ÉBAUCHE, 3 MAI 2002
LE COÛT DE LA CONSOMMATION DE DROGUES ET LA POLITIQUE SUR LES DROGUES
Produit pour le comité sénatorial spécial sur les drogues illicites
Antony G. Jackson
Division de l’économie
Le 22 avril 2002
BIBLIOTHÈQUE DU PARLEMENT
INTRODUCTION
ÉTUDE PORTANT STRICTEMENT SUR LES COÛTS (ÉCONOMIQUES)
A. Coûts de la consommation des drogues illicites au
Canada
1. Pertes de productivité
2. Coûts d’application de la loi
3. Coûts en soins de santé
4. Prévention et recherche
5. Autres coûts directs
6. Pertes directes en milieu de
travail
7. Coûts administratifs des paiements de
transfert
B. Mise à jour partielle de l’étude du CCLAT jusqu’à 1995
C. Coûts de la consommation de drogues illicites aux États-Unis
D. Coûts de la consommation des drogues illicites en
France
1. Coûts relatifs à la santé
2. Coûts relatifs à l’administration
publique
3. Pertes de revenus et de
production
4. Pertes de revenu du gouvernement
5. Dépenses des organismes privés
6. Discussion
E. Critiques et répliques
1. Peter Reuter – Les calculs des coûts économiques de la consommation
de drogues sont-ils possibles ou même utiles?
2. Mark A.R. Kleiman – Les mesures du « coût économique », la réduction au minimum des dommages et la politique
de lutte contre la drogue
3. Pierre Kopp – Calcul des coûts économiques et
évaluation de la politique anti-drogue
4. Mark A. Cohen – Alcool, drogues et crime : Le « crime » constitue-t-il réellement un tiers du problème?
5. Eric Single et Brian Easton – Estimation des coûts de l’abus de
l’alcool
F. Discussion
ÉTUDES COÛT-EFFICACITÉ
A. Lutte contre la cocaïne : Programmes axés sur l’offre par rapport
aux programmes axés sur la demande
1. L’offre
2. La demande
B. L’analyse de l’étude RAND par le National Research Council
C. La réponse de la société RAND
D. Discussion
CONCLUSION
RÉFÉRENCES
INTRODUCTION
L’estimation du coût de la consommation de drogues, qui est une
question très complexe, soulève des questions économiques techniques
difficiles. Quels aspects du
problème exactement faut-il inclure dans l’estimation?
Comment faut-il mesurer chaque élément de l’estimation?
Le présent document porte sur des exemples de deux types d’études,
à savoir les études portant strictement sur les coûts (économiques) et les
études coût-efficacité. Chaque
type d’étude soulève sa part de controverse.
Dans le cas des études portant uniquement sur les coûts, la
controverse a trait au choix des éléments à inclure, des éléments à
exclure à cause du manque de données, à la façon dont le coût de chaque
élément est établi et à la répercussion de ces facteurs sur la qualité
des résultats. Dans le cas des
études coût-efficacité, elle concerne la façon dont le marché des drogues
illicites est structuré et la façon dont les diverses équations sont
choisies.
Comme la toxicomanie nuit à la santé, on a préconisé le modèle du
coût de la maladie (CDM) comme méthode d’établissement du coût de la
consommation de drogues. Dans les
prises de décisions en matière de santé, il est naturel de se demander
combien la société épargnerait si une maladie en particulier était éradiquée.
On mesure alors les économies en coûts en comparant la situation
actuelle, où certaines personnes souffrent d’une maladie en particulier, à
une situation de rechange hypothétique où tout le monde est guéri.
Les économies en coûts seraient réalisées de diverses façons,
notamment par une réduction de la demande de soins de santé et par le fait
que la perte de productivité et de gains imputables à la maladie serait évitée.
Toutefois, l’application de la méthode du CDM à la consommation de
drogues soulève la difficile question de la solution de rechange hypothétique
à la situation actuelle qu’il faut utiliser dans l’exercice d’établissement
des coûts. Le contraire de la
maladie c’est la santé, et l’éradication complète d’une maladie peut
être un objectif réaliste et réalisable.
Cependant, dans le cas de la consommation de drogues, cet objectif
n’est peut-être ni réaliste ni réalisable parce que l’usage des drogues
– contrairement à la maladie – est auto-infligé et à la merci des
forces de la dépendance. De
nombreux analystes ont fait valoir que les politiques abolitionnistes,
qu’elles visent l’héroïne, l’alcool ou d’autres drogues, n’ont
jamais fonctionné et ne fonctionneront jamais.
De plus, il n’est pas certain que les données sur le CDM puissent être
ramenées à des dimensions qui permettent d’effectuer des analyses utiles
des réductions partielles de l’usage de drogues.
Les coûts économiques mesurés dans les études du CDM sont des coûts
totaux et il est facile de les transposer en coûts moyens en procédant à
une division. Toutefois, aux fins
de l’analyse de politique, il faut connaître les coûts marginaux parce que
des changements de politique sont faits à la marge, à partir des niveaux
actuels de consommation de drogues, du traitement des toxicomanes et des
efforts de maintien de l’ordre.
Les incidences sur les coûts de tels changements marginaux peuvent être
difficiles à déterminer. Si,
par exemple, l’application de mesures de répression de la consommation de
drogues par les forces policières entraînait l’emprisonnement d’un plus
grand nombre de personnes, il faudrait augmenter le nombre de cellules de
prison. Il est donc raisonnable
d’estimer le coût de l’aménagement de ces cellules marginales à partir
du coût moyen des cellules existantes. Une
cellule de prison coûte environ le même prix qu’une autre unité
semblable, peu importe le type de contrevenant qui l’occupe, sauf en ce qui
a trait aux niveaux de sécurité. Toutefois,
il ne serait pas pertinent d’estimer le coût marginal de l’arrestation
d’un plus grand nombre de personnes pour des infractions liées aux drogues
en calculant le coût moyen de toutes les arrestations existantes.
Le coût moyen d’une arrestation comprend tout autant les coûts liés
à la fraude, que ceux ayant trait aux infractions au code de la route et aux
meurtres, et il est raisonnable de supposer que les ressources policières nécessaires
à une arrestation varient grandement selon les cas.
Il ne serait pas plus avisé de présumer que les coûts marginaux
d’une arrestation sont constants. Il
est probable que bon nombre des personnes arrêtées pour une infraction liée
aux drogues sont moins talentueuses que celles qui ne se font pas prendre –
ce qui, pour un économiste, laisse entrevoir des coûts marginaux à la
hausse – et qu’il faut un travail policier plus soutenu pour arrêter ces
dernières.
Un deuxième problème qui se pose en ce qui concerne la consommation zéro
comme solution de rechange hypothétique dans la méthodologie du CDM est le
fait que la consommation de drogues est un choix.
L’utilisation d’une drogue illicite répond à certains besoins de
l’utilisateur et la question de savoir ce qui arrive lorsqu’une drogue
illicite n’est plus consommée demeure sans réponse.
En effet, dans ce cas, les besoins du toxicomane continuent-ils
d’exister et sont-ils satisfaits d’une autre façon, notamment par la
consommation d’une plus grande quantité d’alcool ou de solvants en vente
libre? Sont-ils satisfaits de façon
moins nocive? Disparaissent-ils
en raison d’une abstinence totale?
La première partie du présent document traite d’études portant
strictement sur les coûts (économiques) au Canada, aux États-Unis et en
France. Elle comprend aussi un
sommaire de quatre analyses critiques de l’étude américaine menées par
des spécialistes.
La deuxième partie porte sur une célèbre étude américaine
concernant le coût-efficacité, laquelle visait à évaluer s’il en coûterait
moins cher de réduire la consommation de cocaïne par une application de la
loi plus rigoureuse ou par l’application d’un plus grand nombre de
programmes de traitement pour toxicomanie.
Elle comprend également un sommaire de l’évaluation critique de
cette étude par le National Research Council des États-Unis.
ÉTUDES
PORTANT STRICTEMENT SUR LES COÛTS (ÉCONOMIQUES)
A. Coûts de la
consommation des drogues illicites au Canada
Le Centre canadien de lutte contre l’alcoolisme et les toxicomanies
(CCLAT), un organisme qui a été à l’avant-plan à l’échelle
internationale dans les études menées sur ce problème, a effectué une
importante étude sur la consommation de drogues au Canada.
Le Centre a tenu un symposium à Banff en mai 1994 pour discuter des
enjeux dont il importe de tenir compte dans l’estimation des coûts sociaux
et économiques de la consommation de substances toxiques et pour établir les
lignes directrices internationales de telles études.
Le symposium visait à aider les pays à comparer leurs problèmes de
drogues et l’efficacité de leurs politiques en se servant d’un cadre
commun. L’étude du CCLAT a été
publiée en 1996([1]),
et elle explique la démarche recommandée dans les lignes directrices
internationales (qui ont été mises à jour en 2001).
Avant d’examiner en détail l’estimation des coûts, il est utile
de regarder le profil d’ensemble des coûts que, d’après le CCLAT, la
société canadienne a dû absorber, en 1992, en raison de la consommation de
drogues.
TABLEAU
1
|
||
|
COÛTS
ESTIMÉS DE LA CONSOMMATION DE DROGUES ILLICITES
AU
CANADA, 1992
|
||
SOURCE
|
M
$
|
%
|
|
Pertes
de productivité |
823,1 |
60,0 |
|
Coûts
de l’application de la loi |
400,3 |
29,2 |
|
Coûts
en soins de santé |
88,0 |
6,4 |
|
Prévention
et recherche |
41,9 |
3,1 |
|
Autres
coûts directs |
10,7 |
0,8 |
|
Pertes
directes dans le lieu de travail |
5,5 |
0,4 |
|
Coûts
administratifs des paiements de transfert |
1,5 |
0,1 |
TOTAL
|
1371,0 |
100,0 |
Source
: Eric Single, Lynda Robson et
al.
Le tableau indique clairement que le coût des pertes de productivité
est de loin le plus important. Il
s’agit de la valeur estimée de la perte de production, habituellement mesurée
en gains et salaires, qui est imputable aux maladies et aux décès précoces
causés par la consommation de drogues. Les
pertes de productivité constituent un coût indirect qui ne serait pas
visible dans une comptabilité nationale ou dans l’estimation des dépenses
des ministères gouvernementaux. Les
autres coûts énumérés dans le tableau sont des coûts directs assumés par
le gouvernement, d’autres organismes et les employeurs.
Les coûts de l’application de la loi comprennent les dépenses
effectuées par la police, les tribunaux et le système correctionnel.
Les coûts en soins de santé regroupent les frais d’hospitalisation,
le coût des soins ambulanciers et des soins en établissement, les honoraires
des médecins et le coût des médicaments d’ordonnance.
Le tableau 1 fait ressortir le point de vue selon lequel le plus grand
coût estimé de la consommation de drogues est lié au préjudice que les
drogues en question causent dans la vie des gens.
Il convient de noter toutefois que le Canada dépense près de dix fois
plus pour l’application de la loi pour des infractions en matière de
drogues, que pour la prévention et la recherche.
L’étude suit la démarche du CDM, qui tente de mesurer les coûts
extérieurs assumés par des personnes autres que les utilisateurs de drogues
pour le traitement, la prévention, la recherche et l’application de la loi,
ainsi que les pertes de productivité causées par l’augmentation des
maladies et des décès. D’après
les estimations du rapport, la consommation de drogues illicites a coûté à
la société canadienne 1 371 millions de dollars en 1992, soit 0,2 p. 100
du PIB. Ce coût est de loin inférieur
aux montants estimés dans l’étude sur l’abus de l’alcool (1,09 p. 100
du PIB) ou du tabac (1,39 p. 100 du PIB).
Dans les sections suivantes, on explique comment le CCLAT en est arrivé
aux totaux énumérés dans le tableau 1.
1. Pertes de productivité
Voici, en détail, les coûts estimés des pertes de productivité en
dollars :
Pertes de productivité imputables à la mortalité
547,4 M $
Pertes de productivité imputables à la morbidité
275,7 M $
Total des pertes de productivité
823,1 M $
Les pertes de productivité imputables au crime n’ont pas été estimées.
Ces pertes de productivité ont été calculées à partir de
l’estimation par le Centre du nombre de personnes qui sont décédées en
1992 à cause de l’usage de drogues illicites, et elles indiquent le sexe et
l’âge :
Estimation des décès liés à la drogue
hommes
641
femmes
91
total
732
Estimation des années de vie
potentiellement perdues
hommes
27 044
femmes
4 103
total
31 147
Les 732 décès permettent d’estimer que 31 147 années de vie
ont été perdues. Il s’agit
d’une moyenne de 42,6 années par personne.
Malheureusement, les décès causés par l’usage de drogues illicites
frappent de jeunes victimes qui ont beaucoup d’années devant elles.
Il est possible de calculer les revenus perdus en présumant que les
personnes qui sont décédées jeunes auraient gagné un salaire moyen,
s’accompagnant d’avantages sociaux moyens, selon leur âge et leur sexe
pendant le reste de leur vie active. On
y a ajouté la valeur des services d’économie domestique perdus.
La valeur actuelle des gains futurs a été calculée pour chaque
groupe d’âge et chaque sexe par l’actualisation, à un taux approprié,
de la valeur des gains, des avantages sociaux et des services d’économie
domestique futurs. La somme de
ces chiffres donne une valeur totale estimée à 547,4 millions de
dollars.
La perte de productivité imputable à la morbidité ou à la maladie
causée par la consommation de drogues est la différence entre le revenu
annuel moyen des utilisateurs de drogues et celui de la population en général.
La valeur des services d’économie domestique et des avantages
sociaux y ont été ajoutés, ce qui donne une estimation totale de 275,7 millions
de dollars.
2. Coûts d’application
de la loi
Voici, en détail, les coûts estimés de l’application de la loi :
Services
policiers
208,3 M $
Tribunaux
59,2 M $
Services
correctionnels (y compris la probation)
123,8 M $
Douanes
et accises
9,0 M $
Total
des coûts de l’application de la loi
400,3 M $
Les coûts d’application de la loi imputables à la consommation de
drogues illicites comprennent les coûts des organismes spécialisés comme
l’ancienne division des narcotiques de la GRC, ainsi que la fraction des coûts
généraux de fonctionnement imputables au traitement des crimes relatifs à
l’usage de drogues illicites. De
tels crimes comprennent les violations directes des lois sur les drogues et la
proportion des crimes généraux qui peuvent raisonnablement être imputables
à la consommation de drogues illicites.
Il existe des données sur la proportion de cas d’homicides et de
voies de fait pour lesquels l’auteur était sous l’influence de drogues
illicites. Le Centre a estimé la
proportion des cas où les voies de fait ou les homicides pouvaient être
imputés à l’intoxication de l’auteur par la drogue.
En compilant ces données, le Centre a estimé que 8 p. 100
(0,0807) des crimes violents sont imputables aux drogues illicites au Canada.
Il n’existe pas de données sur les crimes contre les biens.
La mesure du rendement des services policiers, c’est l’infraction.
Les infractions sont consignées officiellement et signalées comme des
infractions au droit pénal. Pour
estimer les coûts des services policiers, on multiplie le total des dépenses
de la police indiqué par Statistique Canada par le pourcentage des
infractions que l’on estime liées à la drogue.
Le Centre conclut qu’en 1992, 2,4 p. 100 de toutes les
infractions étaient imputables à l’utilisation de drogues illicites.
Coûts
des services policiers qui appliquent
les
lois fédérales sur les drogues
168,4 M $
Coûts
des services policiers pour 8 %
des
crimes violents
39,9 M $
Total
des coûts de la police
208,3 M $
La mesure du rendement d’un tribunal c’est la cause qu’il entend.
Les coûts incluent les salaires du personnel, les coûts des bâtiments
et les coûts de l’aide juridique. Le
Centre conclut qu’en 1992, 5,7 p. 100 des causes des tribunaux pénaux
étaient imputables à l’utilisation de drogues illicites.
Coûts
des tribunaux jugeant des délits
en
vertu des lois fédérales sur les drogues
46,8 M $
Coûts
des tribunaux pour 8 % des crimes violents
12,4 M $
Total
des coûts des tribunaux
59,2 M $
Les coûts des services correctionnels comprennent les coûts des
prisons, ceux du système de probation et ceux du régime de libération
conditionnelle. Dans le système
carcéral, les coûts sont calculés en fonction des peines.
Coûts
des services correctionnels liés aux
lois
fédérales sur les drogues
106,2 M $
Coûts
des services correctionnels
pour
8 % des crimes violents
17,6 M $
Total
des coûts des services correctionnels
123,8 M $
Les données pour les Douanes et Accises excluent les programmes financés
dans le cadre de la stratégie sur les drogues.
3. Coûts en soins de santé
Voici, en détail, les coûts estimés en soins de santé :
Morbidité
– hôpitaux généraux
34,0 M $
Morbidité
– hôpitaux psychiatriques
4,3 M $
Comorbidité
4,7 M $
Services
ambulanciers
1,1 M $
Soins
en établissement
20,9 M $
Traitement
à l’extérieur d’un établissement
7,9 M $
Soins
ambulatoires : honoraires des médecins
8,0 M $
Médicaments
d’ordonnance
5,8 M $
Autres
coûts en soins de santé
1,3 M $
Total
des coûts en soins de santé
88,0 M $
Les données sur les hospitalisations provenant du Laboratoire de lutte
contre la maladie ont servi à déterminer le nombre de cas où la
consommation de drogues illicites était le diagnostic principal.
Les données sont présentées ci-dessous.
Nombre d’hospitalisations liées aux drogues
hommes
4 345
femmes
2 750
total
7 095
Journées d’hospitalisation
hommes
36 536
femmes 22 035
total
58 571
On a multiplié le total par la moyenne quotidienne des coûts dans le
cas d’un hôpital général, ce qui donne un total de 34 millions de
dollars. On a employé une méthode
semblable pour les hôpitaux psychiatriques en se servant des statistiques de
l’hygiène mentale, ce qui donne un total de 4,3 millions de dollars.
Les coûts de comorbidité surviennent lorsque la consommation de
drogues n’est pas le diagnostic primaire, mais que des jours supplémentaires
de traitement sont nécessaires parce que cette consommation a compliqué l’état
de santé primaire. En utilisant
les données pour les hôpitaux de l’Ontario, on a comparé le séjour moyen
des patients ayant une maladie en particulier et qui étaient aussi
toxicomanes au séjour moyen des personnes qui n’étaient pas toxicomanes.
La durée moyenne du séjour pour les patients souffrant de comorbidité
et pour lesquels il y a eu un diagnostic secondaire d’utilisation de drogues
illicites est de 11,3 jours par rapport à 9,0 jours pour les patients
qui n’utilisaient pas de drogues – c’est-à-dire 2,3 jours de plus en
moyenne. On a estimé le total
des journées additionnelles pour le Canada et on l’a multiplié par la
moyenne par jour, ce qui donne 4,7 millions de dollars.
On a estimé le coût des services ambulanciers en multipliant le coût
total des services ambulanciers par la fraction
du total des jours passés à l’hôpital attribués à l’usage de
drogues illicites, ce qui donne 1,1 million de dollars.
Statistique Canada indique le coût des soins en établissement pour le
traitement combiné de l’alcoolisme et de la toxicomanie.
Le Centre a appliqué le ratio des jours de traitement de l’alcool
aux jours de traitement de la toxicomanie dans les hôpitaux psychiatriques
pour diviser le total des coûts des soins en établissement, ce qui donne
20,9 millions de dollars.
Les coûts des traitements à l’extérieur d’un établissement ne
sont pas mesurés officiellement à l’échelle du pays.
Le Centre a pris les données provinciales disponibles pour
l’Alberta, l’Ontario et le Manitoba et les a transposées pour établir
une estimation à l’échelle nationale de 90 millions de dollars.
Une partie de ce total a ensuite été imputée au traitement de
l’alcoolisme et de la toxicomanie en établissement, selon le nombre de
jours d’hospitalisation lorsque le diagnostic principal était l’abus
d’alcool ou la consommation de drogues; l’estimation qui en est résultée
est de 7,9 millions de dollars.
Les coûts des soins ambulatoires se composent des honoraires des médecins
et de ceux des autres professionnels. Étant
donné qu’une ventilation des frais par diagnostic n’existe pas à l’échelle
nationale, le CCLAT a fait faire des présentations en tableaux par le ministère
de la Santé du Manitoba. La
proportion des honoraires des médecins imputable à la consommation de
drogues illicites était de 0,1 p. 100.
En appliquant ces données au total national des honoraires des médecins,
on en est arrivé à une estimation de huit millions de dollars, soit
cinq millions pour les hommes et trois millions pour les femmes.
Les autres services professionnels, comme ceux des dentistes, des
chiropraticiens, des optométristes, des podiatres, des ostéopraticiens, des
naturopathes, des infirmières en service privé et des physiothérapeutes,
des psychologues et des psychothérapeutes sont exclus de ces données faute
de renseignements suffisants.
Le Laboratoire de lutte contre la maladie a effectué des présentations
en tableaux pour associer médicaments d’ordonnance et maladies.
Le CCLAT a ensuite utilisé ses estimations du pourcentage d’une
maladie en particulier imputable à la consommation de drogues illicites pour
déterminer le coût en médicaments qui pouvait être imputé à cette
consommation. Ce pourcentage est
d’environ 1 p. 100 des frais de l’ensemble des médicaments
d’ordonnance, soit 5,8 millions de dollars.
Les autres coûts en soins de santé sont divisés selon la proportion
des journées d’hospitalisation imputables à l’usage de drogues
illicites. Les coûts des aides
domestiques et du matériel spécial de réadaptation ne sont pas inclus dans
l’estimation pour les autres coûts
en soins de santé, faute de données. Les
autres coûts en soins de santé sont estimés à 1,3 million de dollars.
4. Prévention et
recherche
Voici
la ventilation des coûts liés à la prévention et à la recherche :
Recherche
5,0 M $
Programmes de prévention
36,7 M $
Coût de formation des médecins
0,2 M $
Total
41,9 M $
L’estimation des coûts de prévention et de recherche comprend une
partie des coûts de la recherche sur les désordres qui sont principalement
imputables à la consommation de drogues illicites.
Les coûts de prévention sont principalement ceux des programmes.
Les coûts de la formation médicale sont fondés sur la partie de la
formation médicale de premier cycle consacrée aux questions de drogues
illicites. Les coûts de la
formation des infirmières ne sont pas mesurés.
Il n’y a pas d’estimation des coûts de prévention des
comportements découlant de la consommation de drogues illicites, notamment
dans le cadre de programmes visant la prévention du crime et la prévention
des incendies.
5. Autres coûts directs
Les autres coûts directs ont trait aux dommages causés par les
accidents de la route et aux dommages causés par le feu :
Dommages causés par les accidents de la route
10,7 M $
À partir de la proportion des décès résultant d’accidents de la
route imputables à la consommation de drogues illicites, on a évalué que
0,35 p. 100 des dommages causés par les accidents de la route sont
imputables à l’utilisation de drogues illicites.
Aucune estimation n’existe sur les dommages causés par le feu résultant
de la consommation de drogues.
6. Pertes directes en
milieu de travail
Les
coûts estimés des pertes directes en milieu de travail sont les suivants :
Programmes d’aide aux employés
et programmes de
promotion de la santé
3,5 M $
Dépistage des drogues en milieu de travail
2,0 M $
Total
5,5 M $
L’estimation des dépenses dans les programmes d’aide aux employés
et de promotion de la santé n’était disponible que pour l’Ontario et
elle a été transposée pour tout le Canada.
Seules les dépenses effectuées par Santé Canada en 1992 pour le dépistage
des drogues sont incluses dans ces coûts.
Il n’y a pas d’estimation des coûts privés du dépistage des
drogues en milieu de travail au Canada, mais 4 p. 100 des lieux de
travail en Ontario avaient une forme de dépistage des drogues en 1994.
7. Coûts administratifs
des paiements de transfert
Les coûts administratifs des paiements de transfert comprennent les coûts
de l’assistance sociale et ceux d’autres programmes, les frais
d’indemnisation d’accidentés du travail et d’autres coûts
administratifs :
Assistance sociale et autres programmes
N/D
Indemnisation des accidentés du travail
1,5 M $
Autres coûts administratifs
N/D
Total
1,5 M
On calcule les coûts administratifs des paiements d’indemnités aux
travailleurs attribuables à la consommation de drogues en se fondant sur la
fraction des accidents professionnels et des accidents attribuables aux
machines, non mortels, imputables à la consommation de drogues illicites.
Cette fraction était de 0,155 p. 100.
Aucune donnée n’a été présentée sur la proportion des coûts
administratifs relatifs au chômage et à la dépendance à l’aide sociale
imputables à l’usage de drogues. Les
auteurs de l’étude ont utilisé un taux de 0,5 p. 100 pour
l’alcool et ils ont, semble-t-il, estimé que la fraction imputable à la
consommation de drogues était trop faible pour être mesurée.
Les autres coûts administratifs comprennent les coûts de
l’assurance-vie de groupe, de l’assurance privée, de la prime à la veuve
dans le cadre du Régime de pensions du Canada, de la pension d’invalidité
supplémentaire en cas de retraite prise pour des motifs de santé et les
cotisations sociales qui financent les pensions, les congés de maladie et les
invalidités imputables à l’usage de substances toxiques.
Il n’y a pas suffisamment d’information pour qu’on puisse
attribuer une partie de ces coûts à la consommation de drogues.
B. Mise à jour partielle
de l’étude du CCLAT jusqu’à 1995
En 2000, Eric Single, Jürgen Rehm, Lynda Robson et Minh Van Truong ont
publié une mise à jour de l’étude du CCLAT initiale jusqu’à l’année
1995([2]).
La mise à jour s’est limitée aux données sur la santé utilisées
dans l’étude, plutôt que sur les coûts économiques. Dans la mise à
jour, les auteurs ont utilisé les mêmes chiffres sur les risques relatifs
que dans l’étude initiale; les chiffres sur la prévalence ont été mis à
jour pour l’alcool et le tabac, mais pas pour les opiacés et la cocaïne.
Puisque les chiffres sur la prévalence de l’utilisation des drogues
illicites n’ont pas changé, les fractions étiologiques du risque dans la
mise à jour de 1995 sont restées très près des valeurs de 1992, lesquelles
sont reproduites dans le tableau 2 ci-dessous.
TABLEAU
2
|
FRACTIONS
ÉTIOLOGIQUES POUR CERTAINES SITUATIONS IMPUTABLES PARTIELLEMENT À
L’UTILISATION DES DROGUES ILLICITES AU CANADA, 1992 |
||||||
|
Situation |
Drogue utilisée |
Résultat;
sexe; fraction étiologique |
Âge |
|||
|
|
|
Mortalité |
Morbidité |
Fourchette (en
années) |
||
|
|
|
H |
F |
H |
F |
|
|
Suicide
et blessures auto-infligées |
Diverses |
0,14 |
0,03 |
S/O |
S/O |
15–49 |
|
Sida |
|
|
|
|
|
|
|
<
15 ans |
IV |
0,13 |
0,13 |
0,13 |
0,13 |
<
15 |
|
|
IV |
0,04 |
0,13 |
0,04 |
0,13 |
|
|
Victime
de voies de fait |
Diverses |
0,14 |
0,03 |
0,08 |
0,03 |
15–49 |
|
Accidents
d’automobile |
Diverses |
0,02 |
0,00 |
0,02 |
0,00 |
15–49 |
Source
: Eric Single, Lynda Robson et
al.
Il convient de noter que seules les drogues dures sont examinées.
Les fractions étiologiques sont ensuite utilisées pour ventiler les
chiffres sur les fréquences. Le
nombre d’hospitalisations et le nombre de décès imputables aux drogues
illicites sont présentés dans les tableaux 3 et 4 qui suivent.
Les données contenues dans ces tableaux indiquent bien que
l’incidence des problèmes de drogue est plus grand chez les hommes que chez
les femmes.
TABLEAU
3
NOMBRE
D’HOSPITALISATIONS EN RAISON
DE
LA CONSOMMATION DE DROGUES ILLICITES
AU
CANADA, 1995
|
|||
|
|
Nbre
d’hospitalisations
|
||
|
Causes |
H |
F |
Total |
|
Empoisonnement
aux opiacés |
266 |
245 |
511 |
|
Sida
|
140 |
54 |
194 |
|
Empoisonnement
à la cocaïne |
124 |
62 |
186 |
|
Empoisonnement,
intention inconnue |
0 |
0 |
0 |
|
Victime
de voies de fait |
922 |
53 |
975 |
|
Accidents
d’automobile |
257 |
0 |
257 |
|
Autres
situations |
2
827 |
1
980 |
4
817 |
|
Total
attribué à la consommation de
drogues illicites |
4
536 |
2
394 |
6
940 |
Source
: Eric Single, Jürgen Rehm et
al.
TABLEAU
4
|
NOMBRE
DE DÉCÈS ET ANNÉES POTENTIELLES DE VIE PERDUES EN
RAISON DE LA CONSOMMATION DE DROGUES ILLICITES AU
CANADA, 1995 |
||||||
|
|
Nbre
de décès
|
Années
potentielles de
vie perdues |
||||
|
Causes |
H |
F |
Total |
H |
F |
Total |
|
Suicide
et blessures auto-infligées |
313 |
15 |
329 |
13
591 |
768 |
14 359 |
|
Empoisonnement
aux opiacés |
129 |
31 |
160 |
4
908 |
1
378 |
6 286 |
|
Sida |
66 |
17 |
83 |
2
485 |
733 |
3 213 |
|
Empoisonnement
à la cocaïne |
65 |
13 |
78 |
2
718 |
654 |
3 372 |
|
Empoisonnement,
intention inconnue |
34 |
23 |
57 |
1
109 |
801 |
1 910 |
|
Victime
de voies de fait |
34 |
3 |
37 |
1
469 |
152 |
1 621 |
|
Accidents
d’automobile |
29 |
0 |
29 |
1
349 |
0 |
1 349 |
|
Autres
situations |
21 |
7 |
32 |
1
081 |
471 |
1 552 |
|
Total
attribué aux drogues illicites |
691 |
109 |
805 |
28
710 |
4
957 |
33 662 |
Source
: Eric Single, Jürgen Rehm et
al.
C. Coûts de la
consommation de drogues illicites aux États-Unis
En 1998, les National Institutes of Health des États-Unis ont publié
une étude de Henrick J. Harwood, Douglas Fountain et Gina Livermore (l’étude
HFL)([3]).
Cette étude a fait l’objet d’un grand débat d’experts qui est résumé
plus loin; seul un aperçu est esquissé ici.
Les auteurs de l’étude HFL ont adopté la démarche du CDM.
Ils tiennent pour acquis que la consommation de drogues entraîne le déplacement
des ressources qui auraient été employées à d’autres fins et qu’il est
approprié de considérer que le coût de la consommation de drogues est celui
de ces ressources. Il convient de
souligner que l’étude suit une méthodologie courante adoptée dans les études
officielles du gouvernement des États-Unis sur la santé.
L’avantage, du moins en théorie, de ces études sur la santé,
c’est que les décideurs peuvent prendre des études sur deux maladies et
les comparer pour vérifier si suffisamment de ressources en santé sont
affectées au traitement de chaque maladie.
Les pertes économiques imputables aux décès prématurés causés par
une surdose sont mesurées d’après le modèle du capital humain.
Les revenus futurs non réalisés sont projetés et actualisés à une
valeur actuelle. Les résultats
sont résumés dans le tableau 5 qui suit.
TABLEAU
5
|
COÛTS
ÉCONOMIQUES DE LA CONSOMMATION DE DROGUES ILLICITES AUX ÉTATS-UNIS,
1992 |
||
|
COÛTS
ÉCONOMIQUES |
M
$US |
% |
|
Dépenses
en soins de santé |
|
|
|
Services
pour consommation de drogues |
4
400 |
4,5
% |
|
Conséquences
médicales |
5
531 |
5,7
% |
|
Total
des dépenses en soins de santé |
9
931 |
10,2
% |
|
Effets
sur la productivité (pertes de revenu) |
|
|
|
Décès
prématuré |
14
575 |
14,9
% |
|
Baisse
de productivité |
14
205 |
14,5
% |
|
Populations
en établissement |
1
477 |
1,5
% |
|
Incarcération |
17
907 |
18,3
% |
|
Criminels
professionnels |
19
198 |
19,7
% |
|
Victimes
du crime |
2
059 |
2,1
% |
|
Total
des effets sur la productivité |
69
421 |
7,1
% |
|
Autres
effets sur la société |
|
|
|
Crime |
17
970 |
18,4
% |
|
Administration
de l’assistance sociale |
337 |
0,3
% |
|
Accidents
d’automobile |
- |
|
|
Destruction
par le feu |
- |
|
|
Total
des autres effets sur la société |
18
307 |
18,7
% |
|
Total |
97,659 |
100
% |
Source
: Henrick J. Harwood, Douglas Fountain et
al.
La portée de l’étude est impressionnante car très peu d’éléments
de coût restent sans estimation. Par
contre, la façon dont les estimations ont été déterminées a fait
l’objet d’importantes critiques dont il sera question plus loin.
L’élément de coût le plus important est la perte de productivité,
qui représente 71,1 p. 100 de tous les coûts.
Les coûts relatifs à la santé sont principalement imputables à
l’utilisation de drogues dures injectables et aux problèmes de VIH/sida.
Un élément mineur pour les bébés qui naissent avec le VIH est
inclus dans les présentations en tableaux détaillées.
Les auteurs de l’étude tentent d’attribuer les coûts de la
consommation de drogues et en arrivent à la conclusion que 46 p. 100
des coûts sont assumés par le gouvernement (par l’intermédiaire des systèmes
de justice pénale, de santé et de services sociaux), tandis que
l’assurance privée en assume 3 p. 100 des coûts.
L’autre moitié des coûts est assumée par les toxicomanes eux-mêmes
et leurs familles sous forme de baisse de revenus et de réduction de la
production domestique.
D. Coûts de la
consommation des drogues illicites en France
En 2000, l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies a
publié une étude de Pierre Kopp et Philippe Fenoglio (l’étude KF)([4]).
Les auteurs de l’étude se sont principalement intéressés aux coûts
sociaux de la consommation des drogues, c’est-à-dire les coûts assumés
par la collectivité. Comme dans
tous les pays, compte tenu du caractère illégal des drogues, la quantité de
données disponibles aux fins d’analyse est réduite; les auteurs semblent
avoir été génés légèrement par la faible quantité et la mauvaise qualité
des données indiquées dans les rapports publics et les documents
administratifs des organismes publics, comme les prévisions budgétaires
annuelles. Les résultats sont présentés
dans le tableau 6 ci-dessous.
D’après l’étude, en 1995, 15,8 p. 100 des personnes âgées
de 18 à 75 ans avaient utilisé une drogue illicite au cours de leur vie et
4,4 p. 100 en avait utilisé une au cours de la dernière année.
Les hommes sont plus susceptibles de déclarer avoir utilisé de la
drogue que les femmes dans les enquêtes.
L’âge moyen auquel on consomme du cannabis pour la première fois
est 16 ans. De 23 à 30 p. 100
des jeunes ont consommé des drogues. Le
cannabis est de loin la drogue courante la plus utilisée par les jeunes et
les jeunes hommes sont plus susceptibles de l’avoir utilisé que les jeunes
femmes dans une proportion de 10 p. 100.
La prévalence de l’inhalation de solvant se situe entre 1 et 6 p. 100
et celle de l’ecstasy peut-être à 3 p. 100.
Kopp et Fenoglio ont calculé les données sur les dépenses pour le
cannabis en supposant des taux de consommation pour les fourchettes de
consommation qualitative utilisées dans les enquêtes.
Par exemple, on suppose que les fumeurs quotidiens consomment 0,5 gramme
par jour et que les personnes qui consomment au moins une fois par semaine
utilisent 1,5 gramme par semaine. En
établissant le prix moyen à 35 F par gramme, Kopp et Fenoglio ont évalué
le total des dépenses pour le cannabis à 4 405,5 millions de
francs, celui des dépenses pour l’héroïne, à 4 600 millions et
celui des dépenses pour la cocaïne, à entre 3 000 et 10 000
millions.
TABLEAU
6
VENTILATION
DU COÛT SOCIAL DE LA CONSOMMATION
DE
SUBSTANCES ILLICITES
|
|
|
|
% |
|
Coûts
relatifs à la santé (1) |
11,42 |
|
Coûts
relatifs à l’administration publique |
36,37 |
|
Perte
de revenus et de production (2) comprenant : |
45,69 |
|
-
pertes des particuliers |
13,29 |
|
-
pertes de production en milieu de travail |
32,39 |
|
Pertes
de revenu du gouvernement (2) |
6,49 |
|
Dépenses
des organismes privés |
N/D |
|
Autres
coûts liés à la drogue |
0,04 |
|
Total |
100,00 |
|
Notes
: (1) Les
coûts relatifs à la santé n’incluent que les coûts imputables
au traitement du VIH/sida et au traitement à l’aide du Subutex.
(2) Les pertes de revenu et de production et les pertes de
revenu du gouvernement n’incluent que les décès prématurés
attribuables au VIH/sida résultant d’une consommation de drogues,
les décès prématurés par suite d’une surdose et l’incarcération
en vertu de la loi sur les drogues. Source
: Pierre Kopp et Philippe Fenoglio. |
|
1. Coûts relatifs à la
santé
Il est toujours difficile d’estimer les coûts relatifs à la santé
imputables à la consommation de drogues.
L’étude KF se heurte à une gamme de problèmes concernant les données.
Par exemple, l’hépatite C n’est pas traitée comme une catégorie
de maladie distincte aux fins des dossiers.
Le sida est étroitement lié à l’utilisation de drogues
injectables, environ 25 p. 100 des nouveaux cas en France en 1995 étant
imputables à l’utilisation de telles drogues.
Les coûts du traitement du VIH et du sida ont été établis à partir
des données du ministère de la Santé.
À partir de ces données et de l’estimation du nombre de patients
atteints du VIH et du sida qui étaient des utilisateurs de drogue, les
auteurs de l’étude ont pu établir les coûts totaux pour le VIH/sida
imputables à l’utilisation de drogues à 575,24 millions de francs et
349,27 millions de francs respectivement.
Le Subutex, un dérivé de la buprénorphine qui sert à remplacer la
morphine, est apparemment un traitement de choix en France.
En se fondant sur l’hypothèse que 40 000 personnes reçoivent
ce traitement, Kopp et Fenoglio ont estimé le coût de l’emploi du subutex
à 600 millions de francs.
2. Coûts relatifs à
l’administration publique
En ce qui concerne le système judiciaire, l’étude KF présente des
données sur la proportion des affaires judiciaires mettant en cause des lois
sur les drogues. Les auteurs de
l’étude ont établi les coûts totaux pour les divers types de tribunaux (y
compris le salaire des juges, des magistrats, des commis et des
fonctionnaires, ainsi que les coûts administratifs et des immeubles) au
prorata de l’activité relative aux drogues.
Le montant obtenu ainsi est de 99,943 millions de francs en 1995.
Kopp et Fenoglio ont estimé les coûts relatifs aux services pénaux
à partir de la proportion des personnes incarcérées pour des infractions en
matière de consommation de drogues. En
1995, 11 816 détenus sur une population carcérale de 51 325 détenus
purgeaient des peines pour des crimes liés à la drogue.
Les auteurs auraient préféré utiliser des données indiquant la durée
de chaque peine, mais ces dernières n’étaient pas disponibles.
Après avoir examiné les divers scénarios sur la durée des
condamnations, ils ont privilégié une estimation de 1 315,14 millions
de francs.
En France, les services de protection de la jeunesse s’adressent à
la fois aux mineurs en danger et aux délinquants.
Les organismes d’aide des secteurs public et privé sont financés
par l’État. Malheureusement,
la Protection judiciaire de la jeunesse ne rend pas public le nombre de
mineurs qui reçoivent des services pour des raisons liées aux drogues;
toutefois, le nombre de mineurs inculpés en vertu des lois sur les drogues,
c’est-à-dire environ 4 p. 100, est disponible.
Les Douanes emploient environ 20 000 agents, dont moins de la
moitié s’occupent de la surveillance et de la lutte à la contrebande.
L’organisme des Douanes estime qu’environ 500 agents s’occupent
à temps plein de la contrebande de drogues.
Kopp et Fenoglio ont établi un prorata des coûts en utilisant le
pourcentage du personnel total de l’organisme des Douanes qui s’occupe de
la lutte à la drogue. Ils ont
procédé de la même façon pour établir des frais fixes pour les activités
de lutte contre la drogue. L’estimation
qui en résulte est de 532,29 millions de dollars.
Un service de police, la Gendarmerie nationale, exerce des fonctions de
contrôle en appliquant les lois sur les drogues et participe à des mesures
de prévention. Contrairement à
de nombreuses forces policières nationales, la Gendarmerie ne dispose pas
d’une unité distincte pour lutter contre l’usage des drogues; par conséquent,
Kopp et Fenoglio ont dû estimer les coûts des activités de lutte contre la
drogue de la police en se fondant sur des mesures pertinentes de production.
Dans le cas de l’application de la loi, les données ont été établies
en fonction de la proportion des plaintes et des personnes arrêtées.
Les auteurs estiment que la fonction de la police a coûté 311,62
millions de francs. En se fondant
sur une étude précédente selon laquelle 3 p. 100 des fonctions de
patrouille comprennent des activités liées à la drogue, ils en sont arrivés
à une estimation de 109,5 millions de francs.
Ils ont évalué les autres coûts, y compris des éléments comme le
programme de formation à la lutte contre la drogue et les maîtres-chiens, à
38,2 millions de francs.
La police nationale, une entité distincte de la Gendarmerie, compte 2 000
fonctionnaires qui s’occupent des problèmes de drogue, plus 195 équivalents
temps plein, ce qui correspond à un coût de 503,53 millions de francs.
En ce qui concerne les patrouilles, Kopp et Fenoglio ont estimé, en se
fondant sur les calculs de la Gendarmerie, que 3 p. 100 du temps
total sont consacrés aux questions de drogue.
Le montant s’élève à 732,43 millions de francs.
Le budget principal du ministère des Affaires sociales, de la Santé
et de la Ville renferme des données sur les dépenses liées à la drogue.
Les coûts des programmes anti-drogue au sein de la section santé du
ministère s’élèvent à 544,3 millions de francs.
Cette somme comprend le financement des centres de traitement, des
programmes carcéraux et des activités d’intégration communautaire.
L’utilisation de ces chiffres présente des difficultés à cause de
l’existence de marchés pluriannuels. Une
partie des programmes officiels de lutte contre le VIH/sida s’adressent aux
usagers des drogues, citons comme exemple, l’échange d’aiguilles.
En outre, les organismes bénévoles qui oeuvrent dans ce domaine
consacrent une partie de leurs fonds aux usagers des drogues.
Lorsqu’on ajoute ces sommes à celles du budget, le total des dépenses
du secteur de la santé du ministère consacrées à des activités liées à
la drogue s’élève à 696,32 millions de francs.
La Direction des affaires sociales consacre 14 millions de francs à
des activités comme les programmes de formation à la lutte anti-drogue.
Le programme des affaires interministérielles du secteur des affaires
urbaines du ministère verse des subventions, souvent de contrepartie, aux
autres niveaux de gouvernement pour cibler les programmes relatifs à la
consommation de drogues et au VIH/sida. Ces
dépenses s’élèvent à 22 millions de francs.
Au total, il est estimé que le ministère des Affaires sociales, de la
Santé et des Affaires urbaines consacre 748,62 millions de francs aux
problèmes liés à la drogue.
Le ministère de l’Éducation dépense deux millions de francs
pour soutenir les comités anti-drogue dans les écoles et consacre 41,68 millions
de francs au financement de la recherche aux divers établissements d’éducation
supérieure.
Le ministère de la Jeunesse et des Sports ne ventile pas ses dépenses
en détail. Kopp et Fenoglio ont estimé que, dans chaque département et région
une personne a travaillé à mi-temps aux questions liées à la drogue.
Ces dépenses s’élèvent à 52 équivalents temps plein, soit une
somme de 8,8 millions de francs.
Le ministère des Affaires étrangères contribue environ 14 millions
de francs, selon les estimations de Kopp et Fenoglio, aux programmes de lutte
à la drogue et au trafic. Il
semble que le ministère a tenté de produire ses propres estimations des dépenses
pour cette activité, mais a abandonné l’exercice en raison de difficultés
techniques.
Le ministère de la Coopération est responsable de l’aide aux pays
en développement. L’aide est
versée en partie aux forces policières et aux gendarmeries.
Kopp et Fenoglio ont fait une évaluation subjective selon laquelle 20 p. 100
de l’aide des services de police et aucune aide de la gendarmerie sont
consacrés aux problèmes de drogue et de trafic, pour un total de 42,6 millions
de francs.
Enfin, la France contribue pour 17 p. 100 du budget total de
l’Union européenne; sa participation au programme de lutte contre la drogue
de l’UE s’élève donc à 30,87 millions de francs.
3. Pertes de revenus et de
production
Kopp et Fenoglio ont préféré ne comptabiliser que les coûts les
plus mesurables de la consommation de drogue.
En particulier, ils ne tentent pas de mesurer les coûts des douleurs
et des souffrances subjectives. Les
pertes à mesurer comprennent les pertes causées par un décès prématuré
(y compris les décès imputables aux drogues et les surdoses), les victimes
d’accidents causés par des conducteurs qui étaient sous l’influence de
drogues et les décès causés par les crimes liés à la drogue.
Malheureusement, il n’y a pas de données pour ces deux dernières
catégories. Sont également
inclus dans les coûts, les pertes de productivité des personnes incarcérées
et des personnes hospitalisées ou qui ne travaillent pas parce qu’elles
sont malades.
En 1995, 228 personnes sont décédées de surdoses de drogue en
France. L’âge au moment des décès
n’étant pas disponible, Kopp et Fenoglio l’ont établi à 35 ans.
En se servant du nombre de décès causés par le VIH/sida et en
attribuant 25,47 p. 100 de ces décès à la consommation de
drogues, ils en sont arrivés à estimer que 259 hommes et 60 femmes sont
morts pour cette raison. Aucune
donnée n’est disponible sur les décès causés par l’hépatite.
En supposant un revenu annuel de 97 012 francs et un taux
d’actualisation de 6 p. 100, les auteurs en arrivent à la
conclusion que les surdoses entraînent un coût de 73,62 millions de francs
et le VIH/sida, un coût de 131,77 millions de francs, soit une perte totale
de productivité de 205,39 millions de francs.
Les personnes incarcérées en vertu des lois sur les drogues perdent
également un revenu. Kopp et
Fenoglio calculent ces pertes en supposant un salaire annuel de 97 012 francs
et en le multipliant par le temps d’incarcération.
Le total obtenu est de 1 569,34 millions de francs. Aucune donnée
n’est disponible pour les crimes où la consommation de drogues était un
facteur de causalité.
La perte de revenu imputable aux hospitalisations et aux maladies causées
par la consommation de drogues est une autre catégorie pour laquelle Kopp et
Fenoglio auraient aimé connaître les coûts pour une vaste gamme de
maladies, mais les données ne sont pas disponibles en France, même dans le
cas du VIH/sida.
Les auteurs de l’étude ont estimé la valeur de la production perdue
en milieu de travail en examinant le montant de la valeur ajoutée des comptes
de revenu nationaux. Les incarcérations
pour l’application des lois sur les drogues ont entraîné une perte de
productivité de 3 677,58 millions de francs, tandis que les décès précoces
ont coûté 646,88 millions de francs à l’économie.
4. Pertes de revenu du
gouvernement
En plus des pertes essentiellement privées liées aux revenus des
usagers de drogues et aux revenus des entreprises qui auraient employé des
usagers de drogues s’ils n’avaient pas été incarcérés, hospitalisés
ou absents en congé de maladie, le gouvernement perd les divers paiements
obligatoires que les personnes qui touchent un revenu, à la fois les
particuliers et les entreprises, sont tenus de payer.
Au Canada, ces paiements se présentent principalement sous forme
d’impôt sur le revenu, mais de nombreux pays européens séparent l’impôt
des charges sociales. Il vaut la
peine de mesurer ces sommes, qui, à 46 p. 100 du revenu national
constituent un secteur important du gouvernement; il importe toutefois de
s’assurer que les coûts ne sont pas déjà comptés ailleurs et donc deux
fois. Kopp et Fenoglio estiment
à 100,25 millions de francs la perte de revenu du gouvernement résultant
des décès prématurés liés aux drogues et à 765,99 millions de francs les
pertes de revenu attribuables aux incarcérations pour des infractions en matière
de drogue.
5. Dépenses des
organismes privés
Kopp et Fenoglio n’ont pas été en mesure d’obtenir des données
sur les organismes privés qui oeuvrent dans le domaine de la drogue.
Les amendes pour les infractions liées à la drogue en France doivent
être calculées comme une recette de l’État.
Certaines personnes peuvent également être condamnés à un service
communautaire, voir leur permis de conduire suspendu ou être tenues de
consulter un conseiller ou de suivre une formation.
Malheureusement, il n’existe pas de données financières sur ces
mesures. Les auteurs de l’étude
ont estimé qu’il serait hasardeux d’estimer les coûts en honoraires
d’avocats.
6. Discussion
L’étude de Kopp et Fenoglio présente des suggestions méthodologiques
très intéressantes sur la façon d’établir l’estimation des coûts.
Le lecteur qui compare cette étude au travail fait en Amérique du
Nord constate que les chercheurs nord-américains semblent disposer de données
brutes de loin supérieures, ainsi que de plus de ressources pour entreprendre
la recherche et parrainer la recherche additionnelle qui permet d’aller
chercher les connaissances qui manquent.
Il est plutôt surprenant de constater la nature des données qui ne
sont pas disponibles en France. Par
exemple, les décès prématurés attribuables à des surdoses de drogue n’étaient
pas disponibles pour chacun des sexes indépendamment.
La façon dont Kopp et Fenoglio établissent les estimations ne pose
pas de problème, puisqu’ils présument que tout le monde est capable de
gagner le même salaire – le salaire moyen national – autant un homme
qu’une femme, une personne sans expérience ou
bien établie dans la population active.
Kopp et Fenoglio s’intéressent à une ventilation systématique des
coûts à laquelle les chercheurs nord-américains n’ont pas eu recours.
Il est toutefois moins certain que cette ventilation apporte de
nouveaux renseignements ou répond aux questions pertinentes d’une façon
sensiblement différente. Il est
valide de mettre l’accent sur la perte pour la société en taxes non perçues
et en imposition pour la sécurité sociale en raison d’un décès précoce,
de l’incarcération ou de la maladie, mais plusieurs rejettent
l’utilisation de chiffres reposant sur la moyenne nationale en faisant
valoir que de nombreux détenus reçoivent de façon traditionnelle le salaire
minimum. Des questions et des
complications apportées par Kopp et Fenoglio semblent ne pas avoir une grande
importance pratique. Par exemple,
il est possible de calculer les coûts d’incarcération en se fondant sur
les coûts engagés dans l’année de base ou pour les personnes qui ont été
condamnées durant l’année de base.
En ce qui concerne les coûts relatifs à l’administration publique
ou les coûts indirects de la lutte anti-drogue, la méthodologie qu’ont
utilisé Kopp et Fenoglio est très semblable à celle qui a été utilisée
dans les études nord-américaines, c’est-à-dire la répartition des coûts.
Les coûts totaux pour la police, les tribunaux et les prisons sont
divisés par un indicateur de la fraction de l’utilisation du système qui
peut être imputé aux infractions en matière de drogue.
E. Critiques et répliques
En 1999, la Society for the Study of Addiction to Alcohol and Other
Drugs a consacré 17 pages de son journal Addiction
à une discussion de l’étude HFL de 1998([5]).
Après
présentation du rapport, quatre spécialistes ont commenté l’étude.
1. Peter Reuter
- Les calculs des coûts économiques
de la consommation de drogues
sont-ils possibles ou même utiles?
En résumé, Reuter voit plusieurs failles dans les études de
l’estimation des coûts :
Je
crois que même aux États-Unis, où foisonnent les données, les résultats
font l’objet d’une incertitude énorme; les changements plausibles de
quelques présomptions clés peuvent entraîner des changements majeurs à la
fois des coûts totaux et de la composition dans deux séries de dimensions
pertinentes (la source et l’incidence du fardeau).
Il s’agit d’une conséquence tant des ambiguïtés conceptuelles
que des limites empiriques qui ne seront vraisemblablement pas résolues dans
un avenir prévisible. De plus,
la valeur de l’exercice est remise en doute; les objectifs stratégiques qui
sont visés de façon apparente par ces estimations seraient atteints de façon
plus efficace si la recherche servait à estimer les incidences des
changements stratégiques. [Traduction]
Reuter
dans Harwood, Reuter et
al., p. 636
Ces types d’études tentent de couvrir l’ensemble de la société,
mais la compréhension et les connaissances scientifiques n’ont peut-être
pas progressé suffisamment pour être utilisables dans certains domaines.
Reuter trouve qu’il n’y a pas de base empirique solide pour les
nombreuses données sur lesquelles les estimations sont fondées.
À titre d’exemple d’un domaine de constatations incohérentes des
chercheurs précédents, Reuter examine le coût de la productivité déficiente.
Il s’agit d’un coût important de la consommation de substances
toxiques. Des analyses précédentes
reposant sur d’autres ensembles de données n’ont trouvé aucune incidence
fiable importante de l’utilisation de la drogue sur les taux de rémunération,
les revenus ou l’emploi. Les résultats
statistiques sur l’utilisation de la marijuana sont diversifiés, certaines
études trouvant même que les utilisateurs de marijuana sont plus
susceptibles de trouver un emploi que les non utilisateurs.
Les auteurs de l’étude HFL ont décidé de mener leur propre enquête
sur les effets de l’utilisation de la drogue sur le revenu actuel.
Reuter croit que les nouveaux résultats de recherche de l’étude
sont ambigus; les estimations ont changé considérablement à la suite des
modifications apportées aux caractéristiques du modèle.
Il ne voit aucune raison statistique de ne pas tenir compte de la
recherche précédente à ce sujet et de n’utiliser qu’un seul des
nouveaux résultats.
Dans d’autres parties de l’étude HFL, les estimations sont
uniquement conjecturales. Reuter
mentionne par exemple les homicides. Selon
l’étude, 15,8 p. 100 des meurtres sont attribuables à la
consommation de drogues d’après les dossiers du U.S. Federal Bureau of
Investigation; or, il est probable que des personnes des services policiers
ont supposé que la consommation de substances toxiques avait joué un rôle
dans des cas en particulier. Reuter évoque une recherche antérieure dans le
cadre de laquelle les dossiers du FBI ont été examinés et les détectives
des homicides interrogés et qui a révélé qu’il subsiste beaucoup
d’incertitude dans l’attribution des facteurs de causalité.
Il fait aussi valoir que la documentation substantielle sur les drogues
et le crime montre qu’il y a peu de signes de progrès important dans ce
secteur. Dans l’étude HFL, on
utilise des estimations par point qui peuvent comporter des sources
importantes d’erreurs non statistiques.
Lorsque la base de recherche est faible, les auteurs de l’étude HFL
établissent le coût à zéro. Par
exemple, en l’absence de données fiables, ils n’attribuent aucun accident
ou fatalité de la route à la consommation de drogues.
Reuter fait remarquer toutefois que plusieurs autres études
mentionnent des cas où les autorités ont fait passer des tests à des
chauffards qui n’étaient pas ivres et constaté une consommation de
drogues. La fraction mesurée des
toxicomanes diffère entre les diverses études quant aux liens entre usage de
drogues illicites et accidents de la route, mais elle n’est jamais établie
à zéro.
Les auteurs de l’étude HFL tentent d’estimer la valeur des
ressources qui seraient libérées si aucune drogue illicite n’était
consommée. Toutefois, l’élimination
de la consommation de drogues soulève divers problèmes liés à au concept
de l’élimination. Prenons, par
exemple, l’élimination du diabète. Si
une personne est guérie du diabète, elle ne sera pas prédisposée à
contracter une autre maladie; par contre, si l’utilisation de la marijuana
était éliminée, est-ce que cela ne déclencherait pas l’augmentation de
la consommation d’alcool?
Reuter est quelque peu sceptique quant à l’utilité des études
portant sur les coûts économiques. Permettent-elles
de mieux comprendre la nature et l’ampleur de l’incidence de l’abus
d’alcool et de la consommation de drogues?
Aident-elles les décideurs à dégager les stratégies appropriées?
Reuter tente de répondre à ces questions en examinant l’utilisation
qui a été faite des études de coûts antérieures.
En examinant un échantillon de publications qui citent les études de
coûts, il constate que les données sur le coût élevé de la consommation
de substances toxiques ne sont utilisées que pour soutenir un argument de
politique. Cette utilisation
n’aurait pas été autre si le coût avait été beaucoup plus ou beaucoup
moins élevé. Les changements de
politique relatifs à l’établissement des coûts doivent être fondés sur
l’estimation des coûts marginaux plutôt que des coûts moyens.
Reuter attribue l’intérêt américain officiel à l’égard de ces
calculs à la concurrence que se font les organismes pour obtenir des
subventions et des ressources à une époque où les études chiffrées sont
prises au sérieux. Reuter voit
le processus de production de telles estimations comme l’équivalent d’une
course à l’armement : chaque organisme a besoin d’un chiffre pour démontrer
le caractère important du problème dont il a la responsabilité.
2. Mark A.R.
Kleiman – Les mesures du « coût économique », la réduction
au minimum des dommages et la politique de lutte contre la drogue
Kleiman fait valoir que même si les exercices visant à calculer les
coûts économiques de l’abus d’alcool et la consommation de drogue
constituent un pas important dans la conception des politiques visant à
ramener au minimum les préjudices, le recours à un concept de coût dont la
portée est trop restreinte et qui n’inclut pas un coût marginal limite
l’utilité de ces estimations.
Kleiman est tout à fait convaincu que l’application de la méthode
de la volonté de payer au coût économique est une mesure bien supérieure.
Selon cette méthode, les économistes trouvent le montant en dollars
que les consommateurs seraient disposés retirer de leurs propres ressources
pour éviter les inconvénients créés par la condition à chiffrer.
Il s’agit d’un sens beaucoup plus large du coût économique que le
concept du coût d’option, qui se concentre sur le coût des ressources
perdues qui peuvent être converties facilement en dollars.
Par exemple, le coût d’option restreint d’une blessure inclurait
les dépenses médicales et les pertes en salaires, et exclurait toute mesure
de douleur et de souffrance. Le
coût d’option sous-estime la mesure de la volonté de payer.
Pour Kleiman, seule la mesure de la volonté de payer permet une
analyse cohérente et uniforme. La
société se porterait-elle mieux si le traitement d’une blessure ou d’une
maladie douloureuse était mis au point?
Si la maladie ne cause pas beaucoup d’absentéisme, les coûts de son
élaboration pourraient être supérieurs au gain en productivité et ce
traitement pourrait constituer une perte nette pour la société.
Toutefois, si la réduction de la douleur et de la souffrance pesait
dans la balance, les avantages de ce traitement pourraient être supérieurs
aux coûts.
Les auteurs de l’étude HFL utilisent la définition restreinte du coût
économique parce qu’ils manquent de données.
La mesure de la volonté de payer pour éviter de faibles risques de décès
entraîne des estimations beaucoup plus élevées des coûts d’un décès précoce
que la valeur actualisée actuelle des gains futurs, en général de l’ordre
de millions de dollars plutôt que de milliers de dollars.
D’après Kleiman, le mauvais choix des auteurs de l’étude HFL en
ce qui concerne la mesure des coûts rend les résultats publiés
contre-intuitifs à plusieurs égards. D’après
l’étude, les accidents de la route causés par l’usage de substances
toxiques causent plus de dommages aux automobiles qu’aux humains.
L’alcool tue quatre fois plus de gens que les drogues illicites, mais
il est estimé qu’il ne cause que 50 p. 100 plus de dommages au
total.
Kleiman suggère le calcul à main levée suivant pour vérifier
l’ordre de grandeur du changement qui résulterait de l’utilisation
d’une mesure plus appropriée des pertes.
Si un dixième de la population adulte des États-Unis qui souffre de
l’usage de substances toxiques était disposé à payer 10 000 $
pour une année de rémission, le total de la volonté de payer pour éviter
la dépendance s’élèverait à elle seule à 200 milliards de dollars par
année aux États-Unis. C’est
presque l’estimation de 246 milliards de dollars en frais, coûts
directs et perte de revenu causés par la dépendance qui figure dans l’étude
HFL. Kleiman avance le chiffre de
10 000 $ à partir de son intuition et des questions posées à ses
connaissances. Il fait valoir que
ce chiffre semblerait plausible pour l’Américain moyen.
L’estimation des auteurs de l’étude HFL en ce qui concerne les
incidences financières de la consommation de substances toxiques ne couvre
qu’une partie – et très probablement, à la lumière de l’exercice du
calcul à main levée, moins de la moitié – des coûts mesurés comme il se
doit. Cela donnerait lieu à une
sous-estimation des avantages de l’intervention politique et peut-être au
choix de mauvaises politiques.
L’intérêt réel de la politique est l’incidence marginale sur les
coûts du changement des variables de la politique plutôt que le coût total
de l’usage de substances toxiques. Les
questions des spécialistes de la politique ne portent pas sur le coût total
de la consommation de cocaïne, mais plus probablement sur ce qui arriverait
aux coûts économiques totaux si 100 000 revendeurs de plus étaient
incarcérés et 100 000 toxicomanes de plus traités. Une autre méthode
de modélisation est donc nécessaire. Les
résultats de l’étude HFL ne peuvent pas être modifiés facilement pour
donner des incidences marginales.
La connaissance du coût économique de l’usage des drogues
illicites, qu’il soit fondé sur la volonté de payer ou non, ne permet pas
de répondre aux questions importantes à savoir s’il est préférable
d’incarcérer un trafiquant de plus ou de traiter un toxicomane de plus, ou
si l’un ou l’autre est un meilleur investissement social.
Pour ce faire, il faudrait une modélisation détaillée de l’offre
et de la demande dans le marché des drogues illicites.
3. Pierre Kopp
– Calcul des coûts économiques et
évaluation de la
politique anti-drogue
Kopp considère que la méthodologie qui consiste à calculer les dépenses
publiques en matière de drogues illicites est douteuse et que la ventilation
du coût social n’est pas convaincante.
Enfin, il se demande si l’estimation des coûts sociaux aidera à
l’établissement d’une politique publique en la matière.
Les données sur les coûts pour le secteur public comprennent des dépenses
totales par organisme de lutte anti-drogue, plus une fraction des budgets des
organismes polyvalents, comme la police, qui traitent une vaste gamme de problèmes
dépassant la consommation de substances toxiques.
Kopp fait valoir que les organismes américains sont encouragés à
apposer trop facilement l’étiquette « lié aux drogues » pour
profiter du financement fédéral relativement plus généreux dans ce domaine
que dans d’autres.
Kopp croit également que les méthodes empiriques qu’utilisent les
organismes polyvalents pour affecter les coûts sont incohérentes.
À titre d’exemple, il mentionne les liens entre le sida et
l’utilisation des drogues injectables.
Le tiers des cas de sida sont liés à la drogue, mais Kopp est contre
l’affectation du tiers de la facture du sida aux États-Unis à la facture
des drogues. Selon lui, il est
ici question de guerre au sida que mène le gouvernement et non pas de guerre
aux drogues, parce qu’on traite le sida et non les drogues.
À son avis cela ne modifie pas le montant total des dépenses
publiques, mais la répartition de celles-ci.
Kopp considère que les méthodes utilisées pour établir le coût de
la prévention en matière de drogues ne correspond pas aux coûts du sida.
Les dépenses en prévention en matière de drogues semblent trop
insuffisantes de l’avis de Kopp, qui juge que de nombreux programmes non fédéraux
relatifs aux modes de vie sains et à la lutte contre la délinquence ne sont
pas inclus.
Les coûts de l’application de la loi et de la justice criminelle de
l’étude HFL sont tellement en contradiction avec les estimations précédentes
que Kopp croit qu’il doit y avoir eu un problème de comptabilité ou de
rapport sur lequel il conviendrait de se pencher davantage.
Les méthodes de calcul utilisées par les organismes d’application
de la loi sont souvent nébuleuses. De plus, la méthodologie ne correspond
pas à celle qui a été utilisée dans le cas du sida, parce qu’une partie
des crimes autres que les crimes liés à la drogue dans lesquels la drogue était
un facteur ne sont pas comptabilisés.
La séparation des coûts sociaux de la consommation de drogues entre
les diverses parties produit des résultats que Kopp trouve surprenant.
Selon l’étude HFL, le gouvernement absorbe près de la moitié des
pertes sociales. Kopp fait
valoir que le décès prématuré ne doit entraîner qu’une perte de
recettes fiscales futures et que l’on doit attribuer à l’utilisateur de
drogues le coût des recettes perdues dans l’avenir.
En outre, le décès prématuré diminue les dépenses et les paiements
de transfert que le gouvernement effectuerait dans l’avenir.
L’absence de distinction entre le gouvernement et le contribuable,
qui est la source ultime de financement du gouvernement, rend Kopp mal à
l’aise. Il aurait préféré
que les auteurs de l’étude tentent d’affecter les coûts aux toxicomanes,
aux victimes de crime, aux non-toxicomanes, aux compagnies d’assurance privées
et au gouvernement. Kopp croit
que les employeurs assument une partie des coûts de la productivité inférieure
causée par la consommation de drogues ainsi que l’augmentation des primes
d’assurance-santé et d’assurance-sociale.
Dans le même ordre d’idées, les membres de la famille de
l’utilisateur de drogues voient leurs normes de vie familiale réduites à
cause du revenu inférieur de celui-ci, ainsi que de l’augmentation des coûts
de soins de santé et d’assurance et de la réduction de la qualité de vie
de la famille.
Pour Kopp, les méthodes actuelles de calcul du coût social de
l’utilisation de drogues n’aboutissent pas à des façons de modéliser
les grands changements de la politique anti-drogue.
Si l’on abaisse la consommation en faisant courir aux toxicomanes de
plus grands risques de poursuite criminelle, il peut s’ensuivre une
augmentation du total des coûts sociaux à cause de l’effet de la
criminalisation des consommateurs de drogues, mais les méthodes à l’étude
n’éclairent pas ce genre de questions.
4. Mark A. Cohen –
Alcool, drogues et crime : Le « crime »
constitue-t-il réellement un tiers du problème?
Cohen relève quatre points de préoccupation dans l’étude HFL, en
mettant l’accent sur l’attribution inappropriée de certains crimes à
l’abus d’alcool et à la consommation de drogues et sur l’utilisation de
données sur le coût du crime.
Selon lui, contrairement au cas des problèmes médicaux, où des études
épidémiologiques isolent le risque relatif et encadrent les autres risques
pour la santé, les données de l’étude qui lient le crime à l’usage de
drogues reposent principalement sur les entrevues avec les détenus et les
prisonniers. De telles données
risquent, à son avis, de faire l’objet d’une surdéclaration, parce que
les prisonniers utilisent l’alcool et les drogues comme prétexte et que les
criminels intoxiqués sont plus faciles à trouver et à arrêter que les
autres.
Cohen ne trouve pas que les données de l’étude HFL sont crédibles.
Dans celle-ci, 30 p. 100 des homicides sont imputés à
l’abus d’alcool et 15,8 p. 100 à l’usage de drogues. Pour
Cohen, il n’est pas réaliste de prétendre que s’il n’y avait ni drogue
ni alcool, le taux des meurtres aux États-Unis serait réduit de moitié.
La recherche théorique et empirique n’appuie pas l’effet causal à
ce point. L’histoire du développement
révèle que l’activité criminelle surgit avant la consommation de
substances toxiques. La recherche
statistique ne peut ni écarter, ni inclure la causalité.
Certaines drogues empêchent la violence, mais d’autres provoquent un
comportement violent.
Selon Cohen, les auteurs de l’étude HFL sous-estiment le nombre de
crimes, parce qu’ils utilisent le nombre de crimes signalés à la police.
D’après lui, les crimes ne sont pas tous signalés à la police.
Il y a des enquêtes sociales dans le cadre desquelles on demande aux
membres d’un échantillon aléatoire de la population s’ils ont été
victimes d’un crime récemment; l’importance de la sous-déclaration peut
être très importante, puisque seulement cinq millions de voies de fait sur
sept millions sont signalées à la police et que seulement 140 900 viols
sur 1,1 million sont déclarés.
D’après Cohen, les auteurs de l’étude HFL utilisent des
estimations périmées du coût du crime, qui semblent sous-estimer les coûts
réels. La recherche dans ce
domaine laisse entrevoir des coûts plus substantiels.
Par exemple, la moyenne estimée des coûts médicaux pour une victime
de viol passe de 28 à 2 200 $ lorsque l’on calcule les
soins à long terme et les consultations.
Cohen trouve des problèmes semblables dans les estimations de la perte
de productivité des victimes de crimes, puisque, selon lui, les données
utilisées par les auteurs de l’étude ne représentent qu’un quart des
nouvelles estimations à long terme.
Dans la même optique que Mark Kleiman, Cohen croit que les coûts
d’option, comme les coûts médicaux, ajoutés aux pertes de salaire,
forment une base trop restreinte pour mesurer les coûts réels pour la
victime de crimes. Les pertes
intangibles résultant des crimes, à savoir la souffrance et la douleur, qui
se manifestent notamment par l’incapacité de faire une promenade
tranquillement dans un parc sans crainte ou par la peur d’être de nouveau
victime, sont très réelles pour les victimes.
Ils changent le comportement observable, et on commence maintenant à
les mesurer.
Cohen remet en question l’hypothèse présentée dans le rapport HFL
selon laquelle si les contrevenants n’étaient pas en prison, ils
gagneraient un salaire moyen. Les
auteurs de l’étude se servent de cette hypothèse pour produire une
estimation des revenus perdus à cause de l’incarcération.
Cohen a trouvé, dans une recherche antérieure, un potentiel de revenu
pour les détenus de beaucoup inférieur – en fait, bien en deçà d’un
salaire minimum pour un emploi à temps plein.
Cohen indique qu’une partie du potentiel de faible revenu peut bien sûr
être imputable à la consommation de substances toxiques, mais soutient que
celle-ci est symptomatique d’autres problèmes psychologiques.
Des chercheurs ont aussi trouvé que les trafiquants de drogue avaient
des revenus inférieurs à la moyenne avant d’opter pour le crime.
5. Eric Single et Brian
Easton – Estimation des coûts de l’abus de l’alcool
Dans une réunion tenue à Toronto en mai 2001, Eric Single et Brian
Easton ont défendu énergiquement les études des coûts économiques([6]).
Il convient de noter qu’ils n’ont pas participé au symposium résumé
ci-dessus et qu’ils ne répondent pas explicitement aux critiques formulées
plus haut. Comme on pouvait s’y
attendre d’après le titre de leur article, ils admettent que l’étude du
CCLAT a de nombreuses lacunes; ils font néanmoins valoir que la valeur réelle
de telles études se situe dans les résultats détaillés sur la mortalité
et la morbidité et sur la contribution relative des troubles aigus et
chroniques à l’ensemble des problèmes et aux conséquences sociales négatives,
comme le crime et la productivité économique, plutôt que dans
l’utilisation des résultats pour amener les gouvernements à accorder une
plus grande importance à la consommation de drogues dans leur politique.
Les intervenants, les décideurs et les médias s’intéressent
grandement aux coûts de la consommation de substances toxiques.
Single et Easton croient que les études sur les coûts économiques éclairent
les décisions relatives au financement et les interventions pour prévenir ou
réduire les conséquences indésirables.
Single et Easton estiment qu’ils produisent un indice semblable au
taux de mortalité ou au PIB. Ils
se posent la question suivante : « Malgré toutes les défaillances
de ces indices, quel démographe sérieux abandonnerait les taux de mortalité
ou quel économiste sérieux écarterait le PIB comme instruments de mesure? »
L’estimation des coûts sert, à leur avis, de cadre pour comparer
les incidences cumulatives sur la société des substances toxicomanogènes.
Selon eux, il existe actuellement des limites pratiques à l’élaboration
de l’estimation des coûts, qui sont attribuables au manque de données adéquates
et à la difficulté d’appliquer de nouvelles théories, qui doivent être déterminées
et écartées.
Single et Easton énumèrent les principales sources d’erreur dans
les estimations des coûts économiques.
Selon eux, les coûts de la mortalité prématurée ont habituellement
été estimés par la méthode du capital humain reposant sur les estimations
du futur perdu, mais la technique de la volonté de payer est maintenant
utilisée dans quelques études sur les coûts du tabac.
Ils soutiennent la position philosophique selon laquelle nous accordons
à la vie une valeur supérieure à la perte de production, mais ils font
remarquer qu’il s’agit d’une nouvelle façon de mesurer qui n’a pas reçu
l’aval de tous les spécialistes.
Il manque de données de base sur de nombreux points d’intérêt.
La proportion du crime imputable à la consommation de substances
toxiques est très controversée. Les
données sur la consommation sont problématiques à la fois pour les
substances illicites et les substances légales.
Les problèmes de productivité comme l’absentéisme, le roulement
dans les emplois, la baisse de productivité au travail et l’incapacité et
leur lien avec l’usage de substances toxiques ne sont pas bien mesurés.
Les budgets gouvernementaux ne répartissent pas les coûts de la
politique sur la drogue selon la prévention, la recherche et l’application
de la loi.
Les méthodes prédominantes pour estimer les coûts économiques font
intervenir plusieurs couches d’hypothèses.
Les estimations des décès et des maladies attribuables à la
consommation de substances toxiques sont basées sur le risque relatif pour
les toxicomanes de contracter une maladie et sur les données sur la prévalence
ou sur la consommation. Ces deux
ensembles de données sont conjuguées pour calculer les fractions étiologiques,
qui sont ensuite appliquées aux nombres signalés de décès et de maladies,
lesquels permettent d’avancer les chiffres attribuables.
Les données sur les risques relatifs proviennent de l’analyse épidémiologique
et peuvent comprendre une méta-analyse des données de divers pays, ce qui
peut entraîner des imprécisions. Par
exemple, les études épidémiologiques du Canada et de l’Australie sont
souvent conjuguées parce qu’il s’agit de pays semblables sur le plan médical;
pourtant, les engelures mortelles, qui constituent 20 p. 100 de la
mortalité dans certaines parties du Canada et qui sont souvent le résultat
de l’abus d’alcool, sont presque inconnues en Australie.
Bien qu’ils s’accordent pour dire qu’il subsiste des sources
importantes d’erreur dans les estimations nettes des coûts économiques,
Single et Easton continuent de soutenir de telles études.
Selon eux, lorsqu’une étude est entreprise, on peut déterminer les
renseignements qui manquent, les besoins en recherche et les améliorations
qu’il serait souhaitable d’apporter aux systèmes de présentation des
rapports statistiques nationaux. Le
CCLAT a trouvé une lacune dans les renseignements disponibles relativement à
la proportion des crimes qui pourraient être imputables à l’abus
d’alcool et à la consommation de drogues au Canada.
À la suite de cette constatation, une étude a été entreprise par
Kai Pernanen et Serge Brochu à ce sujet en 2001.
De plus, les études sur les coûts économiques ont établi les normes
de contrôle de la qualité à l’intention des décideurs qui doivent
recourir aux estimations de coûts. Contrairement
à Reuter, Single et Easton croient que l’estimation des coûts économiques
est fréquemment utilisée dans les argumentations sur les priorités stratégiques
et de financement. D’après
eux, les estimations de coûts aident à diriger l’attention vers les
secteurs de la consommation de substances toxiques qui comportent les plus
grands coûts économiques. Ils
prévoient que la mise au point d’estimations améliorées des coûts de
l’usage de substances toxiques pourra servir de mesure de référence
permettant d’effectuer des analyses économiques plus élaborées afin d’établir
les politiques et les programmes qui sont les plus efficaces pour réduire les
préjudices liés à l’usage de substances toxiques.
F. Discussion
Des quatre auteurs qui ont examiné l’étude américaine des coûts,
deux s’opposent à ce que de telles études soient entreprises, tandis
qu’un désir que plus d’études de ce type soient effectuées en Europe.
Outre les grandes questions de savoir si les études sur les coûts économiques
sont intrinsèquement valables ou si elles constituent la meilleure stratégie
de recherche pour faire enquête sur la toxicomanie et présenter des avis
stratégiques, plusieurs questions d’une nature plus technique se sont posées.
L’étude du CCLAT révèle que la plus faible productivité est le
principal élément de coût puisqu’elle représente 60 p. 100 de
tous les coûts liés à la consommation de drogues au Canada en 1992.
Toutefois, l’effet de l’usage de substances toxiques sur le
rendement au travail fait l’objet d’un débat considérable entre les spécialistes.
Les comparaisons entre les salaires des travailleurs aux facultés
affaiblies et les autres tendent à montrer que les facultés affaiblies ont
un coût; mais si l’analyse est effectuée de façon différente pour tenir
compte du choix double de l’emploi et de la consommation de drogues, les résultats
peuvent être inversés. Le débat
professionnel est plutôt subtil en ce qui concerne les questions de partialité
dans la sélection. Une question
moins ésotérique sur la façon dont le problème de consommation de drogues
se présente peut illustrer ce point. Si
un utilisateur de drogues qui occupe un emploi inférieur à ses
qualifications et sa formation cesse – ou est forcé de cesser –
d’utiliser des drogues, passera-t-il à un emploi plus payant?
La réponse varie selon que l’utilisation de la drogue est considérée
comme une maladie ou comme un choix de mode de vie.
Il est difficile d’analyser les données d’une façon qui éclaire
ce genre d’interrogation. Une
préoccupation connexe est soulevée relativement à l’utilisation, dans
l’étude du CCLAT, des revenus moyens pour évaluer la perte future de vie
et comme fondement pour conclure que si la toxicomanie est supprimée, le
revenu de la personne s’améliorera sur la période d’une vie.
Une démarche reposant sur la volonté de payer ou l’inclusion de
certains coûts en douleur et en souffrance semble être mieux reçue par les
analystes, et elle deviendra très probablement la nouvelle norme dans les études
sur les coûts dans un avenir rapproché.
Le traitement du crime dans l’étude du CCLAT est loin d’être
satisfaisant. Le taux de crimes
contre la personne au Canada est faible, contrairement aux États-Unis, mais
le taux de crimes contre la propriété est élevé.
De plus, un pourcentage substantiel de crimes ne sont pas signalés à
la police. Certaines craintes américaines
ne sont peut-être pas pertinentes au Canada.
Tout compte fait, la question de savoir jusqu’à quel point les spécialistes
se mettent d’accord sur le rôle de la drogue dans la criminalité reste
sans réponse.
L’étude du CCLAT n’inclut que les coûts administratifs des
paiements de transfert comme l’assistance sociale, et non le montant du
paiement comme tel. L’étude
traite les prestations d’assurance-maladie (traitements, hospitalisation et
médicaments d’ordonnance et ainsi de suite), mais pas les prestations
d’assurance sociale ou d’assurance-emploi, comme des éléments à
comptabiliser. Le montant
imputable aux activités liées aux drogues illicites était trop infime pour
être calculé. Il convient de
souligner que quelques gouvernements provinciaux ont mené des campagnes
contre les utilisateurs de drogues qui recevaient de l’aide sociale.
Il pourrait s’agir d’un point où l’opinion des experts et celle
du public peuvent diverger sensiblement.
Une autre critique porte sur le traitement, dans l’étude, des coûts
médicaux liés aux décès imputables à la consommation de drogues.
Selon l’étude, la totalité du montant de tels coûts est lié à la
drogue. Toutefois, tout le monde
doit mourir un jour. On pourrait
faire valoir que l’élément de coût approprié dans le cas de décès causés
par l’usage de drogues est l’excès des coûts par rapport aux coûts médicaux
moyens à la fin de la vie.
Bien sûr, le CCLAT a coupé les angles et a fait des approximations,
mais la norme ultime est la mesure dans laquelle l’étude est utile pour la
population cliente. La question
de l’utilité reste encore sans réponse : la mesure dans laquelle une
étude répondra bien aux questions dépend de la nature des questions posées.
Reuter ne trouve aucun élément prouvant que les études américaines
sur les coûts ont été utilisées pour autre chose que pour appuyer un
argument. Single et Easton prétendent
le contraire, mais ne présentent aucune preuve.
Single et Easton croient que les études sur les coûts économiques
serviront de base pour une analyse stratégique plus élaborée, tandis que
Reuter croit qu’il vaudrait tout aussi bien de passer directement à la modélisation
de la politique. Les points
techniques invoqués ici, c’est que dans une analyse de la politique, il
faut connaître des incidences marginales, ce qui exige des systèmes détaillés
modélisant diverses connexions. Ni
l’une ni l’autre de ces exigences n’est incluse dans les études
standards sur les coûts économiques. La
mesure dans laquelle la modélisation de la politique peut être différente
est illustrée dans la prochaine section où il est question d’une célèbre
modélisation de politique de la société RAND.
ÉTUDES
COÛT-EFFICACITÉ
Les études coût-efficacité visent une cible empirique bien définie
et la question que se pose l’analyste de politique est de savoir comment
cette cible peut être atteinte au plus bas coût possible.
La cible elle-même n’est pas nécessairement un véritable objectif
stratégique, par exemple, la réduction des préjudices causés par la
consommation de drogues; il peut s’agir plutôt d’un objectif moins étendu
ou plus intermédiaire, comme l’atteinte d’une réduction précise de la
consommation globale de drogues. La
politique la plus rentable ne doit pas nécessairement être valable au sens où
les avantages de la politique doivent dépasser les coûts; elle peut
simplement être la façon d’atteindre un but déterminé à l’avance à
un coût minimal.
A. Lutte contre la cocaïne
: Programmes axés sur l’offre par rapport
aux programmes axés sur la demande
Controlling Cocaine: Supply
vs. Demand Programs (l’étude RAND), de C. Peter Rydell et Susan
Everingham, a causé tout un émoi dans les milieux politiques américains
lorsqu’elle a été publiée en 1994([7]).
Dans cette étude, les auteurs comparent les programmes nationaux de
traitement de la toxicomanie aux méthodes de gestion de l’offre, comme l’éradication
des drogues dans les pays source, l’interdiction de celles-ci et
l’application des lois nationales. À
l’époque de la parution de l’étude, les ressources militaires américaines,
peut-être parce qu’elles étaient à la recherche d’un nouveau rôle à
la fin de la guerre froide, avaient été mobilisées pour faire la guerre à
la drogue et leur utilisation à cette fin suscitait tout un débat au pays.
Les efforts d’application de la loi à l’échelle nationale avaient
été accrus. Les peines de
prison étaient plus longues, un minimum obligatoire avait été imposé et on
avait adopté la politique des « trois prises ».
Comme les auteurs de l’étude ont conclu qu’il y avait une preuve péremptoire
que le traitement de la toxicomanie constitue la méthode la plus rentable de
réduire la consommation de cocaïne, certains ont utilisé ces résultats
pour suggérer que les fonds devaient être retirés aux forces armées et
affectés aux programmes de traitement de la toxicomanie.
La réaction prévue ne s’est pas faite attendre.
L’Institute for Defence Analysis a été appelé à produire une étude
de l’effort d’interception américaine à l’étranger; il a constaté
que l’interception fonctionnait réellement.
Face à ces résultats contradictoires, la Office of National Drug
Control Policy a demandé au National Research Council d’évaluer les deux
études.
En 1994, les auteurs de l’évaluation ont conclu que l’épidémie
de cocaïne aux États-Unis n’était pas terminée mais que la consommation
de pointe globale était passée. Selon
eux, lorsqu’on les examinait de plus près, les modèles de consommation
continuaient d’être inquiétants. Ils
attribuaient la diminution générale du nombre d’utilisateurs de cocaïne
au déclin substantiel du nombre d’utilisateurs légers, soit, selon la définition
donnée, les personnes qui consomment de la cocaïne au moins une fois par année,
mais pas toutes les semaines, ainsi qu’à une augmentation substantielle du
nombre de grands utilisateurs. Les
utilisateurs lourds ou hebdomadaires consomment huit fois plus de cocaïne que
les utilisateurs légers. Au
cours des 15 années précédentes, le prix de la cocaïne avait diminué,
tandis que la consommation avait augmenté malgré les interventions de plus
en plus énergiques du gouvernement.
D’après les données de l’étude RAND susmentionnée, les États-Unis
ont dépensé en 1992 environ 13 milliards de dollars pour lutter contre
l’usage de la cocaïne. Le coût
de l’application de la loi à l’échelle nationale – comme les saisies
de cocaïne, ainsi que l’arrestation et l’incarcération des trafiquants
de drogue – était évalué à 9,5 milliards de dollars. L’interception
par la Garde côtière, l’armée et le service des Douanes avait coûté 1,7
milliard de dollars, et les programmes de traitement des usagers à
l’externe et en établissement, 0,9 milliard de dollars.
Les stratégies relatives à l’offre visant à limiter la quantité
de cocaïne comprenaient des interventions dans les pays sources,
l’interception de la drogue avant et aux frontières américaines et
l’application, à l’échelle nationale, des lois sur les drogues.
Les principales stratégies relatives à la demande comprenaient les
programmes de traitement de la toxicomanie, les sanctions en vue de réduire
la demande, comme la peur d’être arrêté et incarcéré, et les programmes
de prévention dans les écoles et les collectivités.
Dans le cas de la cocaïne, les stratégies relatives à l’offre et
à la demande fonctionnent dans le marché pour équilibrer la demande et
l’offre. Les intéressés
visent un équilibre à long terme.
·
La
gestion de la demande peut
permettre de réduire le nombre des utilisateurs ou la quantité qu’ils
veulent acheter à un prix donné. Les
programmes de prévention visent à réduire la demande future en persuadant
les gens de ne pas devenir des utilisateurs.
Les programmes de traitement agissent de deux façons pour réduire la
consommation : premièrement, les gens qui reçoivent un traitement ne
consomment pas de drogue et deuxièmement, après le traitement, plusieurs
d’entre eux sont en mesure de limiter leur consommation.
Les sanctions font craindre les conséquences de la consommation aux
usagers.
·
La
gestion de l’offre retire
la cocaïne des réseaux de production et de distribution.
Elle ne rend pas impossible l’obtention de la cocaïne aux États-Unis,
mais elle en fait augmenter le prix. Les
producteurs et les revendeurs doivent accroître le prix de la cocaïne qui
passe la frontière pour compenser les coûts de l’offre du produit vendu et
l’approvisionnement confisqué par les autorités.
L’augmentation des saisies entraîne l’augmentation des
arrestations et des incarcérations et la saisie des biens.
Les trafiquants de drogues tentent donc d’obtenir une compensation
supplémentaire pour les risques accrus d’être arrêtés et incarcérés
ainsi que pour la perte de biens. Ces
coûts, qui s’ajoutent aux coûts du recrutement, sont refilés à
l’utilisateur. Les politiques
de gestion de l’offre fonctionnent donc de la même façon que le font les
pertes, le gaspillage, le vol et le vol à l’étalage pour les produits
ordinaires, où les coûts additionnels sont ajoutés au prix de la vente au détail.
Les auteurs de l’étude RAND avaient fixé comme objectif une
diminution de 1 p. 100 de la consommation de cocaïne sur une période
de 15 ans et se demandaient s’il en coûterait moins cher d’atteindre cet
objectif en limitant la demande ou en limitant l’offre.
Pour en arriver à une réponse, les auteurs ont dû préciser la
fonction de demande pour la cocaïne aux États-Unis et déterminer comment
cette fonction se modifierait si l’on consacrait davantage d’argent aux
programmes de traitement de la toxicomanie.
Ils ont dû également préciser la fonction de l’offre pour la cocaïne
aux États-Unis et déterminer comment cette fonction serait modifiée si
l’on dépensait davantage pour les activités d’interception et
d’application de la loi. Il ne
s’agit pas là de tâches faciles. La
société RAND mène depuis bien des années un programme de recherche
substantiel et les auteurs de l’étude susmentionnée ont eu l’avantage de
pouvoir s’inspirer des paramètres et des constatations des études RAND précédentes.
1. L’offre
La Société RAND a modélisé le processus de l’offre pour la cocaïne
comme une série d’étapes de production :
·
la coca est
cultivée et les feuilles sont récoltées;
·
la feuille
devient une pâte;
·
la pâte
devient une base de cocaïne;
·
cette base
de cocaïne est ensuite expédiée aux États-Unis;
·
la cocaïne
est emballée et vendue dans la rue.
La cocaïne est un produit agricole raffiné qu’il est facile de
cultiver et dont le processus de raffinement est relativement simple.
Le changement de l’offre ne modifie pas les coûts.
En 1992, le coût de la cocaïne n’était que de 4 000 $
par kg en Amérique du Sud, mais aux États-Unis un kg de cette substance
avait une valeur au détail bien supérieure à 100 000 $. Ce profit
est imputable aux efforts d’application de la loi et d’interception à
l’échelle nationale aux États-Unis qui étaient en place en 1992.
Ces chiffres laissent entendre que le remplacement du produit saisi
n’est pas le coût le plus élevé que doit payer l’industrie de la drogue
illicite. Les trois programmes de
gestion de l’offre qu’ont examiné les auteurs sont l’intervention dans
les pays source, l’interception du produit et l’application de la loi au
pays. Ils ont appliqué leur modèle
à chacune de ces trois formules de rechange.
La société RAND a modélisé chacune des cinq étapes du processus de
production de la cocaïne indiqué ci-dessus.
Le produit de l’étape précédente devient l’intrant de l’étape
en cours. L’intrant et le
produit de chaque étape de production sont liés par un facteur de rendement.
La production nette à chaque étape équivaut à la production brute,
moins les saisies, moins la consommation, où celle-ci indique que le produit
est détourné de la cargaison destinée aux États-Unis.
Le coût total de la production à chaque étape équivaut aux coûts
de la drogue à l’étape précédente de la production, auxquels
s’ajoutent les coûts de transformation à cette étape et le coût des
sanctions financières imposées par les saisies et les arrestations.
Si l’on présume que le marché de la cocaïne est concurrentiel, le
prix équivaut au coût moyen du produit vendu.
On obtient ainsi une courbe descendante à long terme de l’offre de
l’industrie, qui est la courbe du coût moyen à long terme.
Les programmes de gestion de l’offre ont pour effet d’inverser la
courbe de l’offre; en termes simples, cela signifie qu’ils font en sorte
que moins de produits sont disponibles à un prix plus élevé.
Les coûts sont imposés aux producteurs de drogues par la perte de
travailleurs à la production et à la distribution; les producteurs qui
cherchent à obtenir une compensation financière pour ces coûts additionnels
inversent la courbe de l’offre. Pour
accroître les sanctions financières contre les trafiquants de drogue, le
public doit financer davantage les diverses autorités d’application de la
loi.
Il est présumé que le coût de la cocaïne augmentera
proportionnellement à l’activité de gestion de l’offre.
Le coût pour l’État des programmes de gestion de l’offre comprend
les coûts de saisie, les coûts du traitement des arrestations et les coûts
de l’incarcération des personnes trouvées coupables.
De ces coûts, il faut soustraire la valeur pour l’État des biens
saisis par la police aux trafiquants de drogues.
Les auteurs modélisent la relation entre les dépenses totales de l’État
pour les programmes de gestion de l’offre de façon mathématique comme une
fonction puissance de la quantité de cocaïne saisie.
La valeur de la puissance choisie est supérieure à un.
Ainsi, plus la quantité de cocaïne saisie est grande, plus le coût
pour l’État augmente de façon disproportionnée.
Les auteurs utilisent un paramètre qu’ils appellent le paramètre de
diminution de la productivité – le ratio de productivité marginale des dépenses
consacrées à la gestion de l’offre par rapport à la productivité
moyenne. Les coûts de saisie dépendent
eux-mêmes de la proportion de la cocaïne saisie lorsque les fouilles sont aléatoires;
toutefois, lorsque les fouilles reposent sur des renseignements, les coûts
varient selon le montant saisi.
2.
La demande
En 1992, il y avait environ 5,6 millions d’utilisateurs de cocaïne légers
et 1,7 million d’utilisateurs lourds aux États-Unis.
Dans la documentation technique sur la toxicomanie, les chercheurs précisent
un processus d’abstinence en plusieurs étapes, à savoir l’utilisation
initiale, l’abus, la dépendance et enfin, le rétablissement.
La société RAND a effectué des études longitudinales de la
progression de l’utilisation de la cocaïne.
Les chercheurs estiment que chaque année, 15 p. 100 des
utilisateurs légers cessent de consommer de la cocaïne et que 2,4 p. 100
d’entre eux passent à une utilisation plus lourde.
Le pourcentage d’abandon annuel de l’utilisation lourde est de 6 p. 100,
4 p. 100 des utilisateurs retournant à une utilisation légère et
2 p. 100 passant à l’abstinence.
Face à ce modèle, les auteurs ont envisagé d’accroître la
disponibilité des programmes de traitement de la toxicomanie à l’externe
et en établissement. Les
traitements à l’externe sont plus courts, sont moins chers et sont les plus
utilisés. Les traitements en établissement
sont relativement onéreux, durent plus longtemps et sont moins utilisés.
Environ 80 p. 100 des utilisateurs cessent réellement de
consommer de la cocaïne durant le programme de traitement, et quelques
utilisateurs abandonnent le traitement avant la fin.
Le taux de succès de ces programmes de traitement est assez faible.
Au cours de l’année suivant le traitement, 12,2 p. 100 des
personnes qui ont reçu un traitement à l’externe n’étaient plus des
utilisateurs lourds, par rapport à 16,7 p. 100 de celles qui ont reçu
un traitement en établissement. Les
auteurs estiment que ces programmes sont responsables de 4 p. 100 de
l’abandon de la drogue par les utilisateurs lourds.
Par conséquent, les deux tiers des abandons annuels par les
utilisateurs lourds de cocaïne peuvent être imputables aux programmes de
traitement de la toxicomanie, un tiers des utilisateurs lourds ayant cessé
l’utilisation lourde par leurs propres moyens.
Le coût de traitement moyen était de 1 740 $ en 1992.
Ce chiffre plutôt faible témoigne de l’utilisation élevée du
traitement externe par rapport aux programmes de traitement en établissement
plus onéreux.
Les auteurs font remarquer qu’une proportion étonnamment élevée de
la réduction de l’utilisation de la cocaïne par les utilisateurs lourds se
produit durant le programme de traitement.
En effet, un cinquième de la réduction survient durant le traitement.
Les programmes de traitement aux États-Unis attirent seulement les
utilisateurs lourds; par conséquent, les programmes de gestion de la demande
n’influencent qu’une partie de la population des utilisateurs.
Par ailleurs, les programmes de gestion de l’offre fonctionnent au
moyen du mécanisme des prix et tous les utilisateurs diminueront leur
consommation dans une certaine mesure selon leur élasticité par rapport au
prix.
La modélisation de la demande se complique par la nécessité de
considérer des facteurs de la gestion de l’offre, parce que les efforts
d’application de la loi changeront le nombre des trafiquants, qui sont également
des utilisateurs de drogue. Les
auteurs modélisent le nombre des utilisateurs en suivant le modèle de
Markov, selon lequel une personne passe d’un état à un autre, par exemple
d’un utilisateur léger à un utilisateur lourd, selon une probabilité
connue. Le nombre
d’utilisateurs légers pendant l’année en cours équivaut au nombre
d’utilisateurs légers de l’année précédente plus le nombre de nouveaux
utilisateurs légers, moins le nombre d’utilisateurs légers qui abandonnent
et moins le nombre d’utilisateurs légers qui deviennent des utilisateurs
lourds, plus le nombre d’utilisateurs lourds qui deviennent des utilisateurs
légers. De la même façon, le
nombre d’utilisateurs lourds correspond au nombre d’utilisateurs lourds de
l’année précédente, plus le nombre d’utilisateurs légers qui ont
augmenté leur consommation pour devenir des utilisateurs lourds, moins le
nombre d’utilisateurs lourds qui ont abandonné complètement ou sont
devenus des utilisateurs légers. Les
changements de prix influent sur la probabilité qu’une personne change de
catégorie d’utilisation. Ce
modèle suit une fonction puissance.
La consommation totale de cocaïne correspond au nombre
d’utilisateurs légers multiplié par leur taux de consommation moyenne,
plus le nombre d’utilisateurs lourds multiplié par leur taux de
consommation moyenne. Le taux de
consommation des utilisateurs légers dépend du prix courant de la cocaïne
et du taux de neutralisation des trafiquants de drogues qui étaient des
utilisateurs légers au cours de la période de base.
Dans le cas des utilisateurs lourds, le taux de consommation est
fonction de trois facteurs : le prix, le taux de neutralisation des
trafiquants qui étaient des utilisateurs lourds et le taux de d’abandon qui
est lié à la période moyenne pendant laquelle l’utilisateur lourd moyen
qui suit un programme de traitement ne consomme pas de drogue.
Les auteurs de l’étude susmentionnée présument que les traitements
externes des personnes ayant commis une infraction liée à la drogue seront
offerts aux utilisateurs qui sont faciles à traiter, tandis que les cas
difficiles seront traités en établissement.
Ainsi, pour accroître le budget du traitement de la toxicomanie, il
faut s’occuper de plus en plus des clients qui ont besoin d’un traitement
en établissement. Il y aura donc
augmentation des coûts du traitement individuel en fonction de
l’augmentation du budget affecté au traitement.
Le modèle RAND est résolu sur une période de 15 ans, allant de 1993
à 2007, la demande étant équilibrée avec l’offre pour chaque période.
Puisque les arrêts de consommation surviennent à différentes périodes
pendant lesquelles le modèle fonctionne
selon les politiques d’offre et de demande, l’étude compare la valeur
actuelle des arrêts de consommation de cocaïne et les augmentations des coûts
du programme en valeurs de 1992.
Les auteurs ont tiré les données et les estimations des études antérieures
de la société RAND, notamment des données sur :
·
la
production de coca en Bolivie, en Colombie et au Pérou;
·
la quantité
de feuilles produites;
·
la base
raffinée à partir de la feuille;
·
le produit
final de la cocaïne;
·
le prix
correspondant à chaque stade de la production;
·
le montant
qui a été saisi par les autorités;
·
le coût des
saisies par rapport aux fonds publics (source : diverses autorités
d’application de la loi). Aux
États-Unis, les biens des trafiquants de drogues peuvent être confisqués
par la police. La valeur de ces
biens est calculée selon le coût de remplacement pour les trafiquants de
drogue et selon la valeur obtenue aux enchères publiques.
Le coût de remplacement des biens fait partie des sanctions financières
imposées aux trafiquants. La
valeur aux enchères entre dans le budget de la force policière.
À diverses périodes, la société RAND a analysé les budgets des
autorités policières, du système judiciaire et des prisons.
Elle a tiré de ces budgets les estimations des ressources publiques
consacrées aux activités d’application de la loi dirigées contre les
trafiquants de cocaïne. Dans la
plupart des cas, aucune donnée directe n’était disponible, de sorte
qu’il est présumé que le montant des ressources publiques consacrées au
traitement des infractions liées à la cocaïne est proportionnel au
pourcentage d’arrestations liées à la cocaïne.
En plus des coûts publics de l’application de la loi, des études précédentes
de la société RAND avaient formulé des estimations des coûts
d’arrestation, de poursuite en justice et d’incarcération des trafiquants
de drogue. Pour donner une idée
de l’ordre de grandeur de ces chiffres, indiquons que le coût de
l’arrestation d’un trafiquant de drogue est établi à 6 395 $
d’après une étude de 1986 ajustée aux valeurs de 1992.
Une année en prison est évaluée en 1992 à un coût de 38 588 $
pour les producteurs et les trafiquants.
Il est présumé que ces coûts équivalaient au tiers du niveau américain
dans les pays étrangers sources.
B. L’analyse de l’étude
RAND par le National Research Council
Le National Research Council des États-Unis (ci-après le Conseil)
croit que la courbe descendante de l’offre de l’étude RAND susmentionnée
mérite d’être débattue. Le
Conseil croit comprendre de l’étude RAND que les coûts marginaux ne
changent pas en fonction de la production aux étapes de la culture et du
raffinage de la cocaïne, mais que l’élargissement du fardeau des saisies
de drogues à une production accrue entraîne des coûts moyens inférieurs au
niveau de la vente au détail. Il
désire vérifier si les résultats des auteurs restent invariables lorsque
les paramètres de la demande et de l’offre changent.
Le Conseil fait remarquer que les auteurs n’ont pas examiné la
possibilité que certaines politiques puissent influer à la fois sur la
demande et l’offre. Par
exemple, l’augmentation de l’application de la loi à l’échelle
nationale peut décourager les acheteurs.
Même si le Conseil considère que l’étude RAND est sérieuse,
novatrice et élaborée en comparaison des études précédentes sur la
politique anti-drogue, il croit néanmoins qu’elle émet des hypothèses
sans fondement. Selon lui, des
changements plausibles apportés à ces hypothèses peuvent changer les
conclusions qualitatives de l’étude. Par
conséquent, le Conseil ne trouve pas convaincante la conclusion selon
laquelle les politiques relatives à la gestion de la demande sont supérieures
aux politiques de la gestion de l’offre.
Les mesures de l’efficacité du rendement de l’étude RAND
proviennent de la TOPS (Treatment Outcome Prospective Study), qui a examiné
plus de 11 000 patients dans 41 programmes de traitement dans dix villes
entre 1979 et 1981. Un suivi a été
assuré pendant une période de trois à cinq ans.
Toutefois, d’après le Conseil, la TOPS a porté principalement sur
le remplacement de l’héroïne par la méthadone.
(Il n’existe pas de drogue de remplacement pour la cocaïne qui soit
aussi efficace que la méthadone pour l’héroïne.)
Les résultats pourraient-ils être faussés parce les sujets des 41
programmes de traitement étaient plus motivés?
Leur motivation aurait-elle donné des résultats semblables sans le
programme? Si l’on consacrait
plus de ressources aux programmes de traitement de la toxicomanie, selon la
recommandation de l’étude RAND, les groupes d’utilisateurs de drogues
traités pourraient être moins réceptifs aux programmes de traitement.
Le Conseil croit que : l’étude RAND n’a pas tenu compte des
difficultés de présumer des effets du traitement dans des populations hétérogènes;
et l’analyse de la sensibilité effectuée par les auteurs n’est pas
suffisamment large pour tenir compte de ces difficultés.
Le Conseil remet également en question les points suivants :
·
l’hypothèse
de la courbe descendante de l’offre;
·
la façon
dont les activités de gestion influent sur les coûts de production;
·
l’utilisation
des saisies comme mesure des activités de gestion;
·
l’hypothèse
selon laquelle le marché de la cocaïne s’équilibre par le prix seulement.
Le Conseil présente un modèle qui s’apparente à celui des auteurs
et où les courbes de l’offre augmentent lentement.
Avec ces paramètres, la consommation devient plus sensible aux mesures
de gestion de l’offre.
L’étude RAND présume qu’un dollar ajouté aux coûts moyens à
toute étape de la production entraîne le même ajout dans le prix de détail.
Le Conseil remet cela en question et se demande pourquoi
l’augmentation du coût à l’étape de la culture de la coca n’engendre
pas un profit au même montant que le produit de base.
Cela veut dire que les activités dans une zone étrangère pourraient
être plus efficaces que ce que laissent entendre les calculs de l’étude
RAND.
Le Conseil prétend que dans des marchés illégaux, les consommateurs
aussi bien que les trafiquants font face à des sanctions légales et à un
stigmate social. Les descentes de
la police peuvent faire augmenter de façon substantielle les coûts des
fouilles pour trouver la cocaïne, ce qui augmente le prix de l’achat.
Le Conseil souligne que l’étude RAND ne tient pas compte de ces
questions.
En ce qui concerne la demande, le Conseil remet en question la valeur
choisie pour le paramètre de l’élasticité du prix, la façon dont la
demande réagit au prix (une élasticité de -1 signifie qu’une augmentation
de 1 p. 100 du prix entraîne une diminution de 1 p. 100
de la quantité demandée) et la façon dont l’étude RAND modélise
l’incidence des politiques de gestion du côté de la demande.
Comme dans toute analyse de la demande et de l’offre, les élasticités
sont cruciales et, en rendant la demande de cocaïne plus élastique, on améliore
énormément les programmes de gestion de l’offre.
Compte tenu la difficulté de mesurer, les auteurs avaient à leur
disposition peu d’études de la demande de substances illégales.
Toutefois, il y avait un plus grand nombre d’analyses sur la demande
de substances légales engendrant une dépendance, comme l’alcool et le
tabac. Les auteurs d’étude
RAND ont utilisé une élasticité du prix de -0,5, qui a été emprunté à
des études sur l’alcool et ils ont effectué des analyses de sensibilité
sur des valeurs de -0,38 et -0,75. Les
études économétriques publiées depuis 1994 laissent entendre que l’élasticité
du prix de la cocaïne est beaucoup plus élevée qu’on le croyait
auparavant, et peut-être même supérieure à -1,0.
Dans l’étude RAND, tout le monde partage la même élasticité du
prix, qu’il s’agisse d’utilisateurs légers ou lourds.
En réalité toutefois, le prix peut influer sur l’initiation de façon
très différente qu’il n’influe sur l’intensification de
l’utilisation de la drogue. L’étude
RAND ne porte que sur la cocaïne et ne tient pas compte des autres substances
psychoactives, qu’elles soient illégales ou légales.
Cependant, plusieurs prétendent qu’il y a une relation importante
dans la demande entre les diverses drogues qui répondent à des besoins
psychologiques sous-jacents.
Le modèle RAND a fait l’objet d’une vive critique de la part du
Conseil sur le plan méthodologique. Avec
des termes comme « non fondé » et « non convaincant »
les critiques sont très fortes dans toute recherche visant à éclairer la
politique. Le modèle RAND, dans
son ensemble ou dans ses éléments, n’a pas fait l’objet d’une
validation systématique par ses auteurs.
Il n’y a pas eu de test de « validité de l’ajustement »
du modèle, ni de tentative d’évaluer l’exactitude des capacités prédicatives
du modèle fondé sur l’échantillon utilisé concrètement.
C. La réponse de la société
RAND
En 2000, la société RAND a répondu à l’évaluation du National
Research Council([8]).
L’étude RAND a fondé ses estimations de l’effet des programmes de
traitement sur les données de la TOPS, mais les chercheurs de RAND croient
qu’il ont réussi à séparer les utilisateurs de cocaïne de l’ensemble
des données et à exclure les utilisateurs d’héroïne et ceux qui remplaçaient
cette dernière par la méthadone. Les
études à grande échelle comme la TOPS se heurtent à des problèmes de
partialité dans la sélection, mais les auteurs ont discuté de ces questions
avec les spécialistes du traitement à l’époque et ont évalué les effets
avec prudence. Ils ont placé les
deux tiers des personnes qui se disaient abstinents dans la catégorie
d’utilisation légère. Les
chercheurs de la société RAND remarquent que depuis la publication initiale
de l’étude, ils se sont souvent fait dire que les estimations des effets du
traitement étaient trop faibles. Au
moment de l’étude initiale, une analyse de la sensibilité a été effectuée
sur les paramètres des effets du traitement mais, peut-être cela a-t-il été
une erreur, les résultats n’ont pas été publiés parce que les
conclusions n’étaient pas sensibles aux expériences numériques effectuées
alors. La société RAND prétend
que son étude révèle que même avec des taux de succès après traitement
aussi faible que 13 p. 100, les programmes de traitement de la
toxicomanie sont plus rentables que la gestion par l’application de la loi.
D’après elle, il est important d’obtenir de meilleures estimations
de l’efficacité des programmes de traitement de la toxicomanie aux fins de
l’analyse de la politique, mais il est très probable que les nouvelles
estimations iront dans le même sens que la conclusion actuelle.
Le Conseil s’était demandé également ce qui arriverait si les
courbes de l’offre étaient différentes.
La courbe de l’approvisionnement de la société RAND découlait de
l’argument selon lequel les prix à long terme équivalent au coût moyen et
que le coût moyen comprend le coût de la cocaïne saisie et que le risque
pour les trafiquants d’être pris, de recevoir une amende, d’être
emprisonnés et de se faire saisir leurs biens étaient calculés dans la
courbe de l’offre. Le Conseil
s’était demandé ce qui arriverait si les trafiquants exigeaient une plus
grande rémunération. Dans la réponse
de la société RAND, les loyers économiques ont été ajoutés, mais
l’effet visait à réduire le ratio de l’application de la loi à l’échelle
nationale par rapport aux coûts du traitement de 7,3 à 7,2 fois.
Le changement de la convexité de la courbe des coûts ou de la rapidité
des variations de coût en fonction de l’échelle de production donne
certains effets, mais pas suffisamment pour renverser les conclusions.
Les auteurs font valoir qu’à long terme, la coca serait cultivée et
raffinée à un coût marginal constant, parce qu’il n’y a pas de
restrictions sur l’utilisation de nouvelles ressources.
La coca est facile à cultiver et les processus de raffinement sont
simples. La société RAND a mis
à l’essai le modèle d’une courbe des coûts convexe, mais
l’application de la loi au pays était toujours 3,8 fois plus chère que les
programmes de traitement.
Les auteurs croyaient que les effets de l’application de la loi
contribuaient à la courbe descendante plus longue de l’offre.
Un plus grand marché éparpille les ressources de l’application de
la loi et réduit leur effet sur le prix à l’unité, tandis qu’un petit
marché donne plus d’effet à l’application de la loi sur le coût.
La société RAND a examiné le modèle de nouveau, en examinant le coût
de la saisie d’une proportion fixe du marché de la cocaïne sans tenir
compte de la taille du marché, et a conclu que l’application de la loi à
l’échelle nationale était 6,5 fois plus onéreuse que les programmes de
traitement par rapport à 7,3 fois initialement.
Le Conseil s’était demandé ce qui arriverait si toutes les présomptions
de l’étude des auteurs étaient modifiées ensemble.
La société RAND a fait des expériences de la sorte et n’a pu
abaisser la rentabilité du traitement de la toxicomanie sous le niveau de
cinq fois plus rentable que l’application de la loi au pays.
Les efforts d’interception et d’application de la loi dans le pays
source étranger n’étaient pas rentables du tout selon l’étude des
auteurs. Le Conseil s’était
demandé si cela était imputable à l’entrée dans la structure de prix de
l’augmentation des coûts d’une façon additive plutôt que
multiplicative. RAND présente un
graphique des prix de base de la cocaïne et des prix de la cocaïne vendue au
détail. Il ne semble pas y avoir
une forte corrélation entre les deux et par conséquent, RAND est d’accord
avec la formulation additive des prix.
En réponse à la critique du Conseil selon laquelle les auteurs se
concentrent sur les saisies de cocaïne comme seule mesure de l’activité
d’application de la loi, la société RAND fait valoir qu’elle tient également
compte de la saisie des biens, des sanctions à l’arrestation et de
l’emprisonnement, ainsi que de l’effet de retirer les revendeurs de la
rue. La société indique que le
modèle n’est pas suffisamment élaboré pour évaluer les choix tactiques;
il vise des questions stratégiques plus larges que sont l’application de la
loi par rapport au traitement.
Selon le Conseil, l’étude RAND néglige les aspects non monétaires
du marché de la drogue et en particulier, les coûts des fouilles, le
stigmate des arrestations et l’emprisonnement.
La société RAND signale que la démarche visait à intégrer le prix
de l’arrestation et les risques de punition dans le prix de la cocaïne.
La modélisation explicite des coûts des stigmates ne modifie pas de
façon significative les résultats. Dans
le cas des coûts des fouilles, la société invoque les résultats de la
recherche selon lesquels la cocaïne est relativement facile à trouver.
Une étude a conclu qu’il fallait 35 minutes aux utilisateurs d’héroïne
d’expérience pour faire un achat de 26 $.
Les utilisateurs de cocaïne et d’héroïne indiquent qu’ils
connaissent de 10 à 20 fournisseurs de la drogue de leur choix.
Par conséquent, il semble invraisemblable pour la société RAND que
les coûts des fouilles augmentent de beaucoup si l’on intensifie les
efforts d’application de la loi.
L’étude RAND remonte à une époque où l’on croyait couramment
que la demande de substances illicites était plutôt inélastique quant au
prix et c’est pourquoi ses auteurs ont choisi une valeur numérique de -0,5.
Depuis lors, les résultats de la recherche ont montré une élasticité
quant au prix beaucoup plus grande pour les drogues illicites.
Même en doublant l’élasticité quant au prix pour la fixer à -1,0,
le traitement est encore quatre fois plus rentable que l’application de la
loi. En réponse à la critique
selon laquelle il y a plusieurs élasticités de la demande importantes dans
l’initiation et l’intensification de l’utilisation, la société RAND
admet que ce sont des paramètres clés, mais note que même aujourd’hui, il
y a peu de preuves empiriques quant à leur ordre de grandeur relative.
Plusieurs hypothèses de rechange ont été vérifiées, mais la société
constate que le traitement reste plus efficace que l’application de la loi.
L’effet de la disponibilité d’autres drogues de remplacement sur
la demande de cocaïne n’est toujours pas connu à un niveau empirique.
La société RAND est d’accord avec le Conseil pour dire que le modèle
des auteurs n’a pas été validé, mais elle croit que les données
pertinentes ne sont pas disponibles pour permettre un exercice de validation.
La société croit que la plupart des points de préoccupation soulevés
par le Conseil n’ont aucun effet sur la rentabilité relative des politiques
de gestion de l’offre et de la demande, sauf les paramètres relatifs au
traitement et les spécifications additives de l’effet sur le prix des
politiques relatives au pays source selon lesquelles les augmentations du prix
à l’étranger ne sont pas majorés dans leur cheminement dans la chaîne de
distribution. La société RAND
fait valoir qu’il n’est pas raisonnable de s’attendre à ce que tout modèle
de politique soit complètement validé.
Ce n’est pas le cas dans la gestion de l’économie et du changement
climatique. Elle croit que le modèle
utilisé dans l’étude respecte une norme raisonnable de persuasion.
Les programmes de traitement de la cocaïnomanie coûtaient environ 2 000 $
par admission en 1992 et les taux de rechute des personnes traités étaient
de 60 p. 100 ou 80 p. 100.
Même si ces chiffres semblent indiquer que les programmes de
traitement ne sont pas efficaces, les méthodes d’interception et de gestion
dans le pays source et l’application de la loi à l’échelle nationale ont
une capacité très limitée de faire changer le prix de la cocaïne.
D. Discussion
Le programme de recherche de la société RAND sur la politique en matière
de drogue est impressionnant. Les
disciplines de l’économie, de la sociologie, de la criminologie et de
l’anthropologie économique ont été réunies de façon constructive pour
traiter un problème d’importance auquel se heurte la société américaine.
Le cap à long terme a été maintenu et un programme intéressant qui
s’appuie sur une recherche antérieure d’une façon cohérente a été
soutenu pendant plus d’une décennie. Toutefois,
le gouvernement américain n’a pas été convaincu que ses politiques sont
plus onéreuses et moins efficaces qu’elles ne doivent l’être.
Le National Research Council aussi n’est pas convaincu.
En fait, il entreprend maintenant son propre programme de recherche sur
la politique en matière de drogue.
La façon dont les auteurs de l’étude RAND examinée plus haut ont
utilisé la recherche antérieure rend difficile l’évaluation indépendante
de cette étude. En outre, les
données et les calculs des diverses études antérieures sont combinés et le
lecteur doit se demander dans quelle mesure la situation a changé depuis
lors. Par exemple, le prix du
risque d’arrestation et d’incarcération est intégré dans le modèle.
Lorsque les activités d’application de la loi augmentent les risques
pour les trafiquants de se faire prendre, elles augmentent également les
risques qu’ils soient reconnus coupables et incarcérés et que leurs biens
soient saisis. Tout cela est intégré
dans la structure de paie des trafiquants de drogues.
Mais serait-il irréaliste de s’attendre à ce que les primes de
risque ne changent pas lorsque les conditions du marché du travail changent?
Au cours d’une période de chômage élevé dans les années 1980, il
y avait un potentiel d’offre de main-d’œuvre disponible, mais durant une
période de faible chômage dans les villes comme dans les années 1990, peut-être
aurait-il fallu verser des primes de risque élevé pour attirer les
trafiquants potentiels dans le commerce.
Il est très difficile pour quiconque de valider les chiffres avancés
par la société RAND et par conséquent, d’ajouter foi aux résultats présentés
par le modèle RAND, ce qui cause un problème additionnel.
Le modèle RAND a grand besoin d’information.
Du côté de la demande, le but consiste à modéliser séparément la
dynamique du nombre d’utilisateurs de drogues, à la fois les utilisateurs
lourds et les utilisateurs légers, et la consommation moyenne de chaque type
d’utilisateur. La consommation
totale est calculée par l’ajout de la consommation des utilisateurs légers
à celle des utilisateurs lourds. Pour
que ce modèle fonctionne, les probabilités de transition, l’effet du prix
sur ces probabilités de transition et l’élasticité du prix à la
consommation doivent être connus. Les
auteurs de l’étude n’ont tenu compte que d’une élasticité, qui est
divisée en deux pour certaines utilisations et, en quatre pour d’autres.
Il convient de souligner qu’en réponse à la critique du Conseil, la
société RAND a en fait effectué une analyse de sensibilité de ces élasticités.
Il reste toujours les questions difficiles relatives à la philosophie
de modélisation. Le modèle est
plutôt désagrégé et beaucoup de détails sont ajoutés, sans que des paramètres
de réponse détaillés ne soient disponibles.
Il n’est pas clair d’après la théorie statistique que cette démarche
produise de meilleurs résultats qu’un modèle plus modeste, moins détaillé,
reposant sur des paramètres estimés.
Comme il a été mentionné auparavant, les auteurs des études de
rentabilité peuvent sélectionner une cible qui, à certains égards stratégiques,
est inadéquate. La réduction de
la consommation du même montant, au moyen de la gestion de l’offre et de la
demande n’est pas la même. Le
nouveau prix d’équilibre sera plus élevé dans le cadre des programmes de
gestion de l’offre que dans le cadre des programmes de gestion de la
demande. Dans l’étude examinée
plus haut, les dépenses totales pour la cocaïne augmentent lorsqu’il y a
gestion de l’offre et diminuent lorsqu’il y a gestion de la demande.
Le nombre d’utilisateurs qui continuent de faire partie du marché de
la cocaïne diffère également. Les
auteurs estiment qu’il y aurait une diminution de 0,37 p. 100 du
nombre d’utilisateurs à la suite de la gestion de l’offre, par rapport à
une diminution de 0,22 p. 100 à la suite d’une gestion de la
demande, pour une diminution cible de 1 p. 100 du total de la
consommation de cocaïne. Dans le
cas des deux politiques, le déclin relatif le plus élevé se situe au niveau
des utilisateurs lourds dont le nombre diminue deux fois plus dans le cadre de
programmes de traitement qu’à la suite de la gestion de l’offre.
Il faut se rappeler que les programmes de traitement selon le modèle
des auteurs n’acceptent que les utilisateurs lourds.
Dans le scénario de la gestion de la demande, le nombre des
utilisateurs légers diminue de 0,05 p. 100 par rapport à 0,33 p. 100
dans le scénario de la gestion de l’offre.
Les auteurs de l’étude essaient d’étendre la fonction objective
à une mesure plus utile de l’incidence sur la société plutôt qu’à la
simple réduction de la consommation de drogue. Ils tiennent compte des coûts
sociétaux, y compris les coûts du crime et les coûts en perte de
productivité. Ils croient que la
mesure de « l’état de préjudice » est rudimentaire et que des
preuves sont nécessaires pour appuyer les hypothèses avancées.
Ils présument que le coût du crime pour la société causé par les
utilisateurs de cocaïne est proportionnel au montant dépensé pour acheter
la cocaïne et ils présument également que la perte de productivité est
proportionnelle à la consommation de cocaïne, où les mesures de la
productivité n’incluent pas le temps purgé en prison.
Lorsqu’on la mesure en termes de coûts sociétaux, l’application
de la loi à l’échelle nationale est 14,6 fois plus onéreuse que les
programmes de traitement.
CONCLUSION
Nous avons le droit démocratique de savoir combien l’État dépense
dans ses diverses activités; mais, puisque nous vivons dans des pays où les
biens et services du gouvernement sont livrés par des organismes polyvalents,
les démarches pour estimer de façon précise les dépenses dans un domaine
restreint en particulier de l’intérêt public, qu’il s’agisse de la
consommation de drogues ou de terrorisme, peuvent être un exercice
d’affectation des coûts où l’approximation brute remplace la mesure précise.
Une préoccupation sociétale relativement à la maladie ou aux problèmes
sociaux peut nous inciter à examiner plus attentivement l’ordre de
grandeur.
Il existe de nombreuses façons de mesurer l’ordre de grandeur d’un
problème. Par exemple, les
drogues injectées à l’aide d’aiguilles non hygiéniques peuvent entraîner
la transmission de maladies comme le VIH/sida et l’hépatite, qui peuvent
entraîner la maladie et la mort. Il
est évident que l’on peut mesurer l’ordre de grandeur du problème des
aiguilles non hygiéniques en comptant le nombre de cas de VIH/sida et d’hépatite
qu’elles causent; une mesure connexe serait la quantité de médicaments
d’ordonnance qui seraient nécessaires pour maintenir en santé les
personnes infectées; et une mesure finale pourrait être le nombre de décès
causés.
L’utilisation de l’argent comme mesure est la prochaine étape dans
la mesure complexe de la taille du problème.
Un économiste pourrait être appelé à mettre des valeurs en dollars
sur ces ordres de grandeur. Les médicaments
d’ordonnance sont achetés dans un marché et leur coût peut donc
facilement être mesuré. L’estimation
de la valeur d’un décès prématuré est un exercice plus difficile dans
lequel interviennent non seulement un éventail de considérations économiques,
mais également des questions d’éthique importantes où divers économistes
peuvent donner des réponses différentes.
Avant de nous aventurer à essayer de trouver quel économiste a
raison, il est utile de nous arrêter et de nous demander si l’information
est nécessaire, pour quelle raison et quelle en est sa nature.
Supposer que vous êtes un décideur chargé de choisir entre fournir
de nouvelles aiguilles périodiquement ou un agent de blanchiment au chlore
pour nettoyer les aiguilles déjà utilisées.
La façon de trouver la réponse est évidente et il n’est pas nécessaire
d’être économiste pour déterminer la valeur des vies perdues; il suffit
d’une expérience de contrôle pour constater la méthode qui produit le
moindre taux d’infection.
Les deux types d’étude dont il a été question dans ce document
illustrent ces deux démarches différentes.
S’il faut estimer l’ordre de grandeur du problème de drogues,
alors, comme il a été résumé plus haut, plusieurs questions techniques
relatives à la méthodologie et aux données brutes se posent et, comme dans
un exercice de mesure dans la réalité, il reste à savoir quel angle couper
sans provoquer trop d’inconfort scientifique.
Ces questions sont illustrées dans la discussion de l’étude portant
sur les coûts de la première partie du présent document.
Si, par ailleurs, il est nécessaire de comparer les politiques, un
exercice différent est nécessaire. L’étude
RAND, dont il est question dans la deuxième partie du document, est un
exemple d’un tel exercice. Celui-ci
se caractérise par les coefficients d’incidence qui modélisent la façon
dont la modification des variables de la politique, comme les efforts
d’interception ou la disponibilité des lieux de traitement de la
toxicomanie, influent sur la variable cible : la consommation de cocaïne.
Il semble que les analystes soient d’accord sur les différences
entre ces deux sortes d’exercices, soit l’analyse économique des coûts
et l’analyse de la politique. Toutefois,
certains analystes semblent croire que l’analyse des coûts est un exercice
obligatoire de la modélisation de l’analyse de la politique, et d’autres
pas.
La nature de l’exercice de modélisation de la politique dépendra du
problème même. Certains
analystes ont des réserves quant à l’application de la méthode du Coût
de la maladie aux problèmes de drogues.
Une des causes principales de ces réserves repose sur la grande différence
qui existe entre une maladie, comme la polio, qui frappe une personne au
hasard et une toxicomanie, qui comporte un élément de choix.
Si l’on enlève le fléau de la polio, les conséquences sont claires :
les enfants n’ont pas besoin d’attelle jambière pour marcher ni de
poumons d’acier pour respirer. Si
toutefois, par quelque intervention magique, on pouvait retirer la cocaïne
des mains des toxicomanes, la question qu’il faudrait se poser serait de
savoir si d’autres substances ou comportements pourraient la remplacer.
Les études de la maladie présentent, de façon raisonnable, une
estimation des coûts à engager pour atteindre un objectif réalisable par la
société si une maladie était éradiquée. Personne ne veut la maladie.
Par contre, les drogues illicites procurent du plaisir et il semble
contraire à nos notions de la façon dont les gens se comportent ou à toute
lecture de l’histoire sociale des drogues de penser que l’estimation des
coûts totaux des drogues illicites dans les études portant sur les coûts économiques
est un coût qui pourrait revenir à la société.
Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas important de choisir des
politiques anti-drogues, mais plutôt que l’ordre de grandeur indiqué dans
les études ne peut pas être atteint par la société.
À la suite de la réflexion sur la politique soulevée par l’étude
RAND présentée ci-dessus, on peut très bien en arriver à la conclusion que
les exercices de modélisation de la politique sont extrêmement difficiles, même
dans le pays disposant de l’ensemble de données le plus riche et d’un
milieu de recherche de haute qualité et très bien subventionné.
Toutefois, la prise de décision reposant sur la preuve gagne du
terrain dans notre système de soins de santé et tout espoir n’est peut-être
pas perdu qu’elle s’étendra dans le domaine de la politique en matière
de drogues.
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([5])
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