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Le lien entre la prospérité et l'immigration

Interpellation--Suite du débat

3 juin 2021


Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui au sujet de l’interpellation de la sénatrice Omidvar, attirant l’attention du Sénat sur le lien entre la prospérité antérieure, actuelle et future du Canada et sa connexion profonde à l’immigration.

Je veux remercier du fond du cœur madame la sénatrice de son engagement inégalé dans la défense des droits des immigrants et dans les questions de diversité et d’inclusion.

Je tiens aussi à remercier très sincèrement notre collègue le sénateur Ravalia, qui a livré un vibrant témoignage en affirmant à quel point le Canada, et particulièrement la magnifique province de Terre-Neuve-et-Labrador, a été pour lui une terre d’accueil fertile et bienveillante.

Son travail de médecin dans une région rurale, son engagement envers les plus démunis, son implication communautaire et le rayonnement national de ses actions montrent bien comment le Canada s’est enrichi de sa présence et témoigne de l’apport inestimable de toutes ces personnes qui choisissent notre pays comme terre d’accueil.

Si nos villes et nos cités ont indéniablement un pouvoir d’attraction énorme, celles et ceux qui, comme le sénateur Ravalia, osent s’installer à l’extérieur des grands centres, dans des régions rurales, trouvent là des milieux de vie moins denses, j’en conviens, mais tout aussi vibrants et enrichissants.

Tous ceux qui s’y installent dans un esprit d’ouverture, en ayant la curiosité d’apprendre des choses sur celles et ceux qui les ont précédés et qui ont façonné ce territoire, pourront s’y épanouir et combler leurs plus grandes aspirations.

Le sénateur Ravalia s’est installé dans la petite ville de Twillingate, dont le nom à l’origine était en fait Toulinguet. En effet, cet endroit a été nommé ainsi par des marins-pêcheurs bretons lors de leurs campagnes de pêche à la morue et aux baleines. Le paysage de ce littoral leur rappelait celui de la pointe du Toulinguet, en Bretagne.

C’est donc dire que ce n’est pas d’hier que notre vaste territoire, habité depuis des millénaires par les peuples autochtones, qui nous ont accueillis si généreusement et auxquels nous devons tant, a un pouvoir d’attraction et fascine autant de francophones partout dans le monde.

À cet égard, si le Québec est une terre d’accueil pour eux, les communautés francophones et acadiennes du Canada le sont tout autant.

C’est donc de l’importance de l’immigration francophone au Canada, et plus particulièrement pour l’Acadie et les communautés francophones en situation minoritaire au pays, que j’aimerais vous entretenir.

Rappelons d’abord que la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés a notamment pour objet, et je cite :

b) d’enrichir et de renforcer le tissu social et culturel du Canada dans le respect de son caractère fédéral, bilingue et multiculturel;

b.1) de favoriser le développement des collectivités de langues officielles minoritaires au Canada;

La loi précise également ce qui suit, et je cite :

(3) L’interprétation et la mise en œuvre de la présente loi doivent avoir pour effet : [...]

e) de soutenir l’engagement du gouvernement du Canada à favoriser l’épanouissement des minorités francophones et anglophones du Canada;

Au fil des ans, le gouvernement fédéral a multiplié les initiatives en vue d’encourager l’immigration francophone.

Que ce soit par l’élaboration du Plan d’action fédéral-provincial-territorial visant à accroître l’immigration francophone à l’extérieur du Québec, du Plan d’action pour les langues officielles — 2018-2023 : Investir dans notre avenir, qui a établi la cible à 4,4 % pour l’immigration francophone à l’extérieur du Québec, de la Stratégie en matière d’immigration francophone de 2019 et, tout récemment, du document de réforme de la Loi sur les langues officielles intitulé Français et anglais : Vers une égalité réelle des langues officielles au Canada, ces nombreuses initiatives témoignent assurément d’une prise de conscience de l’importance de l’immigration francophone pour les communautés linguistiques en situation minoritaire, mais mettent aussi en relief les défis visant à se doter de stratégies d’immigration réellement efficaces, qui prennent en compte l’ensemble des défis que vivent ces communautés et toutes leurs réalités, qu’elles soient économiques, culturelles ou sociales.

Le document de réforme déposé par la ministre du Développement économique et des Langues officielles prévoit inclure dans la Loi sur les langues officielles une obligation pour le ministre de l’Immigration de présenter un plan d’action pour l’immigration francophone, et ce, afin de pérenniser cette pratique.

Le gouvernement propose donc que la loi modernisée encadre une politique d’immigration francophone et soutienne la francisation des nouveaux arrivants, et je cite :

[...] d’une façon adaptée à la réalité des provinces et des territoires et en collaboration avec les gouvernements provinciaux et territoriaux.

Cet engagement, de concert avec les plus récentes annonces ayant trait au pointage attribué aux candidats immigrants d’expression française et à l’absence de limite de candidats, me semble de bon augure, mais il faudra attendre de voir quels seront les résultats tangibles de ces stratégies avant de crier victoire.

Quel est le portrait de l’immigration francophone au Canada de nos jours, chers collègues? Sans vous submerger de chiffres, voici quelques informations éclairantes. En 2019, selon le rapport annuel d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada au Parlement, l’immigration francophone à l’extérieur du Québec représentait 2,82 % de tous les résidents permanents admis au Canada, alors que la cible fixée est de 4,4 %. Le taux de 2,82 % représente donc 8 465 nouveaux francophones au pays pour 2019.

Nous avons appris récemment que ce taux avait augmenté, car il est de plus de 3 % pour 2020. Or, il faut mettre ces données en perspective en considérant la baisse d’immigrants observée en raison de la pandémie de la COVID-19. Effectivement, ce taux représente 5 755 immigrants francophones à l’extérieur du Québec sur un total de 184 000 nouveaux immigrants. Il ne s’agit donc pas d’une véritable hausse. Il nous faudra donc attendre quelques années avant de pouvoir vérifier si cette croissance représente une véritable tendance et si nous nous approchons effectivement des cibles fixées, qui sont nettement insuffisantes pour contrer le déclin démographique.

Avec environ 300 millions de francophones dans le monde, si l’on reconnaît que les candidats immigrants sont nombreux à vouloir s’établir au Canada, notre pays doit faire beaucoup plus et beaucoup mieux en matière d’immigration francophone. C’est essentiel pour tout le pays, mais aussi pour l’épanouissement des communautés francophones en situation minoritaire.

Partout au pays, des efforts impressionnants sont déployés par ces communautés afin de favoriser l’accueil de nouveaux arrivants. Des organismes se sont professionnalisés et ont développé une expertise précieuse en offrant aux personnes immigrantes un accompagnement considérable lors de leur arrivée dans nos régions.

Cela dit, bien que vibrantes et actives en matière d’immigration, les communautés francophones en situation minoritaire font face à de nombreux défis. Le premier et non le moindre est la diminution de leur poids démographique. En utilisant le français comme première langue officielle parlée, Statistique Canada a fait des prévisions selon lesquelles cette proportion de la population canadienne atteindra 3 % en 2036 si rien n’est fait. Si l’on tient compte du fait que nous étions à 6,6 % en 1971, cela a de quoi faire réfléchir.

En plus du déclin démographique, plusieurs de ces communautés évoluent dans des régions rurales. Comme nous le savons, les régions rurales canadiennes sont presque toutes confrontées à un exode vers les grandes villes, où les perspectives d’emplois sont parfois plus diversifiées. Il est donc impératif d’accorder la priorité à des actions concrètes en immigration qui tiennent compte de ces réalités.

À cet égard, je rejoins les propos de la sénatrice Omidvar qui a dit, et je cite :

[…] il serait avantageux d’avoir une vision multidimensionnelle et d’accepter qu’une économie a besoin de travailleurs et de gens talentueux à tous les postes.

J’ajouterais ceci : et ce, partout au pays, autant dans les régions urbaines que rurales, autant dans les communautés anglophones que francophones.

Des stratégies en matière d’immigration francophone qui tiendraient compte de toutes ces réalités permettraient de vraiment diversifier la répartition de l’immigration au pays et de s’éloigner du pôle Montréal-Toronto-Vancouver, des villes que nous aimons bien, par ailleurs.

Certaines études évoquent clairement la particularité des communautés francophones en situation minoritaire comme communautés d’accueil. La région de l’Atlantique, par exemple, se caractérise notamment par des régions rurales où le multiculturalisme est beaucoup moins présent qu’ailleurs au pays et où les communautés francophones, bien que minoritaires, sont importantes et possèdent une identité culturelle forte. Dans cette région, le peuple acadien forme la quasi-totalité de la population francophone.

Une personne immigrante d’expression française qui souhaite s’y établir, attirée par cette culture vibrante, se retrouve parfois dans un contexte majoritaire anglodominant, où l’intégration socioéconomique peut s’avérer plus ardue sans la maîtrise de l’anglais. Les aspirants immigrants doivent être conscients de cette réalité avant de s’installer dans ces communautés.

Plusieurs autres enjeux se posent pour les candidats à l’immigration dans les régions francophones. L’information sur les possibilités d’emplois fournie avant qu’ils prennent la décision d’immigrer doit être conforme à la réalité du territoire. Comme l’intégration au milieu de l’emploi est centrale au projet migratoire, c’est une information essentielle qu’il faut leur transmettre avant leur arrivée. Les missions de promotion de ces régions à l’extérieur du pays, par exemple, doivent fournir aux aspirants immigrants des renseignements clairs quant aux démarches qui doivent être effectuées pour faire reconnaître un diplôme en vue d’obtenir un emploi correspondant aux attentes de la personne immigrante.

À cet égard, d’importantes discussions doivent avoir lieu avec les ordres professionnels au sujet de la reconnaissance des diplômes de même qu’avec les établissements d’enseignement postsecondaire, afin de reconnaître et de créditer les expériences acquises d’un nouvel arrivant.

Enfin, les renseignements sur le contexte culturel, économique et social de ces communautés, ainsi que sur les processus d’accueil doivent être intelligibles et culturellement appropriés.

Voilà quelques-uns des enjeux avec lesquels doivent composer les communautés francophones et acadiennes au Canada, et dont le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux et territoriaux doivent tenir compte dans l’élaboration et la mise en œuvre de leurs stratégies en matière d’immigration.

En conclusion, si je brosse aujourd’hui ce portrait des défis entourant l’immigration francophone dans les communautés en milieu minoritaire, c’est avant tout pour nous éveiller à cette réalité, mais je m’en voudrais de terminer sans témoigner des innombrables succès que connaissent les communautés francophones en milieu minoritaire pour ce qui est de leur capacité à accueillir de nouveaux arrivants. Malgré ces obstacles, ces communautés travaillent d’arrache-pied pour accueillir les nouveaux arrivants et sont profondément reconnaissantes lorsqu’une personne immigrante et sa famille les choisissent pour vivre cette grande expérience de l’immigration.

Lors des récentes élections municipales au Nouveau-Brunswick, la municipalité de Shippagan a élu son premier maire noir d’origine africaine, et nous en sommes très fiers. M. Kassim Doumbia, originaire de la Côte d’Ivoire, est arrivé au Nouveau-Brunswick en 2007. Très actif dans sa communauté, il est conseiller municipal de Shippagan depuis 2010 et il occupe également la vice-présidence de la Société nationale de l’Acadie, l’organisme porte-parole du peuple acadien sur la scène nationale et internationale. Je tenais à souligner son engagement dans sa communauté ainsi que son parcours inspirant.

Chers collègues, ces personnes qui émigrent chez nous sont des restaurateurs, des gens d’affaires, des pêcheurs, des agriculteurs. Ce sont des élus, des universitaires, des éducateurs, des artistes, des gestionnaires. Ces personnes sont de tous les métiers et de toutes les professions, mais elles sont avant tout des êtres humains animés d’un désir profond de s’épanouir, de se construire une vie dans ce nouveau pays, de s’intégrer à nos communautés et de faire une contribution à notre pays.

Je crois sincèrement que nous pouvons réussir cette rencontre entre nos communautés et les personnes immigrantes. Il en va de l’avenir de notre pays, mais avant tout, il en va de l’avenir des personnes qui prennent la courageuse décision de continuer leur vie dans notre pays, le Canada.

Je vous remercie de votre attention.

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