Projet de loi sur la Journée nationale de Thanadelthur
Troisième lecture--Débat
21 avril 2026
Propose que le projet de loi S-225, Loi instituant la Journée nationale de Thanadelthur, soit lu pour la troisième fois.
— Honorables sénateurs, je tiens à rendre hommage aux territoires des Dénés et du Traité no 10 au Manitoba et en Saskatchewan, ainsi qu’aux rassemblements organisés dans le cadre de ces traités au fil de toutes ces années. J’attends avec impatience notre rencontre de cette année, prévue en juillet 2026. Je tiens tout particulièrement à remercier Lucy Antsanen de m’avoir fait découvrir cette histoire. Elle a fait revivre l’histoire de Thanadelthur aux élèves de la classe de Lac Brochet à partir de 2000, puis dans les classes de Gods Lake lorsqu’elle était directrice adjointe en 2010. C’est grâce à ce processus de réconciliation, qui s’étend sur plusieurs années et se poursuit aujourd’hui entre les Dénés et les Cris de Brochet et de Lac Brochet, que le projet de loi S-225, Loi instituant la Journée nationale de Thanadelthur, a vu le jour.
Je tiens à remercier la Bibliothèque du Parlement de toute l’aide qu’elle apporte à mon bureau en lien avec l’histoire de Thanadelthur, sans oublier tous les documents qu’elle nous a fournis au fil de ces nombreuses années.
Je précise que le terme « Chipewyan » utilisé dans les manuels d’histoire est offensant pour les Dénés. C’est pourquoi j’ai remplacé ce mot par « Déné » tout au long de mon discours.
Honorables sénateurs, tous les pays du monde honorent les personnes qui, selon eux, ont apporté une contribution à leur pays d’origine ou à leur pays d’adoption. Pour ce faire, ils donnent à des bâtiments, des institutions, des montagnes, des rivières, des villes, des villages, des rues, des bourses d’études et des statues, entre autres, le nom de ces personnes. Au Canada, il y a John A. Macdonald, Vancouver, Prince George, Regina, Fort Frontenac, Victoria, Prince Rupert, les îles de la Reine-Charlotte, Charlottetown, l’Île-du-Prince-Édouard, Prince Albert, le parc provincial Strathcona, Lake Louise, la rue Princess, le fleuve Saint-Laurent, l’Alberta, St. Catharines, St. John’s, la baie d’Hudson, le fleuve Mackenzie, Simon Fraser et la Terre de Rupert, pour n’en nommer que quelques-uns. En revanche, peu de choses portent le nom de membres des Premières Nations, de Métis ou d’Inuit. Ils sont encore moins nombreux à voir leur nom inscrit dans l’histoire, les livres et les archives. Pourtant, ils ont joué et continuent de jouer un rôle déterminant dans l’édification de ce que nous connaissons aujourd’hui comme le Canada.
Au Canada, dans la grande majorité des récits historiques, on parle simplement d’un ou d’une Autochtone, sans donner son nom. Thanadelthur était une rare exception, d’autant plus que c’était une femme. Voici quelques exemples où son nom a été inscrit dans l’histoire :
Dans le livre Dead Reckoning: The Untold Story of the Northwest Passage, il y a un chapitre intitulé « Ce que Thanadelthur a rendu possible ».
En 2022, un article de la revue Northern Review, intitulé « The Legend of Thanadelthur: Elders’ Oral History and Hudson’s Bay Company Journals », a élargi la portée de cette légende pour y inclure le point de vue des Dénés :
Le présent article se fonde sur un ensemble de rapports de spécialistes de l’histoire orale, d’universitaires et d’autres auteurs, tous dénés, pour décrire les événements remarquables de la vie de Thanadelthur afin de souligner son importance historique pour nos communautés et pour le Canada en général […]
L’article explique également comment elle :
[…] a changé le mode de vie des Dénés et des Cris en faisant pacifiquement du commerce avec la Compagnie de la Baie d’Hudson.
On y précise en outre ceci :
Le rôle de pacificatrice de Thanadelthur a eu une incidence sur la vie des Dénés, des Ëdtthën Eldeli [...]
— ce qui veut dire « les mangeurs de caribou » —
[...] pendant plus de trois siècles. Comme l’a déclaré Bart Dzeylion, un aîné interviewé par Mary Ann Kkailther et cité dans l’article de Niigaanwewidam et Cariou : « Nous ne serions pas là aujourd’hui sans Thanadelthur. » Les Dénés ont une très haute opinion d’elle et ils reconnaissent qu’ils doivent leur existence à son grand courage.
Un article intitulé « Visioning Thanadelthur: Shaping a Canadian icon » a été publié en 2007 dans Manitoba History.
Un article intitulé « [Dene], Cree and Inuit Relations West of Hudson Bay, 1714-1955 », publié dans Ethnohistory en 1981, traite des effets de Thanadelthur et du traité de paix dans un contexte plus large. Dans la section intitulée « The Period of Peacemaking by the Hudson’s Bay Company, 1715-1815 », on peut lire ceci :
La paix que Stuart et Thanadelther ont négociée entre ce grand groupe de [Dénés], qui représentait sans aucun doute un certain nombre de bandes régionales, et les Cris, qui représentaient certaines des bandes près de la côte, était relativement contraignante pour ces groupes. Cependant, la paix a été fragile pendant des années et l’entente n’a pas été contraignante (ou exécutoire) pour les Cris de l’intérieur de l’Ouest, dont beaucoup n’ont eu aucun contact direct avec la Compagnie de la Baie d’Hudson et n’étaient pas représentés aux négociations. Une paix officielle, peut-être mieux décrite comme une coexistence pacifique, ne signifiait pas forcément que des relations interpersonnelles amicales étaient établies, mais seulement que la guerre était moins probable […]
L’article se poursuit ainsi : « Au début du XIX e siècle, la région était caractérisée par la coexistence pacifique, voire la tolérance mutuelle. »
Dans le chapitre « A Priceless Prize of War: Thanadelthur » de l’ouvrage intitulé 100 Canadian Heroines: Famous and Forgotten Faces, on souligne que :
[...] le rôle important joué par Thanadelthur a créé un précédent et a permis à d’autres femmes [dénées] de jouer par la suite des rôles d’influence dans les relations commerciales.
Chers collègues, les gestes dramatiques de Thanadelthur ont été le déclencheur de l’inclusion de son histoire dans la culture populaire. Des artistes, comme Franklin Arbuckle au début des années 1950, ont peint leur vision de Thanadelthur. Des œuvres telles que les romans Running West de James Houston, publié en 1989, et Blackships/Thanadelthur de Rick Book, ainsi que la bande dessinée Tales from the Bay ont transposé sa vie dans le monde littéraire.
Pour Blackships/Thanadelthur, un guide d’enseignement a été produit par Jane Huck en 2004 pour les élèves de quatrième, cinquième et sixième année des Territoires du Nord-Ouest. L’un des objectifs était de trouver des journées importantes pour les Canadiens et les gens des Territoires du Nord-Ouest.
J’aimerais revenir un peu sur le déroulement des faits historiques, comme je l’ai fait dans mes autres interventions.
James Knight, gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson, veut établir des relations commerciales avec les Dénés afin d’étendre le commerce vers le nord jusqu’au fleuve Churchill, sur le territoire traditionnel des Dénés. Pour mettre son plan à exécution, il comprend qu’il doit mettre un terme au conflit entre les Cris et les Dénés.
En 1714, Thanadelthur trouve refuge à York Factory après avoir échappé aux Cris, qui l’avaient capturée lors d’un raid à Arviat, au Nunavut. Voyant le potentiel qu’elle avait, Knight la recrute comme guide et interprète pour accompagner le commerçant William Stuart (Stewart) et des Cris qui avaient quitté York Factory pour rejoindre le territoire déné en 1715-1716. Le groupe, dont l’objectif est d’établir une paix durable entre les Dénés et les Cris, est terrassé par la maladie, la famine et le froid extrême. Ses compagnons étant incapables de continuer, Thanadelthur termine le périple seule.
Elle revient ensuite avec des émissaires, et ses efforts diplomatiques mènent à un accord de paix. Le succès de son expédition ouvre le commerce entre les Dénés et la Compagnie de la Baie d’Hudson, ce qui débouche sur l’établissement du poste de traite du fleuve Churchill à l’été 1717. C’est le début d’une association entre les Dénés et la compagnie qui durera plus de deux siècles.
Honorables sénateurs, la fougue et la détermination de Thanadelthur avaient comme objectif la réalisation de l’eghena, un concept déné qui signifie « assurer la bonne santé, donner des moyens de subsistance et vivre selon les lois du territoire ». Elle a joué un rôle crucial dans la création de liens entre les Dénés et la Compagnie de la Baie d’Hudson et dans l’expansion du commerce dans la région de Churchill, au Manitoba. On peut ainsi dire que Thanadelthur a été la clé du succès de l’expansion de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans le Nord du Canada.
Thanadelthur a été désignée comme personnage historique national en 2000, et une plaque commémorative trilingue de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada lui a été dédiée à Churchill, au Manitoba. Le texte gravé sur la plaque est en déné, en anglais et en français, et il mentionne que Thanadelthur est décédée en 1717.
Honorables sénateurs, permettez-moi de citer quelques-uns des témoins qui ont été entendus par le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones.
Voici un extrait de ce qu’a dit le Grand Chef Settee, de Manitoba Keewatinowi Okimakanak :
Je suis très honoré d’être ici avec mes parents dénés. Notre histoire a été marquée par des conflits, mais aujourd’hui, nous sommes réunis dans l’unité pour faire connaître un pan de notre histoire qui a été occulté par la société canadienne dominante.
Le Grand Chef Walter Wastesicoot, du Grand Conseil des nations souveraines Keewatin Yahthi, a déclaré ceci :
Le mot Keewatin signifie le nord en inninu...
— en langue crie —
... et le mot Yahthi signifie le nord en langue dénée. Ainsi, les deux peuples sont représentés dans le Grand Conseil des nations souveraines Keewatin Yahthi.
Notre projet d’édification nationale nous a amenés à faire des recherches dans les archives et dans d’autres sources, et nous avons constaté que Thanadelthur avait bel et bien ouvert la voie à la paix entre nos peuples. Près de 310 ans d’histoire peuvent être attribués à son courage, à sa patience et à sa quête passionnée de l’harmonie entre nos peuples.
Nous estimons que, compte tenu de ses accomplissements, Thanadelthur mérite d’être honorée comme le propose aujourd’hui le projet de loi S-225, qui vise à instituer la journée nationale de Thanadelthur. Faisons du 5 février de chaque année la journée de Thanadelthur [...]
Voici maintenant un extrait du témoignage de Lucy Antsanen, gardienne du Savoir de la Première Nation Northlands Denesuline :
En tant qu’enseignante, je fais découvrir à mes élèves des personnalités telles qu’Anne Frank, Martin Luther King Jr., Harriet Tubman et bien d’autres. Ce sont des histoires importantes, mais nous avons ici aussi des récits forts : ceux de nos propres grands-mères et grands-pères, dont les contributions n’ont pas été reconnues à leur juste valeur dans notre histoire nationale. Nous qui avons le privilège de bénéficier d’une instruction occidentale avons la responsabilité de parler au nom de ceux qui ne le peuvent plus.
Modest Antsanen, conseiller de bande de la Première Nation Northlands Denesuline, nous dit ceci :
Les jeunes femmes et les filles autochtones cherchent activement à être représentées de manière favorable et authentique alors qu’elles affrontent les réalités du monde moderne et du monde traditionnel. Instituer la Journée nationale de Thanadelthur est un moyen de rendre hommage à une jeune fille des Premières Nations et de reconnaître l’importante contribution des femmes autochtones à l’histoire du Canada. Cette reconnaissance aura des retombées bénéfiques sur le bien-être de nos jeunes femmes et de nos filles à l’avenir.
L’adoption de ce projet de loi constitue une étape symbolique, mais importante, vers la vérité et la réconciliation. C’est un projet de loi qui met en lumière l’histoire d’une personnalité autochtone ayant participé à la construction du Canada et favorisé des relations pacifiques.
Le témoignage de Rosalie Emilie Tsannie-Burseth, éducatrice, consultante en éducation, professeure et historienne de la Première Nation dénésuline de Hatchet Lake, comporte le passage suivant :
Une jeune femme remarquable, profondément dévouée à son peuple, est entrée dans l’histoire en laissant une empreinte durable sur le Canada. Son œuvre mérite tout notre respect. Son attachement à la paix et sa conduite d’une expédition célèbre ont joué un rôle important dans la prospérité du Canada. En reconnaissance de ses contributions, elle mérite le prix Nobel de la paix ainsi qu’une commémoration nationale qui prendrait la forme de la journée de Thanadelthur.
Florence Hamilton, fondatrice et propriétaire de Dene Routes a dit ceci au cours de son témoignage à titre personnel :
Pour moi, c’est une affaire très personnelle. Je n’ai pas grandi en connaissant cette histoire. Ce n’est que plus tard, alors que je cherchais à renouer avec mon identité, mon histoire et mes traditions dénées, que j’ai découvert l’histoire de Thanadelthur. Et quand cela s’est produit, j’ai ressenti ce que je cherchais depuis longtemps : de la fierté. De la fierté face à sa force. De la fierté face à son courage. De la fierté face à ce qu’elle incarne en tant que femme dénée.
Et cela m’a amenée à réfléchir à quelque chose d’important. Si nos jeunes pouvaient grandir en découvrant des histoires comme celle-ci — des histoires qui reflètent ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent revendiquer comme origines —, nous pourrions les aider à développer une identité forte. Nous pourrions les aider à se sentir fiers. Et lorsque les jeunes sont fiers de ce qu’ils sont, ils avancent avec plus d’assurance dans la vie.
Les Dénés ont invité les Cris à des rencontres dans différentes localités, y compris à Churchill, pour aider les Dénés dans leurs travaux historiques. En raison des conflits qui ont duré des années 1950 aux années 1970, à titre de citoyenne de la Première Nation de Barren Lands, à Brochet, j’ai présenté des excuses aux Dénés en 2009 pour lancer le processus actuel de guérison et de réconciliation.
Honorables sénateurs, les deux nations veulent vivre en harmonie depuis 1716. Aujourd’hui, Brochet compte le plus grand nombre de personnes d’ascendance mixte dénée et crie de tout le Canada.
Il ne faut pas oublier que le partenariat découle de luttes et de conflits et que l’union de cultures qu’il représente doit être renouvelée à chaque génération. Le projet de loi S-225 est un pas important vers le rétablissement de l’alliance de paix entre les Dénés et les Cris et il contribue ainsi au bien commun du Canada.
Honorables sénateurs, je vous demande de soutenir les Dénés et leur engagement à faire reconnaître leur apport au Canada en votant pour le projet de loi S-225.
Kinanâskomitinawow.
Sénatrice McCallum, accepteriez-vous de répondre à une question?
Oui.
J’ai bien écouté votre discours et j’ai été particulièrement intrigué par tous les noms aux quatre coins du pays que vous avez évoqués.
À mesure que le Canada évolue, tous les citoyens doivent voir un reflet d’eux-mêmes dans les noms de nos territoires et de nos édifices. J’ai reçu récemment une réponse à une question écrite à propos des noms des édifices du gouvernement fédéral qui, j’en suis sûr, intéressera bon nombre de sénatrices. Si on pense à nos collectivités et à nos provinces, on voit que la plupart des édifices sont nommés en l’honneur d’anciens politiciens, qui se trouvent à être en grande majorité des hommes. Très peu d’édifices sont nommés en l’honneur de femmes. Il y a un manque de diversité dans les institutions nationales.
Notre collègue le sénateur Brian Francis essaie de faire infirmer une décision. Lors de la construction du pont de la Confédération à l’Île-du-Prince-Édouard, un comité dirigé par l’ancien premier ministre Alex Campbell a été formé pour lui donner un nom. Ce comité a proposé le nom autochtone d’origine de l’île, Epekwitk, mais le gouvernement fédéral a plutôt choisi le deuxième nom proposé, soit Confédération. Le sénateur Francis travaille avec d’autres personnes pour que le gouvernement fédéral adopte la première recommandation. Je suis sûr que le sénateur Francis dirait qu’il ne pensait pas que ce serait si long.
Donc, il y a un mouvement en ce sens, mais la diversité dans les noms, comme vous l’avez expliqué, fait cruellement défaut. J’espère que nous serons en mesure de remédier à cela.
Je vous remercie pour votre discours. Je voulais exprimer mon soutien par rapport à certains points que vous avez soulevés. Merci.
Je vous remercie.
Lors de notre rencontre qui aura lieu en juillet prochain, 10 communautés — cries et dénées — visées par le Traité no 10 seront représentées. Lors de cette rencontre, nous parlerons de ce que nous ferons lors de la Journée de Thanadelthur.
Notre comité a étudié la possibilité de décerner une médaille et aussi d’obtenir les noms de jeunes femmes qui pourraient recevoir un prix pour ce qu’elles ont accompli. Je vais leur en parler, et nous verrons pour la suite.
Merci pour vos paroles.
Sénatrice McPhedran, il est presque 15 h 30.
Si le consentement est accordé, nous pouvons suspendre la séance quelques minutes et donner la parole à la sénatrice McPhedran après la période des questions.
Le consentement est-il accordé, honorables sénateurs?
Est-ce que cela vous convient, sénatrice McPhedran?
Oui, merci beaucoup.
Nous allons donc suspendre la séance en attendant le ministre.