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Le discours du Trône

Motion d'adoption de l'Adresse en réponse--Suite du débat

28 octobre 2025


Votre Honneur, honorables sénateurs, j’aimerais tout d’abord profiter de l’occasion pour vous remercier vous, Votre Honneur, l’huissier du bâton noir, la greffière, Mme Anwar, ainsi que leurs équipes respectives. Je remercie également mes collègues du Groupe des sénateurs indépendants et tous les sénateurs ici présents. Merci aussi aux équipes administratives du Sénat, dont celles de la sécurité et des locaux, ainsi qu’à m’a propre équipe — John Inca, Julie et Sola — pour leur professionnalisme hors pair et pour le soutien qu’ils m’offrent depuis ma nomination.

Un merci tout spécial aux sénateurs McBean, Saint-Germain et Harder pour leurs conseils et leurs badineries, car ils m’ont beaucoup aidé à trouver mes repères, à l’intérieur et à l’extérieur du Sénat.

Merci aussi à ma voisine de banquette, la sénatrice Arnold, qui m’assure que je ne suis pas seul au monde et que je peux compter sur les autres pour comprendre les rouages de notre auguste institution. Si elle jetait un coup d’œil dans mon pupitre, elle verrait que j’ai un tube de colle contact extra-forte, alors si elle fait seulement mine d’aller où que ce soit, je mets mon plan à exécution.

Bien qu’ils ne soient pas ici aujourd’hui, je remercie ma mère Dilu, mon père Aba, ma sœur Amina, mon beau-frère Tomas ainsi que mon extraordinaire nièce Hailie. C’est grâce à leur amour, à leur soutien et à leurs encouragements si je suis ici aujourd’hui.

Je crois beaucoup à la force de la communauté, et je suis honoré de faire partie de celle-ci, car il s’agit d’un endroit où on peut s’exprimer librement, agir de manière indépendante et mettre à profit sa curiosité et son courage pour s’attaquer aux dossiers qui définissent le pays que nous sommes.

Quand je pense à la manière dont j’entends m’acquitter de mon rôle, je m’émerveille des symétries qui ont ponctué le parcours qui m’a menée jusqu’ici. Je pense par exemple au fait que c’est l’ancien premier ministre Pierre Elliot Trudeau qui nous a accueillis dans ce pays extraordinaire, mes parents, ma sœur et moi, en tant que réfugiés politiques et que, 53 ans plus tard, c’est l’ancien premier ministre Justin Trudeau qui m’a nommée au Sénat, un endroit qui a pour mission de servir et de protéger les institutions mêmes qui nous ont offert un refuge et nous ont redonné espoir. Je suis également consciente du fait que je vais terminer ma carrière exactement là où elle a commencé, sur la Colline du Parlement. C’est donc honorée par l’immensité du privilège qui m’est accordé et motivée par le sens du devoir que je me tiens aujourd’hui devant vous.

Mon amour de la Colline du Parlement a pris naissance il y a 30 ans. Juste après l’université, j’ai obtenu un emploi auprès de l’honorable Paddy Tornsey, la députée de Burlington, ma circonscription. Plus tard, j’ai eu le plaisir de travailler avec l’honorable Anne McLellan, à l’époque où elle a été tour à tour ministre de la Justice, ministre de la Santé et ministre de la Sécurité publique avant de devenir vice-première ministre.

Ces deux femmes incroyables m’ont donné une occasion comme on en rencontre peu : servir les Canadiens d’une manière inédite et significative en faisant adopter des lois sur le contrôle des armes à feu, les prestations aux conjoints de même sexe, la protection de l’environnement, la lutte contre le terrorisme et la création de l’Agence de la santé publique du Canada, entre autres investissements et initiatives.

Ma relation avec le Sénat a connu des débuts plutôt informels. L’ancienne sénatrice Raynell Andreychuk avait appris que je viens de l’Ouganda. Comme elle avait déjà occupé les fonctions de haute-commissaire au Kenya et en Ouganda, elle s’était dit qu’il serait bien que nous allions dîner ensemble. Elle était facile d’approche, gentille, perspicace et tellement élégante. Je lui suis encore reconnaissante d’avoir pris le temps de m’expliquer le travail des sénateurs, parce que c’est là que tout a commencé.

Plus officiellement, mes premiers contacts avec le Sénat ont eu lieu lors des maintes fois où la ministre pour qui je travaillais a été invitée à témoigner devant un comité du Sénat. J’ai été frappée par la qualité des questions, le sens du devoir des sénateurs et, bien entendu, la bonne vieille détermination à débattre des idées — je dois dire que j’ai assisté à certains moments assez tumultueux. Ces expériences m’ont permis de comprendre l’importance du travail qui se fait ici. Je suis extrêmement bien placée pour connaître l’incidence que le Sénat peut avoir. J’en ai moi-même été témoin, et c’est pour moi un grand honneur d’en faire désormais partie.

Cela dit, j’aimerais parler aujourd’hui de la marque que je souhaite laisser et vous donner une idée à la fois des dossiers que je compte défendre et de la manière dont j’entends m’y prendre.

Que ce soit parce que je suis moi-même le fruit des possibilités que d’autres m’ont offertes quand j’étais jeune, parce que j’ai été témoin de l’incroyable impact que peuvent avoir des jeunes engagés, créatifs et connectés ou pour une autre raison, je crois plus que jamais que nous devons continuer de créer des possibilités pour que les jeunes puissent s’épanouir maintenant et à l’avenir.

Ceux qui me connaissent reconnaîtront là un terrain qui m’est familier. Que ce soit comme employée politique, entrepreneure sociale, PDG ou membre d’un conseil d’administration, j’ai toujours essayé de défendre les jeunes et d’être une voix, une oreille attentive et une alliée pour eux.

Comme l’a dit Sa Majesté le roi Charles III dans le discours du Trône :

Nous devons à la présente génération ainsi qu’à celle qui suivra de réfléchir et d’agir en faveur du bien commun.

Pour relever ce défi, nous devons tout d’abord faire face à une dure réalité.

En novembre dernier, en tant que PDG de la Fondation du roi au Canada, j’ai chargé Deloitte de réaliser une étude actualisée sur les coûts économiques et sociaux du chômage des jeunes et ses effets à long terme sur notre pays. Nous savions déjà que la situation était grave, mais il était difficile de faire passer le message au gouvernement et aux médias et de les pousser à se concentrer sur cette crise, car c’est bien d’une crise qu’il s’agit. Nous avons donc décidé de chiffrer le problème. Une fois que l’on quantifie le coût du potentiel gaspillé, il devient impossible d’en faire abstraction.

Le rapport Failure to Launch était clair. Commençons par les mauvaises nouvelles, puis nous passerons aux bonnes. En juillet 2024, le taux de chômage chez les jeunes a atteint 14,2 %, son niveau le plus élevé depuis septembre 2012, à l’exception des années de pandémie. En juillet dernier, il est passé à 14,6 %. Le Canada se dirige dans la mauvaise direction. Tandis que certains de nos pairs — les États-Unis avec 8 %, l’Allemagne avec 6 % et le Japon avec 4 % — se stabilisent ou s’améliorent, nos données empirent.

Le chômage des jeunes entraîne également une augmentation des dépenses pour un éventail de services publics, notamment le système judiciaire pénal, les soins de santé, en particulier en santé mentale, et l’aide sociale. Compte tenu de l’importance que nous accordons désormais à l’IA, il convient de noter que d’ici 2030, près de 40 % des emplois au Canada seront perturbés par l’automatisation et l’IA. Il ne s’agit pas d’une prévision lointaine, mais d’une réalité qui approche à grands pas.

Passons maintenant aux bonnes nouvelles. Une diminution du sous-emploi et du chômage chez les jeunes canadiens pourrait entraîner une augmentation du PIB réel de 18,5 milliards de dollars d’ici 2034. Si nous saisissons cette occasion, 228 000 emplois seront créés, générant 9,2 milliards de dollars en salaires et une augmentation des recettes publiques de 5,3 milliards de dollars.

Honorables sénateurs, ces chiffres sont bien plus que de simples données. Ils représentent des jeunes qui retardent leur indépendance, remettent en question leur avenir et perdent espoir. Cela a des répercussions sur nos systèmes économiques et sociaux qui sont dangereuses non seulement pour les jeunes, mais pour tout le monde. Par exemple, les employeurs doivent déjà composer avec une pénurie de main-d’œuvre dans les domaines des soins de santé, des métiers spécialisés et des technologies. Le chômage chez les jeunes alimente l’anxiété, la dépression et le désespoir. Les jeunes autochtones ou racisés, ceux qui habitent dans les régions rurales, ceux qui vivent avec un handicap et les nouveaux arrivants sont confrontés à des obstacles encore plus importants.

Les changements démographiques font en sorte que la prospérité future du Canada dépend des jeunes d’aujourd’hui. En d’autres termes, notre population vieillissante dépendra de la productivité, des contributions fiscales et des innovations de la prochaine génération.

Par ailleurs, il y a les risques politiques. Une génération qui se sent exclue est une génération qui se désengage, qui a un faible taux de participation au scrutin, qui participe moins à la vie civique, qui perd confiance dans nos institutions, qui s’implique moins dans le bénévolat et le service à la population ou encore qui est moins disposée à lutter contre les injustices ou à militer pour le changement. Ces préoccupations ne sont pas abstraites. Elles touchent aux fondements mêmes de notre démocratie. Lorsque les jeunes sentent qu’on ne les écoute pas ou qu’on les met à l’écart, la santé de nos institutions démocratiques est directement menacée.

Que pouvons-nous faire? Tout comme nous avons adopté l’analyse comparative entre les sexes, nous aurions tout intérêt à appliquer une perspective qui tient compte des jeunes dans la conception des lois. Imaginez si chaque projet de loi dont nous débattons ou chaque règlement que nous adoptons était systématiquement évalué non seulement en fonction de ses implications financières ou sexospécifiques, mais aussi en fonction de son incidence sur les jeunes Canadiens.

Soutenir les jeunes Canadiens nécessite la prise de mesures pratiques et audacieuses. Je donne quelques exemples : mettre à jour les politiques en matière d’automatisation dans l’économie à la demande, où de nombreux jeunes travaillent; inciter les employeurs à embaucher et à former des jeunes en quantité encore jamais vues; investir dans des programmes qui reflètent les besoins actuels et qui les satisfont à long terme, et pas seulement pour l’été; utiliser des données pour guider l’adoption de solutions fondées sur des données probantes; investir dans les activités sportives chez les jeunes, car il a été prouvé qu’elles améliorent les compétences favorisant l’employabilité et la santé mentale, sans compter que, comme nous le savons tous, les sports unifient le pays. Allez les Jays!

Voilà certains des secteurs où j’espère prêter ma voix pour que les jeunes Canadiens voient une occasion et aient le pouvoir de la saisir.

Honorables sénateurs, investir dans les jeunes, ce n’est pas de la charité. Ce n’est pas facultatif. Cela édifie le pays. Si nous ne saisissons pas le moment, nous hériterons d’une croissance plus lente, d’une division plus profonde et d’institutions plus faibles. L’histoire nous jugera non pas pour les débats que nous avons eus, mais pour notre capacité à avoir relevé les défis déterminants de cette génération. J’espère sincèrement que nous ne légiférerons pas comme si les jeunes constituaient un enjeu secondaire, car ils constituent en fait l’enjeu principal. Ils sont l’avenir de notre économie, les garants de notre démocratie et les innovateurs qui exploiteront la technologie d’une manière que nous ne pouvons qu’imaginer.

Honorables sénateurs, imaginons le Canada dans 20 ans. Quand ils vont regarder en arrière, nos jeunes diront-ils que nous avons eu la clairvoyance de les préparer, que nous avons traité leur avenir comme l’enjeu déterminant de notre époque? Ou vont-ils dire que nous les avons laissés tomber en détournant le regard au moment où ils avaient le plus besoin de nous?

J’aimerais vous donner quelques exemples de ce que j’ai vécu en écoutant les jeunes et en travaillant auprès d’eux. Lorsque j’étais PDG de la Fondation Malala, j’ai eu la chance extraordinaire de rencontrer des filles réfugiées au Liban. Malala et moi y sommes allées avec Tim Cook, le PDG d’Apple, pour annoncer notre partenariat. À un moment donné, nous nous sommes assis en cercle avec ces jeunes femmes et, l’une après l’autre, elles nous ont raconté ce qu’elles avaient vécu. Toutefois, ce qu’elles voulaient vraiment nous dire, c’était où elles voulaient aller.

Malgré ce qu’elles ont vécu — la guerre, la mort de leurs parents, le manque de scolarisation pendant des mois, la vie dans des camps —, elles ont toutes parlé de leur désir de retourner dans leur pays, de s’instruire et d’acquérir des compétences qui leur permettraient de redonner à leur communauté et de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Leur résilience était palpable. Nombre d’entre elles sont en voie de devenir des professionnelles de la santé afin de pouvoir sauver des vies, et l’une d’entre elles deviendra architecte pour reconstruire sa ville — littéralement.

Au Canada, j’ai eu la chance de rencontrer des centaines de jeunes qui m’ont dit avoir fait ce qu’on leur avait dit de faire. On leur a dit d’aller à l’école et d’obtenir un diplôme et qu’ils se trouveraient un bon emploi. Qu’ils gagneraient bien leur vie. Qu’ils pourraient acheter une maison et fonder une famille. Des centaines de milliers de jeunes Canadiens estiment qu’ils ont fait leur part, mais que cela n’a pas porté fruit.

Honorables sénateurs, il ne s’agit pas de trouver des coupables, mais de rectifier le tir. Nous avons fait une promesse. Si elle ne peut être tenue, il faut la revoir. L’avenir des jeunes n’est pas un débat abstrait : il en va de la compétitivité de l’économie, de la survie de notre démocratie et de l’avenir du Canada.

J’espère me révéler à la hauteur de la situation, faire preuve de courage et apporter ma contribution comme si l’avenir en dépendait, car c’est effectivement le cas. Chers collègues, c’est un honneur pour moi de travailler avec vous au service du Canada, le meilleur endroit au monde où vivre, apprendre et aimer. Merci. Shukran. Meegwetch.

L’honorable Sandra Pupatello [ + ]

Honorables sénateurs et sénatrices, je suis honorée de prendre la parole aujourd’hui dans cette Chambre pour mon discours inaugural en réponse au discours du Trône.

Je suis ravie de prendre la parole après Farah, qui a prêté serment le même jour que moi.

Je suis une enfant italienne qui a grandi dans le quartier de la Petite Italie à Windsor, en Ontario, la ville la plus au sud du Canada — 800 kilomètres plus au sud que Vancouver, pour être exacte — pratiquement entourée par deux Grands Lacs, le lac Ontario et le lac Érié, et à deux pas de Détroit, dans le Michigan. C’est le territoire traditionnel du peuple anishinabe de la Confédération des trois feux, un fait dont j’avoue ne pas avoir entendu parler pendant mon enfance.

Certains qualifieraient le fait de jouer au hockey dans la rue avec mon frère d’enfance canadienne idyllique, jusqu’à ce qu’ils apprennent que j’étais la gardienne de but de service et que je recevais régulièrement des tirs dans le ventre. C’était peut-être un signe avant-coureur de ce qui m’attendait dans ma carrière : la plupart du temps, c’était génial, mais de temps en temps, je recevais une balle de tennis dure et gelée dans le ventre.

Mes parents étaient des immigrants italiens. Ils sont arrivés dans les années 1950. Mon père a appris l’anglais en lisant le journal. Il était menuisier, mais a trouvé du travail dans une usine de pièces automobiles. Ma mère est arrivée à l’âge de 11 ans. Elle a rapidement appris l’anglais et est devenue la traductrice des amis et de la famille qui recevaient du courrier du gouvernement. Elle a commencé à travailler pour Immigration Canada comme sténographe — elle écrivait réellement à l’aide de signes sténographiques — et a pris sa retraite des années plus tard en tant qu’agente d’immigration. Elle était l’agente préférée de nombreux groupes d’immigrants, parce que c’est ainsi qu’ils arrivaient à Windsor à l’époque. Elle leur parlait lentement, en articulant chaque lettre, parce qu’elle savait que ça les aiderait à comprendre. Parfois, elle continuait à parler ainsi une fois rentrée à la maison, et nous lui disions : « Maman, tu n’es pas au travail. »

Ma famille a toujours été très impliquée dans notre communauté italienne. Notre héritage est du Nord de l’Italie, plus précisément de la région du Frioul-Vénétie Julienne. Nous étions membres actifs du club Fogolar Furlan, qui représentait notre région. J’en suis devenue finalement la première présidente née au Canada. En 1962, chaque membre d’un petit groupe d’immigrants a fourni une contribution de 1 000 $ pour l’achat d’un terrain et, éventuellement, pour la construction d’un grand édifice pour le club. Trente ans après la construction, nous avons eu l’honneur d’être les hôtes d’une cérémonie de citoyenneté canadienne.

Trente ans après avoir construit ce club italien, les maçons, les couleurs de béton et les poseurs de cloisons sèches ont été les hôtes d’une cérémonie d’immigration, la première que le gouvernement organisait en dehors de ses locaux.

Le ministre de l’Immigration de l’époque était Sergio Marchi, qui était lui-même originaire de la région du Frioul-Vénétie Julienne.

C’est ce jour-là que j’ai rencontré pour la première fois un sénateur, qui était lui aussi originaire de la région du Frioul-Vénétie Julienne. Beaucoup d’entre vous se souviendront — je l’espère — du sénateur Peter Bosa.

Alors que je menais une vie normale d’élève du secondaire — école, sports, emploi chez McDonald’s, important poste syndical chez A&P —, j’ai reçu un appel décisif. C’était en 1974. Le bureau d’Herb Gray, qui était alors mon député, m’a appelée pour m’inviter à une activité où je pouvais rencontrer le premier ministre.

En rétrospective, je ne pense pas qu’Herb Gray ait su que ses bénévoles m’avaient appelée. Je ne pense pas non plus qu’il ait su que j’avais assisté à l’activité. Cependant, pour moi, ce fut un moment charnière, non seulement parce que j’ai rencontré le premier ministre et Herb Gray, mais aussi parce que j’ai compris les rouages de la politique. J’étais accro.

En 1981, j’ai fréquenté l’Université de Port Elizabeth en Afrique du Sud. Je participais au programme d’échange étudiant du Rotary. L’apartheid était la politique gouvernementale. Nelson Mandela était encore en prison. C’était la première année où l’université autorisait toutes les races à s’inscrire.

En plus de découvrir la beauté du pays et d’obtenir mes couleurs nationales en volleyball, mon séjour là-bas a été un moment crucial de mon éveil politique. Imaginez que le cours de votre vie dépende du fait que votre numéro d’assurance sociale commence par 01 ou 04, en fonction de la couleur de votre peau.

Je suis convaincue que les gouvernements peuvent être destructeurs, mais qu’ils peuvent aussi être des partenaires qui permettent aux gens de réaliser leur plein potentiel. Je serai éternellement reconnaissante envers les rotariens que j’ai rencontrés au fil des ans, que ce soit pendant mes études ou quand j’ai travaillé pour le Rotary des années plus tard. Ils m’ont apporté de précieuses connaissances, tant à l’échelle mondiale que locale, connaissances qui me servent encore aujourd’hui.

Dans un premier discours, nous sommes censés faire part de nos réflexions sur ce qui nous amène dans cette auguste enceinte. Pour moi, c’est une question qui touche autant les personnes que les circonstances. Mon mari, Jim Bennett, fait partie de ces personnes. Contrairement à moi, il vient d’une famille très politisée. Son père était député provincial de la même circonscription où, 40 ans plus tard, il a été élu à son tour. Il se trouvait sur la côte ouest de Terre-Neuve, une région où une plus grande représentation s’impose.

Personne n’aurait pu prédire notre union. Nous nous sommes rencontrés uniquement parce qu’il s’est retrouvé à la Faculté de droit de l’Université de Windsor. Il a toujours pensé que l’on regrette les choses que l’on ne fait pas. En tant qu’avocat, il adore défendre les opprimés. Selon lui, les grands peuvent se débrouiller seuls. Ce sont les gens ordinaires qui ont besoin d’aide.

J’ai fait partie du gouvernement pendant 16 ans. Au Cabinet, on ne peut pas choisir ses fonctions — on se croise les doigts et on espère. Le premier ministre Dalton McGuinty m’a confié des portefeuilles importants, comme celui de l’éducation, où mon objectif consistait à réduire la taille des classes à 20 élèves ou moins pour tous les enfants de la 3e année et des niveaux inférieurs, avec tous les besoins en capitaux que cela exigeait.

J’ai aussi détenu le portefeuille des Services à l’enfance et des Services sociaux et communautaires, où seule la créativité peut faire progresser un aussi grand nombre de dossiers difficiles. Nous avons eu notre lot de premières, comme la réforme de l’aide sociale afin d’inciter les gens à recommencer à travailler et l’ouverture des dossiers d’adoption.

Mon collègue et ministre du Logement, John Gerretsen, avait trouvé une solution vraiment créative. Puisque le gouvernement fédéral avait autorisé un très grand nombre d’unités, il a renoncé aux capitaux destinés aux logements pendant que je trouvais les fonds pour les services aux personnes atteintes de troubles du développement. « Vous allez quand même atteindre vos objectifs, lui ai-je alors dit; nous élargissons simplement l’éventail de personnes qui vont en bénéficier. » Il n’y a toujours pas assez d’unités au moment où on se parle, mais au moins, nous avons fait bouger les choses.

J’ai été responsable du Secrétariat à la condition féminine, et nous avons alors créé un plan d’action sur la violence familiale auquel participaient 12 autres ministères — du jamais vu à l’époque.

C’est avec mon arrivée au Développement économique et au Commerce, en 2005, que j’ai commencé à être obsédée par l’effet des politiques publiques sur l’économie. Je voulais que l’économie suscite autant d’enthousiasme que les enjeux sociaux.

Il n’y a rien comme une grande récession pour se replacer l’esprit. Nous avons trouvé des partenaires qui nous ont aidés à venir rapidement en aide aux entreprises. Nous avons agi pour convaincre Ford de ne pas fermer l’usine de moteurs de ma région. Nous avons aussi agi pour sauver GM et Chrysler, deux sociétés qui n’existeraient plus si le gouvernement fédéral et la province n’étaient pas intervenus — et qui devraient se montrer un peu plus reconnaissantes envers nous ces jours-ci.

Nous savions où il fallait aller pour trouver des débouchés. Nous avons organisé notre première mission commerciale internationale en Alberta. Nous avons emmené des représentants d’entreprises manufacturières avec nous et nous leur avons ouvert la porte du secteur pétrolier et gazier, l’idée étant de leur donner accès à une tout autre chaîne d’approvisionnement. Tout cela n’aurait évidemment pas été possible dans ma collègue albertaine, qui a d’abord été ministre des Finances avant d’occuper le portefeuille de l’Industrie et qui a demandé à ses contacts de venir rencontrer nos entreprises.

Un journaliste de Calgary m’a appelée pour me demander en entrevue. Il m’a dit : « Voici venir l’Ontario, la queue entre les jambes, qui vient quémander du travail. » « C’est exactement ça », que j’ai répondu. Cela lui a cloué le bec.

Ce fut un grand succès, dont le point culminant a été une réception mettant en vedette le capitaine albertain du secteur industriel, Ron Southern, sans oublier Iris Evans, bien entendu, c’est-à-dire la ministre qui avait ouvert les portes à nos entreprises. La première année, 30 entreprises ontariennes étaient présentes. La troisième année, il y en avait 200. Iris et moi avons toujours gardé contact, et je suis ravie qu’elle soit ici à la tribune aujourd’hui.

Les raisons qui font que nous sommes dans une situation économique aussi difficile de nos jours sont tout autres, et nous devons à la fois trouver de nouveaux marchés et repenser nos façons de faire. À l’époque, nous voulions entamer des négociations économiques avec l’Union européenne. Peter Mandelson, qui était alors commissaire à l’Union européenne, nous a dit : « Si les provinces ne sont pas intéressées, pourquoi nous dérangerions-nous? » L’ancien ministre québécois Raymond Bachand et moi avons alors pris le chemin de Bruxelles, et, en arrivant, nous lui avons dit : « Nous représentons 70 % du PIB de notre pays. Nous voulons conclure un accord. »

Il s’agissait du premier accord commercial qui accordait une place aux provinces à la table de négociations.

Le Canada a toujours été bon pour rédiger des accords, mais nous devons ensuite les mettre en œuvre. Les entreprises choisissent la clientèle et les mécanismes logistiques les plus lucratifs. C’est ce qu’elles sont censées faire. Après, c’est à nous de faire en sorte que ces pays signataires deviennent un marché intéressant pour elles.

Franchement, je suis ravie de voir l’importance que nous accordons aux infrastructures, et plus spécialement aux transports. Nous avons déjà d’excellents corridors nord-sud, qui correspondent au sens des échanges commerciaux. L’autoroute 401 se rend au pont Ambassador, qui mène aux routes inter-États, qui elles se rendent jusqu’à la frontière avec le Mexique — et 25 % des échanges commerciaux dont il est ici question passent par mon coin de pays, Windsor.

Si nous voulons sérieusement ouvrir de nouveaux marchés, nous devons nous intéresser aux ports, aux chemins de fer et aux aéroports, que ce soit pour les passagers ou pour le fret, et nous devons tout faire pour que les échanges se fassent aussi aisément sur un axe est-ouest que sur un axe nord-sud. Nous devons écouter sérieusement ce que le milieu des affaires nous dit à propos des règlements susceptibles de rendre cet objectif atteignable.

Notre pays n’ordonne à personne d’investir, de se départir de quoi que ce soit ou de prendre de l’expansion, même si certains pays le font. Nos politiques publiques doivent apporter du soutien, et les entreprises doivent avoir envie de se lancer.

Le Canada a toujours eu la réputation d’être un partenaire de parole dans les accords internationaux. Nous respectons toujours les tribunaux et les mécanismes de règlement des différends. Si nos amis se rient des accords commerciaux légitimes, pourquoi ne le ferions-nous pas nous aussi? La pandémie a été un moment charnière pour beaucoup de gens.

Il y a toutefois une chose positive : cela m’a permis de reprendre mes cours de français. J’ai promis que, après un peu de temps, je serais en mesure de faire un discours entièrement en français.

Toutefois, voici la chose la plus importante qui me soit arrivée depuis la pandémie : je demeure obsédée par la transition vers une chaîne d’approvisionnement locale. Pourtant, dès la fin de la pandémie, les entreprises ont décidé de revenir à leurs vieilles habitudes en faisant affaire avec les mêmes clients qui importent et qui exportent des biens et des services. Dans la mesure où elles sont compétitives, nous devons réduire les risques pour elles. Que manque-t-il pour y parvenir et pour trouver des solutions de rechange locales? Il manque des données et leur analyse.

Commençons par le secteur public. On ne recueille aucune donnée visant à nous indiquer la quantité de dépenses effectuées au Canada aux échelons municipal, régional, provincial et fédéral. Quelle part de la chaîne d’approvisionnement est locale? Combien de produits et services sont importés? Il est sûrement facile de commencer dès maintenant à orienter ainsi ces milliards de dollars vers nos entreprises.

Dans les années 1980, Industrie Canada avait l’habitude de recueillir toutes sortes de données sur tous les produits et services qui étaient importés au Canada et sur leur destination. Les employés épluchaient manuellement les listes et les feuilles de calcul. Ils voyaient ce qui entrait au pays et se rendaient compte de tout ce qu’il était possible de faire ici. Nous avons cessé de recueillir ces données au début des années 2000, probablement sans envisager que 75 % de nos échanges commerciaux pourraient être menacés, comme c’est le cas aujourd’hui. Nous avons besoin de ces données et nous devons les analyser. Nous l’avons fait à l’époque des listes manuscrites. Imaginez ce que nous pourrions faire aujourd’hui.

Dans les deux cas, non seulement l’argent circule dans notre économie, mais nous donnons à nos entreprises en démarrage la possibilité d’avoir un premier gros client et nous aidons nos entreprises en difficulté à trouver de nouveaux clients ici même, chez nous — sans fluctuations monétaires ni retards à la frontière. Vous voyez où je veux en venir.

Suis-je au bon endroit pour travailler sur ces questions économiques et proposer des solutions afin d’aider notre économie? Je pense que oui.

Je vois des géants avec qui j’ai travaillé.

Il y a Clément Gignac, celui-là même qui m’a accompagnée quand j’ai fait mon entrée dans cette enceinte.

Parmi de nombreuses initiatives, lui et moi avons organisé la première réunion conjointe du Cabinet entre le Québec et l’Ontario.

J’ai travaillé avec Tony Dean, ancien secrétaire du cabinet à l’Assemblée législative de l’Ontario, qui a habilement transformé un gouvernement déficitaire en un gouvernement excédentaire tout en élargissant les services.

Il y a Peter Boehm : alors qu’il était ambassadeur en Allemagne, dans le cadre de l’une de ses nombreuses fonctions diplomatiques, j’ai vu un ambassadeur très habile et soucieux de l’économie qui rendait même les Allemands fébriles devant les perspectives d’affaires avec le Canada.

C’est un honneur pour moi de siéger à la Chambre de second examen objectif. Nous sommes ici pour donner de bons conseils sur les mesures législatives et leurs conséquences imprévues, et nous appuyer sur notre expérience pour les améliorer.

J’ai remarqué que les réussites dont je suis la plus fière ne se sont produites que parce qu’une autre personne est intervenue — une personne s’est associée à moi ou m’a donné un coup de main. C’est le meilleur aspect de l’histoire du Canada, et j’espère que vous m’aiderez tous à écrire le prochain chapitre.

Je vous remercie.

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