influente partout où elle se trouve.
À 15 ans, notre fils Omar faisait partie de l’équipe d’aviron de son école secondaire, qui a participé à la Mother’s Day High School Regatta. Ce jour-là, le vent était fort et constant. L’entraîneur a donné à l’équipe un conseil inhabituel : « Relevez vos avirons plus rapidement après chaque coup, et laissez le vent vous porter vers l’avant. » Ce n’était pas l’équipe la plus forte sur l’eau, mais cette stratégie lui a permis de remporter la médaille d’argent.
C’était la première véritable leçon qu’Omar a apprise : dans le sport comme dans la vie, la force brute n’est pas toujours le facteur décisif. Parfois, il s’agit de savoir interpréter les conditions et en tirer parti.
Il a transposé cette leçon dans une carrière en génie, en technologie et en intelligence artificielle, et elle lui a été aussi utile sur terre que sur l’eau.
Il me reste un autre souvenir familial à évoquer, un souvenir qui dépasse notre famille et appartient à l’ensemble du pays.
Le 21 février 2002, aux Jeux olympiques de Salt Lake City, l’équipe féminine canadienne de hockey sur glace affrontait les États-Unis en finale. Nous avons regardé le match en famille, dans une intensité que j’avais rarement ressentie dans un salon. À l’époque, il y avait de véritables tensions politiques entre le Canada et les États-Unis — cela vous rappelle-t-il quelque chose? —, et ce match revêtait une grande importance pour l’identité nationale.
Lorsque le signal sonore de fin de match a retenti, nous sommes sortis, comme tout le monde. Les rues étaient pleines. Des inconnus se sont pris dans les bras. Nous étions de nouveaux arrivants au sens historique du terme; nous venions d’une région du monde et d’une culture différentes, et pourtant, à ce moment-là, nous faisions intégralement partie de la célébration. Nous y avions notre place. Le sport, à son paroxysme, ne fait pas que divertir une nation. Il lui rappelle ce qu’elle est.
Je terminerai en racontant l’histoire de mon cher ami Dany Assaf — un éminent avocat, leader communautaire et fier Canadien —, car elle illustre quelque chose qu’aucune génération ne peut à elle seule pleinement incarner. Dany adore le hockey. Il est né à Edmonton dans une famille canado-arabe musulmane ayant des racines au Liban, et il a grandi dans les années 1970 en regardant le grand ciel bleu des Prairies se dessiner au-dessus d’une couche de glace immaculée. Pour lui, c’était presque spirituel. Une couche de glace immaculée, dit-il encore, lui rappelle les possibilités illimitées qu’offre le Canada.
Son père, Mohamed, qui n’avait jamais joué au hockey, mais qui adorait ce sport, l’avait inscrit dans un club à l’âge de 4 ans et s’était porté volontaire pour gérer la patinoire locale. C’était lors de leurs trajets en voiture après les matchs que son père lui enseignait le travail d’équipe, l’humilité, la résilience et le respect. Sa mère, elle, l’attendait à la maison avec une tasse de chocolat chaud à la main.
Or, l’histoire ne s’arrête pas là. L’arrière-grand-père de Dany a participé à la construction de la première mosquée du Canada, à Edmonton, en 1938 : la mosquée Al Rashid. Cette dernière est maintenant un édifice patrimonial dans le parc Fort Edmonton. Soit dit en passant, elle ressemble à la fois à une mosquée et à une église ukrainienne orthodoxe parce que l’entrepreneur était un Canadien d’origine ukrainienne, et personne n’avait jamais construit de mosquée au Canada auparavant. C’est le Canada dans toute sa diversité.
Nous sommes maintenant en 2012, près de 85 ans après l’arrivée de son arrière-grand-père au Canada. Dany et son épouse, Lisa, ont regardé avec fierté leur fils Mohamad porter le drapeau canadien au centre du terrain lors de la cérémonie d’ouverture du centenaire de la Coupe Grey, où il représentait la jeunesse canadienne venue des quatre coins du pays. Le stade était plein à craquer. Le premier ministre était présent, et il a serré la main du fils de Dany.
Une famille dont l’ancêtre a contribué à la construction de la première mosquée du Canada, une famille qui a dû faire face à des préjugés injustifiés au lendemain du 11 septembre, a vu son fils entrer sur la glace en brandissant l’unifolié, non pas comme un simple détail ni comme un symbole de division, mais en tant que représentant du Canada. Dany m’a confié qu’à ce moment-là, il avait ressenti une immense humilité et une profonde gratitude. Il a pensé à son arrière-grand-père, aux patinoires des Prairies, à son père qui arrosait la glace dehors pendant les froides nuits d’hiver et au chocolat chaud de sa mère.
Il a pensé au fait que ce pays, aussi imparfait soit-il, avait fait une place à sa famille, non seulement pour qu’elle y vive, mais aussi pour qu’elle s’y sente chez elle. Il arrive parfois que cette promesse semble plus difficile à croire. C’est dans ces moments-là que nous nous tournons vers des forces, comme le sport, qui nous unissent plutôt que de nous diviser.
« Près de 160 ans après la Confédération », écrit Dany, « nous avons amassé de nombreuses preuves que le Canada est une réussite pour nous tous ». Le parcours de sa famille en est la preuve, non pas parce que tout a été facile, mais parce que les possibilités et le sentiment d’appartenance ont fini par l’emporter.
Il raconte ces histoires dans son livre intitulé Say Please and Thank You & Stand in Line: One man’s story of what makes Canada special, and how to keep it that way.
Dany poursuit ce travail aux côtés de notre collègue la sénatrice McBean au conseil d’administration du Panthéon des sports canadiens. Chaque jour, il fait connaître les histoires de sport qui inspirent, rassemblent et représentent ce qu’il y a de meilleur en nous.
Honorables collègues, les histoires que j’ai racontées aujourd’hui ne sont pas exceptionnelles. Partout au pays, dans les patinoires communautaires, les gymnases scolaires et les terrains de quartier, le sport accomplit ce travail en silence chaque jour, en renforçant la confiance en soi, en forgeant un sentiment d’appartenance et en changeant les trajectoires. Toutefois, ce travail est tributaire de l’accès. Trop d’enfants canadiens, en raison du coût, de la géographie ou des circonstances, n’ont jamais l’occasion de monter sur la glace ou dans un bateau et ne découvrent jamais de quoi ils sont faits. Les données sont claires : les obstacles financiers augmentent et la participation diminue précisément dans les collectivités où le pouvoir transformateur du sport est le plus nécessaire.
Cette interpellation est donc une occasion et, je dirais, une obligation pour les gouvernements, les organisations sportives et les collectivités d’agir ensemble pour financer le sport communautaire, ouvrir les installations sept jours sur sept et veiller à ce qu’aucun enfant au pays ne soit exclu pour des raisons financières de l’expérience qui a façonné un si grand nombre d’entre nous dans cette enceinte.
Comme les communautés autochtones du pays le savent depuis longtemps, bouger est un remède. J’ai vu l’importance que cela peut avoir pour les gens, qu’il s’agisse d’une fillette qui charme tout le monde malgré son coup de patin maladroit, d’une jeune femme qui tient la barre d’un bateau à huit rameurs filant sur le lac Ontario par une matinée paisible, d’un fils qui apprend que la stratégie l’emporte sur la force ou d’un père de l’Alberta qui voit son fils porter le drapeau canadien et qui, à ce moment précis, se souvient d’un arrière-grand-père...
Sénateur Al Zaibak, votre temps de parole est écoulé. Souhaiteriez-vous avoir plus de temps pour terminer votre discours? Si c’est le cas, vous devrez demander le consentement des sénateurs pour avoir plus de temps.
Oui, j’aimerais demander le consentement des sénateurs pour avoir plus de temps, s’il vous plaît.
Le consentement est-il accordé, honorables sénateurs?
Le consentement est accordé.
Merci beaucoup.
À ce moment-là, il s’est souvenu d’un arrière-grand-père à qui on avait dit : « Tu es le bienvenu ici. Nous sommes heureux que tu sois venu. »
Honorables sénateurs, grâce au sport, notre famille a eu une équipe à encourager avant même de maîtriser pleinement la langue. Le sport nous a donné un sentiment d’appartenance quand nous n’avions pas encore les mots pour l’exprimer. Pour une famille de nouveaux arrivants et pour de nombreuses familles qui ont choisi de s’établir ici, ce n’est pas un petit mais un immense cadeau.
Des champions et des records marqueront l’année 2026. Pensons aux Jeux olympiques et paralympiques d’hiver, aux Jeux d’hiver de l’Arctique à Whitehorse ou à la Coupe du monde de la FIFA à Vancouver et à Toronto. L’année 2026 produira aussi quelque chose de plus durable : l’expérience que vivent un pays qui se reconnaît et un monde qui voit le Canada non seulement comme un hôte, mais aussi comme une terre d’accueil et un phare pour l’humanité.
J’invite les athlètes de tous les niveaux à donner au suivant. Faites de la place pour tous les enfants. Rappelez-leur qu’avec de la pratique, de la passion et de la patience, ce qui semble impossible peut vraiment devenir possible.
Tout comme la flamme olympique éternelle, puisse l’amour des Canadiens pour le sport toujours briller de mille feux.
Merci, meegwetch, shukran.
Honorables sénateurs, il est 19 heures. Conformément à l’article 3-3(1) du Règlement, je suis obligée de quitter le fauteuil jusqu’à 20 heures, moment où nous reprendrons nos travaux, à moins que vous souhaitiez ne pas tenir compte de l’heure.
Vous plaît-il, honorables sénateurs, de faire abstraction de l’heure?