La vie et le legs de Jane Goodall
Interpellation--Suite du débat
24 février 2026
Honorables sénateurs, c’est avec une profonde émotion et un sincère respect que je prends la parole aujourd’hui pour intervenir sur l’interpellation n° 5, visant à attirer l’attention du Sénat sur la vie et l’héritage de Jane Goodall.
Je tiens à remercier mon ami le sénateur Klyne de nous avoir d’abord invités à considérer son parcours remarquable. Aujourd’hui, je souhaite non seulement rappeler les réalisations de Jane Goodall, mais aussi mettre l’accent sur l’exemple qu’elle nous laisse et sur la manière dont nous pouvons honorer sa mémoire par des actions concrètes.
Jane Goodall a fait bien plus qu’étudier les chimpanzés. Elle a transformé le paysage moral de la science. Lorsqu’elle est arrivée à Gombe en 1960, sans formation scientifique formelle, peu de gens auraient pu prévoir qu’elle redéfinirait toute une discipline. Pourtant, c’est exactement ce qu’elle a fait.
À une époque où les animaux étaient désignés par des numéros, elle a choisi de leur donner des noms : David Greybeard, Flo, Fifi. Ce qui semblait être un petit geste était, en réalité, révolutionnaire. En les nommant, elle a affirmé leur individualité. Elle a remis en question l’idée selon laquelle l’objectivité scientifique exigeait une distance émotionnelle des autres êtres sur la planète Terre. Elle a démontré que la rigueur scientifique et la compassion ne sont pas opposées — elles sont même des alliées.
Les scientifiques ont été surpris par sa pratique. C’était la première fois; nous n’avions jamais nommé nos sujets d’étude. Pourtant — et je suis certaine que vous vous reconnaissez tous dans ce geste —, on donne des noms à tous nos animaux à la maison. J’ai deux chattes, et chacune a sa personnalité et ses préférences. L’une m’aime beaucoup; l’autre m’évite.
Nous donnons même des noms à des arbres, des fleurs ou des plantes. J’ai une collection de 50 orchidées à la maison et je leur donne des noms. La plus vieille de mes orchidées a 38 ans. Pouvez-vous imaginer cela? Je suis certaine que vous avez aussi des enfants de cet âge.
Ses découvertes sur l’utilisation d’outils, l’expression des émotions, le maintien des liens sociaux et la transmission de la culture chez les chimpanzés ont incité l’humanité à reconsidérer sa place dans le monde naturel.
Quand elle lui a fait part de ses découvertes, Louis Leakey lui a répondu, dans une phrase restée célèbre, que nous devions désormais redéfinir les termes « outil » et « humain », ou accepter de considérer les chimpanzés comme des êtres humains. Ce moment a marqué un tournant décisif : la frontière que nous avions établie entre nous et le reste du monde vivant était bien plus ténue que nous ne l’avions imaginé.
Cependant, sa plus grande contribution n’a peut-être pas été de nature scientifique. Comme vous pouvez le constater, elle a plutôt été d’ordre éthique et moral. Jane Goodall nous a rappelé que nous ne sommes pas séparés de la nature, mais que nous en faisons partie intégrante. Cette idée simple, mais révolutionnaire est le fondement de la responsabilité environnementale. Si nous faisons partie du monde naturel, lui nuire revient à nous nuire à nous-mêmes. Le protéger, c’est assurer notre propre survie.
Mme Goodall n’est pas restée dans la forêt. Elle s’est aventurée dans le monde. En 1977, elle a fondé l’Institut Jane Goodall, pionnier d’une approche communautaire de la conservation qui reconnaît que la protection des écosystèmes nécessite un partenariat avec les populations locales, en particulier les femmes et les jeunes.
Plus tard, en 1991, elle a créé Roots and Shoots, un organisme qui encourage les jeunes de plus de 75 pays à agir dans leur propre environnement. C’est le modèle que nous laisse Jane Goodall : une science fondée sur l’empathie, une conservation ancrée dans la collectivité, et un espoir qui se traduit en action.
Chers collègues, nous devons nous demander ce que cela signifie de rendre hommage à un tel héritage au Sénat. Cet hommage doit aller au-delà des mots. Il doit se traduire par des mesures concrètes. Jane Goodall croyait que les petits gestes, multipliés par millions, entraînent des changements transformateurs. En tant que législateurs, nos petits gestes sont des votes, des amendements, des études en comité et des décisions budgétaires.
J’ai entendu le débat sur le budget et je ne suis pas satisfaite du rapport entre les gens et les sénateurs. Nous pouvons le rendre plus efficace.
À travers le temps et le Canada, ces gestes façonnent le destin des écosystèmes et des générations à venir.
Pour honorer la mémoire de Jane Goodall, il faut intégrer la responsabilité envers les générations futures dans notre gouvernance. Pour ce faire, il faut renforcer les mécanismes de responsabilité environnementale afin que, par exemple, les cibles climatiques soient non seulement des objectifs, mais aussi des obligations. Cela signifie veiller à ce que la protection de la biodiversité ne soit pas reléguée au second plan, derrière les intérêts économiques à court terme, mais qu’elle occupe une place centrale dans la planification nationale. Cela signifie reconnaître que les systèmes financiers doivent tenir compte des risques écologiques, car la stabilité économique est impossible sur une planète déstabilisée.
Jane Goodall nous a montré que le courage ressemble parfois à une persistance tranquille. Elle s’est heurtée à du scepticisme. Sa carrière était menacée. Elle a dû composer avec un établissement scientifique qui remettait en question ses méthodes. Pourtant, elle a continué d’une manière sereine, avec persistance et efficacité. Cette persévérance est un exemple pour tous ceux d’entre nous qui ont déjà été frustrés par la lenteur à laquelle les projets progressent.
Depuis ma nomination en 2016, j’ai souvent parlé des limites planétaires, de la justice intergénérationnelle et de la nécessité d’aligner notre économie sur les réalités écologiques. Parfois, les progrès semblent effectivement très lents, mais la vie de Mme Goodall nous rappelle que les changements de paradigme ne se produisent pas du jour au lendemain; ils se produisent parce que quelqu’un refuse d’abandonner. J’aime beaucoup cette phrase de Gandhi : « Soyez le changement que vous voulez voir dans ce monde. » C’est un principe qui devrait tous nous guider.
Honorer son héritage signifie également investir dans la jeunesse. Elle a déclaré que son plus grand espoir résidait dans les jeunes. Si tel est le cas, notre responsabilité est claire : nous devons donner aux jeunes non seulement de l’espoir, mais aussi des possibilités. Nous pouvons soutenir les initiatives nationales des jeunes en faveur du climat. Nous pouvons veiller à renforcer l’éducation environnementale. Nous pouvons créer des passerelles vers des emplois verts et une transition juste afin que la prochaine génération n’hérite pas d’une précarité, mais d’une résilience économique. Nous pouvons veiller à ce que le savoir autochtone soit respecté et intégré à la prise de décision, un principe profondément conforme à la perspective de Jane Goodall, c’est-à-dire que les humains font partie intégrante de la nature et ne sont pas au-dessus d’elle.
Nous devons également défendre la vérité à une époque où règne la mésinformation. Jane Goodall était une scientifique qui communiquait avec clarté et humilité. Elle comprenait que raconter des histoires permettait de rapprocher la science du cœur des gens. En tant que parlementaires, nous devons défendre des politiques fondées sur des données probantes et faire ce qu’il faut pour que la science indépendante reste protégée et accessible.
Son message final résonne avec force. Elle nous a rappelé que nous faisons partie de mère Nature et que nous dépendons d’elle pour tout, pour l’air pur, l’eau potable et la nourriture; que le désespoir mène à l’apathie, et que l’apathie mène à l’inaction; et que chacun d’entre nous a le pouvoir de changer les choses. Ces mots ne sont pas sentimentaux, ils sont stratégiques. L’espoir n’est pas de la naïveté, c’est un moteur. Sans espoir, aucun mouvement ne survit. Sans espoir, aucune réforme ne dure.
Jane Goodall n’a pas redéfini l’humanité en nous plaçant au-dessus des autres espèces. Elle a redéfini l’humanité en nous appelant à assumer une plus grande responsabilité.
Chers collègues, si nous considérons réellement que nous sommes des gardiens, cette responsabilité doit être mesurable. Elle doit se traduire par une réduction des émissions, la protection des habitats, la restauration des écosystèmes et le renforcement de la résilience de toutes les communautés, surtout celles qui sont les plus vulnérables. Cette responsabilité doit se refléter dans des budgets qui financent la prévention plutôt que la gestion des catastrophes. Elle doit s’incarner dans des lois qui protègent la biodiversité, non seulement pour son utilité, mais aussi pour sa valeur intrinsèque.
Nous rendons hommage à Jane Goodall non pas en admirant son courage, mais en exerçant le nôtre. Nous lui rendons hommage en veillant à ce que les générations futures — les petits-enfants dont elle parlait — héritent de forêts encore debout, d’océans encore vivants et d’un climat encore suffisamment stable pour soutenir notre civilisation. Nous lui rendons hommage en refusant le cynisme. Nous lui rendons hommage en agissant.
Mme Goodall a prouvé qu’en donnant un nom à un chimpanzé, on pouvait changer la science. Prouvons qu’en nommant notre responsabilité, nous pouvons changer les politiques. Puissions-nous voir le monde naturel comme elle le voyait : non pas comme une ressource à épuiser, mais comme une communauté à laquelle nous appartenons. Puissions-nous nous rappeler que la mesure de notre leadership ne sera pas la commodité de nos choix d’aujourd’hui, mais l’habitabilité du monde de demain. Puissions-nous prouver, par des actions concrètes, que l’espoir dans cette enceinte n’est pas un discours vide de sens, mais une résolution.
Merci, chers collègues. Meegwetch.