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ILLE - Comité spécial

Drogues illicites (spécial)

 

Faire du business dans les quartiers. Eléments sur les transformations socio-historiques de l’économie des stupéfiants en milieux populaires. Le cas du département des Hauts-de-Seine.

Michel KOKOREFF, Université de Lille 1. Clersé-Cnrs-Ifresi



Cet article porte sur la place qu’occupent les trafics de drogues dans des territoires en proie à la désaffialisation sociale. Il s’agit de prendre pour objet les processus socio-historiques qui permettent de rendre compte de la configuration actuelle de l’économie des stupéfiants dans ce contexte. S’appuyant sur une enquête ethnographique dans des cités de la banlieue parisienne et une série d’entretiens biographiques menés en prison auprès de diverses catégories d’acteurs du trafic, l’analyse distingue trois phases : l’émergence d’un commerce local d’héroïne et de cocaïne, sa professionnalisation, et sa recomposition lors de ces dernières années. Cette analyse permet de rendre compte des rapports sociaux qui se tissent autour de ces activités illicites. Elle conduit aussi à mettre en relief les paradoxes du trafic local qui à la fois constitue un facteur de paix sociale et induit un renouvellement des phénomènes de violence.

 

Mots clés :  Trafics de drogues, désaffiliation sociale, rapports sociaux de trafics, violences, banlieues.

          

            On se propose d’analyser quels sont les mécanismes sociaux qui ont favorisé l’émergence et les transformations d’une économie des stupéfiants dans le contexte des quartiers pauvres[1]. Nous nous intéresserons plus précisément à ces territoires en proie à la désaffiliation sociale[2], fortement marqués par le chômage et la précarité des populations qui y habitent. Il ne s’agit pas de rendre compte des filières et des circuits de distribution de ces marchandises, ni des modes de fonctionnement et d’organisation du trafic de rue ou d’appartement, de la répartition des rôles et les positions qu’ils impliquent. Il s’agit de prendre pour objet les processus socio-historiques qui permettent de rendre compte de la configuration actuelle des marchés urbains illicites[3] et des bouleversements des rapports sociaux qu’elle implique.

            Deux arguments fondent cette approche dynamique et contextualisée. Le premier est que ces marchés n’ont pas toujours pris les formes qu’on veut bien leur reconnaître aujourd’hui. C’est dans un contexte de désindustrialisation et de recomposition du marché du travail que la drogue a fait son apparition dans les milieux populaires[4]. Cependant, loin d’être homogène et de produire partout les mêmes effets[5], ce processus s’est cristallisé dans certains quartiers, avant de se répandre par capillarité dans d’autres. L’émergence d’un commerce local, bien que progressive à partir des années soixante-dix, a produit des effets contradictoires : d’un côté, c’est toute une culture de l’illicite  qui s’est constituée à travers plusieurs générations et transmise par l’intermédiaire des familles et des groupes de pairs, offrant une alternative à la désinsertion et au déshonneur[6] ; de l’autre, la concurrence accrue résultant d’une montée en puissance des trafics de drogues dans les années quatre-vingt a engendré tout un ensemble de tensions et de violences entre ses principaux acteurs, et plus largement dans l’ensemble de la vie sociale de ces cités et de leur environnement. La succession des générations - ou ce qu’il faudrait appeler des “demi-générations“ qui se sont suivies de dix ans en dix ans -, ainsi que l’hétérogénéité des trajectoires délinquantes mettent en relief les conflits structurant les rapports sociaux de trafic [7].

            D’où un second argument : si l’économie illégale est une machine à produire de la violence [8], cette approche permet d’en saisir le substrat social et les formes spécifiques. Le paradoxe est que le trafic de drogues apparaît à la fois comme un facteur de pacification des quartiers réputés “sensibles“ et comme la cause de toute une gamme de conduites violentes. Ainsi lorsqu’on trace la carte des quartiers où apparaissent de façon récurrente ces conduites qualifiées de violences urbaines  qui défrayent la chronique depuis plus de vingt ans en France, et qu’on la compare à la carte des lieux considérés comme des lieux de trafics notoires, l’absence de chevauchements est remarquable. Ce qui conduit à faire l’hypothèse que l’organisation de trafics ayant une capacité d’attraction étendue, dans les cas qui nous intéressent, repose sur des modes de régulation sociale spécifiques. Dans le même temps, on peut se demander si les désordres urbains engendrés par les trafics ne traduisent pas une dégradation sociale plus profonde des quartiers où ils se manifestent dès lors que l’on se situe dans la durée.

            Le département des Hauts-de-Seine est particulièrement exemplaire à cet égard. Cette “exemplarité“ résulte à la fois de son histoire sociale riche, des processus migratoires et des politiques urbaines qui l’ont durablement façonné, de la pérennité des trafics de drogues qu’on y observe depuis plus d’une vingtaine d’années. Elle tient aussi au fait que ce département de la “petite couronne“ offre une diversité de situations qui conduit à nuancer tout déterminisme social tout en mettant en relief des processus qui ne se limitent pas à un quelconque localisme.

            Avant d’analyser ces processus et les différentes phases qui en sont constitutives, on s’attardera sur deux questions afin de préciser cette approche : dans quelle mesure peut-on effectivement parler d’un marché  à propos des transactions de produits stupéfiants ? Et quelle est la territorialité  inhérente à ce type d’échange ?

           

 

 

 

 

 

I. Marché ou territoires ?

 

            Contrairement à une idée reçue selon laquelle la drogue est partout et touche tout le monde, le trafic s’inscrit dans un type d’espaces urbains que Robert Ezra Park appelait des aires morales [9]. Cette spatialisation de l’illicite a pour corollaire l’existence dans les métropoles contemporaines d’une topologie de la peur. Le sociologue portugais Luis Fernandez a proposé de substituer au vocable journalistique de “supermarché de la drogue“, la notion de territoires psychotropiques (Fernandez, 1999). Cette notion autorise, selon lui, une triple rupture : d’envisager de façon relationnelle les acteurs des marchés de la drogue, de décrire de façon dynamique la réalité observée, et de mettre l’accent sur la matrice spatiale constitutive de l’expérience des usagers de drogues. Mais on peut interroger cette notion, entendue à la fois dans ses dimensions géographique, social et symbolique, dès lors qu’elle tend à se confondre avec des lieux bien établis et des plus visibles (quartiers périphériques ou espaces centraux). Car, au fond le trafic de stupéfiants constitue une forme sociale particulière où à une déterritorialisation - des flux de marchandises, de richesses, d’hommes et de femmes - vient répondre une reterritorialisation - des acteurs des marchés, des lieux de revente et de leurs assises sociales. La notion d’économie de bazar, proposée par Vincenzo Ruggiero et Nigel South, interroge précisément la possibilité d’identifier avec précision des zones de délinquance. La valeur suggestive de l’idée de bazar, est qu’elle fait allusion à une variété d’individus agissant en interaction dans un marché où marchandises et services sont achetés et vendus sans tenir compte du fait qu’ils sont légaux ou illégaux. La notion de bazar, ainsi qu’elle est appliquée aux grandes villes contemporaines, entraîne la coexistence de la légalité et de l’illégalité et le changement permanent des limites entre les deux.[10] On retrouve donc bien cette dynamique qui se traduit tout autant par la coexistence du légal et de l’illégal, de l’emploi et du chômage, que par la disparition des frontières et la réapparition des barrières dans nos villes. Barrières non plus seulement géographiques ou symboliques mais occupationnelles à travers une division du travail clairement raciale.[11]

 

La drogue, un marché comme les autres ?

            Parler de marché, c’est supposer que la revente de drogues est soumise aux règles générales du commerce (conjonctures de marché, phénomènes de concurrence, adaptation de l’offre et de la demande, etc.). Comme la plupart des travaux récents le montrent, il n’existe pas de distribution homogène pour les différents produits : cannabis, héroïne, cocaïne, ecstasy, crack, obéissent à des logiques et des fonctionnements spécifiques. Dans le contexte urbain qui nous intéresse, on observe une bi-polarisation  du marché  avec, d’un côté, le cannabis, de l’autre, l’héroïne et la cocaïne. Phénomène qui correspond aux représentations sociales opposant une drogue en voie de banalisation - le cannabis - et la drogue par excellence synonyme de dépendance et de dégradation - l’héroïne[12]. Mais cette différenciation prévaut aussi pour un produit donné. Ainsi, le terme de trafic de cannabis  peut être trompeur : il associe dans un même mouvement une multitude de trafics dont les formes et les logiques diffèrent. Sans procéder véritablement à une typologie des marchés de la drogue qui reste à construire de façon systématique[13], certaines recherches distinguent deux logiques : la première est une logique de gain, c’est-à-dire que le dealer essaie de dégager le plus de bénéfice possible de l’opération, la seconde est une logique de proximité où les relations sociales et l’interconnaissance jouent sur la négociation.[14]. De plus, cette spécialisation des marchés ne constitue pas un état de fait comme on le verra plus avant : elle est remise en cause par des trafics à la carte associant plusieurs produits, mais aussi par la porosité des multiples manières de faire du business  dans les cités (revente de vêtements de marque, de biens de consommation,  de véhicules et pièces détachées, etc.)

            C’est là où l’on peut faire intervenir le caractère illicite de ces marchés. Le travail des institutions répressives (police, gendarmerie, douanes, justice) occupe une place centrale dans la qualification - au sens juridique et sociologique - de ce phénomène social. Ce travail n’est pas sans effets aux divers échelons du trafic (grossistes, semi-grossistes, revendeurs de rue...). En effet, les stratégies répressives interagissent avec les stratégies de ces acteurs, à travers, par exemple, des phénomènes de mobilité et d’enracinement du trafic. L’analyse institutionnelle des marchés illégaux l’a bien montré : L’environnement est peu transparent, l’illégalité des transactions et l’absence de filières stables engendrent une grande complexité et une certaine incertitude, ce qui occasionne des comportements peu rationnels de la part des agents [15]. Il en résulte de multiples obstacles pour mesurer les phénomènes liés au trafic, dénombrer les populations qui y sont liées et définir leur profil sociologique, procéder à un travail de terrain qui suscite - on le devine - bien des méfiances et des résistances.

            Reste que la dimension proprement sociale de l’économie des stupéfiants est, elle aussi, à prendre en compte. On sait que la circulation de produits stupéfiants n’est pas en soi un facteur de destruction des réseaux de sociabilité. Bien au contraire, ces derniers en constituent la condition sociale de possibilité, les points d’ancrage qui assurent un minimum de sécurité, l’accès à l’information et la reproduction de l’organisation du business[16]. En France en particulier, des enquêtes ont bien montré l’existence dans les cités, parmi les jeunes, de tout un système d’échange et d’entraide, mélange d’économie parallèle et de solidarité de quartier  créant un tissu d’interdépendances, d’affects et de pratiques, caractéristiques de la sociabilité dans les banlieues [17]. Aux antipodes du dealer désocialisé, la revente de substances prohibées peut-être analysée comme un travail [18] : elle implique de multiples rôles (guetteurs, rabatteurs, vendeurs, fournisseurs, transporteurs, hommes de main...) aux fonctions diverses (surveiller, mettre en contact, acheminer, dissuader, protéger). Objet d’apprentissages divers, ce travail suppose tout un ensemble de compétences ayant souvent une assise familiale - voire communautaire[19].

            Du coup, la question se pose de savoir s’il existe un modèle du marché de la drogue ou s’il n’existe que des figures particulières[20]. La porosité des marchés illicites, leur vulnérabilité qui constitue le revers de leur expansion naturelle, posent aussi la question du dispositif de recherche adéquat permettant d’objectiver ces processus.

 

Les dimensions territoriales du trafic

            Sur un plan méthodologique, la question de l’échelle pertinente d’observation du trafic local est essentielle. La sociologie du trafic de drogues doit-elle se cantonner à une ethnographie des enclaves urbaines, ou bien restituer les différentes échelles autour desquelles se tissent les réseaux ? Un regard rétrospectif sur les travaux accomplis en France lors de ces dix dernières années attestent du déplacement qui s’est opéré. Deux types de terrains ont été particulièrement étudiés : d’une part, les “scènes“ et autres lieux de consommation et de trafic (La Fontaine St Michel, l’Ilot-Chalon, le Forum des Halles) qui se sont développés dans la capitale depuis la fin des années soixante dix[21] ; d’autre part, les cités de banlieues vers lesquelles se sont déplacés et réorganisés les trafics de cannabis et d’héroïne vers la fin des années quatre-vingt[22]. Au cours des années quatre-vingt-dix, tout un ensemble de travaux ont mis en relief les relations entre les processus de désaffiliation sociale et l’installation durable d’une micro-économie de la drogue dans les quartiers pauvres. A des approches micro-locales[23] se sont succédées des approches plus larges, d’abord à l’échelle des métropoles telles que Lille, Marseille ou Paris[24], puis, à l’échelle départementale ou interdépartementale[25], sans oublier celles portant sur les économies souterraines transfrontalières[26]. En mettant en relief la plasticité des trafics de produits illicites, ces travaux donnent toute sa consistance sociologique à la vieille idée de l’école de Chicago selon laquelle les pratiques déviantes s’inscrivent dans les interstices des espaces urbains. La généralisation des trafics frontaliers de proximité, telle qu’elle est analysée par Alain Tarrius et Lamia Missaoui, va plus loin : elle amène à déplacer le regard de l’urbain et des quartiers à mauvaise réputation vers le rural et des communes où se recrutent des passeurs qui bénéficient d’une intégration locale et professionnelle au-dessus de tout soupçon[27].

            Sans aller jusque-là, notre approche se propose d’observer les activités de trafic à l’échelle d’un département qui, très tôt, dans les années soixante-dix, s’est spécialisé dans la revente d’héroïne, avant que le trafic de cannabis ne prenne à son tour de l’ampleur : le département des Hauts-de-Seine.

 

Les données d’enquête

            Dans la tradition de l’anthropologie urbaine et de l’interactionnisme symbolique, il s’agit de croiser différents types de regard et de données afin de dissiper l’opacité qui entoure les activités illicites notamment liées à l’usage de drogues et les obstacles rencontrés par les chercheurs. Ainsi, nous avons mobilisé trois types de données : ethnographiques, à travers un travail d’observation dans les cités, institutionnelles, avec la constitution d’un corpus de dossiers d’affaires judiciaires, biographiques, par une série d’entretiens menés auprès d’usagers-revendeurs et/ou de trafiquants tant locaux qu’internationaux[28]. Pour des raisons de cohérence et d’ordre méthodologique, on s’appuiera ici principalement sur les données ethnographiques et biographiques.

            Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix[29], nous avons engagé un travail de terrain dans plusieurs quartiers des Hauts-de-Seine. Nous y avons observé la place occupée par les drogues dans les échanges sociaux et les réputations de ces quartiers, les différentes formes prises par le trafic de cité, les lieux et les moments de deal, les différents acteurs en jeu et leurs interactions, certains aspects des transactions. La durée est un aspect décisif de ce type d’entreprise[30]. Ce travail de terrain a aussi permis de re-situer ces pratiques illicites dans leur contexte social et culturel. Durant près de deux ans, nous avons rencontré et fréquenté près de deux cents personnes. Composée pour une large part de garçons issus de l’immigration maghrébine, âgés de 18 à 30 ans, cette population avait en propre une socialisation commune. En ce qui concerne l’implication dans des pratiques déviantes et la délinquance, une majorité de nos interlocuteurs étaient consommateurs de cannabis, plus rarement d’héroïne. Une partie d’entre eux a pu être impliqué dans un trafic quelconque à un moment de leur carrière.

            Loin d’être homogène la catégorie des jeunes vivant dans les quartiers étudiés peut être répertoriée en trois sous-groupes inégalement répartis : le groupe de ceux qui sont encore scolarisés (lycée, formation en alternance, université pour quelques uns d’entre eux) ; celui composés par des jeunes adultes alternant le plus souvent des périodes d’activité (stages, formations, emplois en contrat à durée déterminée, le plus souvent comme coursiers, manutentionnaires, agents de services, animateurs ou médiateurs) et de non-activité, qui bénéficient d’une protection sociale ; le groupe, enfin, constitués par ces désaffiliés par excellence qui ne bénéficient ni d’un emploi ni d’une protection sociale, et qui, selon leur expression, sont en galère. Il est difficile de mesurer le poids respectif de ces sous-groupes. L’instabilité chronique des situations et la porosité de ses sous-groupes ou cercles sont en effet remarquables.

            Ces matériaux ont été complétés par une vingtaine d’entretiens auprès des différents acteurs du marché de la drogue occupant des positions diverses dans le trafic (usagers-revendeurs détaillants semi-grossistes, intermédiaires au sein de réseaux internationaux). Pour la plupart, ces entretiens ont été réalisés en prison auprès de personnes souvent plus âgés (entre 24 et 47 ans) que les jeunes rencontrés dans les quartiers. Il s’agissait, pour une part, de multirécidivistes condamnés soit pour des délits relevant du trafic de stupéfiants soit pour des délits autres (cambriolages, vols à la tire, violences, etc.). C’est à plusieurs reprises que nous avons pu rencontrer certains d’entre eux, ce qui a pu favoriser la conduite des entretiens. C’est à partir de ces entretiens et de rencontres avec divers acteurs locaux qu’il est possible de proposer des hypothèses interprétatives non seulement sur l’arrivée de la drogue dans les quartiers pauvres et ce qui fait de l’économie de la drogue un processus en progression, mais sur les liens entre certains de ses acteurs, au moins à l’échelle du département. L’analyse portera, de fait, sur trois communes réparties sur l’ensemble du département et dont on maintiendra l’anonymat afin de ne pas renforcer le poids du stigmate qui les disqualifient socialement[31].

           

 

II. Cadrages chronologiques

 

            Comment la drogue est-elle arrivée dans ces quartiers ? Selon quelles modalités une économie illégale s’est-elle implantée durablement dans ce contexte urbain ? A partir des données recueillies, trois moments-charnières peuvent être distingués : ils révèlent à la fois la concordance dans le temps de ce processus et les variations de son inscription dans un contexte local.

           

L’arrivée de la drogue : première phase

            On peut tout d’abord dater du début des années soixante-dix l’arrivée de la drogue dans le département des Hauts-de-Seine - soit, à titre de comparaison, près de dix ans avant son introduction dans l’agglomération lilloise ou dans les quartiers populaires de Marseille. C’est en tout cas ce que montre l’analyse croisée des entretiens réalisés tant auprès d’usagers et/ou de revendeurs de drogues que d’acteurs locaux et/ou d’habitants. Jusqu’à cette période, et contrairement à certaines idées reçues, le haschich est un produit peu répandu. Sa consommation se restreint à certains groupes originaires du Maroc, à des adultes plutôt qu’à des jeunes, et de façon discrète. Certes, certains cafés peuvent bien constituer un lieu de revente, mais de façon marginale, et sans commune mesure avec l’ampleur que prendra le trafic par la suite. En ce qui concerne l’héroïne, l’arrivée de la “blanche“ dans les cités de transit est située entre 1972 et 1976 selon les sites étudiés. Cette dernière qualification n’est pas qu’anecdotique : elle permet de spécifier le marché local de l’héroïne par rapport au marché parisien, lequel offre plus généralement un autre type d’héroïne (la “marron“) en provenance du Pakistan ou de pays voisins.

            Comment rendre compte de ce processus ? Plusieurs facteurs peuvent être invoqués. L’irruption des drogues dures s’est inscrit dans un contexte de désindustrialisation sectorielle  et de recomposition du marché de l’emploi. La fermeture d’usines et/ou le transfert des ateliers des grandes firmes automobiles (Simca, Citroën, Renault, etc.) de la petite couronne vers la grande couronne de la région parisienne, ainsi que le déclin des petites entreprises de sous-traitants, ont contribué à la montée du chômage des ouvriers. La négociation entre les partenaires sociaux d’un système de préretraites a aussi contribué à rendre de plus en plus difficile l’accès à un emploi pour des jeunes sortant de l’école avec une formation minimale. A la pauvreté qui caractérisait les bidonvilles devenues cités de transit et les zones pavillonnaires anciennes s’est ajoutée la précarité attestée par de multiples indicateurs (chômage de masse, proportion des transferts sociaux dans les revenus des ménages, loyers impayés à terme, combines diverses...). A cet égard, il y a moins une rupture qu’une continuité se traduisant, entre autres choses, par l’existence d’une économie de survie antérieure à la diffusion massive des drogues et qui trouve des débouchés nouveaux et plus lucratifs.

            Un autre facteur à prendre en compte concerne les effets engendrés par les mécanismes de tri urbain[32]. On sait que le télescopage entre la majorité politique et la gestion des logements sociaux a conduit à faire de certains quartiers des lieux de relégation-concentration de populations jugées “indésirables“, en regroupant des familles expulsées ou comprenant des délinquants notoires[33]. Le département des Hauts-de-Seine est là aussi exemplaire. Il est un bon observatoire de l’alliance implicite opérée entre des communes RPR cherchant à se débarrasser de cas lourds  et des communes communistes souhaitant renforcer leur assise électorale auprès des milieux populaires.

            Par ailleurs, il faudrait invoquer des facteurs exogènes : le déclin de la French connection, l’éclatement du marché intérieur au cours des années soixante-dix en un trafic de semi-gros tout d’abord, assuré par de nouveaux acteurs sur le marché, puis de détail, symbolisé par le trafic de fourmis [34].

            Cela étant, ce processus n’est pas homogène, il ne produit pas partout les mêmes effets. De plus, il ne permet pas mécaniquement d’expliquer pourquoi un marché des drogues s’est d’abord implanté ici plutôt que là. Il convient donc de prendre en compte les effets de contexte. Selon les quartiers étudiés, la chronologie des événements et les acteurs en jeu diffèrent. Dans le nord du département, l’héroïne a été introduite par des petits casseurs : plutôt que d’acheter au prix fort ce produit sur Paris, ils sont partis en Thaïlande ou en Inde pour en ramener des quantités significatives pour l’époque (jusqu’à un kilo), avant de s’approvisionner en Hollande. Un second stade a été franchi avec l’implication d’autres délinquants saisissant là l’opportunité de gagner de l’argent avec un produit largement méconnu dans les milieux populaires[35]. Initié par quelques familles françaises et marocaines restées célèbres localement, un trafic s’est constitué à partir de transactions en appartements.

            Dans d’autres quartiers, la diffusion du trafic s’est produite à partir d’un mécanisme d’internalisation/externalisation. Elle s’est opérée à partir de consommations dans les boîtes de nuit parisiennes ou d’approvisionnement dans des quartiers bien connus de la capitale. Dans les années soixante-dix, l’héroïne est un produit extrêmement rare dans les cités. L’opportunité de mettre à profit la connaissance d’un plan se présente alors comme une alternative à un type de délinquance moins rentable et plus risqué : au lieu d’aller voler et acheter ensuite, la combine consiste à acheter à un semi-grossiste des petites quantités sur Paris, pour aller revendre dans son quartier. Par exemple, cinq grammes achetés 500 frs l’unité sont revendus par petits paquets à 100 frs, pour un bénéfice quotidien estimé entre 2 000 et 3 000 frs. Très vite, ce trafic rapporte beaucoup d’argent, en particulier pour ces jeunes de milieux populaires qui ont grandi dans la pauvreté.

            Sous une forme ou sous une autre, dans le courant des années quatre-vingt, des micro-circuits de distribution s’installent dans les banlieues populaires, alimentés par une offre internationale croissante[36]. D’où l’émergence de nouvelles catégories. Comme le rapport Trautmann le soulignait : Au cours des années 70, on a vu apparaître l’usager-revendeur qui faisait la première piqûre gratuitement, se constituait une clientèle locale, prenait des commandes, et finançait pour l’essentiel sa consommation par la revente locale d’héroïne préalablement rallongée.[37] Mais la loi ne prendra que tardivement en compte cette catégorie, les usagers-revendeurs  étant assimilés à des trafiquants  et condamnés à de lourdes peines.

            Si cette forme de commerce illicite devient florissante, il convient de souligner les transformations de la criminalité et des trajectoires délinquantes qu’elle implique. Jusque dans les années quatre-vingt, la drogue est tabou dans le milieu délinquant traditionnel. Associé au monde des bourgeois et aux faibles, elle rencontre une forte opposition de la part des jeunes regroupés en bandes de défense de leur territoire. Les témoignages réalisés à l’époque[38] aussi bien que notre enquête en attestent, la délinquance (vols à la roulotte, casse des machines de la RATP, pick pockets, petits cambriolages) précède l’entrée dans la toxicomanie. Elle est aussi antérieure à la consommation de cannabis qui commence à se diffuser discrètement parmi les adolescents de la zone. Au sein de la génération née dans les années soixante, les placements dans des établissements pour jeunes mineurs, puis l’incarcération en maison d’arrêt ne sont pas rares. C’est alors que ces individus entrent dans un cycle de vie  typique rythmé par l’alternance des entrées et sorties de prison, et que la consommation de drogues dures rendra inéluctable. D’autres, tels les casseurs et braqueurs de la célèbre bande de la Banlieue Sud  réinvestissent leur argent dans l’héroïne. Alors que l’argent devient plus difficile à trouver, la revente d’héroïne constitue une alternative pour faire de l’argent facile. Il n’est pas excessif de parler dans ce cas d’une stratégie de reconversion.

           

La montée en puissance et la professionnalisation du trafic local

            Une seconde phase est survenue avec une montée en puissance du trafic d’héroïne dans les années quatre-vingt. On sait qu’il s’est produit dans plusieurs pays d’Europe, entre 1977 et 1982, une diffusion massive de l’usage d’héroïne. Ce processus s’est concrétisé un peu plus tard dans les quartiers, avec une période faste pour les trafiquants locaux que l’on peut situer entre les années 1986-87 et les années 1991-92.

            Justifions ces repères. D’une part, suite à la démolition des principales scènes de la drogue de la capitale (squats, quartiers en réhabilitation,...) et à la mise en place d’une stratégie de reconquête des territoires investis par les dealers (stations de métro, centre commercial...) dans la seconde moitié des années quatre-vingt, on constate un déplacement géographique du trafic vers les cités des banlieues populaires. De même que dès les années soixante la stratégie policière en matière de pédophilie sur les mineurs a pu être celle des abcès de fixation, de même on a vu apparaître dans les années quatre-vingt une politique d’ordre publique consistant à neutraliser le trafic de drogues dans les centres-villes pour le cantonner dans certains quartiers périphériques marginalisés[39]. Mais, d’autre part, il se produit un effet de seuil : l’expansion du marché devient difficilement contrôlable. Divers actions de représailles contre les vendeurs de mort  (tout du moins une partie d’entre eux), la réorientation des missions des services de police dans la répression du trafic local, les premiers signes d’alarme adressés aux pouvoirs publics à propos de l’économie de la drogue, sont autant d’indices de l’amorce d’une nouvelle phase.

            Cette montée en puissance s’est traduite par une profonde transformation des marchés illicites. Il s’est produit, au plan local, un double déplacement : du deal d’appartement au deal de rue, d’une part, de la multiplication des usagers-revendeurs à un trafic organisé et effectué par des non-usagers, d’autre part. Bien que ces deux phénomènes ne soient pas strictement contemporains, ils sont liés. L’augmentation de la clientèle se traduit par des allées et venues aux domiciles des revendeurs qui, du coup, deviennent plus repérables des riverains tout d’abord, des forces de police ensuite. Paradoxalement, le territoire de la cité, avec ses codes et ses règles, anonymise les acteurs du trafic local, mais il accroît aussi la visibilité sociale du trafic dès lors qu’il se fait au vu et au su de tous (riverains, acteurs locaux, policiers, journalistes). Mais ce paradoxe n’est qu’apparent, car les acteurs en jeu et leurs méthodes de travail changent : il se produit un processus de professionnalisation du trafic  qui implique une perte de contrôle du marché par les toxicomanes animés par une logique d’autofinancement de leur consommation.

            Dans la première phase, expliquent des témoins de cette époque, il n’y avait pas véritablement d’organisation. C’était l’époque où vraiment ça a commencé. C’est-à-dire, c’était pas organisé comme on pense... comme maintenant par exemple. Ce qui se passe maintenant actuellement, c’est que ceux qui étaient sur le terrain avant, maintenant, c’est devenu vraiment les organisateurs du trafic. Ils ont grandi et ils sont montés en grade. Les premiers dealers repérés par la police, incarcérés, vieillissant aussi, cèdent les places les plus exposées aux nouvelles générations, lesquelles prennent tous les risques dans le commerce de détail, le transport ou le stockage des marchandises et de l’argent, voire les passages frontaliers. Parfois même, les grands  n’habitent plus dans le quartier qu’ils contrôlent à distance ; ils tiennent un commerce, habitent un pavillon dont ils sont propriétaires, placent leur argent en banque ou dans d’autres affaires tout en entretenant de nombreux liens de type familial ou ethnique.

            Dans les quartiers où l’héroïne est déjà présente et les réseaux bien établis, ces marchés possèdent un rayon d’action qui se situe à l’échelle départementale et interdépartementale. Ainsi, on vient de Paris, de Seine Saint-Denis, du Val d’Oise, des Yvelines pour s’approvisionner dans les cités des Hauts-de-Seine. Leur réputation n’est plus à faire, et elles ont une capacité à faire face à la demande de façon continue, comme le raconte ce revendeur d’héroïne et de cocaïne aujourd’hui âgé de 36 ans, devenu lui-même consommateur[40] : J’ai connu le quartier, c’était une attente, y’avait 150 mecs qui attendaient sur le terrain. Tu imagines ? Une troupe de 150 toxicos comme ça et tu vois les keufs (policiers) qui passent et repassent. Ils font rien. Tu te dis qu’il y’a un malaise quelque part. (...) Les mecs, ils attendaient parce qu’ils savaient qu’ils allaient être servis. Le dealer, il voit 150 toxicos, c’est une aubaine pour lui. Y’a quatre ou cinq barres (dizaines de milliers de francs) qu’il vend d’un seul coup. A tout moment, il est possible d’être servi (Maintenant ils ont fait style on met des horaires ). A côté des fonctions de guetteurs, de rabatteurs et de revendeurs s’ajoutent celles visant à la gestion des flux de clientèle[41], moins fréquente en France qu’aux Etats-Unis[42].

            Malgré cela, il est difficile d’avoir une idée précise des gains en jeu. Cet extrait d’entretien réalisé à la maison centrale de Clairvaux avec un détenu âgé de 47 ans condamné à cinq ans d’emprisonnement pour trafic et blanchiment pourrait l’illustrer. C’était tellement énorme que ça dépasse l’entendement. Pour des jeunes comme ça d’avoir autant d’argent en si peu de temps... C’était tellement énorme... non, y‘a des choses que je peux pas vous dire. Et quand on lui proposera de couper le magnétophone : Non, non, non ! Ecoutez je vais vous dire, c’était tellement énorme, je vous ai dit qu’il y avait trois associés, je me souviens en moins de quinze jours ils avaient fait près de deux millions de francs. Eux ils en parlaient, donc je l’ai su, mais c’était une époque, on aurait dit un supermarché. C’est pour ça que pour eux c’était difficile... d’arrêter. Et à mon avis, ce qui les a stoppé, parce qu’ils se sont tous fait arrêter et ils ont eu des peines mirobolantes. Après, ils ont commencé à se tirer dans les pattes parce qu’il y avait trop d’argent qui était en jeu. Ca représentait des sommes colossales.  Précisons que cette personne était impliquée avec deux autres dans une affaire qui révélait des flux financiers importants par l’intermédiaire de commerces et de prête-noms, en relation avec une saisie d’un kilo d’héroïne et d’une malle contenant l’arsenal (armes et explosifs) du parfait braqueur.

            Autre exemple, celui de cette personne habitant le même quartier. Il a commencé à bosser, comme il dit, à 16 ans : il revend de la cocaïne au détail. Il mène la belle vie  (voitures, sorties, fringues, femmes, etc.), peu habitué à posséder des sommes jugées exhorbitantes (des quatre ou cinq milles francs dans la poche, jusqu’à vingt ou trente milles francs par jour de chiffres d’affaires). Son erreur : avoir commencé à consommer et ne pas avoir su gérer son business  comme d’autres ont pu le faire. Car, pour reprendre ces catégories autochtones souvent entendues, l’engrenage, cette chaîne infernale de la came  qui conduit à toucher le fond,  n’a rien d’inéluctable. Comme le précise cet ancien usager devenu intervenant spécialisé : Les enjeux sont tellement énormes, le mec, souvent, il fait vivre toute sa famille. S’il consomme, il perd la face devant les autres, il n’est plus fiable.

            Un revendeur d’héroïne peut espérer gagner entre 3000 et 5000 francs par jour, un guetteur-rabatteur, environ 1000 francs. Ainsi raconte cet usager-revendeur, qui a débuté sa carrière à la fin des années soixante-dix et illustre parfaitement le mécanisme de diffusion Paris-banlieue analysé plus haut : Moi, j’ai travaillé, c’est-à-dire j’ai vendu pour quelqu’un, je lui ramenais en moyenne, ça a duré une période, ça a pas duré longtemps, mais ça a duré quand même quatre ou cinq mois, je lui ramenais par jour 20 000 francs. Mais lui maintenant il faut voir combien il la touchait en vrac. Lui-même gagnait entre 2 et 3000 francs par jour. Pour ceux qui occupent une position plus haute dans le trafic, les revenus peuvent atteindre plusieurs dizaine de milliers de francs selon le débit. Ainsi, dans le sud du département, certains plans  attirent une flux constant d’usagers : si on prend une estimation basse (entre 50 et 80 usagers pour un plan donné), on obtient, à 400 frs la dose, un chiffre d’affaire allant de 20 000  à 32 000 frs, montant que l’on peut facilement multiplier par trois ou quatre si on prend en compte les différents plans contrôlés par une même équipe[43].

            On aurait donc tort de minimiser les flux financiers du trafic de cité. L’entrée massive d’argent, tout autant que la valeur potentielle du marché dans les quartiers pauvres, a accéléré la déstructuration des solidarités de quartier déjà à l’oeuvre depuis les années soixante-dix en milieux populaires[44]. Les règles d’une délinquance de l’honneur - certes toujours quelque peu mythifiées rétrospectivement - comme les règles inhérentes à ce type de communauté urbaine se sont délitées. Contrairement à une idée reçue sur la “loi du silence“ régnant dans toute économie criminalisée, les rumeurs, balances et contentieux ne manquent pas. Dans un des sites étudiés, l’incarcération des principaux dealers a provoqué une recomposition du marché ; elle a fait le jeu de l’un d’eux qui a quasiment acquis une position de monopole sur un quartier ayant un gros débit[45]. Dans ces circonstances, on parle beaucoup d’arrangements entre certains policiers et des trafiquants locaux : les uns élimineraient par leurs informations la concurrence, là où les autres, interviendraient dans le cadre de leur fonction tout en étant soupçonné de toucher au passage une commission.

 

La recomposition du trafic

            Une troisième phase enfin peut être identifiée : depuis le milieu des années quatre vingt-dix, il s’est produit une recomposition du trafic. Du point de vue des logiques territoriales, on a assisté à une diversification des points de vente. Cette diversification peut être interprétée comme le résultat des interactions entre les stratégies des trafiquants et celles des policiers. L’économie de la drogue nécessite la mise en oeuvre d’une compétence à la mobilité[46]. Elle peut se traduire par un système de rotation des plans  (halls, cages d’escalier, caves, passerelles...), une semaine ici, une semaine là, la clientèle suivant dans une aire géographique donnée. Que le trafic soit mobile n’est pas contradictoire avec son enracinement dans des quartiers où il sévit parfois depuis plus de vingt ans : il change d’échelle. Ainsi, dans certains cas, les rabatteurs vont chercher dans d’autres communes les clients potentiels, même si un marché local existe, ce qui n’est pas sans favoriser les tensions. Cependant, la spécialisation de certains lieux dans l’héroïne semble s’être amoindrie. La diversité des choix a conduit à une diminution des monopoles.

            Une tendance notable est le passage de marchés spécialisés à des marchés à produits multiples. Cette figure du polytrafic  avait déjà été constatée par l’équipe de Michel Joubert (1994, 58), y voyant l’évolution d’un “petit commerce“ qui doit être à même de fournir plusieurs catégories différentes de consommateurs, cela à une échelle apparemment artisanale. Par exemple, dans un des sites étudiés, une cité a développé un trafic de cannabis, d’héroïne, de cocaïne, et il est aussi possible de se procurer de l’ecstasy. Les entretiens réalisés avec des usagers-revendeurs mentionnent aussi le cas de personnes qui vendent de tout : Ce sont des types qui sont branchés partout. Alors il suffit qu’il y ait une demande de haschich ou d’héroïne, il prenait la commande, le mec y venait et tout. Ce sont des gens qui se sont fait du blé. C’est bien une logique économique qui prime par rapport à une période antérieure où la drogue tenant lieu d’utopie.

            On peut s’interroger aujourd’hui sur les filières et leur connexité. Dans les Hauts-de-Seine, quatre filières d’approvisionnement se dégagent : la Hollande ou Lille d’un côté, l’Italie de l’autre pour l’héroïne, l’Espagne ou le Portugal pour la cocaïne en provenance des cartels colombiens, le Maroc via l’Espagne pour le cannabis. A l’échelle du semi-gros, les trafiquants se connaissent-ils ? Nous avons ailleurs[47] proposé l’hypothèse selon laquelle les différentes opérations de relogement contraint, qui marquent les années soixante-dix avec la résorption des bidonvilles et la destruction progressive des cités de transit, ont à la fois conduit à un éclatement communautaire et à la recomposition de réseaux à l’échelle du département des Hauts-de-Seine, voire de la région parisienne. Autrement dit, les liens entre les familles ou au sein d’une même génération se sont maintenus et constituent autant de supports sociaux des réseaux de l’économie illégale.

            Des entretiens réalisés plus récemment donnent consistance à cette hypothèse. C’est le cas de celui réalisé, avec un individu de 24 ans poursuivi dans deux affaires pour trafic. Au niveau où ça ramène de l’argent, toutes les grosses têtes se connaissent sur Paris. Ils se connaissent du plan. C’est la même génération. Ils fréquentent les mêmes boîtes de nuit. C’est jamais un mec tout seul, c’est des équipes de 3 ou 4 ou 10. Quand vous regardez ça à l’échelle de la ville, vous vous rendez pas compte parce que vous vous dites qu’il contrôle juste leur quartier. Mais quand je sortais et que j’allais à A., que je voyais un grand de C qui parlait avec un autre grand que je connais pas... Mais qu’est-ce qu’il fait là ? Il est pas là pour rien... D’où la nécessité d’un cadrage susceptible de prendre en compte ces interconnexions que manifestent aussi l’examen des dossiers judiciaires dès lors qu’il apparaît, par exemple, que les dealers du Nord du département ont les numéros de portable de ceux du Sud.

            Enfin, un autre indicateur de cette recomposition du trafic de drogues est la percée de la cocaïne lors de ces dernières années. Longtemps la cocaïne est restée un produit extrêmement rare dans les quartiers pauvres, et donc cher. Pour les toxicomanes issus de milieux populaires, elle constitue une curiosité, un extra, l’occasion de faire la fête, sans remettre en cause une consommation quotidienne d’héroïne administrée par intraveineuse ou par inhalation. Si la logique de l’offre peut expliquer ce fait, la représentation sociale de la coke, associée aux milieux aisés et artistiques, constitue une explication complémentaire de cette faible diffusion. Pourtant, la cocaïne est devenue plus accessible dans les cités au milieu des années quatre-vingt, puis lors de ces dernières années, dans les Hauts-de-Seine notamment. La stratégie des revendeurs est de vendre de l’héroïne et de la cocaïne afin de faire face à la concurrence.

            Cette nouvelle donne est bien décrite par certains enquêtés.Tout le monde en a, explique cette personne de 40 ans connaissant  bien le trafic de cité, et c’est pas cher : avant c’était des doses à 200 frs, maintenant le dealer il te vend le gramme pour 400 frs, et l’héroïne à peu près à 700-800 frs. Dans ce sens, il y aurait donc plus qu’une mise en équivalence de ces deux produits mais une inversion de tendance. Cette pénétration de la cocaïne sur le commerce local n’est pas sans effets sociaux. Ce ne sont pas seulement les effets psychopharmacologiques de cette substance qui sont en jeu, ce sont les rapports marchands entre usagers et revendeurs qu’ils induisent. D’un produit à l’autre, les modes d’autorégulation de sa consommation diffèrent.  Parce que le type, tu lui donnes de la coke, il peut te la bouffer en une heure, deux heures. Tandis que tu lui donnes 5 grammes d’héro, il va faire un shoot, deux shoots, trois shoots, il va en garder demain. Demain, il en aura encore. Cet usage de type compulsif n’est pas sans effet sur le mode de vie : la cocaïne, ça fait des ravages, t’es foutu, tu ne bouffes plus, tu penses qu’à ça, tu manges plus, ça te tend malade, tu fais des overdoses un maximum. Dès lors, c’est la maîtrise de la relation qui devient difficile. Bien que ce soit les mêmes dealers, ils se sont rendus compte que la coke, ça faisait trop de ravages, que ça devenait trop risqué, ils arrêtaient carrément de vendre.

 

 

III. Rapports sociaux et formes de violences liées au trafic

 

            Ces éléments de cadrage éclairent, me semble t-il, la physionomie des rapports sociaux de trafic et les différentes formes de violence liées au business que l’on peut constater dans les quartiers. Ainsi, le tournant marqué par une perte de contrôle du deal par les toxicomanes et une professionnalisation accrue du trafic, permet de comprendre le conflit qui peut être qualifié de “structurel“ entre deux catégories d’acteurs appartenant à des générations différentes. D’un côté, il y a les anciens toxicomanes. Impliqués dans la petite délinquance dès leur adolescence, ils commencent à consommer du cannabis, puis essayent l’héroïne. A ce moment de leur itinéraire, ils délaissent leurs combines et saisissent les opportunités qui s’offrent à eux pour revendre ce produit qui devient une marchandise. Très dépendants du produit, beaucoup d’entre eux sont morts de surdoses, du sida ou d’accidents jamais élucidés. Les autres se considèrent et sont perçus dans les quartiers comme des rescapés ou des survivants  d’une génération décimée. La dégradation de leur statut les réduit à des rôles subalternes (intermédiaires, rabatteurs, petits dealers), quand ils n’ont pas repris leur ancienne activité pour faire leur argent ou qu’ils ne sont pas invités à partir parce qu’ils portent les marques de la déchéance et sont trop voyants. D’un autre côté, il y a la nouvelle génération, les “petits jeunes“. D’abord animés par l’attrait du gain, ils ne consomment pas d’héroïne, tout du moins au départ, mais peuvent être de gros consommateurs de cannabis. Ils entretiennent le plus grand mépris vis-à-vis de leurs clients. Insolence, insultes, refus de négocier les prix ou les quantités les rendent aussi plus vulnérables, les usagers ayant moins de scrupules à les balancer. Cependant, au fil des interpellations, gardes à vue ou incarcérations, ils acquièrent une position plus élevée dans ce monde social déviant.

            D’une génération à l’autre, la répression s’est accrue : la sensiblisation renforcée au tournant des années quatre-vingt dix des différents services de police à l’égard des stupéfiants s’est traduite par la une spécialisation accrue de la répression et la création de brigades spécialisées dans les commissariats. Il en a résulté des effets de concurrence entre les services qui limitent l’efficacité de l’action publique. Mais c’est aussi le traitement pénal qui a cherché à faire face à cette économie diffuse tant sur le plan des procédures que du point de vue organisationnel. Les acteurs du trafic se sont adaptés en conséquence. Il y aurait beaucoup à dire sur les stratégies mises en oeuvre. Par exemple, comment les usagers sont orientés par les rabatteurs jusqu’au lieu de transaction, là où les revendeurs sont cagoulés et protégés par des hommes en armes ; l’occupation des caves où la transaction argent-produit se fait à travers une porte afin d’éviter toute identification. Dans d’autres situations, il ne s’agit plus de se rendre sur un plan  mais de contacter le revendeur sur son portable afin de décider d’un lieu d’échange sûr, voire de favoriser la livraison à domicile sur le modèle des vendeurs de pizza... De même, le recrutement de revendeurs et guetteurs à l’extérieur du quartier témoigne d’une stratégie pour minimiser les risques d’identification.

            Cette transformation du trafic est très présente dans les entretiens recueillis auprès d’usagers-revendeurs déclassés. Certains opposent deux modalités : Maintenant, ils cherchent plus à faire de l’argent qu’à faire du business. (...) C’est qu’avant, tout le monde était content, c’est-à-dire aussi bien le vendeur que le client. Maintenant, voyez comment ils traitent les toxicos et tout, c’est grave. Le mec il se fait lyncher, il se fait insulter, c’est flippant. Le mec, c’est un moins que rien.. Cette opposition entre avant et maintenant traduit bien - en négatif - l’imbrication des rapports marchands et de l’interconnaissance. Ainsi, la différence de sociabilité des dealers semble lié au rapport entretenu vis-à-vis du statut des toxicomanes : si pour certains seul l’intérêt compte (Ils s’en foutent que tu sois malade), pour d’autres, des possibilités d’arrangement existent (ils savent ce que c’est la came, parce qu’ils ont un frère qui touche).

            Bien évidemment, les conflits ne mettent pas seulement en cause revendeurs de rue et usagers. Ils se situent aussi entre revendeurs et fournisseurs dont les rapports marchands ne relèvent pas toujours - loin s’en faut - d’une pure rationalité économique. Certains usagers-revendeurs le disent à leur manière :  T’as des grossistes, c’est voilà, je te donne tant de came, tu me ramènes tant d’argent. T’as tant pour toi, tu peux te faire tant.. Mais parce que le revendeur est aussi usager, consomme trop, doit faire des crédits pour arriver à rembourser, parce qu’il est soumis aux tentatives de négociation (des prix, d’un crédit, des quantités, de la qualité) et à tout un ensemble de pressions (Il faut qu’il arrange des mecs ; les grands frères ne veulent que leurs petits frères soient servis dans le quartier ), les choses ne sont pas si simples. Cette dimension sociale dans laquelle s’inscrivent les échanges, si elle marque les limites de la rationalité économique des agents, est aussi synonyme d’incertitude : elle rend les évaluations des prix, salaires et profits du trafic au niveau local toujours incertaines dans la mesure où ces derniers s’articulent étroitement à une base relationnelle.

            De plus, ces rapports de trafic ont toujours pour arrière fond la menace de la police. Nous avons pu l’observer dans un quartier, cette dernière est omniprésente, qu’il s’agisse de policiers en tenue ou en civil, des services de police urbaine (patrouilles, îlotages, brigade anti-criminalité) ou de police judiciaire. La présence policière peut être instrumentalisée pour presser le client, instaurer un climat de suspicion généralisée, favoriser la clôture du quartier sur lui-même, inciter les usagers à consommer ailleurs en les raccompagnant à la sortie. On peut se demander si cette stratégie policière, si elle vise à maintenir la pression sur les dealers et à repérer tout nouveau-venu, ne favorise pas un enracinement du trafic, et par là, cette tendance forte à la professionnalisation de ses principaux acteurs.

           

 

Le trafic, facteur de pacification des cités ?

            On a coutume de considérer la violence comme inséparable du monde de la drogue. La situation dramatique de la Colombie en est un exemple idéal-typique : ce pays est écartelé entre la puissance des narcotrafiquants et les actions de la guérilla contre le pouvoir établi qui trouve dans les cultures illicites des moyens de financement considérables. De même, les travaux d’anthropologie urbaine sur les ghettos nord-américains montrent bien les causes structurelles qui ont d’abord conduit à la recrudescence des gangs dans les années soixante-dix après la neutralisation des Panthères Noires, puis dans une spirale les conduisant à se lancer dans une véritable guérilla urbaine pour la revente du crack dans la décennie suivante à travers l’affrontement des gangs de rue. Comme l’a montré Mike Davis dans son ouvrage sur Los Angeles[48], l’industrie du crack et de la cocaïne fait figure d’économie du dernier recours pour des milliers de jeunes des ghettos[49]. Mais elle conduit aussi à la mise en oeuvre par les acteurs locaux d’une stratégie de criminalisation généralisée  de toute une couche de la population.

            En France, la violence liée au trafic de stupéfiants a été peu étudiée de façon spécifique. Il faut dire que les situations observées dans les cités des banlieues populaires sont sans commune mesure avec celles constatées par ailleurs, comme pourraient l’indiquer la comparaison de la criminalité et du taux d’homicide en particulier, de part et d’autre de l’Atlantique[50]. Mais cet argument n’est pas sans ambiguïté : il conduit à minimiser la dégradation du climat social dans les banlieues françaises, quitte à se rassurer à bon prix. De façon générale, les représentations savantes mettent l’accent sur les effets psychopharmacologiques des substances absorbées : un drogué - surtout en manque - peut être dangereux, la cocaïne rend agressif et paranoïaque, la consommation de cannabis fait perdre le contrôle de soi, etc. Le développement des polytoxicomanies, constaté par tous les acteurs, viendrait renforcer cette tendance. Or c’est méconnaître les dimensions sociologiques en jeu, cette violence qualifiée par certains auteurs de systémique [51] qui se traduit sous des formes diverses : dettes, pressions, règlements de compte etc. C’est aussi méconnaître la prégnance de cette idéologie de la survie transmise depuis plusieurs générations, qui valorise la force, la hardiesse, le courage, la crânerie des garçons, et se trouve alimentée par la rancune, l’humiliation ou le désespoir[52]. C’est enfin oublier que la violence n’est pas seulement le produit d’un milieu social donné, mais qu’elle est aussi une production institutionnelle, engendrée par l’action publique, en premier lieu par la police et l’école[53].

            Le paradoxe de l’économie des stupéfiants est qu’elle constitue, tout du moins en apparence, un facteur de paix sociale. Un travail collectif le rappelait déjà au début des années quatre-vingt dix, certaines familles ont un rôle modérateur de par la capacité à contenir le phénomène-drogue, et surtout à protéger la cité contre une situation explosive et autodestructrice qui pourrait apparaître si le trafic était le fait de personnes étrangères à la cité[54]. Ne s’établit pas dealer qui veut n’importe où, surtout lorsqu’il s’agit de drogues dures. L’implantation de marchés illégaux implique dans la durée une maîtrise du territoire, c’est-à-dire une emprise sur les groupes qui le constituent, un contrôle des flux d’usagers habitant la cité ou venant de l’extérieur dont l’apparence peut facilement refléter le statut et nuire à ces activités illicites. Cela vaut particulièrement pour le trafic d’héroïne et de cocaïne : les usagers peuvent commettre des délits à proximité du plan  afin d’assurer leur solvabilité, consommer sans attendre dans des lieux publics ou des parties communes, y abandonner leurs seringues pour les injecteurs. Par ailleurs, un toxicomane est toujours plus intéressant qu’un autre type d’usager du point de vue des policiers : il est supposé commettre d’autres délits, être en mesure de déposer contre son fournisseur, plus facile à manipuler lors des gardes à vue. A contrario, cela explique que certains quartiers aient cherché à se protéger de l’arrivée de drogues dures susceptibles de nuire aux business  déjà en place. C’est aussi de la sorte que l’on peut comprendre les mobilisations collectives contre des dealers d’héroïne, souvent mises en oeuvre par des dealers locaux qui cherchaient-là à éliminer des concurrents qui peuvent venir d’autres quartiers ou être des clandestins[55]. Ces phénomènes peuvent se lire comme des tentatives de régulation et de reproduction des trafics illicites.

            Mais il est d’autres modes de régulation interne du trafic. Les acteurs de ce dernier et les habitants des quartiers sont liés par tout un jeu d’interdépendances. Les intérêts économiques ne sont pas seuls en jeu. Il convient d’ajouter les liens qui se tissent sur la base de solidarité de quartier, de type intergénérationnel ou communautaire : repérer les gens qui vont mal, payer des restaurants ou des week-end, envoyer des mandats à celui qui se fait prendre, aider sa famille, mais aussi avoir ou partager un territoire, protéger ceux qui sont dans le business  sans y être nécessairement soi-même. Il apparaît qu’une bonne part de ceux qui se retrouvent dans la rue sont issus de l’immigration ou nés à l’étranger. Ce qui prime dès lors c’est moins une logique de type mafieuse qu’une solidarité plus forte des familles que celle qui prévaut dans les familles françaises.

            Cela étant, cette pacification a son revers : les activités liées à l’approvisionnement, au transport, à la distribution et à la revente au détail sont-elles mêmes génératrices de violences. On pensera bien évidemment à cette spirale des règlements de compte qui accompagne l’expansion des revenus du trafic aux divers échelons du trafic. Encore que ces pratiques sont susceptibles de prendre de multiples formes : entre les pratiques qui relèvent du grand banditisme (contrat exécuté par des professionnels à l’encontre de tel semi-grossiste ou intermédiaire qui n’a pas payé une livraison ou tarde à régler ses dettes), les luttes de territoires, les homicides ou violences exécutés à l’aide de fusils à pompe ou d’armes blanches suite à un différend entre dealers et revendeurs, les expéditions punitives menées par les jeunes d’une cité à l’encontre d’une autre suite une arnaque ou à des overdoses, les suicides déguisés (overdoses, défenestration), il existe une différence de nature et de degré. Par ailleurs, il y a dans les cités tout un ensemble de conduites violentes qui contribuent à établir une ambiance de violence et de peur : agressions physiques, dégradations matérielles, intimidations, menaces de représailles sur les proches, pressions, insultes[56]. A mesure que l’on passe des règlements de compte classiques à ces formes plus discrètes, les conduites violentes sont d’autant plus difficiles à objectiver que, fréquemment, elles ne dépassent pas l’enceinte des cités et ne font pas l’objet de plaintes. De plus, elles apparaissent comme sauvages et sans objet. D’ailleurs de façon régulière, la presse locale consacre des dossiers sous formes d’enquêtes au coeur des quartiers sensibles , mettant en exergue le manège des rixes et autres expéditions punitives. A ces affrontements sans raison véritable, selon la formule d’un policier, viennent répondre celle des jeunes : ce sont des embrouilles, ça ne s’explique pas.

            Il faudrait sans doute analyser plus finement le substrat social de ces conduites hétérogènes et différencier les strates où elles s’enracinent. Il y a une violence qui est enracinée dans la mémoire des quartiers et une histoire familiale, une violence sociale produite par la dureté des conditions d’existence, sans parler des effets de stigmatisation produits par le processus migratoire et reproduits par le racisme ordinaire et les discriminations ethniques manifestes dans la recherche d’emplois. Mais il y a aussi dans la vie quotidienne des quartiers pauvres de multiples situations conduisant à alimenter les contentieux - parfois anciens - entre familles, voisins, Français et Arabes, jeunes et vieux, petits et grands, mais aussi à l’égard des gardiens, vigiles, policiers, enseignants, machinistes des transports en commun, élus, sans qu’il soit toujours possible de faire la part du réel et du fantasmé. Dans ce sens, la violence peut être dite rétributive [57] : elle est une manière de se faire respecter, de maintenir sa réputation. Enfin, la violence est fortement ritualisée. Elle s’inscrit dans un système de valeurs dont les cultures de la rue sont une dimension[58].

           

Des micro-réseaux aux bandes organisées.

            Mais revenons au trafic : dans quelle mesure les transformations des rapports sociaux de trafic permettent de rendre compte de ces formes de violence et de l’ambiance des quartiers ? Hier comme aujourd’hui, les représentations dominantes du trafic de stupéfiants supposent que l’existence de réseaux de trafiquants, fortement structurés à partir d’une organisation verticale, est la règle. Or notre travail d’enquête conduit à nuancer cette vision de la réalité, en mettant en relief l’existence d’une multiplicité de micro-réseaux. Certes, c’est toujours un ensemble de personnes qui fait que la revente est possible dans une cité. Mais cela ne signifie pas qu’ils s’inscrivent dans un réseau structuré. La revente au détail de cannabis dans les cités pourrait illustrer ce constat : quelques jeunes revendent dans les halls ou les parties communes à leurs pairs, avec l’accord de leurs proches et/ou leur complicité afin de surveiller, filtrer, mettre en contact ; l’approvisionnement se fait auprès d’un semi-grossiste, qui habite à proximité, selon des quantités qui peuvent aller de la savonnette de 250 grammes à quelques kilos. Un même constat peut être fait en ce qui concerne l’héroïne : la vente à la sauvette ou le rabattage de toxicomanes, mais aussi le trafic de fourmis sont le fait de petits noyaux (couples, relations amicales) qui s’adaptent à la situation plus qu’ils ne participent à une organisation structurée. D’ailleurs, tout trafic prenant de l’ampleur est fragilisé par ceux qui en sont exclus ou les concurrents directs. Par exemple, nous racontera un jour un jeune de 20 ans ayant un emploi stable, ni usager ni revendeur : quand ils voient quelqu’un vendre, ils lui cassent son business, ils commencent à faire des coups de fil anonymes.

            Maintenant, on peut se demander si les transformations décrites plus haut n’introduisent pas une recomposition du trafic qui reste relativement mal connue. Aujourd’hui, tous les indicateurs disponibles attestent d’une augmentation des quantités de cannabis mises en circulation sur le marché local. Ainsi, certains acteurs du trafic rencontrés en prison expliquent qu’une concurrence accrue entre petits revendeurs et une baisse des prix conduisent à une augmentation des quantités débloquées par les grossistes et achetées par les détaillants afin de maintenir leur marge bénéficiaire respective. Si les méthodes de travail ne semblent pas avoir beaucoup changées, par contre l’emprise et la prise de risques augmentent significativement. C’est ce qu’explique ce jeune de 24 ans qui a connu une carrière fulgurante dans le trafic sans être consommateur d’aucun produit. Vous prenez cent kilos, vous prenez des risques d’aller en prison et de perdre la marchandise. Les gens s’en foutent que vous perdiez la marchandise du moment que vous ne balancez pas. Vous ne balancez pas et vous remboursez quand vous sortez. (...) C’est un cercle vicieux parce que quand on vous a donné, je crois qu’il est vraiment impossible de rembourser tout de suite. Vous lui devez toujours de l’argent. C’est, il vous donne, vous lui donnez une partie, il vous redonne. Et il vous tient comme ça. Et c’est des gens avec qui vous ne pouvez pas parler. On fait pas le poids. On retrouve cette emprise des dettes qui fait que, à un certain moment, les débiteurs doivent vendre, trouver des clients, garder du produit, rendre de multiples services.

            A ce niveau de trafic, on ne peut nier l’existence de bandes organisées. On sait que ce terme a été introduit dans le nouveau code pénal afin de retenir comme chefs d’inculpation les crimes de d’importation ou d’exportation de stupéfiants commise en bande organisée. Ce n’est pas dans ce sens juridique que l’on entend ce terme, mais au sens où les activités de trafic et de blanchiment de l’argent du trafic s’inscrivent dans une organisation plus ou moins complexe. Les assises de ces trafics reposent sur de larges solidarités familiales et sur des réseaux de sociabilité amicale anciens (remontant à l’enfance) et de voisinage. De tels supports peuvent se juxtaposer à (ou être prolongés par) des réseaux de connaissance constitués de façon diverse (co-détenus, rencontres par des tiers, ) au niveau du blanchiment. Autrement dit, certains quartiers sont dits être tenus par les grands, eux-mêmes en relation avec les grosses têtes qui leur ramènent de grosses quantités et dont le rayon d’action s’inscrit à l’échelle de la région parisienne. On rentre dans une logique du caïdat, et une échelle inférieure dans une logique d’équipes, qu’il s’agisse de stupéfiants et/ou d’autres délits (braquages, revente de voitures, armes...). Ces équipes peuvent se partager un territoire sur la base d’un système de concession.

            Je voulais être seul. Au bout  d’un moment, vous entrez dans un groupe sans vous en rendre compte, et après ils vous tiennent. Les moyens ne manquent pas pour instaurer cette emprise : intimidation, violences, incendies du logement, séquestration, enlèvement, etc. Dès lors, la revente devient une activité contrainte. Elle implique, qui plus est, un rapport d’échange lié à la dette. C’est dire la dimension sociale du trafic.

 

 

En guise de conclusion

 

            Avec les années quatre-vingt-dix, l’importance de la drogue et de son trafic n’a cessé de croître dans les quartiers pauvres. Un tel constat n’est pas sans paradoxes. Dans un contexte de précarisation et de marginalisation accrues des populations habitants ces quartiers, l’économie illégale - dont la revente de substances illicites ne constitue, rappelons-le, qu’un des aspects les plus visibles socialement - est devenue un secteur prospère. Certes, le trafic est loin de se réduire à l’univers de ses territoires en crise, lequel univers recouvre d’ailleurs une diversité de situations. Mais il y prend une signification sociale particulière qui a entre autre pour effet de conduire à la criminalisation de fait  des populations qui y habitent, en particulier des jeunes.

            Un autre paradoxe tient en la figure devenue emblématique du dealer, qui peut apparaître comme un modèle de réussite sociale dans les cités lorsque les modèles institués de réussite se fragilisent, ceux passant par l’école et l’emploi, ou encore les associations et la vie politique locale. Entre l’expérience des discriminations sociales et ethniques, qui est celle d’une grande partie des jeunes des cités, et les opportunités et sollicitations omniprésentes dans les sites étudiés de faire du business  pour effacer le stigmate de la misère et être quelqu’un, le dilemme est grand. Il se traduit par une alternance entre des périodes de galère et des périodes de stages ou d’emploi, des périodes où revendre de la came apparaît comme la seule solution et des périodes où s’opère une prise de distance avec ce monde.

            Un paradoxe supplémentaire réside dans le fait que toute cette économie de survie pour la plupart, et lucrative pour un petit nombre, participe à une pacification des cités. En témoigne les tentatives  des “grosses têtes“ de maîtriser leur territoire et de contenir les formes de violence et de délinquance contraires à leur intérêt économique. Mais, tout en générant des formes de violence et de délinquance moins spectaculaires que celles qui défrayent la chronique, elles participent à la dégradation de l’ambiance dans les quartiers pauvres.

            Il faut bien dire, pour finir, que tous ces éléments conduisent à un certain pessimisme : ils conduisent à établir que le trafic de drogues dans ces cités a de beaux jours devant lui dans la mesure où les conditions sociales et économiques qui ont favorisé son émergence et son développement n’ont jamais été aussi prégnantes. Que ce commerce illicite demeure encore largement l’impensé des politiques publiques, focalisées sur la répression et la médicalisation des usages, n’arrange rien à cet état de fait.

 

                                                                        Michel Kokoreff

                                                                        Institut de sociologie

                                                                        Université des Sciences et Technologies de Lille 1

                                                                        F.59655 Villeneuve d’Acsq

                                                                        é-mail : kokoreff@ifresi.univ-lille1.fr

 

 

 

 

Annexe : présentation des terrains

 

 

 

            Les quartiers étudiés se situent dans trois communes situées dans la proche banlieue de Paris. Ils s’inscrivent dans une vaste zone d’habitat social qui prend en écharpe tout le département des Hauts-de-Seine, du sud au nord. Considéré comme l’un des départements les plus riches de France, celui-ci présente néanmoins des situations socialement très contrastées à travers la juxtaposition de différents types de quartiers et de populations.

            Afin de situer plus précisément ces communes, on peut se référer à la typologie de l’évolution des villes de plus de 60 000 habitants proposée par Nicole Tabard (1993). Parmi les quatre tendances distinguées (diminution et croissance des catégories aisées, technicisation, maintien des catégories populaires), les deux premières communes (A et B) illustrent bien la dernière. En effet, les “classes populaires“ (ouvriers et employés cumulés) correspondent à 54 % et 65 % des actifs, sans atteindre toutefois le niveau d’autres communes situées dans le département limitrophe de la Seine-Saint-Denis (entre 65 et 75%). Quant à la troisième commune (C), elle comprenait respectivement 23 % d’ouvriers et 36 % d’employés pour une population de près de 40 000 habitants.

            Mais cette approche à l’échelle communale présente des limites évidentes du fait de l’hétérogénéité des configurations socio-urbaines qu’on y observe. Des travaux récents le montrent (Grafmeyer, 1991 ; Oberti, 1995 ; Collectif 1997), la prise en compte d’autres échelles territoriales plus fines sont envisageables avec une bonne connaissance géographique et sociologique des lieux. Il y a bien des disparités, par exemple, dans la commune A, entre le quartier Centre, noyau historique et secteur résidentiel de la ville, les zones pavillonnaires contemporaines des débuts de l’industrialisation dans les années trente, et un secteur géographique composé de barres et de tours typiques de l’urbanisme de masse des années soixante[59]. De même, dans la commune B, qui comprend huit quartiers séparés par un certain nombre d’infrastructures routières, ferroviaires et industrielles lourdes, quatre d’entre eux sont constitués de grands ensembles et de cités. Le taux de chômage varie du simple à double (de 11 à 24 %). Il en va de même de la proportion d’étrangers. Le découpage par quartiers indique que le statut d’occupation des logements est inversement proportionnel avec la part de familles nombreuses et le taux de chômage. Plus généralement, lorsque l’on compare les données communales[60] à celles disponibles sur les quartiers étudiés[61], il apparaît que ces derniers cumulent les handicaps sociaux. On y compte plus de logements HLM, plus de familles nombreuses, plus de jeunes de moins de vingt ans, plus d’étrangers ; mais aussi plus de chômeurs, notamment parmi ces deux dernières catégories, et de familles en situation précaire. C’est aussi en termes de structures d’animation et de prévention que ce déficit se traduit malgré les dispositifs mis en place dans le cadre de la politique de la ville. Enfin, bien que proches de Paris, ces quartiers sont souvent isolés, mal desservis par les transports en commun (essentiellement par le réseau d’Autobus RATP, les gares RER ou SNCF étant le plus souvent excentrées).

            Si les quartiers HLM réputés sensibles comportent des spécificités indéniables, cette catégorie n’est pas non plus homogène. Dans la commune C, si on prend cinq sous-quartiers exclusivement composés de logements sociaux habités par des populations comparables en nombre (entre 2000 et 2500 personnes), les données varient du simple au double en ce qui concerne le taux de chômage (de 7,4 à 14%), en particulier des jeunes de moins de 25 ans (de 10 à 24%), ou la proportion de familles monoparentales (de 4 à 16%), considérée comme un indicateur de précarité dans ce contexte. Les écarts sont plus importants en ce qui concerne la part d’étrangers (de 7,3 à 18,9%), dont celle au chômage (de 10 à 30 %). Ceci invite donc à prendre en considération les effets de contexte, sans occulter les problèmes posés par les différentes manières de sectoriser les communes et la fiabilité des données.

            Les données disponibles montrent que les quartiers étudiés présentent des situations moins dramatiques que celles observées, par exemple, dans les quartiers de Lille-Sud ou de Lens-Liévin (Duprez, Leclerc-Olive, 1997). Les effets de polarisation urbaine, le dynamisme du marché de l’emploi, les ressources des collectivités locales au sein de la région parisienne, peuvent expliquer cette différenciation. Cela étant, le taux de chômage, notamment des jeunes de moins de vingt cinq ans et des étrangers, la part de chômeurs de longue durée, de familles monoparentales, de revenus inférieurs à la moyenne et un nombre élevé d’allocataires de la CAF et de bénéficiaires du RMI constituent des indicateurs de vulnérabilité sociale qui concernent une part non négligeable de la population. De plus, l’expérience de la relégation (spatiale, scolaire, professionnelle) y très prégnante, notamment parmi les adolescents et les  jeunes adultes. C’est dans ce sens où l’on peut parler de territoires de la désaffiliation pour désigner les processus qui travaillent ces quartiers.

 

 

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[1] Sur les enjeux de désignation de ces quartiers et la nécessité d’une rupture avec les catégories “molles“ qui caractérisent le discours social sur les banlieues populaires en France, voir les réfléxions de F.Dubet (1997)
[2] Au sens défini par R. Castel (1995)
[3] Ruggiero, South, 1996.
[4] Duprez, Kokoreff, 2000 a.
[5] Voir sur ce point l’enquête Insee-Pir/Villes (Collectif, 1997) qui met bien en valeur la diversité sociologique des quartiers dits “sensibles“.
[6] Bourgeois, 1995.
[7] Je reprends là une expression de M. Joubert et alii. (1996).
[8] Bachmann, Le Guénnec, 1997.
 [9] Park, 1984 (1929).
[10] Ruggiero, South, 1996, 325-326.
[11] Ruggiero, South, 1996, 327.
[12] Dubet, 1992.
[13] Voir par exemple, Lacoste, Tremblay, 1999.
[14] Aquatias et alii. 1997, 63
[15] Kopp, 1996, 163.
[16] Preble, Casey, 1998.
[17] Bouhnik, Joubert, 1992 ; Bouhnik, 1994 ; Joubert et alii 1996.
[18] Bachmann, Coppel, 1989 ; Duprez, Kokoreff, 1999.
[19] Voir l’enquête sur Marseille de J-M Mariottini, 1995.
[20] Bouhnik, Touzé, 1996.
[21] Ingold, 1985 ; Coppel, 1987.
[22] Bouhnik, 1990, 1994.
[23] Cf L’économie souterraine de la drogue, 1994.
[24] Duprez, Kokoreff, Verbeke, 1995 ; Mariottini, 1995 ; Péraldi, 1996 ; Ingold, Toussirt, 1995.
[25] Joubert, Weinberger, Alfonsi 1996 ; Duprez, Kokoreff, Joubert, Weinberger, 1996 ; Kokoreff, Oblet, Lefebvre, 1997.
[26] Tarrius, 1997.
[27] Tarrius, Missaoui, 1998.
[28] Ces données s’inscrivent pour partie dans le cadre d’une recherche collective visant à esquisser une sociologie comparée des trafics de drogues dans les départements des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Nord (Cf Duprez, Kokoreff, Weinberger, 1999)
[29] Kokoreff, 1994 et 1997.
[30] Voir sur ce point, Whyte, 1996 (1955).
[31] Par commodité d’exposé, j’ai choisi de renvoyer en annexe la présentation des communes et quartiers étudiés
[32] Selon l’expression de Grafmeyer, 1994.
[33] Oberti, 1995.
[34] Fatela, 1992.
[35] Cette méconnaissance tant des effets psychotropes que des modalités d’usage n’est pas sans lien avec les ravages sanitaires et sociaux causés par les drogues dures et le sida dans ce contexte.
[36] Bachmann, Coppel, 1989.
[37] Trautmann, 1990, 39.
[38] Par exemple, Lefort, 1981.
[39] Duprez, Kokoreff, 2000 a.
[40] Sur la mobilité des positions dans les carrières au sein des mondes de la drogue, voir Duprez, Kokoreff, 2000 b.
[41] Coppel, 1994, 88.
[42] Bourgeois, 1992.
[43] L’analyse de certains dossiers judiciaires, corroborée par les récits d’acteurs locaux, indique des chiffres d’affaires allant jusqu’à 200 000 frs par jour.
[44] Cf Noiriel, 1986.
[45] Cela étant, ce processus est loin d’être homogène. Ainsi, dans un autre quartier, on a assisté à un regroupement des dealers qui ont évité, de la sorte, les règlements de compte.
[46] Péraldi, 1996.
[47] Kokoreff, 1998.
[48] Davis, 1997.

[49] M. Davis indique que malgré une croissance régionale soutenue, le taux de chômage des jeunes Noirs de Los Angeles est resté proche de 45 %, et que 40 % des enfants vivaient en dessous du seuil de pauvreté dans les années quatre-vingt.

[50] Body-Gendrot, 1998.
[51] Bachmann, Coppel, 1989 ; Bouhnik, Joubert, 1992.
[52] Bachmann, Le Guennec, 1997.
[53] Wieviorka, 1999.
[54] Fatela, 1992.
[55] Duprez, Kokoreff, 2000 a, 194-201.
[56] Il y aurait beaucoup à dire sur les conditions sociales d’apparition des chiens d’attaque dans les cités et leur utilisation à des fins diverses.
[57] Bachmann, Le Guennec, 1997.
[58] Lepoutre, 1997.

[59] Ce secteur regroupait en 1990 les 2/3 des logements sociaux de la commune et 27 % de la population. On y trouve plus de moins de 20 ans (32 % contre 23,6%), plus de familles monoparentales (15,6% contre 10,5%) et plus d’étrangers (21,2% contre 16,4%). Si le taux de chômage est y légèrement supérieur à la moyenne de la commune (11,4% contre 8,8%), notons que les écarts sont plus significatifs si on prend en compte les moins de 25 ans (19,8% contre 14,4%) et les étrangers (18,2 % contre 16,2%).

[60] C’est-à-dire les données du recensement de 1990, INSEE.
[61] On peut s’appuyer notamment sur les données receuillies à partir des diagnostics locaux de sécurité réalisés par l’IHESI, dans le cadre du Contrat Local de Sécurité, en 1998 et 1999, réalisé dans les trois communes étudiées.

 


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