LAFRIQUE SUB SAHARIENNE FACE AUX DEFIS DES DROGUES
Dans son rapport annuel, paru en février 2001, lOrgane international de contrôle des stupéfiants (OICS) écrit à propos de lAfrique subsharienne : « Fort de leur expérience dans le domaine de la contrebande de cannabis et dhéroïne, les cartels ouest-africains de la drogue recherchent activement de nouveaux contacts en Amérique latine et étendent le trafic de cocaïne à lensemble de la sous-région de lAfrique sub-saharienne ». Même si la notion de « cartel » semble fortement exagérée pour caractériser les organisations criminelles africaines liées à la drogue, cette présentation montre que le continent africain ne constitue plus une exception dans le domaine du trafic international des stupéfiants.
Le début de la phase dexpansion de ce commerce dans le monde peut être daté du début des années 1980, notamment avec lapparition des « cartels » colombiens de la cocaïne et louverture dune « Route des Balkans » pour lhéroïne destinée à lEurope, à la suite de lexplosion des productions afghanes dopium provoquées par la guerre. Au début des années 1990, la vogue des drogues de synthèse a encore diversifié et amplifié les activités des trafiquants dans toutes les régions de la planète.
LAfrique subsaharienne a paru longtemps rester en marge de ces phénomènes. Il a fallu attendre le début des années 1990 pour que lon saperçoive, par exemple avec la saisie au Nigeria (à la fin de lannée 1993) de près de 300 kilogrammes dhéroïne en provenance de Thaïlande, quelle commençait à être utilisée comme plaque tournante de transit par les organisations criminelles internationales. Il ne sagissait en fait que dun saut qualitatif dans les trafics, des centaines de petits passeurs africains, principalement nigérians, avaleurs de boulettes dhéroïne et de cocaïne, ayant été arrêtés un peu partout dans le monde depuis le début des 1980.
La situation est aujourdhui suffisamment sérieuse pour que les pays africains réprésentés à la Convention internationale des stupéfiants qui sest tenue à Vienne à la fin du mois de mars 2001, réclament aux Nations unies daccomplir un effort exceptionnel en faveur de la région. En effet, si contrairement aux autres continents, lAfrique subsaharienne nest pas un centre de productions des drogues chimiques destinées au marché international, les cultures de cannabis destinées à alimenter les marché locaux connaissent pratiquement partout un développement exponentiel, au point de constituer une menace pour les productions agricoles, en particulier vivrières. LAfrique subsaharienne constitue ensuite un marché de consommation non négligeable de pratiquement toutes les drogues, approvisionné par une multitude de petits réseaux. Les trafiquants utilisent également ses routes terrestres, maritimes, aériennes pour faire transiter, à destination de lEurope et des Etats-Unis, du haschisch et de lhéroïne, en provenance notamment dAsie du Sud-Ouest, et de la cocaïne en provenance dAmérique latine. Enfin, si lAfrique noccupe quune place marginale dans les opérations de blanchiment au niveau mondial, en revanche les drogues jouent un rôle non négligeable dans les conflits qui se déroulent dans toutes ses régions.
Contrairement à ce que lon observe dans des pays comme la Colombie ou la Birmanie, les drogues napparaissent pas comme une des causes majeures des difficultés que connaissent de nombreux pays dAfrique subsaharienne. Elles en sont plutôt une des conséquences. Cependant, en rétroagissant sur les situations de crise, elles en deviennent une circonstance aggravante : ainsi, les cultures illicites pourraient, dans un avenir proche, constituer une menace pour lauto-suffisance alimentaire ; le trafic des drogues, pourrait devenir un levier important des réseaux de corruption politique et largent de la drogue, aux côtés du pétrole et les diamants, apparaîtrait comme un des éléments de prolongation des conflits.
Le cannabis, alternative à la crise des agricultures licites
Si dans certaines régions dAfrique (Afrique de lEst, centrale et australe), la présence du cannabis est ancienne, il semble navoir pénétré en Afrique de lOuest que depuis moins dun siècle. Des fourneaux de pipes destinés à fumer la marijuana datant du XIIème siècle ont été trouvés au nord du Kenya et au sud de lEthiopie. Le cannabis originaire dAsie a été apporté sur le continent par les marchands arabes, perses et indiens qui ont ouvert des comptoires sur la côte est du continent.De là, il a lentement progressé vers le sud et lest pour atteindre lAfrique australe vers le XVème siècle. Les populations de ce qui est aujourdhui le Congo, lAngola et louest Zaïrois lont connu au XIXème siècle.
Il na été en revanche introduit dans la plupart des pays dAfrique de lOuest quaprès la Deuxième Guerre mondiale par des soldats nigérians et ghanéens qui avaient combattu dans les troupes britanniques en Birmanie et pris lhabitude de fumer de la marijuana dans leurs cantonnements des Indes. Ils seront à lorigine de la diffusion du cannabis dans lensemble de la région, sauf peut-être au Sénégal et en Gambie où il pourrait avoir été introduit dès le début du XXème siècle par des marchands arabes.
Cette histoire africaine du cannabis nest pas sans incidence sur ses usages et ses fonctions actuels. Dans les pays où son introduction est ancienne, il conserve des usages thérapeutiques et rituels. En Afrique de lOuest en revanche, il ne revêt plus guère que des usages récréatifs ou toxicomaniaques. Néanmoins la consommation est restée relativement limitée et souvent socialement contrôlée jusque dans les années 1980, où lon observe à une extension des superficies de cannabis cultivées à des fins commerciales et où cette culture prend de plus en plus dimportance dans les systèmes de production agricole.
En effet, « cette décennie voit se poursuivre la baisse des cours mondiaux des matières premières agricoles. La faillite des Etats, puis la mise en place des Programmes dajustement structurel (PAS) provoquent le retrait de ces derniers. Le vide institutionnel qui sensuit oblige les populations à chercher des activités économiques alternatives. Les trafiquants vont donc progressivement investir ces espaces récemment libérés et prendre en charge des activités auparavant assumées par lEtat, tant en milieu urbain que rural ».Le cannabis, plante peu exigeante, qui donne plusieurs récoltes par an, est dun rapport économique tel, si on compare son prix à celui des productions licites, quil apparaît, en dépit de la répression, comme une solution miracle pour les paysans.
Cela est démontré par une étude très approfondie menée en 1995 dans cinq pays dAfrique de lOuest pour le compte de lOGD par des experts du développement agricole en Afrique. En Guinée forestière par exemple, un sac de 20 à 25 kilo de marijuana qui correspond à la production de 17 pieds de cannabis rapportait, en 1995, léquivalent de 2 500 francs français, soit le revenu annuel moyen dune famille paysannes de huit personnes qui ne se livrent, dans la même région, quà des activités licites. De même, dans le sud-ouest ivoirien, Eric Léonard, un expert international en matière de production du cacao qui travaillait alors pour le bureau dAbidjan de lORSTOM, établit que le produit de 0,1 hectare de cannabis vendu au sac procure, sur deux cycles de culture, un revenu annuel de 3 à 4 millions de francs CFA : cette somme représente la valeur de 10 à 13 tonnes de cacao, soit le produit annuel dune plantation dune trentaine dhectares exploité en faire valoir direct par une dizaine de travailleurs. En effet, alors que le kilo de cacao est payé au paysan 2,5 francs français, celui de marijuana atteint, bord champ, 250 francs français. Le prix de ce même kilo peut être multiplié par 60 quand il est revendu au détail dans à Abidjan et par 100 si la revente seffectue par exemple dans les rues de Ouagadougou (Burkina Faso). Les cultures de cannabis constituent ainsi « une solution aux blocages fonciers et économiques qui pénalisent principalement les jeunes générations ».Il fournit également une alternative demploi aux jeunes urbains qui sapprovisionnent en marijuana dans leur village dorigine pour revendre dans les rues des villes.
Certes, lenquête dans les cinq pays concernés, fait apparaître des disparités en ce qui concerne les prix de la marijuana. Par exemple au Ghana, peut-être parce que la culture et lusage y sont plus « traditionnels » quailleurs et la répression moins sévère, le kilo de cannabis nest payé quenviron 15 francs français au paysan, ce qui est encore sept fois plus que le même poids de cacao. Le prix de ce kilo de marijuana sera encore multiplié par dix lorsque revendu dans les rues dAccra. Mais en ce qui concerne les autres pays, le prix varient de 100 FF à 400 FF le kilo. Comme lont montré dautres études de lOGD, les prix varient dans cette proportion dans les autres régions dAfrique subsaharienne.
Les cultures vivrières menacées
Cet avantage comparatif du cannabis fait que les superficies de culture se sont considérablement développées dans la plupart des pays. Il nexiste cependant aucune donnée fiable permettant de les quantifier, les gouvernements des pays africains se contentant de fournir des statistiques sporadiques concernant les saisies qui ne sont aucunement représentatives de superficies cultivées. Dautre part, les organisations internationales accordent peu dattention à la production dune drogue « douce » comme le cannabis qui, de surcroît, est principalement destinée aux marchés intérieurs. Cependant, en 1999, selon Interpol, 22 % de lherbe de cannabis saisie dans le monde provenaient du continent africain. Les saisies de marijuana en provenance dAfrique de lEst et du Centre ont augmenté denviron 15 % au cours des années 1990. Au vu des saisies à la fois dans les pays et sur le marché international, les pays leaders en Afrique de lOuest paraissent être le Nigeria (17 t saisies en 1999) et le Ghana (4,3 t), suivi par le Sénégal (7 t) et la Côte dIvoire (1,6 t). En Afrique de lEst, le plus important producteur est Kenya (2 t) où les forces de lordre ont, à plusieurs reprises, détruit plusieurs centaines dhectares, en particulier dans la Rift Valley et dans le parc naturel du Mont Kenya. Ce pays est lun des seuls pays africain où des cultures de pavot à opium sont également avérées.
En Afrique centrale, le Cameroun et le Congo (Brazzaville) sont dimportants producteurs, ce dernier du fait de la guerre civile. Cest son voisin, la RDC qui, pour la même raison, abrite les superficies les plus importantes. Sur le marché de Kinshasa, le sac de 25 kilogrammes de marijuana se vend léquivalent de 1 000 dollars US alors quun sac de 80 kg de manioc vaut à peine 10 dollars. De quoi décourager les paysans qui sadonnent aux cultures vivrières. Lassociation kinoise de prévention de la toxicomanie LIPILDRO, qui a des informateurs dans toutes les régions contrôlées par le gouvernement, affirme quen 1999, la superficie moyenne des cultures de cannabis est passée de 1 à 3 hectares. Dans certaines zones, 60 % des agriculteurs ont introduit le cannabis dans leur système de production. Selon LIPILDRO, si aucune mesure efficace nest prise dici là, les villes du pays pourraient connaître une crise alimentaire majeure en 2 010. Cela dautant plus que les antennes de lassociation dans la province de lEquateur font état de cultures « expérimentales » de pavot et celle du Shaba de cocaïers.En ce qui concerne les zones sous contrôle de rebelles, les informateurs font état de cultures illicites, parfois des trois plantes, au Nord-Kivu, au Sud-Kivu, dans la Province orientale (ex-Haut Zaïre), dans une partie de lEquateur et du Shaba.
La plus importante zone de production en Afrique subsaharienne reste cependant, et de très loin, lAfrique australe, comme le confirme par exemple le fait que 290 t de marijuana (dagga) ont été saisies en Afrique du Sud ou dans le monde en provenance de ce pays en 1999. Les estimations officielles des surfaces cultivées de cannabis dans ce pays sont passées de 80 000 hectares en août 1996 (pour une production théorique de 52 500 tonnes dherbe, ou dagga) chiffres diffusés par Interpol sur la foi dun rapport de la police sud-africaine, à 2 000 ha, selon le chef de la police antidrogues, interrogé par lOGD en juin 1997, qui explique la différence par une « erreur de transcription » dans la première évaluation et par les aléas climatiques qui changent radicalement les conditions de culture dune année sur lautre. En fait, les observateurs les plus compétents (en particulier les services de renseignement britanniques) situent la réalité aux alentours de 35 000 ha, soit un potentiel de production de 22 140 t de dagga pour une valeur marchande, au prix de détail dans la rue, de lordre de 23 milliards de francs français. Dans dautres pays, comme le Malawi (27t) et le Lesotho (7 t), le cannabis constitue le pivot de lactivité agricoles.
La conséquence la plus visible de cette situation est une tendance à labandon des cultures vivrières au profit de celles de cannabis. Ce phénomène est le plus sensible dans les pays affectés par la guerre civile où linsécurité pousse les paysans à maximaliser les risques : quitte à tout perdre du fait des aléas des combats, ils misent sur les cultures les plus rentables. Ainsi le cannabis a pris une ampleur inconnue avant 1993 dans les périmètres agricoles autour de Brazzaville et dans la région du Pool qui approvisionne la capitale du Congo ainsi que nous lavons vu plus haut, en RDC. Dans le nord du Cameroun où lexpert de lOGD a mené son enquête, les paysans lui ont déclaré que lessentiel de leurs revenus monétaires provenait du cannabis et que les cultures de manioc et les bananeraies nétaient là que pour donner le change. Cette situation, si elle se généralise dans les années à venir, accroîtra les difficultés économiques de nombreux pays en les obligeant à augmenter leurs importations de denrées alimentaires et pourra créer des situations de pénurie, en particulier dans les grandes villes.
Consommation et réseaux informels de trafic
La marijuana est la drogue illicite la plus consommée sur lensemble du continent. Selon le PNUCID les consommateurs annuels seraient plus de 25 millions (5,8 % de la population adulte, alors que la moyenne mondiale est de 3,4 % de la population adulte). Un phénomène propre à lAfrique est que 61 % des gens traités pour abus de drogues, présentant souvent de graves désordres psychiques, sont des consommateurs de cannabis. En deuxième lieu viennent (si lon excepte les boissons alcoolisées, traditionnelles ou industrielles qui, en Afrique comme dans la plupart des pays développés, posent le plus de problème du point de vue de la santé publique), les drogues de synthèse. Ces dernières sont souvent prises en association avec lalcool ou la marijuana. Il sagit soit de produits illicites comme le Mandrax en Afrique australe, drogue fabriquée à partir de méthaqualone et importée dInde ou, depuis quelques années, produit dans des laboratoires locaux, soit des médicaments psychotropes détournés, comme les dérivés amphétaminiques ou les barbituriques. Détournement dautant plus aisés quils sont vendus sur les trottoirs ou dans les marchés des villes, sans aucun contrôle de la part de lEtat. Cette consommation est particulièrement développée dans les grandes villes du Sénégal car la commercialisation de ce que lon appelle localement « pions », pulls ou khokh est assurée, sur une large échelle, par la confrérie musulmane des Mourides.
Mais alors quau Sénégal ces usages de psychotropes ont un caractère « ludique » ou toxicomaniaque, dans centres urbains des pays sahéliens, ils revêtent une fonction « utilitariste » à travers la recherche dune productivité accrue, en particulier par les travailleurs du secteur informel : apprentis chauffeurs, gardiens de parking, revendeurs de billets de spectacles, prostituées, etc. Ces usages, à partir des villes, ont contaminé les zones rurales de la région sahélienne. Lutilisation des psychotropes par les ruraux a commencé à la suite de la grande sécheresse des années 1973-1974. Depuis cette époque, chaque fois que lannée est mauvaise, un mouvement de migration vers les villes se produit à contre-saison, le retour seffectuant au moment des premières pluies. Cest ainsi que les paysans ont découvert les « médicaments » sur les marchés urbains. A leur retour, ils les ont utilisés au village pour « soigner » les maladies et se sont aperçu que lamphétamine que lon appelle par exemple en bambara den kélé démé ba (le soutien du fils unique), - comme on le leur avait dit, les empêchait de ressentir dabord la fatigue. La pression démographique et la baisse relative des prix des denrées agricoles ont obligé les agriculteurs à produire toujours plus, précisément au moment où les vendeurs de médicaments faisaient leur apparition sur les marchés des villages les plus reculés. Cest ainsi que de nombreux hommes âgés de 18 à 50 ans sont devenus dépendants à lamphétamine et que lon constate, chez 20 % dentre eux, un processus de vieillissement prématuré au bout de deux ou trois campagnes agricoles seulement.
A côté de ces usages spécifiques au continent africain, commencent à se développer dans les grands centres urbains, des modes de consommation proches de ceux que lon rencontre dans les pays développés. Apparues au début des années 1980 sur les marchés ouest-africains, lhéroïne (brown sugar) et la cocaïne (le plus souvent sous forme de crack) font aujourdhui lobjet dune utilisation très répandue, même sil est difficile de le quantifier, dans les capitales de la sous-région, principalement dans les grandes villes des pays du Golfe de Guinée (Liberia, Côte dIvoire, Ghana, Togo, Bénin et Nigeria). Si, initialement, on pouvait parler de « retombées » du trafic international de transit, cette explication semble aujourdhui dépassée. Il semble que les bosses africains considèrent désormais le Golfe de Guinée comme un marché unique, et rentable, de la consommation. Il arrive même que les drogues qui y sont commercialisées aient au préalable transité par lEurope.
A lautre extrémité du continent, louverture de lAfrique du Sud sur le monde a multiplié, depuis 1994, loffre de drogues. A lépoque de lapartheid, faute dhéroïne, la drogue dure à lorigine de la grande majorité des décès par surdose parmi la population blanche était le Wellconal®, un opiacé de synthèse (le chlorhydrate de dipipanone) obtenu auprès de pharmaciens complices au moyen dordonnances de complaisance. Le déclin de la consommation de Mandrax coïncide avec lapparition du crack Lautre drogue la plus répandue, notamment dans les townships métis du Cap et de Johannesburg, était le Mandrax. La disponibilité de ce nouveau produit na, depuis, cessé de croître. À Johannesbourg, dabord, puis au Cap et, maintenant, à Durban. Initialement réservé aux élites (principalement blanches), le crack est aujourdhui présent dans toutes les communautés et tous les milieux sociaux. Au printemps 1997, le Dr Sylvain De Miranda estimait à 150 000 le nombre dusagers du crack dans la province du Gauteng (Johannesburg), prédisant que leur nombre atteindrait 500 000 dans tout le pays avant la fin du siècle.
La montée en puissance du crack risque, à terme, sest assortie du développement dun marché de lhéroïne fumable. Les prostituées du Cap, par exemple, avaient jusquici recours à la méthaqualone pour compenser les effets du crack. Le recul du Mandrax pourrait inciter à la recherche dun nouveau downer. Déjà, à Johannesburg, les dealers de crack proposent à leurs clients de lhéroïne brune (N°3) pakistanaise de bonne qualité à un prix relativement peu élevé (260 francs le gramme, soit 65 francs la dose) voire même gratuitement. Autres indices : la consommation dhéroïne se développe au Swaziland, pays de transit sur la route venant de Maputo, au Mozambique, où sapprovisionnent en brown sugar les dealers de Johannesburg.
Les marchés internes des drogues sont approvisionnés par des réseaux fragmentés, peu professionnalisés, et qui mettent le plus souvent à profit des activités de contrebande portant sur des produits légaux. Ainsi, un ex-convoyeur abidjanais, aujourdhui au chômage après un séjour en prison, a confié au correspondant de lOGD que de 1990 à 1995, année de son emprisonnement, il se livrait à un « narcotourisme à but lucratif » en misant sur la différence du prix de la cocaïne entre Lagos et Abidjan. Travaillant pour une compagnie assurant une liaison hebdomadaire Abidjan-Lagos, le convoyeur en profitait pour acheter à Lagos cinq grammes de «coke» à 10 000 francs CFA (100 francs français) le gramme (à titre indicatif, son premier achat a été financé par un prêt contracté auprès dun parent sous prétexte de commerce informel). Il ramenait ensuite la drogue, dissimulée au fond de sa poche, à Abidjan. Dans un pays comme lAfrique du Sud qui, par certains traits, se rapproche des pays développés, le trafic revêt des caractéristiques semblables. Ainsi, ce sont des immigrés, les trafiquants nigérians et ghanéens, qui dominent depuis 1993 le marché de la cocaïne à Johannesbourg, où ils seraient plus de 50 000 clandestins. Ils ont jeté leur dévolu sur les hôtels des anciens quartiers-dortoirs à la périphérie du centre-ville, centres de distribution où le chlorhydrate est également transformé en crack. Cest également là que sapprovisionnent certains gangs des townships de Johannesbourg, de Durban ou du Cap. Dans le cas des pays du Golfe de Guinée, comme dans celui de lAfrique australe, les réseaux de trafic se développent en achetant la protection de membres de la police et de la douane, voir de membres de ladministration à un niveau beaucoup plus élevé.
Trafic local et trafic international
Comme nous lavons vu, la plus grande partie de la production du cannabis est destinée au trafic local ou régional. Mais de nombreux pays, en particulier le Nigeria, le Ghana, le Cameroun, la RDC et la plupart des pays dAfrique australe, exportent des fractions croissantes de leur production en Europe. Les grands ports de lAfrique subsaharienne sont également une voie de transit pour le haschisch en provenance dAsie du Sud-Ouest. Bien que les trafiquants aient longtemps préféré effectuer des transbordements dans les ports dAfrique de lEst (en particulier au Kenya et au Mozambique où des dizaines de tonnes de cette drogue ont été saisies au cours des dernières années), on observe une utilisation croissante de ceux dAfrique de lOuest dans lesquels sont achetés des responsables des douanes ou de ladministration portuaire. On a également noté lutilisation par les trafiquants de haschisch marocains des ports des pays proches de lEspagne et de lAfrique du Nord, en particulier de ceux du Cap Vert et du Sénégal.
Il arrive que de lhéroïne en provenance dAsie du Sud-Ouest et de la cocaïne dAmérique latine transitent en grande quantité par les mêmes ports. Cest en particulier le cas en Afrique australe où il est souvent difficile de faire la part de ce qui est destiné à un important marché intérieur et de ce qui est réexporté. Ainsi les saisies de cocaïne en Afrique du Sud ont été de 636 kg en 1998 et de 343 kg en 1999.Mais tant pour les importations que pour le transit, cest en général la voie aérienne qui est utilisée.
Dès le début des années 1980, des trafiquants nigérians qui avaient avalé des boulettes dhéroïne ont été arrêtés soit à laéroport de Lagos, soit dans ceux des pays européens ou des Etats-Unis. Partis de Karachi ou de Bombay ils transitaient ensuite par lAfrique de lEst (Ethiopie et Kenya) et lAfrique centrale (Zaïre). Depuis la fin des années 1980, lhéroïne du sud-est asiatique (n°4) est venue sajouter au brown sugar (n°3) comme en témoigne le nombre important de ressortissants du Nigeria et de différents pays dAfrique subsaharienne détenus à Bangkok. Parallèlement, les Nigérians sont allés chercher de la cocaïne en Amérique du Sud destinée aux marchés européens et, à partir de 1994, sud-africain. Selon lOrganisation mondiale des douanes (OMD), les trafiquants de drogues nigérians ont été impliqués dans 1 200 affaires dans le monde entre 1991 et 1995. Des dizaines de passeurs africains sont aujourdhui détenus dans les prisons colombiennes, équatoriennes et brésiliennes.
A partir du milieu des années 1990, les trafiquants nigérians se sachant lobjet dune grande vigilance de la part des services de répression dans les aéroports du monde entier ont recruté des passeurs parmi les ressortissants des autres pays dAfrique, en particulier au Sénégal, et même parmi les populations blanches des milieux défavorisés européens (à lOuest comme à lEst). Ils dirigent désormais leurs réseaux sans prendre de risques. On a dabord pensé que les filières nigérianes avaient surtout des bases familiales ou claniques. Mais, selon diverses sources, notamment américaines, il existerait au Nigeria ce que lon peut appeler une véritable mafia : des "barons de la drogue", soutenus par des "sous-barons", lesquels disposeraient à leur tour de leur propre cercle de passeurs. Dans ce schéma, trois têtes dirigeantes chapeauteraient 85 cellules dune quarantaine de membres. Dans ces cellules, un "lieutenant" commanderait de 6 à 20 "soldats". Ce schéma se retrouverait dans lorganisation des réseaux nigérians aux Etats-Unis. LOpération Tonga, menée par les polices européennes en 1995 et 1996, a montré dautre part quil existe des liens entre les mafias colombiennes, la Camorra napolitaine et des réseaux nigérians. De même, les Nigérians sont bien implantés dans la plupart des pays de lEst. Leurs « têtes de pont » sont le plus souvent des étudiants boursiers des régimes communistes restés sans ressource à partir des bouleversements politiques consécutifs à la chute du Mur de Berlin. Les trafiquants nigérians sont donc les seuls groupes africains autochtones à figurer sur les tablettes des organismes de répression des pays riches aux côtés des organisations criminelles agissant sur le plan international, aux côtés des réseaux colombiens, chinois, turcs, pakistanais ou, plus récemment, kosovars.
Mais en Afrique agissent également des organisations liées soit à ressortissants dorigine étrangère qui ont acquis une nationalité africaine par exemple les Libanais en Afrique de lOuest et les Indo-pakistanais en Afrique de lEst soit à une criminalité « expatriée ». Ainsi, en trouve en Afrique du Sud, des branches des mafias italiennes, russes ou israéliennes. On peut lire par exemple dans le rapport de lOGD pour 1997/1998 concernant les criminels « expatriés » : « Pour la région du Cap, il sagit de Vito Palazzolo, ancien banquier de la « Pizza Connection » évadé de Suisse et « réfugié » en Afrique du Sud où il a mis ses compétences au service de lancien régime dapartheid. Aujourdhui citoyen sud-africain, Palazzolo dirige depuis son luxueux ranch de Franschhoek des activités aussi variées que lélevage dautruches, la mise en bouteilles deau minérale, la vente darmements ou le transport et lélimination de déchets toxiques. Lhomme ne manque jamais dadresser des dons à lANC ou aux uvres de la police. Palazzolo figure dans la rubrique maffia sur la liste des 100 personnes les plus recherchées par le ministère italien de la Justice qui le soupçonne de cacher deux autres mafieux en fuite : Giovanni Bonomo et Giuseppe Gelardi ». La justice sud-africaine qui oppose une fin de non recevoir aux demandes dextradition de la justice italienne, sest contentée dassigner Vito Palazzolo à résidence et de le poursuivre pour lacquisition frauduleuse de la nationalité sud-africaine.
Mais, indépendemment des protections dont les trafiquants peuvent bénéficier de la part dhommes politiques et dagents de lEtat, les forces de répression, mal équipées et mal formées, sont impuissantes à lutter contre les trafic. Mal payés, policiers, gendarmes et douaniers peuvent être achetés aisément. Enfin, en dépit des efforts des institutions internationales, il nexiste pratiquement pas de coordination entre les services répressifs des pays dune même région.
Blanchiment dargent et corruption du politique
A linstar de ce mafieux italiens, ce sont essentiellement les criminels dorigine étrangère (à lexception des trafiquants nigérians du fait de la taille de leurs organisations) qui se livrent à des opérations de blanchiment de quelque importance en Afrique subsaharienne. Ainsi, dautres Italiens utilisent des centres de loisirs sur la côte kenyane et à Zanzibar pour blanchir des capitaux résultant dactivités criminelles hors du continent. De même des Libanais blanchissent dans la construction de cliniques privées au Sénégal ainsi que dans des sociétés de pêche au Togo et des Corses à travers les activités des courses de chevaux, des machines à sous et des casinos au Gabon. Ces capitaux extrêmement volatils ne font le plus souvent que transiter par les banques africaines. Les secteurs productifs qui font lobjet dinvestissements de ce type sont souvent abandonnés brutalement par leurs propriétaires lorsque leurs objetifs sont atteints. Ils ne profitent en rien aux pays africains. Il nen est pas de même pour ce qui est de largent provenant de la vente du cannabis par les paysans et des réseaux de distribution locaux des diverses drogues. Ces profits partagés entre un très grand nombre dacteurs sont quasi exclusivement investis dans lamélioration de la production agricole, le fonctionnement de petits commerces et surtout dans lachat de biens de consommations.
Si les petits trafics bénéficient de la protection des agents de lEtat (policiers, douaniers, etc.) et parfois dhommes politiques locaux, dès que les opérations des trafiquants revêtent une certaine ampleur, ils impliquent la complicité ou de la participation directe dhommes politiques à léchelle nationale. Ainsi le Nigeria a été longtemps considéré longtemps par la communauté internationale comme un narco-Etat : les Etats-Unis lont placé 1994 et 1999 sur la liste des pays « décertifiés » et le Groupe de Dublin, composé majoritairement par les pays européens, ne craignait pas de parler de « narco-régime » à son propos. Le général-président Babangida et son épouse ont été eux-mêmes suspectés de se livrer, comme de nombreux autres militaires, au trafic de cocaïne. La mort du général Abacha au début du mois de juin 1998 et la timide ouverture opérée par son successeur, le général Abubakar, ont permis de lever une partie du voile sur les turpitudes du régime, en particulier sur le pillage de lEtat par la famille dAbacha. En ce qui concerne les drogues, ont été mis en cause, notamment par les Etats-Unis, lancien ministre des Affaires étrangères, Tim Ikimi, qui utilisait les services du directeur dun journal de Lagos voyageant fréquement à létranger pour distribuer cocaïne et héroïne importées dAmérique latine et dAsie parmi les membres de son réseau de revendeurs à travers le monde.Un autre militaire impliqué depuis longtemps dans le trafic était le major Hamza Al-Mustapha, chef de la redoutée Sécurité (SSS) dAbacha, qui utilisait les services de la valise diplomatique. Sa femme, dorigine arabe, coordonnait notamment un réseau dans les pays du Golfe.Un ancien chef de la représentation permanente du Nigeria auprès des Nations unies aurait été également impliqué. Les hauts dignitaires du régime Mobutu au Zaïre étaient participaient également au trafic de drogues sur une échelle importante. Dans le cas de la Guinée Equatoriale, ce sont des diplomates appartenant à la famille ou au clan du président qui utilisent les services de la valise et leur immunité pour se livrer à des trafics de cocaïne et dhéroïne à travers le monde. Des dizaines dentre eux ont été arrêtés au cours des deux dernières décennies, particulièrement en Espagne.La famille du président mozambicain Chissano a également, au cours des deux dernières années, été impliquée, à plusieurs reprises, dans des affaires de cocaïne. Mais lutilisation de largent de la drogue pour financer les conflits a des effets plus pernicieux encore.
La drogue, nerf des guerres
Dans lhistoire de lhumanité, il existe deux types de rapports entre les drogues et les conflits. Dune part, les effets psychophysiologiques des drogues sur le guerrier qui peuvent, soit stimuler son ardeur au combat ou le rendre inconscient du danger, soit effacer, après la bataille, les douleurs des blessures ou lextrême tension engendrée par les affrontements, particulièrement dans le cas dun combat rapproché ; dautre part le rôle économique de ces produits qui peuvent contribuer à financer le conflit ou même en devenir un des enjeux. Il est probable que depuis des temps très anciens, des substances ont participé en Afrique à la « mise en condition » des guerriers, dans des cadres rituels très stricts. Aujourdhui encore, bien que le contrôle social exercé à travers lactivité par les shamans, sorciers et autres initiés, sur la consommation des produits psychoactifs ait souvent disparu, ces substances font toujours lobjet dun usage généralisé comme on a pu lobserver par exemple au cours des conflits du Liberia et de Sierra Leone.A linstar des gri-gris, on atrribue à certaines substances le pouvoir de rendre invisible, insensible aux balles, etc. Des drogues marijuana, datura, amphétamine - sont en particulier systématiquement fournies aux enfants-soldats, pour leur permettre daffronter les horreurs de la guerre, au point que les programmes de réinsertion de lUNICEF ou des ONG spécialisées, débutent toujours par une phase de désintoxication.
Mais depuis une vingtaine dannées la drogue a également participé au financement de plusieurs des conflits qui se sont déroulés sur le continent. En Afrique australe, le conflit provoqué par lapartheid est à lorigine dune explosion du trafic et de la consommation des drogues synthétiques en particulier du Mandrax dont la contrebande a été utilisée aussi bien par les services secrets sud-africains que par les mouvements armés des communautés noires et métisses, en particulier le très radical Pan Africanist Congress (PAC).Au Mozambique et en Angola, la guerre a coïncidé avec un important développement des cultures de cannabis dont les réseaux de trafic seront utilisés dans laprès guerre froide pour le commerce des drogues dures (cocaïne) et des drogues de synthèse (Mandrax, amphétamine).
La généralisation sur tout le continent de ce type de situations a été favorisée par la fin de lantagonisme des blocs au début des années 1990. Durant la période de la Guerre froide, les deux super-pouvoirs, que larme nucléaire dissuadait de saffronter directement, le faisaient à travers leurs alliés dans le Tiers monde, de lAmérique centrale à lAfghanistan en passant par lAngola. La chute du mur de Berlin na pas fait disparaître les conflits locaux. On a découvert que leurs prétextes idéologiques (combat pour le socialisme, la libération nationale, anticommunisme) cachaient le plus souvent des affrontements de nationalité, ethniques ou religieux. Les belligérants ne pouvant désormais compter sur le financement de leurs puissants protecteurs, ils ont dû trouver dans les trafics en tous genres, parmi lesquels celui des drogues, des ressources alternatives.
Parmi la trentaine de conflits locaux qui se sont déroulés dans les années 1990 dans laquelle la présence de la drogue est avérée, 13 se situent dans des pays dAfrique subsaharienne : Angola, Comores, Congo, Guinée-Bissau, Liberia, Sénégal, Sierra Leone, Soudan, Ouganda, RDC, Rwanda, Somalie et Tchad. Le premier niveau de financement dun conflit est limpôt prélevé par les groupes armés auprès des paysans sur la valeur du produit agricole. En échange, les guérilleros assurent théoriquement aux producteurs de plante à drogues une protection contre les abus des commerçants, les délinquants et surtout les incursions des forces de lordre. En Afrique, la participation de la drogue au conflit se situe essentiellement au niveau des cultures de cannabis, origine de la seule substance produite localement. Lexemple sur lequel les informations sont les plus fiables est celui du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), rébellion dioula du Sénégal. Certains observateurs estiment que la perception de limpôt sur le cannabis date du début des années 1980 avec la création de la branche armée du mouvement, Attika. Au début, cétait surtout les familles de combattants qui cultivaient le yamba dont les revenus permettaient de soutenir la rébellion.
Mais on na pas tardé à signaler des prélèvements forcés dont étaient victimes des paysans appartenant à dautres ethnies. Le MFDC commercialisait également la marijuana emmenée au large des côtes sur des pirogues et échangée contre des armes apportées par des cargos en provenance du Libéria. On peut évaluer à plusieurs millions de francs chaque année les revenus ainsi obtenus par la guérilla.Le commerce de la marijuana est également une des explications de lextension du conflit à la Guinée Bissau en 1998. En effet, les armes fournies par larmée du pays voisin étaient payées avec de la marijuana par la MFDC.Enfin, les profits réalisés par les rebelles casamançais, sont une des explications de la perpétuation du conflit, certains groupes qui ont pris lhabitude de vivre gâce à cette ressource illicite refusant de souscrire aux accords passés à diverses reprises entre le gouvernement et la direction du mouvement.
Un schéma semblable se retrouve au Libéria où, lorsque Charles Taylor a perdu le contrôle des mines dor et de diamant dans le comté de Lofa en 1991, il sest tourné vers lexportation de la marijuana qui se faisait par le port de San Pedro auquel le gouvernement de la Côte dIvoire lui donnait accès. La plupart des mouvements armés du Tchad ont également tous eu recours à largent du cannabis.
Un cas plus complexe de la géopolitique du cannabis en Afrique subsaharienne est lutilisation par le pouvoir cette fois de la lutte contre le cannabis pour renforcer son contrôle sur des régions qui tendent à lui échapper. Ainsi au Soudan les autorités pratiquent des campagnes déradication, avec lappui du Programme des Nations unies de contrôle international des drogues (PNUCID), dans les provinces du Darfour à louest et du Bedja à lest où vivent des tribus en lutte contre le pouvoir islamiste de Karthoum.
Le trafic de transit des drogues dures par voies maritime ou aérienne échappe en général au contrôle des belligérants. En revanche dès que se développe un grand marché de consommation, les voies de son approvisionnement peuvent être une source de profit pour les partis armés. Cest le cas du marché de la cocaïne en Afrique du Sud que lUnita, depuis la reprise des conflits en 1992-1993, contribue à alimenter. Le 20 janvier 1998, larmée de lair angolaise interceptait un DC-4 appartenant à Congo Air Express, une société privée sud-africaine qui transportait du matériel destiné aux hommes de Jonas Savimbi. Le pilote, qui avait décollé de laéroport international sud-africain de Lanseria, dans la banlieue de Johannesburg, a confirmé avoir régulièrement ravitaillé les bases de lUnita (notamment Andulo et Bailundo, au centre du pays) depuis deux ans. Or il semble que la cocaïne importée du Brésil ait intégré la panoplie des réseaux de soutien à lUnita, au moins depuis 1994.
Laéroport de Lanseria est pour les trafiquants darmes et de drogues, lun des points dentrée en Afrique du Sud les moins contrôlés. Il reçoit de dix à vingt vols quotidiens et est officiellement fermé à 19 heures (le bureau de douane, tenu par un seul fonctionnaire, ferme, lui, à 17 heures), après quoi les avions se posent à leurs risques et périls. Beaucoup sont prêts à courir ce risque, dailleurs tout relatif : le 25 mai 1997, cest là qua atterri un avion rempli dor, de devises et de diamants appartenant à feu le président zaïrois Mobutu, alors en fuite. Cest encore à Lanseria quétait établie la compagnie Million Air, propriété de Veejay Goswami, ressortissant indien accusé dêtre le principal importateur de Mandrax en Afrique du Sud arrêté à Doubaï en juillet 1997.
Si lacheminement de cocaïne semble être une source dapprovisionnement significative pour lUnita, les ports et les aéroports aux mains des forces gouvernementales participent eux aussi au trafic. Interpol na communiqué, pour lannée 1995-1996, que des saisies en Angola de lordre de 9 kilos de cocaïne. Plus de 100 kg de cette drogue à destination de, ou ayant transité par, Luanda ont été saisis en aval (Namibie, RSA) ou en amont (Brésil, Europe, États-Unis) de ce pays. Ainsi, limplication des ports et des réseaux du « pays utile » angolais dans les trafics transnationaux semble évidente, même si, au niveau local, les saisies et en général les résultats de la lutte antidrogues sont minimes. On pourrait même dire que le manque de résultats, dans ce cas précis, est une indication des « protections » dont jouit le trafic.
Dautres groupes armés actifs dans lenvironnement de lAfrique du Sud, pourraient également tirer parti du développement de son marché des drogues. En RDC en particulier, si les informations faisant état de cultures de cocaïers et de laboratoires de production de cocaïne se confirmaient, les réseaux de drogues à destination du marché sud-africain pourraient également financer les protagonistes du conflit qui séternise dans le pays.
Labsence, en dehors des communautés blanche et métisse dAfrique du Sud, de populations importantes jouissant de revenus élevés, fait quen Afrique subsaharienne le trafic de drogues comme la cocaïne et lhéroïne y restera vraisemblablement à un niveau relativement limité ne permettant pas de financer des organisations armées. Cette constation ne permet cependant pas lever toutes les menaces que les drogues font peser sur cette région du monde.
Quel avenir pour les drogues en Afrique subsaharienne ?
La plupart des pays de lAfrique subsaharienne connaissent des problèmes économiques, sociaux, institutionnels qui, plus quailleurs dans le monde, sont à lorigine de laggravation de la situation des drogues. La façon la plus efficace de lutter contre lextension de ce phénomène serait donc, pour les pays riches, en particulier en Europe, duvrer au rétablissement des grands équilibres économiques, de favoriser lemploi des jeunes, de renforcer la démocratie et létat de droit, daméliorer la situation de lenseignement et de la santé. Bien quil sagisse dobjectifs proclamés par la France et les institutions internationales, le conditionnel reste de mise dune part au vu de linsuffisance des efforts financiers accomplis par les pays riches à légard de lAfrique. Dautre part, la prise de mesures comme la directive européenne de 2000 qui permet de faire entrer 5 % de graisses végétale dans la composition du chocolat, sont de nature à favoriser les productions agricoles illicites. Selon certains experts en effet, cette mesure fera perdre annuellement 200 000 dollars à la Côte dIvoire et ne pourra que provoquer un développement des plantations du cannabis dans la région de lOuest où cette plante finance déjà la régénération des plantations de cacao (voir infra).
Pourtant un redressement de la situation des agriculteurs de lAfrique subsaharienne est particulièrement urgent. En effet, leffondrement des systèmes de production agraires a de nombreux effets induits qui favorisent la « narcotisation » de la société. Dune part, il expulse une partie des jeunes vers les villes où, faute demploi, ils trouvent un dérivatif dans lusage des produits interdits. Ceux qui restent au village cherchent à améliorer leur situation économique en cultivant du cannabis. La commercialisation de la marijuana implique la mise en place de circuits de trafic qui sont un facteur de développement de la corruption. Dans de nombreux cas, cette production contribue également à financer des conflits qui achèvent de ruiner les régions dans lesquelles ils se déroulent.
Certaines observations suggèrent que ces sont des facteurs socio-économiques, et non loffre des drogues, qui sont également à lorigine du développement de la toxicomanie. En effet, une partie importante des consommateurs, en particulier les enfants des rues, qui nont pas la possibilité économique dacheter des drogues classiques, prennent des colles et des solvants, des mixtures à base de plantes traditionnelles comme le datura ou, particulierement en Afrique centrale, des produits comme le cirage, la peau de serpent râpée ou les fibres de matelas impreignées durine.
Les toxicomanes sont le plus souvent accueillis dans les départements de santé mentale des hôpitaux et, dans de nombreux pays, les psychiatres formés à les traiter se comptent sur les doigts dune main. Parfois les ONG tentent de pallier ces carences de lEtat, comme au Bénin où un médecin psychiatre a pris linitiative de créer, dans tous les quartiers à risques, des associations de jeunes « Carrefour-Jeunesse-Solidarité », de groupes de banques communautaires gérées par les femmes, des centres communautaires de Santé et des coopératives dartisans, en affirmant quil sagissait là, sans parler de drogues, du meilleur moyen de prévenir leur usage car : « La signification profonde des toxicomanies faisant apparaître quil sagit dune maladie de société, il faut que le choix et le développement de la nouvelle société à construire soient le fruit de toutes les franges de la population impliquées dans léclosion et le développement de ce fléau ».En attendant un hypothétique « décollage » de léconomie des pays africains, laction communautaire paraît le seul moyen denrayer le développement du complexe des drogues.
Alain Labrousse, ex-directeur de lObservatoire géopolitique des drogues (OGD). Chargé de mission à lObservatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Auteur, parmi plusieurs ouvrages consacré à ce thème de La drogue, largent et les armes, Arthème Fayard, 1991 et La drogue, un marché de dupes, Editions Alternatives, 2000.