LA GUERRE A LA DROGUE ET LES INTERËTS DES ETATS
Dans une préface du dernier rapport lOffice pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (ODDCP) son directeur, Pino Arlacchi, écrit que « la psychologie du désespoir sest emparée des esprits » [dans le domaine des drogues]. Suivent une série de données tendant à accréditer lidée, que nous sommes pour le moins dans lobligation de nuancer, de substantiels progrès dans la lutte contre la production et le trafic de ces substances. Pino Arlacchi note en outre : « La fin de la Guerre froide et lémergence de réels processus de paix dans un nombre de conflits qui paraissaient insolubles a atténué les tensions au sein de la communauté internationale, facilitant la mise en place de la coopération ». Bien au contraire que la fin de la Guerre froide a favorisé dune part lapparition de pseudo-Etats au sein desquels sest institutionnalisée la corruption du politique ; elle a permis dautre part le déclanchement de nouveaux conflits locaux. Leurs protagonistes ne recevant plus de subsides de lun des deux grands blocs, ont dû chercher des sources de financement dans des activités illégales, au premier rang desquelles, le trafic des drogues. De la Colombie à lAfghanistan en passant par lAngola ou le Kosovo, la drogue est un des éléments de la prolongation de ces conflits. Enfin la lutte contre le commerce des drogues est brouillée par les intérêts économiques et géopolitiques des Etats, particulièrement des pays riches qui se posent en leaders de la guerre à la drogues, enclins à faire preuve dindulgence à légard de leurs alliés ou clients.
Les limites de la lutte contre les trafics
Seule une utilisation sélective des données permet au rapport de lODDCP de prétendre que les productions illicites sont en sensible diminution. Par exemple il y est écrit que les cultures de cocaïers ont régressé en Bolivie et au Pérou entre 1995 et 2000 (denviron 150 000 hectares à 50 000 h.), sans mentionner que cette diminution a été compensée par une augmentation quasi équivalente des superficies illicites en Colombie (de 40 000 h à 130 000 h). En outre, lamélioration des techniques agricoles a entrainé une hausse sensible de la productivité. En 1990, la production annuelle de cocaïne qui se situait entre 500 tonnes et 700t. annuellement est passée de 800 t et 1000 t dix ans plus tard.Dailleurs, pour le rapport du Département dEtat des Etats-Unis, rendu public au début du mois de mars 2001, la production de feuilles de coca a augmenté de 6 % passant de 613 000 t à 650 800 t.
Dans le cas des opiacés, la hausse de la production (qui est passée de 4 263 t à 5 004 t entre 1999 et 2000, soit une augmentation de 20 %) est si élevée, que ce sont les trafiquants eux-mêmes qui ont décrété son gel en Afghanistan de crainte de voir les prix seffondrer. En juillet 2000, Mollah Omar, chef des taliban, a décrété léradication totale des cultures de pavot dans un pays qui était jusque là le premier producteur mondial dopium devant la Birmanie. Au mois doctobre, période où lon sème le pavot, des techniciens dONG européennes ont observé que des émissaires lEmir parcouraient les villages difusant un message de ce dernier selon lequel la terrible sêcheresse qui frappait le pays était une punition du ciel pour avoir cultivé cette plante impie. Des paysans récalcitrants ont été emprisonnés à Djelalabad, la capitale de la province du Nangahar. Une enquête de terrain dans lest du pays auprès des commerçants dopium pakistanais et afghans, donne à penser que la mesure aurait en fait été suggérée par les mafias dAsie centrale qui nont pas voulu jeter sur le marché les énormes stocks dopium et dhéroïne accumulés à la suite des récoltes record de 1999 et 2000. Elles auraient donc proposé aux taliban de compenser financièrement larrêt de la production pendant une ou plusieurs années.
Quant à la production des dérivés du cannabis, elle ne cesse de croître pour alimenter des marchés où la consommation se banalise. Selon le rapport de lObservatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) publié au mois doctobre 2000, « plus de 40 millions de personnes dans lUE ont consommé de la marijuana ou du haschisch. En moyenne, un adolescent de 15-16 ans sur cinq et au moins une personne sur quatre dans la tranche des 15-34 ans y ont expérimenté le cannabis ». En 1999, lEspagne, à elle seule, a saisi près de 400 tonnes de haschisch en provenance du Maroc où les cultures pourraient couvrir, dans les montagnes du Rif et au-delà, 90 000 hectares. Partout dans le monde, on saisit également dimportantes quantités de haschisch en provenance du Pakistan, dAfghanistan et du Népal, et de la marijuana exportée par le Mexique, la Colombie, la Jamaïque, le Cambodge et par lensemble des pays dAfrique sub-saharienne.
Même si la substitution des drogues dorigine naturelle par des drogues de synthèse nest pas encore à lordre du jour, la production et le trafic de ces dernières connaissent une croissance exponentielle. Dès 1996, le PNUCID lançait un cri dalarme en affirmant que les stimulants synthétiques du type amphétamines « pourraient devenir les drogues de prédilection au XXIème siècle ». Force est de constater que, en Europe, les saisies ont augmenté de 38 % en 1997/1998 avec, en moyenne annuelle, près de trois tonnes de pilules au Royaume-Uni, 1,5 tonne aux Pays-Bas et 250 kg en Allemagne et en Belgique. La France sert de pays de transit pour les exportations damphétamine et decstasy en direction des Etats-Unis qui sont notamment entre les mains de réseaux israëliens.
. Aux États-Unis, où les saisies annuelles ont atteint 1,7 tonne par an en 1997/1998, le nombre dadmissions dans des centres de traitement a crû de façon spectaculaire entre 1992 (20 000) et 1997 (70 000). Le chiffre sest ensuite stabilisé, en 1999 et en 2000. En revanche, en Asie du Sud-Ouest et, surtout, en Extrême-Orient, le phénomène ne cesse de samplifier.
Recommandations
- Le montant de la coopération multilatérale (PNUCID) et bi-latérale en vue de mettre en place des programmes de développement alternatifs est notoirement insuffisantes (quelques centaines de millions de dollars alors que les profits des trafiquants se chiffrent en milliards de dollars).
- Mais, plus que des « cultures alternatives » cest surtout des avantages commerciaux et fiscaux qui sont attrayants pour ces pays. On remarque par exemplel que le programme déradication quasi total de la coca en Bolivie à fait perdre environs 500 000 dollars à ce pays. Son gouvernement a demandé en vain aux Etats-Unis une levée de droit de douanes qui lui aurait permis de « récupére » 250 000 dollars. Il ne faudrait donc pas sétonner si lon assiste à une reprise des cultures illicites dans ce pays.
- De même la directive européenne permettant dintroduire 5 % de graisses végétales dans le chocolat, fera perdre 200 000 dollars à la Côte dIvoire où les plantations de cannabis se développement déjà dans les région de culture de cacao.
Activités mafieuses et corruption du politique
Aucune autre activité illicite nétant aussi lucrative, le trafic des drogues a accru la capacité de nuisance des organisations criminelles qui sy livrent, notamment leur pouvoir de pénétrer les structures économiques et politiques de certains Etats. Sur le plan économique elles ont suivi le mouvement de la mondialisation, quand elles ne lont pas anticipé. Cependant, confrontées à une offensive des Etats les grandes organisations (« cartels colombiens », « mafias » italiennes et chinoises, parrains pakistanais et turcs, etc.) ont, dans la seconde moitié des années 1990, dabord décentralisé leurs structures pour être moins vulnérables à la répression. Alors quil existait en Colombie trois ou quatre grands « cartels », on compte aujourdhui dans ce pays une quarantaine de moyennes organisations. De même, dans les années 1980, on recensait une douzaine de groupes de la Camorra à Naples ; ils sont aujourdhui une centaine, forts de 6 000 affiliés. Ces organisations ont simultanément diversifié leurs activités (trafic dêtre humains, de diamants, despèces protégées, etc.) et les ont délocalisées en resserrant leurs liens daffaires avec leurs homologues intervenant sur dautres continents.
Ainsi, des organisations mafieuses turques autrefois spécialisées dans le trafic de lhéroïne, sont de plus en plus impliquées dans celui de clandestins, la contrebande de cigarettes et la contrefaçon. Lorsque le gouvernement a turc a interdit les casinos, les baba (parrains) avaient commencé à les délocaliser dans les Caraïbes (à Saint-Martin en particulier) ou en Afrique (à Dar Es-Salaam en Tanzanie).
Une affaire récente illustre la coopération entre organisations criminelles. A la fin du mois de février 2001, la police du Nicaragua appuyée par la DEA américaine a intercepté en haute mer un navire battant pavillon brésilien et transportant huit tonnes de cocaïne vendues par les cartels colombiens à la mafia russe. Le capitaine du vaisseau était un nicaraguayen travaillant depuis cinq ans pour une organisation criminelle russe.
La Cosa Nostra sicilienne qui a subi des coups très durs de la part des forces de répression au cours de la dernière décennie, a renforcé son implantation internationale notamment au Brésil, au Canada, en Europe de lEst ou en Afrique du Sud. Selon les services anti-mafia sud-africains, la mafia sicilienne est solidement implantée au Cap et à Johannesburg. Ses activités vont du blanchiment sociétés-écrans, achat de biens immobiliers au trafic de cocaïne, en collaboration avec des groupes colombiens, en passant par le recel de criminels en fuite. Pour la région du Cap, le parrain le plus en vue est Vito Palazzolo, ancien banquier de la Pizza Connection. Évadé de Suisse et « réfugié » en Afrique du Sud où il a dabord mis ses compétences au service du régime dapartheid, avant de rendre des services au gouvernement de Mandela, il resterait lun des chefs de Cosa Nostra. Il est actuellement en résidence surveillée, sous la seule accusation davoir usurpé la nationalité sud-africaine.
Ces activités sont favorisées par les liens entretenues par les organisations criminelles avec les pouvoirs politiques. Cela est vrai non seulement dans des « dictatures bananières » (Birmanie, Guinée Equatoriales) ou dans des non-Etats (Afghanistan, Paraguay, Liberia) mais également dans de grands pays qui jouent un rôle géopolitique clé dans leur région comme par exemple la Turquie en Europe et le Mexique en Amérique du Nord. En Turquie, les élections davril 1999 ont permis à une coalition de partis nationalistes (de la gauche à lextrême droite) de constituer, avec lappui de larmée, un gouvernement. Fort de ses 16 % des voix, le MPH, façade présentable dune organisation qui lest moins, Les Loups Gris, dont des dizaines de membres sont incarcérés pour activités criminelles un peu partout en Europe, occupe les postes de vice-Premier ministre et de ministre de lIntérieur.
On trouve une situation semblable dans les relations entre les Etats-Unis et le Mexique. Un livre récentapporte des éléments nouveaux à la connaissance des relations entre les « cartels » mexicains de la drogue et les leaders du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir depuis soixante-dix ans, en particulier avec les différents présidents qui se sont succédés depuis le début des années 1980.
Jean-François Boyer qui a interrogé des policiers de hauts rangs, des universitaires parmi lesquelles Jorge Castaneda, politologue devenu ministre des Affaires étrangères du Président Vicente Fox élu à lété 2000, écrit : « les autorités financières du pays auraient invité les narcotrafiquants à investir leurs revenus dans une économie décapitalisée, en pleine restructuration ; en contrepartie, la police et larmée mexicaine fermeraient les yeux sur le narcotrafic ; et les deux parties sengageraient à ne pas recourir à la violence et à négocier déventuelles arrestations au cas où il serait nécessaire de lâcher du lest vis-à-vis des autorités antidrogues américaines. LEtat mexicain sengagerait enfin à ne pas autoriser la DEA et les agences antidrogues américaines à participer à la répression sur son territoire ». En contrepartie, les organisations criminelles auraient investi dans le pays leurs profits (de 5 à 10 milliards de dollars chaque année), ce qui aurait contribué à permettre au Mexique de remplir les conditions économiques fixées par les Etats-Unis pour la création en 1994 du grand marché nord-américain, lALENA. On remarque enfin que chaque président nouvellement élu a surtout réprimé le cartel dont son prédécesseur était le plus proche et sest rapproché dun de ses rivaux. Les Etats-Unis ont fermé les yeux sur ces « accords » et cela dautant plus que, dans les années 1980, leurs services secrets ont eux-mêmes utilisé les cartels mexicain pour appuyer les « contras », milices luttant contre le régime « marxiste » du Nicaragua à partir des pays voisins.
Recommandations
- Les annonces très médiatisées de saisies records et de démantèlement des « plus grands » cartels (comme en 1999 de celui du Millénaire en Colombie) dans la mesure où elles ne tardent pas à être démenties par de nouvelles saisies et de nouvelles arrestations, sont de nature à engendrer le scepticisme à lintérieur des populations des pays qui organisent la répression au niveau mondial. Les services de police et les gouvernements devraient se garder de tout triomphalisme et présenter à lopinion létat réel de la lutte antidrogue, avec ses avancées et ses échecs.
- Ces gouvernements ne peuvent pas à la fois affirmer quils font de la lutte contre la drogue une priorité et la sacrifier à leurs intérêts économiques et stratégiques. Lopinion publique doit être informé de lobjectif prioritaire.
La drogue dans un conflit local : lexemple du Kosovo
Avec lexplosion et la diversification des productions de drogues et la transformation des narco-organisations, le troisième élément constitutif de la situation actuelle sont les effets sur la criminalité et le trafic de drogues de la multiplication des conflits locaux, effet pervers de la fin de lantagonisme des blocs et des soubresauts provoqués par leffondrement de lUnion soviétique. Durant la Guerre froide, les grandes puissances que la dissuasion nucléaire empêchait de saffronter directement, le faisaient à travers leurs alliés dans le Tiers monde. Largent de la drogue utilisée par les belligérants évitait ainsi à certains pays davoir à puiser dans des fonds secrets pour financer leurs alliés. Cela a été notamment le cas pour toutes les grandes puissances (Etats-Unis, France) et les puissances régionales (Israël, Syrie) concernées par la guerre civile libanaise et pour les Etats-Unis en Amérique centrale. La fin de la guerre froide, loin de mettre fin à ces conflits locaux, na fait que révéler leur absence de motifs idéologiques, libérant des affrontements ethniques, nationaux, religieux, etc. Les belligérants ne pouvant désormais compter sur le financement de leurs puissants protecteurs ont dû trouver dans les trafics, dont celui de drogues, des ressources alternatives.Dans une trentaine de conflits, ouverts, latents ou en voie de résolutions, la présence de la drogue, à des titres et des niveaux divers est avérée : en Amérique latine (Colombie, Pérou, Mexique) ; en Asie (Afghanistan, Tadjikistan, Inde, Azerbaïdjan-Arménie, Tchétchénie, Géorgie, Birmanie, Philippines) ; en Europe (Yougoslavie, Turquie, Irlande, Espagne) et en Afrique (Algérie, Soudan, Egype, Sénégal, Guinée Bissau, Liberia, Sierra-Leone, RDC, Congo, Tchad, Ouganda, Angola, Somalie, Comores).
Certains de ces conflits - en Colombie, en Afghanistan ou en Angola - existaient avant la fin de la guerre froide. Mais le retrait de partis frères ou de puissants protecteurs fait quils ont pris un caractère nouveau : glissement progressif vers des activités de prédation dans le cas des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ; antagonismes ethnico-religieux manipulés par les puissances régionales dans celui des guerres civiles afghane et angolaise. Ailleurs, cest la chute des régimes communistes qui est à lorigine des conflits yougoslaves, tchétchènes, azéris-arméniens et des guerres civiles géorgiennes. Les protagonistes de ces affrontements, dans leur recherche de financements, font flèche de tout bois : trafic de pétrole, de drogues, de métaux stratégiques, etc.
Lescalade des profits dans le cas de la drogueen fait une source de financement particulièrement intéressante. Ainsi on peut évaluer le montant des taxes perçus annuellement par les taliban sur les drogues à une centaine de millions de dollars. Ce chiffre peut être multiplié par trois ou par quatre dans le cas des FARC. Dans un micro-conflit comme celui de la Casamance au Sénégal, on pouvait évaluer en 1995 les taxes sur le cannabis perçues par le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MDFC) à plusieurs millions de dollars par an. Cela contribue à expliquer que ces quelques centaines de combattants aux pieds nus se soient dotés, au fil des années, dun armement de plus en plus sophistiqué et quen dépit des accords de paix signés avec le gouvernement, des groupes continuent à affronter larmée et à se battre entre eux, particulièrement à la saison de la récolte du cannabis.
Un des exemples récents les plus significatifs de lutilisation de la drogue dans le déclanchement du conflit puis dans les obstacles mis à sa résolution, est celui du Kosovo.
Dès l991, lOGD a signalé que les profits de la vente dhéroïne dans toute lEurope, en particulier en Suisse, par des ressortissants albanais de cette province serbe, étaient utilisés pour acheter des armes dans la perspective dun soulèvement contre loppression serbe.LUCK, après avoir déclanché des opérations militaires à la fin de 1997, a été chassée progressivement de ses bastions par larmée et la police yougoslave et na plus opéré que dans des poches le long de la frontière albanaise. Après la campagne de bombardement de lOTAN en Serbie et au Kosovo (24 mars au 10 juin 1999), il nest plus resté au groupe nationaliste quà se préparer à un retour en force lors de la réinstallation des réfugiés. Cest la raison pour laquelle elle a cherché à acquérir le véritable potentiel militaire que lui refusait les pays occidentaux. Pour cela elle a eu dabord pour source de financement limpôt payé par les 700 000 Albanais de la diaspora en Europe (3 % des salaires et souvent plus). Mais ce financement légal sest révélé vulnérable, en particulier lorsque le gouvernement suisse a décidé de gérer le compte de lUCK, intitulé « La Patrie appelle ». Cest alors que cette organisation a, semble-t-il, décidé de prévilégier une recherche de financement dans le trafic des drogues même si cela impliquait des liens avec les mafias italiennes qui lui fournissent des armes contre de lhéroïne, de la cocaïne ou des dérivés du cannabis.
Dans certaines affaires, la présence de lUCK en tant que telle a été clairement établie, notamment par la justice italienne ; dans dautres lidentité des commanditaires de trafics « albanais » est restée occultée, mais ne fait guère de doute. En effet, lorsque la police et la justice de pays européens détiennent les preuves de limplication de lUCK, il leur est difficile, du fait du rôle de lOTAN au Kosovo, den faire officiellement état. Cest à la presse de tirer les conclusions des informations dont elle dispose ou des « fuites » dont elle bénéficie de la part de certains magistrats. En juin 1998 par exemple, une centaine de personnes parmi lesquelle de nombreux Kosovars ont été arrêtés à travers lItalie et dautres pays européens pour un trafic de drogues et darmes. Selon le procureur de Milan, ils appartenaient à huit réseaux chargés dintroduire des armes au Kosovo. 100 kilos dhéroïne et de cocaïne, servant à payer les armes, ont été saisis.
Le 12 mars 1999, la police tchèque a annoncé l'arrestation à Prague du Kosovar Princ Dobroshi, évadé d'une prison norvégienne et considéré comme l'un des plus importants trafiquants de drogue en Europe. Un de ses porte-parole a précisé à l'AFP que des documents attestaient, sans ambiguité, que l'homme, agé de 35 ans, utilisait le produit de son trafic pour des achats d'armes. Citant un membre des services secrets tchèques (BIS), le journal Lidove Noviny a indiqué que ces armes étaient livrées à l'Armée de liberation du Kosovo (UCK).
A la fin de ce même mois, cest un journal italien, Tempo, qui reproduisant un interview du procureur national anti-mafia, Alberto Mariati, publiait que lUCK était « liée à la mafia de Naples, la Camorra, ainsi quà celle des Pouilles » et que « Les clans du Kosovo sont investis dans le trafic de drogues contre des armes ». En avril 1999, The Times de Londres, en avril 1999, indiquait quEuropol préparait un rapport pour les ministres européens de lIntérieur et de la Justice soulignant les connexions entre lUCK et les narco-trafiquants. Selon ce magazine, les polices dAllemagne, de Suisse et de Suède, détiendraient les preuves du financement partiel de lUCK par la vente de drogues.
Recommandations
- Pour les raisons exposées plus haut, les pays riches sont relativement impuissantes à empêcher le financement des conflits par largent de la drogue. Le moyen le plus efficace de lutter contre ce phénomène est la prévention des conflits par la voie diplomatique (ce qui aurait peut-être été possible dans le cas du Kosovo si lon sy était pris à temps). Soit par un contrôle plus rigoureux des ventes darmes.
La lutte contre la drogue, arme économique et politique
Les différents type de compromissions des pays riches avec les Etats trafiquants sont si répandues, que leurs caractéristiques peuvent être modélisées. Le plus répandu a pour origine des intérêts économiques. Durant les années 1990, la Chine et la Pologne ont accepté sans rechigner que les armes quelles vendaient à la Birmanie soient payées avec largent de lhéroïne. Rangoon a en particulier dépensé près dun milliard de dollars pour acheter des avions de combat à la Chine alors que ses réserves en devise ne dépassait pas 300 millions de dollars. Des membres des services de renseignement de lambassade de France au Pakistan rencontrés par lauteur de cet article nécartaient pas que largent de la drogue puisse, à la même époque, avoir également participé au règlement des ventes darmement de la France à ce pays.
De leur côté, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ne se posent pas de questions sur lorigine des fonds qui permettent à certains pays en particulier la Colombie durant toutes les années 1980 - de payer leur dette extérieure. Si certains Etats européens et lUnion elle-même ferment les yeux sur les protections officielles dont bénéficie la culture de cannabis au Maroc, cest quelle contribue largement à léquilibre économique du pays et que leur substitution coûterait extrêmement cher.
Mais la drogue peut-être aussi utilisée comme une arme diplomatique pour déstabiliser ou discréditer un adversaire politique. Un des exemples de cette attitude est la politique des Etats-Unis à légard de lIran dans le domaine des drogues. Durant toutes les années 1990, en dépit de ses efforts dans le domaine de la lutte contre le transit de lhéroïne afghane (lIran a perdu près de 3000 hommes depuis vingt ans dans ces combats), ce pays a été « décertifié » par Washington, cest à dire placé sur la liste des pays qui sont considérés comme des Etats trafiquants. Cette mesure entraine la suspension de toute aide économique de la part des Etats-Unis et surtout leur vote négatif dans toutes les instances internationales chargées de promouvoir la coopération internationale. Interrogé par lOGD, un représentant du Département dEtat a répondu à ce sujet que si lIran était placé sur la liste des pays « décertifiés » cest quil sagissait dun Etat terroriste et non à cause de sa participation au trafic international des drogues. En décembre 1998, le président Clinton a annoncé quil allait retirer lIran de la liste des pays « décertifiés ». La raison avancée était que « lIran nest plus un producteur significatif dopium et dhéroïne et quil avait cessé dêtre un pays de transit de la drogue destinée aux Etats-Unis ». Tout le monde a compris quil sagissait dun geste de bonne volonté répondant à la politique douverture manifestée par le président Mohamed Khatami depuis 1997.
Lutilisation par les Etats-Unis de larme politique de la drogue a fait des émules. De nombreux pays du Tiers monde lutilisent désormais pour combattre leurs opposants politiques ou les minorités ethniques et religieuses qui vivent sur le territoire. La situation au Timor a été largement médiatisée. Mais il existe au moins un autre Timor en Indonésie, cest la province de lAceth où la répression féroce menée contre la population de cette région du nord de Sumatra a provoqué depuis 20 ans un mouvement de révolte armée. Or, au début de 1990, le prétexte pris par larmée indonésienne pour intervenir en force dans cette région, a été de mener des campagnes déradication du cannabis appuyées par les Etats-Unis. Il est vrai que cette région était un producteur traditionnel de cette drogue, mais qui ne justifiaient en rien le déploiement daussi importants moyens militaires qui se sont révélés meurtriers. Un autre exemple est celui du Soudan où la lutte contre le cannabis, appuyée cette fois par lorgane spécialisé des Nations unies, a permis au gouvernement islamiste de Karthoum dintervenir, ces dernières années, contre la tribu animiste des Beja.
Le dernier élément concernant les manipulations dont la drogue est lenjeu est de caractère diplomatique. Il sagit cette fois pour un pays de taire les implications dun autre Etat dans le trafic de drogues afin dexercer un chantage pour quil y mette fin ou fasse une politique voulue par le premier dans un autre domaine. Les Etats-Unis ont simultanément visé ces deux objectifs dans le cas de la Syrie, pays dont les troupes étaient profondément impliquées dans le trafic de haschisch et dhéroïne au Liban : ils ont obtenu ainsi des campagnes déradication des cultures illicites dans la plaine de la Bekaa et la participations de la Syrie aux négociations de paix au Moyen Orient. La même stratégie est actuellement utilisée par Washington à légard du général Hugo Banzer président élu de la Bolivie. La dictature militaire de ce dernier (1971-1978) sest non seulement livrée à de graves violations des droits de lhomme et à lassassinat dopposants à létranger dans le cadre du « Plan Condor », mais a contribué à la spécialisation de la Bolivie dans la production de cocaïne.
Elu président pour cinq ans en 1997, le général Banzer pour faire oublier son encombrant passé à la communauté internationale et en particulier aux Etats-Unis, sest lancé immédiatement dans une vaste campagne déradication des cultures de cocaïers dont la quasi totalité (37 000 hectares) avaient été manuellement arrachés à la fin de lannée 2000. Cela a notamment valu à lex-dictateur dêtre présenté comme un exemple lors de la réunion internationale qui sest tenue à Palerme en décembre 2000 pour adopter une Convention contre le crime organisé. Cette réhabilitation tardive, avec lacquièsement des Etats-Unis, peut donner à penser à des leaders du tiers monde quils auront toujours la possibilité de racheter dans lavenir leur implication présente dans le trafic. En outre, durant lannée 2000, il a été prouvé quun des protégés du président de la Bolivie dont il avait fait le conseiller de ses services de renseignement, appartenait à une famille de la mafia italienne et renseignait les trafiquants de drogues boliviens.
Recommandations
- Les développements ci-dessus contiennent implicitement des propositions a-contrario sans quil soit besoin dy revenir. Cependant on peut sarrêter sur le cas du général Banzer. Certes à travers le chantage (et le silence) des Etats-Unis et de la communauté internationale ont été obtenus léradication quasi totale des superficies de cocaïers. Mais en même temps, tout militaire latino-américain pourra se dire, au vu de cet exemple bien connu sur le continent, je peux aujourdhui me livrer à des trafics, il me suffirant demain de me convertir en éradicateur de drogue pour que lon oublie les sources de mon enrichissement ou de mon pouvoir.
- Certes, le général Banzer a été élu démocratiquement et on ne peut refuser son action contre les cultures illicites (dans la mesure où elle respecte les droits de lhomme), mais la communauté internationale doit clairement dire quelle ne lui en est aucun gré car il ne fait que réparer les résultats de son action passée.
LEurope face au « Plan Colombie » et aux Etats-Unis
Il convient de sarrêter sur le « Plan Colombie » car il marque un différence dapproche très sensible entre lEurope et les Etats-Unis. On trouve dans ce pays tous les ingrédients dune crise durable : conflit interne entre guérillas marxistes et milices dextrêmes droites dont le contrôle des productions de drogue est un des motifs ; tentative de lEtat pour rétablir la paix civile et de reprendre le contrôle du territoire ; volonté des Etats-Unis dintervenir pour mettre fin au trafic de drogues au risque de mettre en péril les négociations de paix.
Le « Plan Colombie » a pour objectif officiel de combattre le narco-trafic, dappuyer les négociation de paix qui se sont ouvertes au début de lannée 1998 avec le principal mouvement de guérilla, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et plus récemment avec lArmée de libération nationale (ELN) et de promouvoir le développement économique du pays, en particulier en faveur des secteurs les plus modestes de la population. Le coût global de ce plan est de 7, 5 milliards de dollars. La contribution du gouvernement colombien devrait sélever à 4 millards de dollars. Les Etats-Unis ont décidé dy contribuer au niveau de 1,3 milliards de dollars. Le reste est attendu de la coopération bilatérale (Espagne, Japon), et multilatérale, en particulier des organismes financiers internationaux (Banque mondiale, BID, Communauté financière andine, BIRD, etc.) et delUnion européenne.
En Colombie, le plan a fait lobjet de critiques, non seulement de la part des guérillas, mais aussi des ONG de développement et des organisations de défense des droits de lHomme. Ces critiques se fondent sur le fait quenviron 70 % des financements américains (un milliard de dollars) iront au renforcement du potentiel militaire des forces de répression. En particulier 60 hélicoptères, dont 18 de type Blackhawk, sont achetés aux Etats-Unis. Les FARC et lELN estiment donc que sous couvert de lutter contre le narco-trafic, le gouvernement américain en renforçant larmée colombienne, vise en fait à saboter le processus de paix et quelles sont la cible dun véritable « acte de guerre ». Les ONG colombiennes et internationales (Amnesty International, American Watch, WOLA, etc.) dénoncent, quant à elles, « une logique de guerre » qui ne peut quaggraver la situation dinsécurité dans laquelle vivent les populations. Ce plan inquiète et divise également les voisins de la Colombie. Ils ne peuvent sempêcher de le mettre en relation avec un projet - en faveur duquel les Etats-Unis ont lancé des ballons dessai tout en le démentant officiellement de créer une armée multi-latérale latino-américaine dintervention en Colombie dans le cas où les guérillas et les narco-trafiquants menaceraient la sécurité régionale. Un tel projet, qui avait été approuvé par le Pérou de lex-président Fujimori, a fait lobjet dune vive opposition de la part du Venezuela (dont le président nationaliste Hugo Chavez ne cache pas ses sympathies pour les FARC), du Panama et du Brésil qui voit dun mauvais il toute initiative pouvant concurrencer son rôle de puissance régionale.
Les pays frontaliers de la Colombie (Equateur, Pérou, Brésil, Venezuela et Panama) craignent quune violente offensive contre la production de drogue dans ce pays rejette dans les régions amazoniennes qui longent leur frontière avec lui, non seulement les populations mais aussi les guérillas et les narco-trafiquants.
Au cours dune réunion des pays appuyant la lutte anti-drogues qui sest tenue à Bogota le 24 octobre 2000 lUnion européenne, à lissue dun processus au cours duquel la France a joué un rôle déterminente, a clairement pris ses distances à légard du « Plan Colombie ». La contribution financière de lU.E se montant à 871 millions de dollars sera destinée essentiellement à des programme de « renforcement des institutions » et de « développement social ». Mais, surtout, cette aide finanière se situe clairement en dehors du cadre du « Plan Colombie ». Le porte-parole de lUnion, Renaud Vignal du ministère des Affaires étrangères français, a déclaré à cette occasion : « Laide européenne est différente du Plan Colombie » et il a ajouté afin que ne subsiste aucune ambiguité : « Lassistance européenne ninclut aucun aspect militaire Pour lUnion européenne il nexiste pas dalternative au processus de paix, il nexiste pas de solution militaire permettant de rétablir une paix durable ». Le responsable de lUnion pour lAmérique latine, Francisco de Camara, a enfoncé le clou : « Nous voulons contribuer à la paix, non accroître la tension ».
Le 8 mars 2001 a eu lieu une réunion entre les diplomates de 26 Etats et les FARC dans la zone démilitarisée concédée à la guérilla. Les Etats-Unis ont refusé dy participer, même si la nouvelle administration affirme « soutenir sans équivoque » le processus de paix et « nexclut pas de participer » au prochain round de discussion avec la guérilla. LUnion européenne et la plupart des pays de lEspace Schengen étaient représentés ainsi que le le Vatican, la Suisse, le Canada, le Japon, le Mexique, le Brésil, le Venezuela, etc. A lissue de la réunion un communiqué signé par tous les pays présents réitérait leur appui au processus de paix. En outre cinq pays Cuba, Espagne, France, Norvège et Suisse font partie depuis mai 2000 du groupe dit des « pays amis » du processus de paix avec lautre guérilla de lArmée de libération nationale (ELN). Lopposition croissante de lUnion européenne au « Plan Colombie » a facilité le changement de stratégie des FARC, jusque là opposées à la présence de toute commission internationale dans la zone démilitarisée, et remis sur les rails des négociations sérieusement compromises.
Les limites de la lutte contre le blanchiment
Les drogues illicites dorigine naturelle, à lexception du cannabis cultivé dans des pays comme les États-Unis, lAustralie ou les Pays Bas essentiellement destiné au marché interne, poussent dans des pays du tiers monde : Birmanie, Afghanistan, Pakistan, Maroc, Bolivie, Pérou et Colombie, pour ne mentionner que les principaux producteurs/exportateurs. Cette situation amène le public à faire porter à ces pays la responsabilité des dégats causés par les drogues dans les pays riches.
Cependant, si lon considère le blanchiment de largent généré par ces productions, on saperçoit que le tableau est en quelque sorte inversé. Dabord on constate quentre le prix payé au paysan pour la matière première de la drogue et celui que cette dernière rapportera, au détail, dans les rues des pays riches, la multiplication du profit est en moyenne de 1 500 à 2 000 dans le cas de lhéroïne et de 20 à 40 dans le cas du haschisch, drogue pour laquelle les trafiquants «se rattrapent» sur les énormes quantités commercialisées. On estime dautre part que les profits de la drogue qui restent ou reviennent dans les pays producteurs ne représentent pas plus de 10 % de la valeur finale du produit vendu dans les pays riches. Ainsi, alors que le marché mondial de la cocaïne colombienne représente annuellement une cinquantaine de milliards de dollars, les retombées sur léconomie locale ne dépassent pas 2 milliards de dollars.
On peut en conclure que la plus grande partie des profits générés par la vente des drogues se blanchissent et sinvestissent dans les pays riches. Cest la raison pour laquelle ces derniers ont fait de la lutte contre le blanchiment une priorité. Ils ont créé une multitude de services spécialisés internationaux et nationaux pour traquer largent sale des narco : GAFI, TRACFIN, FINCEN, CTIF, FOPAC, etc. La principale organisation multilatérale, le Groupe daction financière (GAFI) ayant été créé en l989, il est légitime de sinterroger sur le bilan de cette lutte. Damien Callamand, expert du FOPAC, cellule anti-blanchiment dInterpol, a récemment déclaré que si lon saisissait environ 10 % des drogues en circulation, on ne confisquait guère que 1 % des profits généré par lensemble des activités criminelles. Il ajoutait que hormi l«Opération La Mina» (1994) qui a abouti à la saisie de 1,2 milliard de dollars, lensemble des autres saisies effectuées depuis quexiste la lutte anti-blanchiment dans le monde, cest à dire une dizaine dannées, se situerait entre 1 et 2 milliards de dollars, alors que les profits de largent de la drogue sont estimés annuellement à des sommes variant entre 300 et 500 milliards de dollars.
Au-delà de lambiguïté des systèmes juridiques de contrôle et des défaillances dans leur application, existe aujourdhui une contradiction plus fondamentale : la volonté de contrôler les mouvements de capitaux dans le cadre dune économie mondialisée. Dun côté les organismes financiers internationaux recommandent la circulation sans entrave des capitaux, de lautre les États leur étroite surveillance dans le cadre de la lutte antiblanchiment. Les recettes ultra-libérales imposées aux pays du Sud et de lEst impliquent notamment des privatisations massives et rapides dans des pays qui ne disposent généralement pas de capitaux, dont les unités industrielles et les services sont obsolètes et où les risques dissuadent souvent les entrepreneurs dinvestir. Cela ouvre tout grand la porte à des mafias pour qui lessentiel est moins de faire des affaires rentables, que de recycler leurs capitaux dans des conditions avec lesquelles ne peut concurrencer aucun entrepreneur disposant de capitaux licites. Cest ainsi que les mafias italiennes ont racheté des canards boiteux en Allemagne de lEst et dans toute la CEI, que les mafias russes ont mis la main sur une grand partie des secteurs économiques dans leurs pays, que lon voit pousser comme des champignons des complexes touristiques en Amérique latine et en Afrique dont les coefficients de remplissage sont truqués pour justifier le blanchiment des organisations criminelles de tout poil.
Mais les pays riches, en particulier certains de ceux qui appartiennent à lespace Schengen, participent également à cette recherche de nouvelles alternatives économiques dans leurs possessions dOutre-mer où ils font la chasse aux investisseurs étrangers pour lancer ou relancer léconomie : des zones franches se créent dans le but de développer de nouvelles activités (tourisme, services financiers). Cest le cas, par exemple, dans les Caraïbes, non seulement chez les États indépendants, mais également dans les territoires dOutre-mer des pays du Nord, comme lîle de Saint-Martin que se partagent la France et les Pays-Bas. Après les mafias américaines dans les années 1950/1960, sy sont successivement installées les organisations criminelles italiennes dans les années 1960/1970 et les organisations libanaises dans les années 1980/1990. Dernières arrivées, les maffyas turques. Non seulement cette île est devenue une plate-forme du transit de la cocaïne à destination de lEurope, mais aussi un centre de blanchiment de premier ordre à travers les banques, les infrastructures touristiques et les casinos.
Un certain nombre daffaires donnent à penser que plusieur pays, et non des moindres, sont surtout actifs lorsquil sagit dépingler le voisin, ils font preuve de beaucoup moins dallant lorsque les intérêts de leurs grandes banques sont en jeu. Ainsi, les Etats-Unis ont été à lorigine de beaucoup daffaires en Suisse. Mais chez eux, laffaire des fonds Salinas à la City Bank paraît complètement enterré comme si les autorités judicaire jouaient maintenant sur la prescription. Lorsque le GAFI a produit son rapport en octobre 2000, la presse européenne a révélé que labsence de lîle de Jersey et de Monaco sur la liste des pays « blanchisseurs » avérés, résultait en fait dune négociation entre le Royaume-Uni et la France
Dernier obstacle aux vélléités de contrôle des capitaux : le Cyberbanking. Si les transactions bancaires ne sont pas une nouveauté, ce sont leur application par le biais dInternet qui en sont une. Cette facilité de mouvement offerte par un gigantesque réseau transnational aux multiples ramifications présente la particularité daccroître la volatilité des capitaux et ceci pour deux raisons : tout dabord, parce que de son propre ordinateur personnel des fonds peuvent être transférés dun continent à lautre et ensuite parce que largent liquide peut être stocké sur une smart card (porte monnaie électronique). Largent est par conséquence immédiatement disponible à linverse dune carte bancaire qui nécessite un distributeur. Lélimination de ce lien favorise également la confidentialité puisque par une simple opération commerciale impliquant une carte de crédit il est possible de répérer et de suivre litinéraire dun individu. Cela offre dimmenses possiblités à des entreprises criminelles pour déplacer des sommes colossales. Ce problème saccroit lorsquon associe à lextrême perméabilité des banques offshore dont la législation bancaire des territoires où elles se trouvent est assouplie de façon à attirer les capitaux. Il convient de reprendre ici les analyses du professeur Jean Dupuy dans son article «Le dédoublement du monde» : «Nous assistons à lémergence dun monde dual. Au monde des États, système de légalité, se mêle un monde dont les acteurs sont des forces vives, portés par des flux transnationaux et animés du seul désir de lefficacité. Ce second monde se distingue radicalement du premier : il est sans frontière ; il est hors la loi». On ne saurait souligner plus radicalement les difficultés de sattaquer au trafic de drogues à travers la lutte contre le blanchiment.
Conclusion
On le sait les Etats-Unis viennent de perdre leur siège au sein de la direction de lOICS, après avoir dû céder celui quils occupaient au sein de la Commission des droits de lHomme. Ce revers est probablement le résultat dun conjonction dintérêts divers. Mais un des motifs est certainement le vôte de certains pays dAmérique latine qui ont été toujours opposés au processus de « certification » de la part des Etats-Unis et qui ont reçu un important renfort avec lélection en 2000 du Vicente Fox du Parti daction national (PAN) à la présidence du Mexique. Bien que prôche des Etats-Unis, ce dernier la rejette et plaide haut et fort pour une révision des relations du Mexique et de lAmérique latine avec les Etats-Unis sur le plan de la lutte anti-drogues.
Dautre part, des phénomènes ponctuels comme la quasi-disparition des productions dopiacés en Afghanistan ou plus structurels, comme le développement de la production des drogues de synthèse dans les pays développés, vont enlever une partie des arguments des Etats-Unis dans leur croisade contre les pays producteurs. Sur le plan de la toxicomanie lavancée des politiques de « réduction des risques », auxquelles sest notamment ralliée la France depuis la fin des années 1990, au détriment des politiques en faveur de la politique américaine dun « monde sans drogue », dont la Suède reste en Europe un des derniers tenants, est un autre signe de changement.
Mais les Etats-Unis conservent des alliés. Les trois grandes organisations onusiennes spécialisées dans la lutte contre les drogues appuient leur position : le PNUCID/ODDCP dabord, nous lavons dit, ainsi que lOrgane de contrôle international des drogues (OICS) dont la fonction est de veiller au respect de Conventions internationales (de 1964, 1971 et 1988) élaborées sous linfluence des Etats-Unis. Bien quils puissent faire entendre leur voix au sein de ces organismes, cest au niveau de la Commission des stupéfiants, expression directe de lAssemblée générale des Nations unies, que les pays émergeants ou en voie de développement se font surtout entendre. Or ces pays sont sur des positions parfois plus extrêmes encore que celles des Etats-Unis tant au niveau des politiques nationales en matière de toxicomanie que sur le plan de la lutte internationale contre les drogues.
Cette attitude a plusieurs raison. Pour certains, elle découle du fait quil sagit de sociétés non démocratiques la Chine, la Malaisie, lArabie Saoudite ou lIran qui punissent très sévèrement toutes les déviances visibles. Pour dautres, il sagit simplement de la conséquence de la fascination exercée par le « modèle américain » ou dun opportunisme les poussant à rallier ce qui est perçu comme la position dominante parmi les pays riches. Une troisième catégorie vise, à travers des mesures punitives, dresser un rideau de fumée sur les trafics auxquels se livrent leurs élites. Ces pays traitent les consommateurs comme des délinquants, les petits trafiquants comme des criminels dangereux et sont prêts à appuyer toutes les croisades anti-drogues dans la mesure où ils nen sont pas la cible.
Et cela dautant plus que si les Européens se sont montrés aussi entreprenants dans le cas de la Colombie, cest que ce pays fait partie du pré carré des Etats-Unis. Mais en ce qui concerne par exemple lAfrique, lattitude des anciennes puissances coloniales France, Royaume Uni, Espagne, Portugal est loin dêtre toujours aussi ferme avec certains gouvernement du continent impliqués dans les trafics. Pour ne pas parler de la complaisance dont elles font preuve à légard de centres de blanchiment comme Jersey pour le Royaume Uni ou Saint-Martin/Sint Marteen pour la France et les Pays-Bas. Ces ambiguités et ces contradictions, non seulement sont un obstacle à la lutte contre la grande criminalité dans le domaine des stupéfiants, mais elles peuvent être elles-mêmes à lorigine de nouvelles menaces comme le suggère lattitude des Etats-Unis dans le cas de la Colombie.