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Le rôle essentiel des immigrants

Interpellation--Suite du débat

24 mars 2026


L’honorable Andrew Cardozo [ - ]

Honorables sénateurs, je tiens d’abord à remercier le sénateur Loffreda d’avoir lancé cette interpellation sur la contribution des immigrants au Canada et de présider le Groupe de travail du Sénat sur l’immigration.

Environ 95 % des Canadiens sont issus de l’immigration. Pour que le débat reste d’actualité, je me concentrerai principalement sur les Canadiens qui ont immigré ici au cours de leur vie.

Je soulignerai le rôle de quelques personnes, puis je ferai quelques observations sur un groupe précis d’immigrants, soit les personnes qui travaillent dans le domaine de la santé et des soins aux aînés.

Tout d’abord, Yoshua Bengio est un informaticien reconnu comme l’un des trois parrains de l’intelligence artificielle, l’IA. Le professeur Bengio est né en France. Sa famille a émigré à Montréal dans les années 1960. Il a bâti sa carrière universitaire ici, au Canada. Il a reçu le prix Turing, une distinction considérée comme le prix Nobel de l’informatique, ainsi que l’Ordre du Canada et plusieurs autres décorations. J’ai eu le plaisir de lui remettre la Médaille du couronnement du roi Charles III l’année dernière dans cette Chambre.

Le professeur a fondé Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle, un centre de recherche en intelligence artificielle de renommée mondiale qui forme et attire les meilleurs scientifiques du domaine. Il a été un ardent défenseur d’une intelligence artificielle plus responsable et éthique, ainsi que de la sécurité de l’IA.

Alors que bon nombre de ses pairs sont partis rejoindre de grandes entreprises américaines spécialisées dans l’intelligence artificielle et aux moyens financiers considérables, le professeur Bengio est resté ici pour porter haut les couleurs du Canada. Ainsi, il fait rayonner notre expertise dans le monde entier — aux côtés d’un autre pionnier de l’intelligence artificielle et immigrant au Canada, Geoffrey Hinton — en ce qui concerne les avancées technologiques de pointe.

Je voudrais maintenant vous parler de John Menezes, un immigrant de première génération qui est arrivé au Canada avec le même espoir que partagent de nombreux nouveaux arrivants : se construire une vie épanouissante dans un pays qui récompense le travail et la persévérance. Il a fondé Stratejm, une entreprise de cybersécurité basée à Mississauga. Il a fait de cette jeune pousse une entreprise de services de sécurité gérés qui est connue à l’échelle nationale.

Au fil des ans, l’entreprise a embauché des dizaines de professionnels canadiens hautement qualifiés et a contribué à protéger des infrastructures essentielles, des hôpitaux, des entreprises et des organismes du secteur public à l’échelle du pays contre les cybermenaces.

En 2024, Stratejm a été rachetée par Bell Canada, ce qui en fait un très bel exemple d’entreprise locale fondée par des immigrants qui a pu se développer, créer des emplois, renforcer la sécurité nationale et, au bout du compte, intégrer l’une des sociétés les plus solidement établies du Canada. Cette histoire témoigne non seulement d’une réussite commerciale, mais aussi de la contribution plus large des immigrants au Canada.

La Dre Theresa Tam — un nom qui nous est familier à tous — a occupé le poste d’administratrice en chef de la santé publique du Canada jusqu’en juin 2025. La Dre Tam est née à Hong Kong et a grandi en Grande-Bretagne, où elle a suivi une formation en médecine à l’Université de Nottingham.

Elle a poursuivi ses études au Canada, à l’Université de l’Alberta puis à l’Université de la Colombie-Britannique, où elle s’est spécialisée dans les maladies infectieuses infantiles. Elle a occupé des postes de direction à l’Agence de la santé publique du Canada avant d’être nommée administratrice en chef de la santé publique en 2017.

À ce titre, la Dre Tam a joué un rôle de premier plan dans la lutte contre la pandémie, au point de devenir une figure bien connue du grand public. Elle a su offrir une présence stable et compétente, apaisant la population face à une crise d’une ampleur inédite.

Chers collègues, permettez-moi de vous parler d’une vaillante famille de la classe moyenne qui vit ici, à Ottawa. C’est une histoire qui illustre bien le rôle que jouent de nombreux immigrants au Canada.

Originaires du Bangladesh, Masuda et Feroze Anwar ont immigré au Canada au début des années 1970. Masuda a fait carrière comme fonctionnaire à l’Agence canadienne de développement international, puis à Affaires mondiales. Feroze a pour sa part fondé le Zuni Grill, un restaurant très couru du sud d’Ottawa, qui doit son succès à toute la famille. Leur fils Tariq est spécialiste des technologies de l’information et il est aussi connu sur la scène musicale d’Ottawa. Leur fille, comme ses amis aiment le rappeler, se passionne pour les sénateurs de deux façons. D’une part, il y a l’équipe de hockey. À ce sujet, elle a des opinions bien arrêtées qu’elle ne se gêne pas d’exprimer. D’autre part, il y a le Sénat du Canada. À cet égard, elle fait preuve d’un professionnalisme exemplaire et s’abstient d’émettre toute opinion. Elle occupe aujourd’hui l’un des plus hauts postes de fonctionnaire d’Ottawa. Vous l’aurez deviné, je parle de Shaila Anwar, la greffière du Sénat du Canada.

Le sénateur Cardozo [ - ]

Mon dernier exemple concerne les Canadiens qui travaillent dans le secteur de la santé. Il s’agit d’une observation fondée sur mon expérience personnelle.

Ma mère a vécu dans une maison de retraite du nord-est de Toronto pendant environ huit ans, jusqu’en 2022. C’était un établissement qui comptait environ 100 résidents. Je veux que vous réfléchissiez à certains de ces chiffres : au cours des huit années qu’elle a passées à cet endroit, j’estime qu’environ 10 à 15 % des résidents ou des clients étaient des immigrants. En revanche, le personnel — des employés de la cuisine aux serveurs, en passant par les réceptionnistes et les cadres supérieurs — était, en tout temps, composé à plus de 95 % d’immigrants. Autrement dit, sans les immigrants, ce foyer pour personnes âgées ne pourrait pas exister, et la centaine de résidents ne pourraient pas y vivre.

Il ne faut pas oublier que la plupart de ces travailleurs, comme les serveurs et les préposés aux services de soutien, travaillaient à temps partiel et étaient appelés au travail selon les besoins. Les serveurs pouvaient donc avoir un quart de travail de trois heures tôt le matin, pour le déjeuner, puis un autre quart de travail pendant le dîner ou même à l’heure du souper. Puisque les hypothèques et les loyers sont très chers à Toronto, la plupart des gens n’avaient pas les moyens de vivre à proximité. Pour arriver à joindre les deux bouts, certains faisaient des quarts de travail dans un Tim Hortons du quartier, où ils étaient encore moins bien payés. Vous souvenez-vous de la COVID? À ce moment-là, les préposés aux soins aux aînés n’avaient pas le droit de travailler ailleurs, et pourtant, ils continuaient à servir les aînés sans relâche.

Ils ont toujours accompli leur travail avec une attitude très positive, malgré leur salaire dérisoire. Ils ont pris leur travail au sérieux. Lorsqu’il y avait 100 résidents, ils ont répondu à 100 besoins particuliers : des aliments, des boissons et des choses que les gens aimaient et n’aimaient pas. Ils appelaient les résidents par leur nom, mais, plus souvent, ils leur disaient « très cher », « mon bon monsieur » et « ma belle madame ». Ces préposés aux bénéficiaires étaient très peu rémunérés, mais ils ont fait du Canada leur patrie et ont donné de la nourriture et des soins. Et surtout, ils ont toujours donné de l’amour aux aînés.

Quand j’entends des gens dire qu’on ne peut pas accueillir trop d’immigrants parce qu’ils seraient un fardeau pour nos services sociaux, une partie de moi se dit : « C’est plutôt paradoxal, non? » Sans la présence des immigrants, notamment ceux arrivés relativement récemment, bon nombre des services sociaux que nous tenons actuellement pour acquis n’existeraient pas.

Les immigrants occupent des postes à tous les niveaux de la société, des plus haut placés aux emplois les plus modestes et les moins payés. À quand remonte la dernière fois où vous avez vu un chauffeur de taxi ou un chauffeur d’Uber qui n’était pas un immigrant? À quand remonte la dernière fois où vous avez vu une personne blanche livrer de la nourriture? Uber et DoorDash existent parce qu’il y a une multitude de nouveaux arrivants, y compris ces fameux étudiants étrangers, qui sont prêts à occuper ces emplois précaires et mal payés pour que nous puissions trouver rapidement un chauffeur Uber, recevoir un colis livré par Amazon ou même nous faire livrer un café chaud du Starbucks situé à un coin de rue de chez nous.

Peut-être que le logo fléché d’Amazon devrait être accompagné d’un slogan disant « Emballé et livré par un travailleur immigrant mal payé ».

Je me suis souvent demandé ce qui arriverait si tous les immigrants faisaient la grève pendant une seule journée. Je suis sûr que cette idée de grève plaira au sénateur Yussuff. Il est parfois important de cesser le travail pour faire valoir un point.

Ma question a reçu une réponse partielle lorsque le gouvernement fédéral a réduit les quotas d’immigration au cours des dernières années. La baisse considérable du nombre d’immigrants prêts à travailler a entraîné une pénurie flagrante pour de nombreux employeurs du secteur privé, tout comme pour les collèges et les universités au Canada. Les étudiants étrangers constituent le pilier du financement de la majeure partie du système d’enseignement postsecondaire au Canada, ce qui représente un enjeu vaste et complexe. Il va sans dire que, sans une grande partie de ces étudiants étrangers, les universités et les collèges ont dû se réorganiser dans une large mesure.

Chers collègues, si je peux changer légèrement de sujet, le nombre de migrants dans le monde n’a jamais été aussi élevé. Selon les Nations unies, en 2024, le nombre mondial d’immigrants s’élevait à 304 millions, un chiffre qui a presque doublé depuis 1990. Il est préoccupant de constater que l’immigration est le principal facteur qui fait basculer le centre de gravité politique vers l’extrême droite aux quatre coins du monde, en particulier dans les pays développés. Pour certains, l’immigration transforme fondamentalement leur société d’une manière qu’ils jugent acceptable; pour d’autres, elle la transforme d’une manière qu’ils jugent inacceptable. La montée en puissance de l’extrême droite entraîne non seulement le recul des idées favorables à l’immigration, mais aussi des reculs en matière d’égalité des genres, de droits de la personne et de lutte contre les changements climatiques.

Jusqu’à présent, le Canada a échappé à ce sort. Il est un bastion de stabilité par rapport à la situation politique de bon nombre de pays similaires. Toutefois, nous ne devons pas nous considérer à l’abri de ces tendances. Bien que certaines des mesures prévues dans le projet de loi C-12 resserrent les lois sur l’immigration et la protection des réfugiés, nous pouvons les voir comme s’inscrivant dans un contexte plus large. Parfois, il faut prendre des décisions difficiles.

Chers collègues, j’aimerais souligner quelques points avant de conclure.

L’immigration est un avantage net pour la société et elle continuera de l’être. Nous continuerons d’accueillir des immigrants. Si nous voulons continuer à profiter de cet avantage, nous devons veiller à ce que les immigrants s’épanouissent en éliminant les obstacles qui les empêchent de contribuer pleinement à la société canadienne. En même temps, nous devons garder à l’esprit la nécessité de maintenir l’immigration à des niveaux raisonnables afin de ne pas ébranler un consensus qui, depuis de nombreuses années, est fragile.

Soit dit en passant, je tiens à préciser que je n’ai jamais appuyé la proposition de l’Initiative du Siècle, une organisation qui propose de porter la population du Canada à 100 millions de personnes d’ici la fin du siècle.

Chers collègues, la prochaine fois que vous suivrez une formation en français, le professeur sera probablement un immigrant originaire d’Haïti, de Djibouti, du Liban, de la France ou du Maroc.

Si certains craignent que les immigrants ne parlent qu’une seule des deux langues officielles, voire aucune à leur arrivée, et représentent ainsi une menace pour le bilinguisme, l’expérience que j’ai acquise au fil de nombreuses années d’étude du français m’a montré que les immigrants sont, en réalité, le pilier de la promotion du bilinguisme et que, sans les professeurs de français issus de l’immigration, nos efforts en faveur du bilinguisme seraient gravement menacés.

La prochaine fois que vous arriverez quelque part tard dans la nuit, votre chauffeur de taxi sera probablement un immigrant. Lorsque vous arriverez dans un hôtel après minuit, le réceptionniste sera sans doute un immigrant. La prochaine fois que vous commanderez un repas à domicile, le livreur sera sans doute un immigrant. La prochaine fois que vous passerez une radiographie, le technicien de laboratoire sera probablement un immigrant. La prochaine fois que vous irez à la pharmacie chercher vos médicaments sur ordonnance, le pharmacien ou peut-être le propriétaire de la pharmacie sera probablement un immigrant.

Ce sont ces pelotons d’immigrants qui, un peu partout au pays, font avancer la cause d’un Canada fort et doté de l’éventail de services sociaux et d’autres services qui jouent un rôle économique et qui nous permettent de prospérer et d’améliorer notre quotidien.

L’honorable Krista Ross [ - ]

Honorables sénateurs, je prends moi aussi la parole aujourd’hui au sujet de l’interpellation du sénateur Loffreda sur le rôle essentiel que les immigrants jouent dans la croissance économique, la richesse culturelle et le tissu social du Canada.

La plupart d’entre vous ne seront pas surpris d’apprendre que je me concentrerai sur la croissance économique de la région de l’Atlantique. Quand on parle d’immigration, la discussion est souvent dominée par les grandes provinces, qui comptent un nombre beaucoup plus élevé de nouveaux arrivants. En Ontario, par exemple, qui compte 16 millions d’habitants, ou en Colombie-Britannique, qui en compte 5,6 millions, les nouveaux arrivants représentent respectivement 30 % et 29 % de la population.

Vous avez peut-être lu dans les médias que certains établissements d’enseignement postsecondaire des grandes régions se servent des programmes d’immigration pour gagner plus d’argent avec les inscriptions d’étudiants étrangers et que des mesures ont été prises pour sévir et tenter de résoudre ce problème.

Cependant, il est important de se rappeler que l’immigration joue un rôle très différent dans d’autres régions du pays. Au Nouveau-Brunswick, qui compte 867 000 habitants, soit moins que la ville où se trouve cette Chambre, les immigrants ne représentent que 6 % de la population. Permettez-moi de citer David Campbell, conseiller en développement économique et ancien économiste en chef du gouvernement du Nouveau-Brunswick. Il a dit :

C’est faire preuve de paresse et de négligence intellectuelles que de regarder par la fenêtre et de supposer qu’il fait le même temps partout au pays.

Par conséquent, lorsqu’il est question d’immigration, il ne faut pas oublier que la situation n’est pas la même dans toutes les provinces, et qu’il n’y a pas véritablement de politique qui puisse convenir partout.

Au Nouveau-Brunswick, nous sommes loin de pouvoir maintenir notre population sans une immigration importante et constante. En 2025, Statistique Canada a fait état d’une baisse de la population au cours du dernier trimestre au Nouveau-Brunswick, et c’est la plus importante baisse trimestrielle depuis les années 1970. Au Nouveau-Brunswick, le taux naturel de croissance, soit la différence entre le nombre de naissances et le nombre de décès, indique une perte nette de 300 habitants.

Il y a également eu une perte nette sur le plan de la migration interprovinciale, car il y a plus de gens qui ont quitté la province que de gens qui sont venus y vivre. Dans les années 1970, l’âge médian dans ma province était de 24 ans; aujourd’hui, il est de 45 ans. Le Nouveau-Brunswick vieillit, et nous avons besoin de jeunes qui s’établissent dans notre province. Si nous n’avons pas de main-d’œuvre, notre économie va stagner.

Évidemment, nous voulons aussi rapatrier plus de Néo‑Brunswickois et retenir plus de jeunes, mais une évaluation lucide de la situation nous amène inévitablement à conclure que notre gain net le plus important viendra de l’immigration. Les nouveaux arrivants économiques aident à combler les pénuries de main-d’œuvre causées par le vieillissement de la population active et le faible taux de natalité. Sur le plan démographique, les nouveaux arrivants sont généralement plus jeunes, et ils ont souvent une famille. Ils apportent une contribution économique importante et positive à nos collectivités. Lorsqu’une nouvelle famille s’installe dans une collectivité, sa priorité est généralement de trouver un logement convenable, puis de trouver un emploi.

Cette famille contribue à la consommation et à l’activité économique de la collectivité. Ses membres paient des impôts fonciers, que ce soit indirectement par l’entremise du loyer ou directement par l’entremise de l’accession à la propriété. Ils paient de l’impôt sur le revenu. Ils achètent de la nourriture, des vêtements et des moyens de transport. Ils s’engagent dans des activités sociales et culturelles. Ils se joignent peut-être à une église ou font du bénévolat dans leur collectivité auprès d’organismes locaux. Les enfants fréquentent les écoles locales. Ils démarrent des entreprises, créent des emplois, dotent des postes vacants et apportent leur expertise. Ils favorisent la création nette d’entreprises et de nouveaux emplois dans la ville, ils élargissent l’assiette fiscale de tous les ordres de gouvernement et stimulent ainsi la création de richesse. Cela rend nos collectivités plus prospères.

Cependant, les retombées économiques ne sont qu’une partie de l’histoire. Bien sûr, l’apport des nouveaux arrivants à nos collectivités va bien au-delà de la simple contribution économique. Tirer des enseignements de leurs expériences variées, de leurs pratiques culturelles et de leurs perspectives différentes venues du monde entier nous rend meilleurs, en tant qu’individus, citoyens et membres d’une collectivité. Les nouveaux arrivants apportent également une diversité sociale et des perspectives internationales; ce sont des bénévoles actifs.

Certains considèrent peut-être les nouveaux arrivants comme des données sur un graphique au lieu de les considérer comme des personnes qui ont chacune leur potentiel et leur capacité à contribuer à notre culture et à notre économie. Il est de notre responsabilité collective d’aborder l’immigration de manière accueillante et de voir les immigrants pour ce qu’ils sont : des amis, des voisins et des concitoyens canadiens.

En ce qui concerne le Nouveau-Brunswick, selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, 89 % des résidents permanents admis sont des immigrants économiques, 5 % sont des réfugiés et les 6 % restants relèvent d’autres catégories. L’initiative qui a sans doute le plus contribué à changer les perspectives du Canada atlantique en matière d’attraction de nouveaux arrivants dans la région, c’est le Programme d’immigration au Canada atlantique, qui a été lancé en 2017 par le gouvernement fédéral. Fort du succès de son projet pilote, le programme est devenu permanent en janvier 2022. Il est guidé par la demande du marché. Il fonctionne de telle sorte que des employeurs désignés proposent des offres d’emploi à des nouveaux arrivants qualifiés, tandis que les candidats doivent disposer d’un plan d’établissement personnalisé pour eux et pour leur famille.

Pour mettre les choses en perspective, selon l’ouvrage intitulé Toward Prosperity: The Transformation of Atlantic Canada’s Economy de Don Mills et David Campbell, entre le 1er juillet 2023 et le 30 juin 2024, plus de 38 000 nouveaux arrivants se sont installés dans le Canada atlantique. Il s’agit du nombre le plus élevé jamais enregistré dans cette région, soit 11 fois plus qu’il y a 20 ans. Par exemple, en 2004, le Nouveau-Brunswick a accueilli 761 nouveaux arrivants, mais, en 2024, ce chiffre s’élevait à près de 15 000.

Nous devons nous attacher à la fois à améliorer le processus destiné à attirer les nouveaux arrivants et à mieux nous préparer à accueillir les immigrants afin d’améliorer les taux de rétention. D’ailleurs, la Chambre de commerce de Fredericton a récemment lancé une stratégie de croissance démographique alignée sur les principes de la région de l’Atlantique. S’appuyant sur des principes communs adoptés par les chambres de commerce de l’ensemble du Canada atlantique, cette stratégie s’articule autour de deux objectifs : mobiliser et retenir la population locale, et attirer et soutenir les nouveaux arrivants venus des autres régions du Canada et du monde entier.

Deux éléments de cette stratégie visent à réduire les obstacles à l’emploi pour les étudiants étrangers et les immigrants qualifiés par l’amélioration de la reconnaissance des titres de compétence et la mise à profit pleine et entière des compétences des immigrants sur les marchés du travail de la région de l’Atlantique, ce qui permettra de réduire la surqualification et le sous-emploi.

Si nous voulons accueillir les nouveaux arrivants, nous devons nous assurer qu’ils disposent des outils nécessaires pour réussir et contribuer aux collectivités du pays.

La croissance démographique du Nouveau-Brunswick et du Canada est essentielle à la durabilité de la croissance économique. Il est important de maintenir la dynamique de croissance démographique des cinq dernières années. La croissance démographique est nécessaire pour répondre à nos besoins actuels et futurs en main-d’œuvre, mais ses avantages vont bien au-delà de la simple question de la main-d’œuvre. Il faut faire connaître les réussites des nouveaux arrivants afin que les Canadiens de l’Atlantique, et même tous les Canadiens, puissent mieux comprendre et apprécier la valeur que les nouveaux arrivants apportent à toutes les collectivités du pays.

Le gouvernement a la responsabilité d’informer les Canadiens des contributions des nouveaux arrivants à la croissance économique et à la prospérité du pays. Comme l’a dit le sénateur Loffreda dans son récent discours sur le sujet :

L’immigration n’est pas une caractéristique secondaire du succès du Canada; c’est une de ses forces déterminantes. Elle est au cœur de la plupart des discussions et des décisions politiques au pays.

Les nouveaux arrivants ont joué et continuent de jouer un rôle vital au Nouveau-Brunswick, tant sur le plan économique que culturel. Face aux discours de plus en plus négatifs et à la discrimination à l’égard des nouveaux arrivants, nous devons rester déterminés à demeurer un lieu accueillant et bienveillant pour les personnes qui ont décidé de s’établir dans la région de l’Atlantique ou au Canada.

Je vous remercie tous de m’avoir écoutée. Si vous deviez ne retenir qu’une chose de ce que j’ai dit, c’est peut-être qu’il n’y a pas de panacée et qu’il faut tenir compte des différences régionales dans les politiques fédérales dans tous les domaines, mais en particulier en ce qui concerne l’immigration.

Merci, wela’lin.

Honorables sénateurs, puisque je suis la troisième à intervenir dans le cadre de cette interpellation, je crois que cela signifie que le sénateur Loffreda a accompli un tour du chapeau.

Comme il a été mentionné, ce débat arrive à point nommé, notamment au vu de certains discours défavorables à l’égard des immigrants qui circulent actuellement au Canada et dans le monde entier. Certains présentent la population immigrante comme une menace pour la sécurité publique, la santé publique et la stabilité économique et sociale. Ce genre de discours attise les sentiments négatifs, normalise la discrimination et justifie, dans certains cas, la violence.

À un moment pareil, il est essentiel de nous rappeler à quel point l’immigration est cruciale pour la prospérité et la croissance du Canada. L’immigration a façonné le tissu économique, politique, social et culturel de notre pays. Il est également important de se rappeler que, mis à part les peuples autochtones qui vivent sur ce territoire depuis des temps immémoriaux, tous les résidents du Canada ou leurs ancêtres ont déjà été des immigrants.

Son Honneur le Président intérimaire [ - ]

Sénatrice White, je suis désolé de vous interrompre, mais pouvez-vous vous assurer que votre carte ne touche pas le podium?

Je suis désolée.

Dans mes observations, je tiens à me concentrer sur l’importance de l’immigration pour les collectivités rurales et les petites localités, ainsi que sur l’expérience des nouveaux arrivants dans ces endroits, en particulier dans les collectivités de Terre-Neuve-et-Labrador, où l’immigration est devenue de plus en plus importante pour s’attaquer au déclin de la population, aux pénuries de main-d’œuvre et au vieillissement de la population tout en soutenant le renouveau économique et la vitalité des collectivités.

Les nouveaux arrivants ont beaucoup de mal à s’établir au Canada, en particulier dans les petites localités, où les difficultés s’accentuent en raison de politiques qui, selon les recherches, favorisent souvent l’établissement des migrants dans les milieux urbains et qui font en grande partie fi des milieux non urbains. L’objectif de nombreuses politiques d’immigration est de répartir les immigrants dans l’ensemble du pays, mais les recherches montrent que le financement gouvernemental ne favorise pas adéquatement l’atteinte de cet objectif, ce qui a une incidence négative sur les petites collectivités.

En fait, certaines études qualitatives montrent que, même si les immigrants qui s’établissent dans des collectivités rurales ne s’en tirent généralement pas moins bien que leurs homologues qui s’établissent dans des collectivités urbaines, ils bénéficient de différents niveaux de soutien social et d’accès à des attraits culturels. Beaucoup vivent de l’isolement social, de la discrimination et du racisme et se heurtent à des obstacles pour régler ces problèmes. Cependant, la plupart des études universitaires ont porté sur l’immigration dans les grandes et moyennes collectivités, en particulier à Montréal, à Toronto et à Vancouver, où beaucoup de gens ont immigré. Par conséquent, les histoires d’immigrants qui s’établissent dans les régions rurales du Canada sont souvent négligées.

En tant que sénatrice de Terre-Neuve-et-Labrador, j’ai pu constater par moi-même la façon dont les nouveaux arrivants apportent une diversité culturelle, un esprit d’entreprise et de nouvelles perspectives qui renforcent la vie communautaire et qui soutiennent le développement régional à long terme.

Permettez-moi de vous raconter l’une de ces histoires. En juillet 2003, un jeune Bangladais arrivait à Stephenville, une petite municipalité de la côte ouest de l’île de ma province, après un long et fatigant voyage aérien, prêt à entamer un nouveau chapitre de sa vie.

Pour Khalid Nasim, que tous appellent Clete, ce premier jour au Canada a été inoubliable, non seulement à cause du vol éprouvant, mais aussi parce que tout était différent : l’air, le rythme, les gens. Il a immigré parce que son beau-père et sa future épouse étaient déjà des résidents permanents. En l’espace de six mois, son propre processus d’immigration était achevé. Ce qui était au départ une décision familiale est rapidement devenu un tournant majeur de sa vie.

Clete est fier de ses origines. Musulman pratiquant, il attribue au Bangladesh sa foi, son sens de la discipline et ses solides valeurs morales. Avant son arrivée au Canada, il avait déjà étudié à l’étranger, décrochant un baccalauréat en administration des affaires du Melbourne Institute of Technology, en Australie. Si ses études lui ont permis de développer des compétences en affaires, c’est Terre-Neuve-et-Labrador qui lui a offert l’environnement propice à son plein épanouissement.

Comme c’est le cas pour de nombreux nouveaux arrivants, les premiers mois de Clete n’ont pas été faciles. Malgré ses diplômes, il ne réussissait pas à obtenir un emploi dans son métier. Afin de subvenir aux besoins de sa famille grandissante, il a commencé à conduire un taxi. Ce choix s’est avéré un mal pour un bien. Conduire un taxi à Stephenville lui a permis de rencontrer toutes sortes de gens. Il m’a dit, avec le sourire, que c’était fantastique de faire de l’argent tout en rencontrant les gens. De nombreux clients ont été surpris de voir un Bangladais conduire un taxi local si loin du Bangladesh. Il faisait souvent l’objet de blagues terre-neuviennes, mais toujours dans le plaisir, dans l’esprit chaleureux et taquin qui caractérise si bien ma province. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à sentir qu’il avait sa place à cet endroit.

Ce qui a commencé par un travail avec le véhicule d’une autre personne s’est transformé en quelque chose de beaucoup plus grand. Clete a fini par acheter son propre véhicule, puis un autre, et un autre.

Aujourd’hui, il possède et exploite King’s Cab, qui comprend 11 voitures desservant la région de Bay St. George et 4 voitures desservant la ville voisine de Corner Brook. Son parcours entrepreneurial ne s’est pas arrêté là. En 2022, il a ouvert dans la ville Asian Food Mart, une épicerie spécialisée dans les aliments et les fournitures asiatiques qui aide à répondre aux besoins des nouveaux arrivants et des résidants de longue date à la recherche de divers produits.

En tant que nouvel arrivant entrepreneur, son plus grand défi était d’accéder à des informations claires. Comprendre comment créer et organiser une entreprise n’était pas chose aisée. Même aussi récemment qu’en 2023, il estimait que trouver des conseils précis et complets destinés aux propriétaires de petites entreprises exigeait de la ténacité et de la débrouillardise. Mais il a persévéré.

Lorsque je lui ai demandé comment le Canada se compare à son pays d’origine sur le plan des affaires, Clete a répondu avec franchise. Il a affirmé que l’environnement commercial canadien est sûr et exempt de corruption. J’ai ressenti une grande fierté lors de cette conversation avec lui. Il a expliqué qu’il a confiance parce qu’il n’y a pas de corruption dans le système. Il estime être traité équitablement. Même s’il trouve que les impôts sur les petites entreprises sont un peu trop élevés, il reste extrêmement reconnaissant pour la stabilité et la transparence du système.

Clete et son épouse élèvent six enfants, cinq filles et un fils, tous nés dans ma province. Le Canada, et plus particulièrement Terre-Neuve-et-Labrador, lui ont donné la possibilité d’élever sa famille dans la foi, de développer une entreprise et de mener une vie saine et paisible.

Pour Clete, la notion de « chez soi » ne se limite pas au lieu de naissance. Elle est aussi définie par les débouchés, l’équité, la communauté et la possibilité d’élever ses enfants. Pour cet homme qui est arrivé au terme d’un voyage éprouvant en juillet 2003, Stephenville n’est pas seulement l’endroit où il vit. C’est chez lui.

L’histoire de Clete en est une parmi des milliers d’autres dans l’ensemble du pays. Comme lui, de nombreuses personnes ont quitté leur famille, leurs amis, leur collectivité et tout ce qu’elles connaissaient pour se bâtir une nouvelle vie, attirées par la promesse du Canada : la promesse de la sécurité, de la stabilité, de possibilités, d’un bon gouvernement et d’une vie meilleure pour elles-mêmes et leurs enfants.

L’histoire de Clete nous rappelle également que l’immigration est essentielle à la stabilité économique et sociale des petites villes d’un bout à l’autre du Canada.

En effet, pour que le système d’immigration fonctionne bien, il faut que les niveaux d’immigration correspondent à notre capacité à accueillir convenablement les nouveaux arrivants en leur offrant un logement, des soins de santé accessibles et une éducation. Nous le savons. Nous comprenons que c’est la réalité. Pourtant, pendant que nous discutons des ajustements à apporter au système d’immigration et que nous révisons nos politiques, gardons bien à l’esprit les témoignages et les contributions des immigrants. Considérons toujours la diversité comme notre force et demeurons un pays fondé sur les principes d’inclusion, d’équité et de respect. Wela’lioq. Merci.

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