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La nécessité d’un développement et d’une utilisation sûrs et productifs de l’intelligence artificielle

Interpellation--Suite du débat

23 avril 2026


Honorables sénatrices et sénateurs, en cette Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, je prends la parole au sujet de l’interpellation de la sénatrice Moodie, portant sur le développement et l’utilisation sûrs et productifs de l’intelligence artificielle au Canada.

Je tiens d’abord à remercier la sénatrice Moodie d’avoir lancé cette interpellation, qui touche aujourd’hui toutes les sphères de l’activité humaine et dont nous mesurons maintenant l’ampleur et la rapidité. D’ailleurs, à la vitesse exponentielle à laquelle l’intelligence artificielle évolue, je crains que certaines informations présentées dans mon allocution ne deviennent désuètes d’ici la fin de mon discours. Cela donne une idée de l’urgence de travailler sur cette question.

Dans le cadre de cette interpellation, plusieurs de nos collègues ont abordé des enjeux comme la sécurité, l’innovation, la réglementation, les droits et la souveraineté. D’autres ont pris position en faveur de la culture en matière d’IA, et je les en remercie. C’est dans cette perspective que je souhaite partager avec vous mes réflexions, qui mériteront certainement d’être approfondies au cours des prochains mois.

Le dramaturge, essayiste et homme d’État tchèque Vaclav Havel écrivait que la culture est la conscience d’une nation. Si cela est vrai, et je le crois, alors toute révolution technologique qui transforme la culture mérite l’attention entière du Sénat du Canada et l’intervention proactive de l’État canadien.

Reconnaissant que l’intelligence artificielle transforme déjà notre rapport à la culture, à la langue et à la création — en d’autres mots, à notre rapport à l’expression humaine —, la question fondamentale est la suivante : que deviennent une société et sa souveraineté culturelle lorsque l’évolution technologique tend à façonner sa mémoire, ses récits, ses goûts esthétiques, sa diversité linguistique et son imaginaire collectif?

L’IA n’affecte pas seulement nos emplois et nos marchés. Elle touche ce que nous voyons, entendons, lisons et créons et, à terme, ce que nous transmettons. Le débat sur l’IA dépasse largement les aspects techniques et commerciaux. Il est culturel, démocratique et profondément humain.

Oui, il est aussi économique.

Chers collègues, n’oublions pas que la culture canadienne contribue à hauteur de plus de 65 milliards de dollars au PIB et soutient près de 700 000 emplois. Elle génère plus d’emplois par dollar investi que plusieurs secteurs souvent considérés comme fondamentaux, notamment le pétrole et le gaz, l’industrie manufacturière et l’agriculture. Nous ne devons jamais perdre cela de vue.

L’intelligence artificielle génère une immense valeur économique; or, une grande partie de cette valeur provient d’œuvres générées par l’humain : livres, chansons, films, images, archives, catalogues, chroniques et savoir-faire créatif. En d’autres termes, une partie de la nouvelle richesse issue de l’IA repose sur une richesse plus ancienne et plus profonde, créée par des artistes, des auteurs, des interprètes, des designers et des travailleurs culturels. Pourtant, dans de trop nombreux cas, cette valeur est capturée sans consentement clair, sans rémunération équitable ni transparence significative. Chers collègues, voilà ce qui est véritablement en jeu ici.

Lorsque l’on banalise l’extraction de valeur culturelle à long terme, on fragilise la création elle-même, et un pays qui affaiblit ses créateurs s’appauvrit bien au-delà d’un bilan comptable. Il met en péril sa capacité d’imaginer et d’innover, et, à terme, sa souveraineté culturelle. Utilisée comme outil, l’IA peut indéniablement soutenir la créativité humaine, mais, utilisée comme substitut, elle remet en cause la place de l’humain dans l’acte créatif.

En prenant la parole sur une proposition de loi concernant l’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle, mon amie la sénatrice française Catherine Morin-Desailly affirmait ce qui suit :

À force de ne rien exiger, à force d’accepter l’opacité, la culture organise son propre effacement face à l’intelligence artificielle.

Sa déclaration est un signal d’alarme important, chers collègues, car il ne s’agit pas d’une disparition brutale, mais bien d’un effacement progressif, presque invisible, à mesure que la valeur symbolique de la création humaine se dilue dans des flux de contenus standardisés.

Peut-on réellement affirmer qu’une œuvre générée sans intention humaine possède la même valeur culturelle que celle qui naît de l’imagination d’un artiste ou d’un créateur? Si la réponse est non, alors il faudra, tôt ou tard, se poser une autre question bien plus préoccupante encore : notre cadre juridique protège-t-il et reconnaît-il adéquatement le statut et la place de l’artiste dans notre société et dans un écosystème dominé par l’IA? Vous me permettrez d’en douter.

La culture qui nous inspire, nous divertit et nous définit repose sur le travail des créatrices et des créateurs. Ce travail leur appartient. Il est protégé par des lois et encadré par un marché de licences qui permet d’en organiser l’utilisation.

Or, aujourd’hui, l’intelligence artificielle bouleverse cet équilibre. L’entraînement des systèmes d’IA repose sur l’utilisation massive de données, y compris des œuvres protégées, comme les livres, les images, la musique et les films. Contrairement à un usage humain ponctuel, il s’agit ici d’une exploitation industrielle, systématique et souvent invisible, qui s’apparente à un pillage pour plusieurs créateurs. Dans la majorité des cas, les créateurs ne sont ni consultés, ni rémunérés, ni informés.

De même, dans son approche visant à encadrer l’intelligence artificielle, et comme le préconisent la Coalition pour la diversité des expressions culturelles et le récent rapport de Patrimoine canadien intitulé Impacts de l’intelligence artificielle sur les industries créatives, le Canada doit affirmer trois principes fondamentaux dans sa future stratégie en matière d’IA : autorisation, rémunération et transparence.

L’autorisation, car un créateur doit pouvoir choisir si son œuvre peut être utilisée pour entraîner une IA. Ce choix est au cœur même de la propriété intellectuelle. Sans lui, on ne parle plus de partage ou d’innovation, mais bien d’appropriation. Piller les œuvres des artistes sans consentement, c’est reproduire des logiques d’exploitation qui n’ont pas leur place dans une société de droit.

La rémunération, car si une œuvre contribue à la création de valeur, même indirectement, son auteur doit en bénéficier. L’IA ne doit pas devenir un mécanisme qui capte la richesse culturelle sans jamais la redistribuer.

Enfin, la transparence, car sans transparence, il n’y a ni confiance ni responsabilité. Les créateurs doivent pouvoir savoir si leurs œuvres sont utilisées, comment elles le sont et dans quelles conditions.

Honorables sénateurs, aborder ces enjeux est d’autant plus urgent, puisque de nouveaux problèmes émergent. Les technologies d’IA permettent aujourd’hui de générer des hypertrucages, c’est-à-dire imiter le style d’un artiste et reproduire une voix ou une image avec un réalisme troublant. Cela dépasse la simple question économique. Il s’agit ici de droits moraux : le droit à l’intégrité de l’œuvre et à l’identité de l’artiste. Lorsque l’IA imite un style, reproduit une voix ou détourne une image sans consentement, elle rompt le lien fondamental entre une personne et ce qui la représente.

Jusqu’à récemment, les œuvres d’art pouvaient atteindre le public par l’intermédiaire d’institutions comme les librairies, les salles de concert, les stations de radio et les diffuseurs de contenu audiovisuel. Aujourd’hui, la diffusion de l’art dépend souvent d’un programme informatique. Ce ne sont plus seulement les éditeurs, les programmateurs culturels, les critiques ou les organismes artistiques qui guident le public et attirent son attention sur des œuvres d’art. Ce sont aussi des systèmes de recommandation destinés à maximiser le nombre de clics et le temps d’écran, ainsi qu’à fidéliser le public.

Alors, la question que nous devons nous poser est la suivante : qui décide maintenant ce qui mérite d’être vu, entendu ou lu?

Comme le faisait remarquer l’UNESCO dans son rapport de 2018 intitulé Culture, machines et plateformes, lorsque la diffusion des œuvres d’art est essentiellement entre les mains de quelques plateformes dominantes et lorsque les algorithmes récompensent l’uniformité, la diversité des expressions culturelles commence à s’appauvrir. La capacité de découvrir des œuvres peu connues disparaît progressivement. Or, une culture qui est invisible risque de s’évanouir. À l’ère de l’intelligence artificielle, l’existence même d’une œuvre dépend de plus en plus de sa découvrabilité.

Cette diversité s’incarne également au chapitre linguistique. Sur ce plan, l’IA offre des possibilités séduisantes. Elle rédige, traduit, recommande et résume; mais dans quelle langue?

Selon des chercheurs australiens, on estime que plus de 90 % de l’entraînement de l’IA se fait à partir de données anglophones, et même en anglais américain. Lorsqu’une langue et une culture dominent les données, elles dominent aussi les réponses, les références et les nuances.

Le risque est sans équivoque pour la langue française et ses variantes au Canada, soit que cette langue demeure présente en surface, mais absente en profondeur, que la langue française soit une langue de traduction plutôt que de création.

Alors, comment garantir une présence réelle de la langue française dans toute sa diversité au sein des plateformes d’IA? Par des investissements dans des corpus de qualité, par le soutien à la recherche en intelligence artificielle en français, par l’intégration des communautés francophones minoritaires et du Québec dans les processus de consultation et d’entraînement des données, par le pouvoir d’achat de l’État en exigeant des outils réellement performants en langue française.

L’intelligence artificielle peut devenir un outil de vitalité linguistique tant pour la langue française que pour les langues autochtones, ou elle peut être un vecteur d’assimilation. Ce choix nous appartient en tant que société.

À mesure que l’intelligence artificielle progresse, tous les acteurs n’entrent pas dans cette nouvelle ère sur un pied d’égalité. Les grandes institutions disposent d’équipes juridiques, de budgets consacrés à l’innovation et d’un accès à une expertise technique. Les artistes indépendants, les petits éditeurs, les troupes de théâtre professionnelles régionales et les musées communautaires ont quant à eux des ressources bien plus limitées.

Le risque est donc double : un fossé technologique peut rapidement devenir un fossé culturel. Si seuls ceux qui disposent des meilleures ressources financières peuvent créer, produire et se faire connaître grâce à l’intelligence artificielle, la prochaine génération de talents risque de disparaître avant même d’avoir pu se faire remarquer.

Le rôle et la responsabilité du gouvernement à cet égard sont évidents : assurer la pluralité des voix dans l’IA. Cela suppose des programmes d’accompagnement robustes pour les petits organismes, un accès abordable aux outils et à la formation, des ressources collectives en matière de données et d’expertise et un soutien ciblé aux créateurs indépendants et aux communautés sous‑représentées.

Cela suppose également que, lors de la négociation des licences avec les grandes plateformes, l’IA soit développée, entraînée et exploitée de manière à préserver, représenter et renforcer la diversité culturelle, sans imposer une norme culturelle unique, sans exploiter indûment les patrimoines collectifs et avec des mécanismes transparents de contrôle, de correction et de partage de la valeur.

Honorables sénateurs, le Canada a la réputation d’être un chef de file en matière d’intelligence artificielle. Nos chercheurs, nos universités et nos entreprises contribuent à faire avancer ce domaine, et c’est tout à l’honneur de notre pays.

Cependant, maintenant que l’IA existe et se développe à une rapidité fulgurante, la vraie question est la suivante : comment allons-nous participer à sa gouvernance? En effet, si nous n’écrivons pas nos règles, nous importerons celles des autres. Si nous ne défendons pas nos langues, nos marchés et nos créateurs, d’autres priorités les remplaceront.

Le Canada possède une force singulière : il sait réconcilier innovation, diversité, bilinguisme, pluralisme culturel et État de droit. Nous devons donc intégrer pleinement la culture, les langues officielles et les langues autochtones à toute future stratégie canadienne sur l’intelligence artificielle; non pas en marge, mais au centre.

Le Canada ne doit pas choisir entre leadership technologique et leadership culturel. Au XXIe siècle, les deux sont indissociables.

Préservons donc la diversité des expressions culturelles et profitons aussi des incroyables possibilités que nous offre l’IA.

Lors du Sommet national sur l’intelligence artificielle et la culture qui s’est tenu à Banff et auquel j’ai eu le plaisir de participer le mois dernier, trois verbes ont émergé : bâtir, soutenir et protéger. Bâtir une innovation digne de confiance; soutenir celles et ceux qui créent; protéger ce qui nous lie : nos langues, nos œuvres et notre imaginaire commun.

Bien encadrée, l’IA peut élargir l’accès à la création, rehausser les capacités de nos créateurs, propulser notre utilisation de la connaissance et créer le savoir.

L’écrivain, homme politique et intellectuel français André Malraux affirmait que « l’art est le plus court chemin de l’homme à l’homme ». Faisons en sorte que l’intelligence artificielle serve ce chemin plutôt qu’elle ne le remplace. Inspirons-nous du peuple haudenosaunee, qui nous enseigne à agir en pensant aux sept générations à venir.

Face à l’intelligence artificielle, cette sagesse n’a jamais été autant d’actualité. Le choix nous appartient : faisons en sorte qu’il soit digne des générations futures.

Merci. Meegwetch.

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