Projet de loi instituant la journée nationale de la cérémonie des couvertures
Deuxième lecture--Ajournement du débat
20 octobre 2026
Propose que le projet de loi S-245, Loi instituant la journée nationale de la cérémonie des couvertures, soit lu pour la deuxième fois.
— Honorables sénateurs, le sujet dont je vais parler est très lourd — comme bon nombre des sujets dont je parle —, mais c’est quelque chose qui doit être porté à l’attention du Sénat. Si je le fais, c’est en partie pour sensibiliser le Sénat à la façon dont l’histoire a façonné la vie des membres des Premières Nations et pour rendre justice aux enfants qui ont été victimes de la rafle des années 1960.
Et l’esprit qui a conçu un plan de vie ne doit jamais perdre de vue le chaos contre lequel ce plan a été conçu. Cela vaut pour les sociétés aussi bien que pour les individus.
Cette citation est tirée de l’ouvrage Homme invisible de Ralph Ellison et a été reprise dans Brown Boy, un ouvrage autobiographique d’Omer Aziz.
Honorables sénateurs, avant de parler de l’histoire de la rafle des années 1960 et de la demande d’une journée de la cérémonie des couvertures, je tiens à mettre en contexte la vie des Premières Nations dans les réserves au cours des années 1950. Je le fais parce que l’enlèvement d’enfants dans le cadre de la rafle des années 1960 a été largement justifié par des stéréotypes. Il était donc plus facile de justifier la prise en charge des enfants par divers moyens.
Le rapport de 1991 de la Commission d’enquête sur l’administration de la justice et les Autochtones au Manitoba indique que les effets sur les sociétés des Premières Nations « [...] du système des pensionnats du gouvernement fédéral et de sa politique d’assimilation ont été stupéfiants. Les pensionnats ont dénigré [...] les Premières Nations [...] leurs cultures, leurs coutumes et leurs religions, et ils ont perturbé les pratiques traditionnelles d’éducation des enfants autochtones. »
C’est là qu’intervient la rafle des années 1960. Le rapport poursuit :
Ils ont déchiré les familles et les familles élargies, laissant les enfants pris entre deux mondes : celui de l’Europe et celui des leurs sociétés des...
— Premières Nations —,
sans appartenir à aucun de ces deux mondes.
Le rapport se poursuit ainsi :
La disparition de plusieurs générations d’enfants dans les pensionnats autochtones, la destruction des fondements économiques des...
— Premières Nations —,
la décimation de leurs populations par les maladies et la dépendance croissante vis-à-vis des programmes d’aide gouvernementaux ont conduit au chaos social, ce qui se traduit dans les collectivités des...
— Premières Nations —
par des taux de pauvreté vertigineux, des taux de chômage élevés, des taux de suicide élevés, des niveaux d’éducation plus faibles, des taux d’alcoolisme élevés et des taux de criminalité élevés.
Quand on mène une vie chaotique — quand on y a été contraint —, on comprend pourquoi cela se produit chez les Premières Nations. Ce n’est pas que nous voulions être ainsi; c’est simplement la conséquence des mécanismes d’adaptation que l’on se force à adopter.
Le rapport se poursuit ainsi : « Chez les individus, les pensionnats autochtones ont laissé en héritage une faible estime de soi, une confusion de l’identité de soi et de l’identité culturelle — et une « perte » de celles-ci — [...] L’expérience des pensionnats autochtones a également entraîné l’effondrement des méthodes traditionnelles [des Premières Nations] d’éducation des enfants et d’éducation parentale. Autrefois, des familles entières participaient à l’éducation des enfants. »
C’est ainsi que j’ai été élevée avant d’entrer au pensionnat autochtone. Les jeunes parents, comme partout, apprenaient à élever leurs enfants de leurs propres parents, par l’exemple. Traditionnellement, les membres des Premières Nations s’appuyaient également sur l’exemple et les conseils de leur famille élargie, de leurs grands-parents, de leurs oncles, de leurs tantes et de leurs frères et sœurs. Les pensionnats ont rendu cela impossible, et je le sais. Je suis un parent. Les Premières Nations sont inquiètes parce qu’elles savent que leurs jeunes enfants représentent une proportion considérable de leur population aujourd’hui et elles craignent pour la survie de leurs langues, de leurs cultures et de leurs sociétés.
On craint qu’une autre génération ne soit enfermée dans des établissements et séparée de sa communauté. Il y a une crainte supplémentaire que, avec la perte du statut, les enfants autochtones ne soient également contraints de quitter la communauté.
Le rapport ajoute que l’expérience vécue dans les pensionnats est partagée par de nombreuses Premières Nations partout au Canada. Cette expérience a été marquée par des violences émotionnelles, physiques et sexuelles ainsi que par des privations sociales, émotionnelles et spirituelles. Même si l’assimilation était présentée comme l’objectif de l’éducation des Premières Nations, une chercheuse a écrit ceci :
L’assimilation devait se faire dans des conditions qui ne menaçaient pas les entreprises et le monde agricole environnants.
Dans le même rapport, on peut lire que, quand des modifications législatives ont été apportées, les communautés autochtones, en particulier dans les réserves, faisaient face aux répercussions d’un siècle de lois discriminatoires qui avaient placé les membres des Premières Nations dans une position d’extrême inégalité socioéconomique.
Au lieu de soutenir les communautés, le gouvernement a réagi en enlevant des enfants pour les placer dans des familles non autochtones.
Chers collègues, d’importantes recherches ont été menées sur la prise en charge des enfants des Premières Nations, des Métis et des Inuit au Canada. Le gouvernement canadien a mis en œuvre différentes politiques visant à retirer les enfants des Premières Nations, des Métis et des Inuit de leur famille : les pensionnats, la rafle des années 1960, les écoles de jour, le placement actuel d’enfants en garde ainsi que les politiques d’extinction du statut d’Autochtone qui sont toujours en vigueur aujourd’hui.
Quand on considère la puissance écrasante dont disposait le Canada face aux Premières Nations, on constate que les politiques d’enlèvement, qui bafouaient de manière si flagrante les droits fondamentaux des Premières Nations, ont pu se répéter même après la période des pensionnats.
Les politiques ont bel et bien eu cet effet.
Aujourd’hui, je parle plus précisément de l’expérience de la rafle des années 1960.
Honorables sénateurs, je prends la parole au sujet du projet de loi S-245, Loi instituant la journée nationale de la cérémonie des couvertures. Je tiens à remercier Troy MacBeth Abromaitis, un survivant de la rafle des années 1960, d’avoir sollicité le soutien de sénateurs des Premières Nations, des Inuit et des Métis pour proposer un projet de loi d’initiative parlementaire en son nom et au nom d’autres survivants.
Le projet de loi S-245 a été élaboré conjointement par M. Abromaitis et notre bureau. M. Abromaitis travaille sans relâche pour que l’histoire de la rafle des années 1960 soit reconnue et comprise dans toute l’île de la Tortue. Une proclamation a été signée par la lieutenante-gouverneure et la procureure générale de la Colombie-Britannique, au nom du gouvernement de la province, afin de désigner le 30 juin 2024 comme la Journée des survivants autochtones. Une proclamation de l’honorable Tim Houston, premier ministre de la Nouvelle-Écosse, au nom de la province, a désigné le 30 juin 2025 comme la Journée nationale de la cérémonie des couvertures pour les survivants autochtones de toute la province.
Dans une déclaration, Susan Holt, première ministre du Nouveau-Brunswick, a proclamé le 30 juin 2025 la Journée des survivants autochtones et la Journée nationale de la cérémonie des couvertures dans la province.
Une lettre de recommandation rédigée par la cheffe Janet Webster, de la Première Nation de Lytton, en faveur de M. Abromaitis, parlait de son parcours de 35 ans pour renouer avec sa famille, son peuple, sa culture et sa communauté en tant que descendant des familles Thom, Oats, Dreaney et Drynock de la Nation des Nlaka’pamux. L’Assemblée extraordinaire des Chefs de 2025, au moyen de la résolution no 36 de l’Assemblée des Premières Nations, adoptée par consensus en décembre 2025, a apporté son soutien à l’instauration par le gouvernement du Canada d’une journée nationale en l’honneur des survivants des systèmes de retrait d’enfants autochtones de leur foyer.
Après un long périple, Troy MacBeth Abromaitis est rentré chez lui, dans la communauté nlaka’pamux de la Bande indienne de Nicomen, en Colombie-Britannique. Ce périple a commencé dès la naissance, quand Troy a été pris en charge par le système de garde d’enfants connu sous le nom de rafle des années 1960 parce qu’il était Autochtone. Il a été accueilli à la maison lors d’une cérémonie des couvertures et a reçu son nom ancestral en reconnaissance de son rôle dans la reconstruction et le rétablissement de Lytton à la suite de l’incendie de forêt dévastateur de 2021.
Je tiens à remercier Troy pour les recherches approfondies qu’il m’a fournies et qu’il vous a envoyées à tous ce matin, je crois.
Qu’est-ce que la rafle des années 1960?
La rafle des années 1960 s’est transformée en une tentative beaucoup plus longue d’assimiler les enfants des Premières Nations, des Métis, des Inuit et des Indiens non inscrits. Dans les années 1880, le Canada finançait des pensionnats expressément destinés à séparer les enfants de leur famille et de leur culture, ce qui voulait aussi dire « tuer l’Indien dans l’enfant ». La formation scolaire offerte dans les pensionnats ciblait intentionnellement la langue, le but et le sens de la vie, les connaissances, de même que les liens parentaux, afin d’en empêcher la transmission. L’histoire des pensionnats et celle de l’aide à l’enfance se chevauchent. Les enlèvements dans les foyers d’accueil et les foyers d’adoption se multipliaient alors que les pensionnats étaient toujours en activité.
Toutefois, le contexte institutionnel était différent. Le système des pensionnats était axé sur des établissements financés par le gouvernement fédéral et souvent gérés par des Églises. Le recours au système de protection de l’enfance, lui, s’appuyait sur les lois provinciales ou territoriales, les services sociaux, les sociétés d’aide à l’enfance et les tribunaux. Les familles d’accueil, les familles adoptives et les foyers collectifs sont devenus des lieux de prise en charge et d’éducation.
Un enfant pouvait se retrouver sous la garde de plusieurs établissements successivement, et le fait que les parents de l’enfant aient fréquenté des pensionnats autochtones pouvait être considéré comme un facteur déterminant dans la décision d’un organisme compétent d’intervenir et de leur retirer la garde de leur enfant.
Le partage des compétences législatives qu’a amené la Confédération a joué un rôle central dans cette histoire. Le Parlement exerçait ses pouvoirs en vertu du paragraphe 91(24) de la Loi constitutionnelle de 1867, tandis que les provinces géraient leurs propres systèmes généraux de protection de l’enfance.
Les gouvernements se sont disputés pour savoir qui devait fournir et financer les services dans les réserves. En 1951, la modification de la Loi sur les Indiens a ajouté une disposition, initialement l’article 87 puis l’article 88, qui prévoyait l’application aux Indiens des lois provinciales de portée générale. Cela a permis d’appliquer dans les réserves les lois provinciales relatives à la protection de l’enfance. Toutefois, cela n’a pas supprimé le pouvoir législatif du Parlement ni ordonné en soi que les enfants soient placés dans des familles adoptives.
L’applicabilité des lois provinciales n’a pas automatiquement permis aux enfants de recevoir toute une gamme de services. Ce sont les accords de financement et les accords administratifs qui ont déterminé quels services les organismes allaient effectivement fournir.
Les familles pouvaient se heurter à des autorités puissantes qui se donnaient le pouvoir d’enlever leurs enfants sans avoir préalablement donné aux familles l’aide et les ressources nécessaires pour que celles-ci puissent garder leurs enfants. Cette combinaison de facteurs est importante. L’accroissement de l’intervention gouvernementale n’a pas été accompagné d’un accroissement de l’offre de logement, de mesures de soutien pratiques ou de soins de santé dispensés par la communauté.
L’accord ontarien du 1er décembre 1965 révèle les rouages de l’affaire. Le Canada a financé l’élargissement de 18 programmes provinciaux de bien-être, y compris des services de protection et d’adoption des enfants, aux personnes vivant dans les réserves. Le paragraphe 2(2) exigeait que chaque bande touchée soit consultée et donne son accord avant qu’un programme soit étendu. Dans Brown c. Canada, la cour a déterminé que cette consultation n’avait jamais eu lieu.
Tout cela a une signification historique bien plus grande qu’une simple dispute pour savoir quel ordre de gouvernement avait payé une facture. Les gouvernements ont élargi des services en fonction de normes externes sans donner aux Premières Nations touchées l’influence promise sur ces services. Une mesure présentée comme un accès égal pouvait ainsi accroître la mainmise de l’État sur la vie familiale sans aucun respect pour l’autorité inhérente des Autochtones sur leurs propres enfants. L’historique de la responsabilité passe par les lois, les ententes, les pratiques des agences et les décisions qui ont été prises. Attribuer toute la responsabilité des enlèvements d’enfants uniquement à Ottawa ou aux provinces occulte le véritable fonctionnement du système.
Les enfants n’étaient pas tous pris en charge de la même manière. Il y avait l’appréhension, où un organisme pouvait prendre unilatéralement la garde d’un enfant. Dans un cas précis, les parents étaient allés à l’épicerie et, à leur retour, les enfants n’étaient plus là. Il y avait la tutelle temporaire, où l’enfant était placé sous l’autorité d’un organisme pendant un certain temps, et la tutelle permanente ou la tutelle de l’État, où l’enfant était placé sous la tutelle continue de l’État. Le placement familial était un cadre de vie, et non une mesure d’adoption. L’adoption était un processus légal qui créait une nouvelle relation parent-enfant. Certains enfants sont passés par plusieurs de ces étapes, tandis que d’autres sont restés dans des établissements de soins de longue durée sans être adoptés.
Au moment de l’évaluation, les travailleurs sociaux pouvaient juger les foyers autochtones en fonction des attentes d’une famille nucléaire blanche de la classe moyenne. La pauvreté, l’entreposage inhabituel des aliments, le partage des soins et le surpeuplement des logements pouvaient être considérés comme des signes d’échec parental. Souvent, les travailleurs sociaux connaissaient peu les réalités locales, et les parents pouvaient perdre leurs enfants sans préavis, ou presque, et sans y consentir. Les jugements sur la négligence pouvaient considérer l’absence de biens matériels et la différence culturelle comme une incapacité d’aimer et de protéger un enfant. Cela ne signifie pas pour autant que tous les enfants étaient en sécurité ou qu’aucune intervention n’était justifiée.
Selon le rapport de la Commission d’enquête sur l’administration de la justice et les Autochtones :
L’élargissement des services d’aide à l’enfance aux communautés [des Premières Nations] qui a eu lieu partout au Canada à cette époque [...]
— dans les années 1950 —
[...] a eu un impact profond et négatif sur ces communautés. Comme cela a été documenté par le Conseil canadien de développement social :
En 1955, 3 433 enfants étaient pris en charge par le service de protection de l’enfance de la Colombie-Britannique. Sur ce nombre, on estimait que 29 enfants, soit moins de 1 % du total, étaient d’origine autochtone. Toutefois, en 1964, 1 446 enfants pris en charge en Colombie-Britannique étaient d’origine autochtone, soit 34,2 % de l’ensemble des enfants pris en charge. Autrement dit, en l’espace de dix ans, la proportion d’enfants autochtones dans le système de protection de l’enfance de la Colombie-Britannique était passée de pratiquement zéro à un tiers. Cette tendance était observable également dans d’autres régions du Canada.
Les auteurs écrivent encore ceci :
Le système de protection de l’enfance faisait essentiellement la même chose avec les enfants autochtones que ce qu’avaient fait les pensionnats. Il retirait les enfants autochtones de leurs familles, de leurs communautés et de leur culture, pour les placer au sein de la société dominante [...] En conséquence, rien qu’entre 1971 et 1981, plus de 3 400 enfants autochtones ont été envoyés chez des parents adoptifs dans d’autres sociétés, et parfois dans d’autres pays.
J’ai été choqué de découvrir où ces enfants avaient été envoyés. Ils ont été envoyés aux États-Unis, en Allemagne, en Angleterre et en Écosse, et cette liste de pays n’est pas exhaustive.
Le rapport final du sous-comité chargé de la protection des enfants autochtones au Manitoba, qui a achevé ses travaux en 1980, citait le juge Garson, de la Cour provinciale, devenu par la suite sous-ministre de la Justice du Manitoba. Le juge avait parfaitement décrit le désordre qui régnait au sein des services :
La dure réalité de la situation actuelle [...] est que l’Indien visé par un traité se retrouve dans un vide politique, financier et juridique : les deux ordres de gouvernement tentent de se dédouaner de la responsabilité de la prestation des services sociaux et des services d’aide à l’enfance, ce qui a pour résultat guère surprenant que l’Indien visé par un traité n’obtient pas les services, sauf dans des situations où sa vie est menacée [...] Un tel déni de services, pour quelque raison que ce soit, ne peut être qualifié que de discriminatoire envers les Indiens visés par un traité.
La Saskatchewan est un exemple exceptionnellement clair de la promotion par le gouvernement de l’adoption transraciale. Son projet pilote Adopt Indian and Métis a été en vigueur de 1967 à 1969 et il était initialement soutenu par le ministère fédéral de la Santé nationale et du Bien-être social. Il a permis de tester la publicité à la télévision, à la radio et dans les journaux pour recruter des parents adoptifs dans le Sud-Est de la Saskatchewan. En 1970, l’initiative publicitaire a été élargie pour inclure tous les enfants en attente de placement. Adopt Indian and Métis était un programme particulier dans le cadre plus large de la rafle des années 1960, mais ce n’était pas son nom administratif national.
Honorables sénateurs, quand j’ai quitté le pensionnat à 16 ans, en 1968, à l’époque où le projet pilote était en cours, pour aller à l’école secondaire à The Pas, au Manitoba, j’ai vu ces publicités avec de jeunes enfants dans les journaux. Il y avait le visage de l’enfant, puis on posait la question suivante : « Voulez-vous adopter cet enfant? » À l’époque, je ne m’étais pas rendu compte à quel point c’était scandaleux et dangereux. Je trouvais ça normal. Souvenez-vous que je sortais du pensionnat, que je croyais que ce milieu était normal.
Les recherches archivistiques de l’historienne Allyson Stevenson montrent que la campagne a présenté l’adoption comme une solution pour les enfants qui attendaient d’être pris en charge, tout en accordant peu d’attention aux conditions qui les avaient séparés de leur famille. Ce cadre donnait beaucoup de visibilité aux familles adoptives potentielles et laissait dans l’ombre les parents et les proches autochtones.
Les publicités ont également inclus l’identification raciale des enfants dans le processus de recrutement. L’examen de la campagne révèle donc comment un transfert permanent pourrait être présenté publiquement comme un progrès social bienveillant.
Les enfants des Premières Nations, des Métis et des Inuit ont subi les mêmes processus de retrait, mais leurs expériences étaient différentes. Le système d’inscription de la Loi sur les Indiens, la résidence dans les réserves, les frontières provinciales et les arrangements administratifs dans le Nord ont créé différentes voies d’accès aux soins et différentes traces documentaires. La catégorie juridique utilisée dans les dossiers ne présentait pas une description complète de l’identité de l’enfant. Pour les enfants qui avaient été retirés de leur milieu, cette séparation pouvait se traduire par la perte des renseignements nécessaires pour identifier leur famille, leur communauté ou leur nation. C’est vraiment devenu un problème lorsque la rafle des années 1960 a pris fin et que les enfants ont commencé à essayer de retrouver leur famille.
Les enfants métis ont été pris en charge par les systèmes provinciaux, dont des organismes qui les ont regroupés avec des enfants des Premières Nations sous des appellations générales et qui ne les ont pas identifiés correctement. La Fédération métisse du Manitoba et la Régie des services à l’enfant et à la famille des Métis situent cette histoire dans le contexte de la dépossession, de la dispersion et de l’accès inégal des Métis aux institutions publiques. Leur mémoire de 2013 décrit les dommages qui ont été causés par les autorités lorsque celles-ci ont fait fi des soins prodigués par la famille élargie et ont essentiellement réagi à des conditions sociales difficiles en retirant les enfants de leur milieu. Le mémoire souligne également les obstacles créés par l’adoption fermée quand l’enfant recherchait ultérieurement des membres de sa famille.
Les pertes subies ont dépassé le moment même du retrait de l’enfant. Des frères et des sœurs pouvaient être placés dans des lieux différents et grandir séparément. C’est arrivé. Les enfants pourraient perdre leur langue, et il arrivait qu’on leur cache ou qu’on déforme les renseignements sur leurs origines. Un enfant pourrait être considéré comme Autochtone à l’école et dans la vie de tous les jours, sans pour autant avoir de relations avec des proches ou avec une communauté qui lui permettaient de comprendre cette identité. Les recherches effectuées par M. Sinclair décrivent le rétablissement des liens comme un processus actif d’apprentissage et de reconstruction plutôt que comme le simple fait de renouer avec un passé qui remonte à l’enfance.
Les expériences des survivants variaient, notamment en ce qui concerne les soins qu’ils recevaient de la part de parents adoptifs ou d’accueil. J’ai entendu des histoires horribles. Les récits historiques font état aussi bien de relations affectueuses que de maltraitance et d’abandon. Il n’est pas nécessaire que chaque foyer ait été un lieu de maltraitance pour expliquer le préjudice systémique causé par la rupture de liens familiaux et culturels. À l’inverse, le fait de souligner les réalisations ultérieures d’une personne ne permet pas d’établir que le retrait était nécessaire ou que les pertes étaient sans conséquence.
Le récit de Betty Ann Adam et de ses frère et sœurs concrétise le travail de réunification. Dans le reportage de l’Office national du film du Canada intitulé Naissance d’une famille, Mme Adam décrit comment elle a renoué avec des proches dénés et établi une correspondance avec sa mère en 1985. Elle a rencontré sa mère en personne en 1990. Retrouver son frère et ses sœurs a pris beaucoup plus de temps : Ben a été localisé en 2012, et Esther, en Californie, en 2014. En 2015, Betty Ann, Rosalie, Esther et Ben se sont réunis pour la première fois en tant que famille après le décès de leur mère.
Les obstacles étaient tant administratifs qu’émotionnels. Mme Adam raconte qu’elle est devenue administratrice de la succession de sa mère et qu’elle s’est heurtée à des obstacles répétés pour localiser ses proches. Ces retrouvailles n’ont pas permis de retrouver une enfance partagée : c’est en tant qu’adultes qu’ils ont dû commencer à établir des relations, puisqu’on leur avait refusé la possibilité de le faire dès l’enfance alors que c’était un droit intrinsèque.
Troy Abromaitis a fait les déclarations suivantes :
La rafle des années 1960 désigne le placement à grande échelle d’enfants autochtones en famille d’accueil, en adoption et dans d’autres services de protection de l’enfance, en particulier de la fin des années 1950 jusqu’aux années 1980.
La rafle des années 1960 ne s’est pas produite parce que le gouvernement se souciait sincèrement du bien-être des enfants autochtones, mais principalement parce qu’il s’agissait d’un prolongement des politiques racistes visant les communautés autochtones et conçues pour assimiler les enfants autochtones dans la société occidentale et à les dépouiller de leur culture et de leur communauté.
Une journée nationale de la cérémonie des couvertures ne viserait pas à définir l’expérience de chaque survivant au moyen d’une seule cérémonie. Elle créerait plutôt un espace pour honorer les Survivants, se souvenir des enfants et des familles touchés par les enlèvements, promouvoir l’éducation du public et la reconnexion, et affirmer l’importance continue des familles, des cultures et des communautés des Premières Nations, des Métis, des Inuit et des Indiens non inscrits dans la détermination de l’avenir de leurs enfants.
La proposition de faire du 30 juin la Journée nationale de la cérémonie de la couverture offrirait un moment national de commémoration centré sur les Survivants, la famille, l’appartenance, le rétablissement des liens et la force durable des Premières Nations, des Métis, des Inuit et des peuples non inscrits.
La couverture a un sens particulier dans ce contexte. Dans de nombreuses communautés des Premières Nations, des Métis et des Inuit, les cérémonies de la couverture peuvent exprimer un foyer accueillant, un honneur, une protection, un sentiment d’appartenance et une relation. Pour les Survivants dont l’enfance a été marquée par la séparation de leur famille, de leur communauté et de leur culture, être accueillis et enveloppés dans une couverture offre un puissant contrepoids symbolique à ce que Troy et des milliers de Survivants ont vécu. Il s’agit d’un mouvement qui passe de l’enlèvement à la reconnaissance, de la déconnexion à la relation et de l’identité imposée à l’appartenance.
Le 30 juin occupe également une place importante dans le calendrier national, juste avant la fête du Canada. Ce jour est l’occasion de mettre en lumière les expériences vécues par les enfants et les familles autochtones avant que le pays ne commence à célébrer sa fête nationale, tout en sachant que l’histoire du Canada comprend l’action des gouvernements et des institutions, mais aussi la survie, la résistance et la reconstruction des familles et des communautés des Premières Nations, des Métis et des Inuit.
Chers collègues, je vous invite à vous joindre à moi pour soutenir les victimes de la rafle des années 1960 en renvoyant ce projet de loi au comité dès aujourd’hui. La désignation du 30 juin comme journée nationale par l’entremise du projet de loi S-245, constituera un outil important pour que le Parlement puisse évoquer le souvenir des survivants, rendre hommage aux familles et aux communautés, sensibiliser le public et poursuivre le travail de réconciliation.
À toutes les victimes de la rafle des années 1960 qui nous écoutent assurément, je tiens à dire : vous comptez pour nous. Bienvenue chez vous.
Merci.