LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET DU COMMERCE INTERNATIONAL
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 26 février 2026
Le Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international se réunit aujourd’hui, à 10 h 30 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, les questions qui pourraient survenir occasionnellement se rapportant aux relations étrangères et au commerce international en général.
Le sénateur Peter M. Boehm (président) occupe le fauteuil.
[Français]
Le président : Bonjour, honorables sénateurs. Je m’appelle Peter Boehm, je suis un sénateur de l’Ontario et je suis président du Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international.
[Traduction]
J’invite les membres du comité qui participent à la réunion d’aujourd’hui à se présenter.
Le sénateur Adler : Bonjour. Charles Adler, du Manitoba.
[Français]
La sénatrice Gerba : Amina Gerba, du Québec.
[Traduction]
Le sénateur Harder : Peter Harder, de l’Ontario.
La sénatrice M. Deacon : Marty Deacon, de l’Ontario. Bienvenue à vous.
La sénatrice Coyle : Mary Coyle, d’Antigonish, en Nouvelle-Écosse.
Le sénateur Al Zaibak : Mohammad Al Zaibak, de l’Ontario.
[Français]
La sénatrice Hébert : Martine Hébert, du Québec.
[Traduction]
Le président : Bonjour, honorables sénateurs, et bonjour à tous ceux qui nous regardent d’un bout à l’autre du pays sur ParlVU. Nous nous réunissons aujourd’hui conformément à notre ordre de renvoi général pour discuter de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, qui a été publiée le 4 décembre, et plus particulièrement, de ses répercussions sur le Canada.
Aujourd’hui, nous avons le plaisir d’accueillir, par vidéoconférence, à titre personnel, Maxwell A. Cameron, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique, qui se joint à nous de Vancouver, et Ann Fitz-Gerald, directrice de la Balsillie School of International Affairs et professeure de sécurité internationale, qui est normalement à Waterloo, mais qui se joint à nous aujourd’hui d’Addis-Abeba, si j’ai bien compris. Dans la salle avec nous, nous accueillons Vina Nadjibulla, vice-présidente de la Recherche et de la stratégie à la Fondation Asie Pacifique du Canada.
Avant d’entendre les déclarations préliminaires et de passer aux questions et réponses, je tiens à rappeler à toutes les personnes présentes de bien vouloir mettre en sourdine les notifications sur leurs appareils, car c’est une distraction inutile. J’aimerais que vous lisiez la carte des pratiques exemplaires en ce qui concerne le microphone et l’oreillette afin d’éviter tout accident audio et de protéger notre personnel technique, en particulier nos interprètes.
Nous sommes prêts à entendre les déclarations préliminaires qui, comme d’habitude, seront suivies des questions des sénateurs et des réponses de nos témoins.
Madame Nadjibulla, la parole est à vous.
Vina Nadjibulla, vice-présidente, Recherche et stratégie, Fondation Asie Pacifique du Canada : Monsieur le président, honorables sénateurs, je vous remercie de me donner l’occasion de m’adresser au comité.
L’examen de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis et de ses répercussions sur le Canada est à la fois opportun et important. Avant de passer au vif du sujet, je dois cependant faire une mise en garde : les documents stratégiques produits sous la présidence du président Trump doivent être interprétés différemment de ceux des administrations précédentes. Ils sont importants en raison des orientations qu’ils donnent, mais leur exécution n’est pas garantie, si bien qu’il reste beaucoup de questions quant à la façon dont la stratégie sera mise en œuvre. Malgré cette mise en garde, cette stratégie demeure importante, et les Canadiens doivent y prêter particulièrement attention.
Le plus important à comprendre au sujet de la stratégie de sécurité nationale de Trump, c’est qu’elle se fonde sur l’idéologie MAGA et qu’elle est hostile au libéralisme et à l’ordre international libéral. La critique la plus sévère qu’on trouve dans le document vise l’Europe, mais sa logique sous-jacente s’applique aussi au Canada.
Cela marque un changement de cap radical par rapport à tous les documents précédents, y compris la stratégie de sécurité nationale de 2017, établie pendant la première présidence de Trump. Cela remet en question les postulats qui sous-tendent la politique étrangère canadienne depuis des décennies, à savoir que l’Amérique du Nord est un lieu d’interdépendance stable plutôt que hiérarchique, que les États-Unis exercent principalement leur pouvoir par l’entremise d’institutions et d’alliances multilatérales et que le Canada peut faire preuve de beaucoup d’autonomie dans un système largement fondé sur des règles. Ces postulats ne tiennent plus.
Dans ce contexte, permettez-moi de vous expliquer trois choses : ce que dit la stratégie de sécurité nationale des États-Unis qui est le plus pertinent pour le Canada; ce que cela signifie précisément dans nos relations avec la Chine et l’Indo-Pacifique, la région du monde sur laquelle je me concentre; puis ce que le Canada devrait faire.
Prenons d’abord les éléments les plus pertinents pour le Canada. Le premier est que l’hémisphère occidental est élevé au rang de priorité ultime, et le libellé en est explicitement un de sphères d’influence. La stratégie invoque la réaffirmation et l’application de la doctrine Monroe, qui vise à empêcher les « [...] concurrents non hémisphériques [...] de posséder ou de contrôler des actifs stratégiques [...] » dans l’hémisphère.
Pour le Canada, le message est simple : nos infrastructures, nos ports de données, nos écosystèmes de recherche et nos choix d’investissement seront de plus en plus considérés dans une optique de sécurité hémisphérique, et pas seulement dans une optique commerciale ou économique bilatérale.
Le deuxième élément, c’est que la politique économique est traitée comme une priorité pour la sécurité nationale. La stratégie de sécurité nationale des États-Unis lie leur stratégie de sécurité, leur stratégie industrielle, les chaînes d’approvisionnement et la technologie, si bien que leur stratégie économique coordonnée avec les alliés devient une priorité. C’est important pour le Canada parce qu’encore là, tous les enjeux que nous avons toujours considérés comme des enjeux économiques en ce qui concerne les technologies propres, les minéraux critiques ou la coopération en matière d’intelligence artificielle seront de plus en plus perçus comme du domaine stratégique, et les États-Unis voudront obtenir la coopération de leurs alliés à cet égard.
Il est également pertinent de retenir que la coopération ne sera plus obtenue par la persuasion ou des valeurs communes, comme c’était le cas avec les administrations précédentes, mais plutôt par l’influence, l’imposition de conditions et la coercition. Nous l’avons déjà constaté dans les mesures prises à l’égard du Groenland, du Venezuela et ainsi de suite.
Qu’est-ce que cela signifie précisément pour la Chine et l’Indo-Pacifique? L’hémisphère occidental a été élevé au rang de priorité ultime, tandis que l’Indo-Pacifique figure au deuxième rang de l’échelle de priorité exposée dans ce document, mais l’administration Trump considère ici la Chine non pas comme un rival systémique ou sous l’angle de la concurrence entre grandes puissances, comme c’était l’usage dans les autres documents du genre, mais plutôt sous l’angle de la concurrence économique. La Chine y est principalement dépeinte comme un concurrent économique avec lequel les États-Unis souhaitent rivaliser, surtout dans l’Indo-Pacifique. Encore une fois, cela a des répercussions sur le Canada et sur le rééquilibrage actuel de nos relations avec la Chine.
Concrètement, le Canada pourrait faire l’objet de pressions de Washington pour se doter des garde-fous plus serrés, réduire l’empreinte chinoise dans les secteurs sensibles — ceux que j’ai mentionnés plus tôt — et harmoniser davantage ses outils de sécurité économique avec ceux des États-Unis.
En même temps, je dois souligner qu’il y a beaucoup d’incertitude dans les relations entre les États-Unis et la Chine parce que le président Trump, encore une fois, n’est pas un président comme les autres et qu’il conclura probablement ses propres accords, surtout à l’approche du sommet avec le président Xi. Le Canada pourrait se retrouver confronté à une déferlante de demandes américaines un mois, puis à des pressions américaines très différentes le mois suivant, sans trop de préavis.
En fin de compte, le Canada doit être attentif à la stratégie américaine sur la Chine dans cette stratégie de sécurité nationale, mais il ne doit pas perdre son libre arbitre pour autant. Ses relations avec la Chine doivent se fonder d’abord et avant tout sur les intérêts canadiens, la sécurité canadienne et les valeurs canadiennes, et non sur l’espoir que les États-Unis soient cohérents ou qu’une coordination avec l’administration Trump soit possible.
Que devrait faire le Canada à la lumière de tout cela? Permettez-moi d’avancer trois pistes pratiques.
Premièrement, considérez la stratégie de sécurité nationale des États-Unis comme un environnement opérationnel, plutôt que comme un manuel d’instructions ou un plan stratégique. Le Canada doit l’utiliser pour prévoir les points de pression américains dans l’examen de possibilités d’investissements et de tout ce qui concerne les données, les infrastructures essentielles, la sécurité de la recherche et les minéraux critiques, tout en prenant ses décisions en fonction des risques pour le Canada, des intérêts et de la souveraineté du Canada.
Deuxièmement, le Canada doit de toute urgence mettre à jour sa propre stratégie de sécurité nationale. On en parle depuis un certain temps. Le plan exhaustif que nous avons est antérieur à la militarisation des chaînes d’approvisionnement et à l’érosion des postulats de prévisibilité des États-Unis, que j’ai décrites plus tôt. Il faut préciser, dans la stratégie canadienne, notre définition de la sécurité nationale et économique; définir notre approche à l’égard de la sécurité continentale à l’ère de l’affirmation hémisphérique américaine; établir les paramètres de nos relations avec les grandes puissances et revoir en conséquence nos politiques relatives à l’Indo-Pacifique, à l’Arctique, à l’industrie et à la défense. L’accent doit évidemment être mis sur l’autonomie et la résilience de l’État.
Troisièmement, misez beaucoup plus sur les discussions stratégiques avec nos autres partenaires de l’Indo-Pacifique — le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, l’Inde et les États de l’Asie du Sud-Est — pour faire évoluer notre approche et approfondir notre compréhension de la concurrence entre les États-Unis et la Chine, mais aussi des changements dans l’environnement de sécurité dans la région.
Les alliés de l’OTAN sont essentiels, mais le Canada doit en faire beaucoup plus dans ses discussions stratégiques avec ses partenaires de l’Indo-Pacifique. Le voyage du premier ministre Carney dans la région est une excellente occasion d’ouvrir des portes, et j’ai hâte d’en discuter avec vous.
Merci beaucoup.
Le président : Merci, madame Nadjibulla.
J’aimerais souligner que le sénateur Woo, de la Colombie-Britannique, s’est joint à la réunion.
Monsieur Cameron, vous avez la parole.
Maxwell A. Cameron, professeur, Université de la Colombie-Britannique, à titre personnel : Bonjour, sénateur Boehm et honorables sénateurs. C’est un grand plaisir d’avoir l’occasion de m’adresser à vous ce matin.
Je m’appelle Max Cameron, et je m’adresse à vous depuis l’Université de la Colombie-Britannique, qui est située sur le territoire traditionnel des Musqueams, à Vancouver. J’enseigne au Département de science politique et à l’École de politique publique et d’affaires mondiales, et je suis président de l’Association d’études latino-américaines.
J’aimerais aborder aujourd’hui trois aspects des répercussions de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis : premièrement, la réponse du Canada au retour de la politique du pouvoir hémisphérique; deuxièmement, les répercussions sur les relations entre le Canada, l’Amérique latine et les Caraïbes; troisièmement, l’érosion de la démocratie aux États-Unis et la menace que cela représente pour notre sécurité.
La stratégie de sécurité nationale des États-Unis a annoncé ce qu’on appelle le corollaire Trump à la doctrine Monroe, un fondement du républicanisme contre la monarchie et la colonisation par les puissances européennes proclamé par le président James Monroe en 1823, au XIXe siècle. Mais les Européens ont été avertis de ne pas étendre leurs systèmes politiques à l’hémisphère occidental précisément pour que les États-Unis puissent s’étendre au sud et à l’ouest.
Au XXe siècle, la doctrine Monroe était invoquée pour justifier des interventions répétées des États-Unis en Amérique latine et dans les Caraïbes, et voilà qu’aujourd’hui, on utilise le « corollaire Trump » pour justifier l’intervention au Venezuela et la quarantaine imposée à Cuba. De plus, la guerre commerciale de Trump avec le Canada, son désaveu répété de notre souveraineté et ses menaces contre le Groenland donnent à penser que la doctrine Monroe s’étend vers le nord, comme au XIXe siècle, où la Grande-Bretagne et plus tard le Canada, une fois devenu un dominion autonome, ont dû résister à l’expansionnisme américain.
Face aux ambitions impériales de l’administration Trump, le Canada a besoin d’exprimer clairement son opposition à la stratégie de sécurité nationale des États-Unis, et je pense que notre premier ministre l’a fait avec une clarté et une cohérence remarquables à Davos.
Il ne fait aucun doute dans mon esprit que nous devons protéger nos frontières, notre Arctique, notre énergie, notre eau, nos minéraux critiques et nos autres ressources contre toute ingérence étasunienne, et que nous devons éviter toute intégration supplémentaire qui pourrait être utilisée comme arme contre nous. Il semble que nous ne puissions même plus construire des ponts de nos jours, littéralement, sans être soumis à l’intimidation de Washington.
En ce qui concerne l’Amérique latine et les Caraïbes, depuis plusieurs décennies, nous misions sur l’espoir que la politique démocratique, le libéralisme économique et la coopération hémisphérique soient possibles. Nous nous sommes joints à l’Organisation des États américains, l’OEA. Nous avons négocié l’Accord de libre-échange nord-américain, ou ALENA, ainsi que divers accords bilatéraux dans la région. Nous avons participé aux Sommets des Amériques. Nous avons maintenu des relations diplomatiques avec Cuba, et je crains que nous ne nous retirions des Amériques à un moment où nous partageons, peut-être plus que jamais, un engagement commun à l’égard de l’égalité souveraine, de la non-intervention et du règlement pacifique des différends.
Nous possédons un pouvoir de convaincre considérable dans les Amériques, et nous pouvons l’utiliser à notre avantage. À cet égard, je pense qu’il est important que nous maintenions notre capacité diplomatique de dialoguer avec nos alliés, en Amérique latine ou ailleurs.
Enfin, les démocraties ne font pas la guerre aux autres démocraties, parce que la démocratie dépend de la primauté du droit, mais l’érosion de la primauté du droit aux États-Unis est telle que l’administration Trump se permet d’intervenir illégalement tant aux États-Unis qu’à l’étranger, ce qui menace notre sécurité et notre démocratie.
Le risque le plus immédiat pour le Canada réside moins dans une intervention militaire directe que dans une influence plus indirecte, y compris par l’incitation au séparatisme en Alberta. L’absorption de l’Alberta par les États-Unis serait en droite ligne avec la doctrine Monroe et les notions connexes de destin manifeste et d’exceptionnalisme américain.
Notre meilleure stratégie de défense consiste à renforcer notre propre démocratie. Nous devons rester forts et unis et éviter la polarisation qui accroît notre vulnérabilité à une domination étrangère.
Étant donné que notre sécurité dépend de la préservation de la démocratie aux États-Unis, nous devons saisir toutes les occasions de rappeler à nos amis que la Révolution américaine a été faite pour résister à la tyrannie des rois et défendre les valeurs du républicanisme, du libéralisme et de la démocratie.
Enfin, bien sûr, nous devons diversifier nos échanges commerciaux, mobiliser de nouveaux investissements, approfondir la coopération avec d’autres alliés, renforcer nos capacités de défense et éviter une plus grande intégration avec les États-Unis. Nous devons être prêts à tourner le dos à un tyran qui cherche à nous dominer, même si cela signifie de souffrir à court terme pour assurer notre survie à long terme.
Je vous remercie et je me ferai un plaisir de répondre à vos questions.
Le président : Merci beaucoup, monsieur Cameron. Nous allons maintenant passer à Mme Fitz-Gerald, qui nous parlera de bien loin, en Éthiopie.
Ann Fitz-Gerald, directrice, Balsillie School of International Affairs, et professeure d’études de sécurité internationale, à titre personnel : Sénateur Boehm, honorables sénateurs membres du comité, j’aimerais vous présenter quatre observations aujourd’hui.
La première est que la stratégie de sécurité nationale des États-Unis ne doit pas être interprétée isolément, mais plutôt comme la pierre angulaire d’un système délibérément construit de politiques visant la suprématie économique et technologique des États-Unis, particulièrement en concurrence avec la Chine, au moyen d’instruments non militaires. Ce système comprend la stratégie américaine en matière d’intelligence artificielle, la GENIUS Act, et les lois connexes sur les finances numériques, la Stratégie nationale de normalisation, les règles sur le maintien des droits de propriété intellectuelle et l’utilisation laxiste des pouvoirs découlant de l’International Emergency Economic Powers Act, ou IEEPA.
Ensemble, ces instruments forment un arsenal de règles économiques qui concentre le pouvoir entre les mains de ceux qui détiennent la propriété intellectuelle, qui sont maîtres des données et qui décident des normes. La stratégie de sécurité nationale des États-Unis est la logique stratégique qui tient tout cela ensemble. L’objectif est la domination de l’économie des biens immatériels, par l’établissement de règles, le contrôle institutionnel et l’ingénierie de la chaîne de valeur — pas seulement par les tarifs.
Les États-Unis fonctionnent selon un système bien établi. Le Canada a besoin de son propre régime de politiques complet. Par exemple, une politique nationale sur l’intelligence artificielle sera intenable si elle nous rend vulnérables parce que nous n’avons pas de stratégie nationale sur les données qui protège nos données. Si nous voulons défendre notre autonomie économique et stratégique, nous devons adopter une approche systémique.
Deuxièmement, la stratégie de sécurité nationale des États-Unis met fortement l’accent sur la défense hémisphérique et la sécurité des ressources. Malgré des mentions limitées de l’Arctique, des documents connexes et diverses postures opérationnelles montrent clairement que les États-Unis se réorientent vers la défense de leurs approches nordiques et de l’hémisphère occidental. En même temps, ils font explicitement de la sécurité de l’accès aux minéraux critiques et aux éléments des terres rares une priorité stratégique. Les événements récents au Groenland en témoignent, tout comme les mesures prises par les dirigeants américains concernant la constitution de réserves, la coordination avec les alliés et la restructuration de la chaîne d’approvisionnement.
Ainsi, le Canada a besoin d’une stratégie nordique complète faisant le lien entre la défense, les minéraux, le climat et la gouvernance des océans; il doit articuler clairement comment le Canada défendra chaque mètre carré de ses régions nordiques; il doit faire preuve de transparence au sujet de ses manques de capacité et de ses partenariats avec des alliés pour combler ces lacunes; enfin, il doit bien définir sa position dans la chaîne de valeur nationale et internationale des minéraux critiques, non seulement en tant qu’extracteur, mais aussi en tant que créateur de valeur.
Troisièmement, la stratégie de sécurité nationale des États-Unis contient un langage calibré sur la Chine. La concurrence est explicite, mais le document laisse place au maintien d’une certaine dépendance tactique — particulièrement pour des choses comme les aimants, les terres rares et des intrants manufacturiers précis — le temps que les États-Unis renforcent leur capacité nationale. Il y a ambiguïté stratégique. C’est conforme aux récents messages politiques selon lesquels les produits étrangers, y compris les véhicules électriques chinois, sont acceptables s’ils sont produits dans l’architecture industrielle américaine. Le message ici est qu’ils veulent contrôler l’emplacement, les normes, la propriété intellectuelle et les données, même lorsque des capitaux étrangers sont en jeu.
Pour le Canada, la proximité à elle seule ne garantit pas l’inclusion dans les futures chaînes de valeur. Le Canada doit s’assurer que sa participation aux chaînes d’approvisionnement nord-américaines comprend des normes en matière de propriété intellectuelle et qu’il pourra exercer son influence et un contrôle en aval, pas seulement participer à la production physique.
Quatrièmement, et c’est peut-être l’élément le plus sous-estimé, il faut mettre l’accent sur le leadership en matière de normes. Le document signale à maintes reprises l’intention des États-Unis de veiller à ce que les cadres technologiques et de gouvernance américains influencent le monde. On y mentionne explicitement la Stratégie nationale de normalisation des États-Unis et les réformes institutionnelles connexes. L’annonce faite cette semaine par le département d’État, et l’insistance pour que les diplomates américains réclament un accès illimité aux données nationales fait également partie de cette approche et risque de créer une nouvelle forme de néocolonialisme et de subsidiarité.
Le document indique que les normes ne sont plus des détails techniques, mais des instruments de pouvoir. Les États-Unis sont déterminés à faire des brevets américains des normes mondiales, à intégrer la propriété intellectuelle aux brevets essentiels à la base des normes établies et à se retirer de 66 accords internationaux, mais à conserver trois traités techniques, avec l’Union internationale des télécommunications, ou UIT, l’Organisation internationale de normalisation, ou ISO, et la Commission électrotechnique internationale, ou CEI, car ces normes techniques façonnent le pouvoir et le contrôle du marché.
Il s’agit là de concurrence que j’appellerais la « plomberie » de l’économie mondiale, soit les protocoles, les interfaces, les définitions juridiques et les comités techniques. Quiconque façonne les normes y intègre ses brevets. Quiconque intègre des brevets aux normes perçoit des redevances. Quiconque perçoit des redevances influence les chaînes de valeur. C’est pourquoi les États-Unis pourraient se retirer de l’UNESCO, mais pas de l’UIT.
Je tiens à féliciter le Sénat du rôle déterminant qu’il joue pour que l’on fasse des normes une question de stratégie nationale. Étant donné que le problème prend rapidement de l’ampleur et que les répercussions sont importantes, il est essentiel que votre initiative au Canada et votre élan se poursuivent. Adopter passivement des normes élaborées ailleurs risque de laisser les entreprises canadiennes en aval des chaînes de valeur avec des bénéfices limités. C’est une question cruciale pour la révision à venir de l’Accord Canada—États-Unis—Mexique, ou l’ACEUM.
En conclusion, il ne faut pas sous-estimer la portée et la cohérence de l’approche liée à ces quatre éléments. Le Canada doit réagir en mettant en place son propre régime. Si nous continuons à nous faire imposer les règles, nous resterons en aval des chaînes de valeur. Si nous renforçons nos capacités sur le plan des normes, de la propriété intellectuelle, de la gouvernance des données et de la sécurité dans l’Arctique, nous commencerons alors à décider des règles, ce qui, avec nos ressources naturelles, renforcera notre position et nous donnera un levier. Merci beaucoup.
Le président : Merci, madame Fitz-Gerald.
Chers collègues, nous avons écouté trois déclarations très intéressantes. Nous allons suivre notre règle des trois minutes, mais je vous demande, comme d’habitude, de vous en tenir à des questions très concises et d’éviter les longs préambules. Nous souhaitons vraiment que les témoins nous en disent le plus possible aujourd’hui et, si nous avons le temps, nous passerons bien sûr à un deuxième tour.
La sénatrice M. Deacon : Merci à nos invités d’être présents en ligne aujourd’hui pour discuter d’un sujet très actuel.
J’aimerais commencer par M. Cameron et revenir à la doctrine Monroe, dont vous avez parlé plus tôt. Comme on l’a dit, le « corollaire Trump » à ladite doctrine inclut clairement le Canada. Et même si le tout ne se traduit pas nécessairement par des pressions militaires, les efforts que déploie le Canada pour diversifier ses marchés — ce qui est indispensable — et s’affranchir de la sphère d’influence américaine seront perçus comme une menace à la stratégie.
Ainsi, au moment où le Canada négocie et signe les nouveaux accords commerciaux en question et renforce ses alliances à l’étranger, dans quelle mesure est-il réaliste de penser que les États-Unis tenteront d’exercer des pressions sur ces partenaires potentiels pour qu’ils reculent et considèrent tout accord avec le Canada comme un risque pour leurs propres relations avec les États-Unis?
M. Cameron : Merci pour cette question, qui est très importante. Nous voyons déjà à quel point l’administration Trump considère le rapprochement entre le Canada et la Chine et la récente visite du premier ministre en Chine comme une menace pour sa stratégie et les intérêts américains.
Je pense qu’il ne fait aucun doute que nous sommes, dans une certaine mesure, sur une trajectoire de collision. Par conséquent, à mon avis, nous devons faire deux choses. Il nous faut adopter une stratégie visant à ne pas accroître notre vulnérabilité et, dans la mesure du possible, à réduire notre vulnérabilité par rapport aux États-Unis, mais nous devons le faire avec une intelligence machiavélique. Autrement dit, nous devons le faire de manière à limiter au maximum les risques de représailles à notre encontre, ce qui va nécessiter beaucoup de talent et d’efforts. C’est manifestement le défi auquel le gouvernement est confronté.
Pour les citoyens, la meilleure chose à faire est de soutenir les efforts déployés par notre pays pour changer la nature de nos relations avec les États-Unis en restant, autant que possible, forts et unis dans notre volonté de défendre notre souveraineté. Merci.
Le sénateur Harder : Ma question s’adresse à Mme Nadjibulla et elle porte sur votre remarque selon laquelle le Canada doit rapidement réviser sa stratégie de sécurité nationale. Je voudrais vous contredire et vous demander de réagir.
Je pense que la stratégie de sécurité nationale de Trump est la première manifestation de la rupture dont parlait le premier ministre Carney. Je pense qu’il est plus sage pour le Canada de mettre en œuvre des éléments de la stratégie plutôt que de se lancer lui-même dans une stratégie globale, car elle peut être davantage attaquée que les éléments distincts. Les éléments que je vois sont ceux concernant la Chine, l’Asie, la collaboration avec nos alliés européens, tant au sein de l’OTAN qu’avec les pays de l’Union européenne, ainsi que l’Union internationale des télécommunications et la conférence d’hier sur l’IA.
En d’autres termes, ne serait-il pas préférable pour nous de faire valoir nos intérêts dans le contexte de nos valeurs? N’est-il pas vrai que notre rapport de force ne nous permet pas d’avoir le plan exhaustif que vous souhaiteriez à ce stade?
Mme Nadjibulla : Je suis très heureuse de répondre. Merci beaucoup, sénateur, pour cette excellente question. Ce que je voulais dire, c’est que nous avons besoin de définir quelque chose à l’interne — qui n’a pas à être public — qui reflète l’objectif global que nous essayons d’atteindre.
Vous avez raison de dire que le premier ministre Carney a présenté cette vision dans son discours à Davos, mais il s’agit davantage d’une déclaration politique que d’un plan précis et détaillé.
Les différents éléments que nous assemblons sont importants, mais ils comportent des compromis et des tensions et il devient difficile d’établir des priorités lorsque l’on a trop de choses, mais rien qui prévaut sur le reste. Peut-être que ce qui prévaut actuellement, c’est ce que le premier ministre Carney a en tête et ce qu’il essaie de mettre en œuvre.
Or, pour faire fonctionner l’ensemble du système — tant à Ottawa que dans tout le pays — et mobiliser les ressources, non seulement du gouvernement, mais aussi du secteur privé et de la société civile, et favoriser un effort national, il faut que les choses soient clairement énoncées.
Et le temps sera un facteur important à cet égard. Nous n’avons pas à nous précipiter, mais ce type d’approche à la pièce ne peut pas être viable et présentera également des inconvénients.
Donc, pour l’instant, cela fonctionne, et nous composons avec la situation, mais il y a un risque que nous fassions trop de choses et que le système ne sache pas ce que nous essayons d’accomplir. Il faut donc qu’il y ait des changements, ce qui ne peut se limiter à un discours.
Et puis, si vous me le permettez, pour revenir à la question précédente, je pense que la question fondamentale ici n’est pas de savoir si les États-Unis feront pression sur d’autres partenaires au sujet de leurs accords commerciaux avec le Canada. Ce sera plutôt de savoir quelle pression le Canada subira dans le cadre du processus de renouvellement de l’ACEUM. Autrement dit, si nous souhaitons que cet accord se poursuive, quels types de pilules empoisonnées y insérera-t-on pour limiter notre capacité à négocier avec d’autres.
Nous l’avons constaté dans le cadre des accords que les États-Unis ont négociés avec la Malaisie et d’autres pays quant à l’harmonisation des outils de sécurité économique — je mentionnais que ce qui importe aux États-Unis actuellement, c’est de rivaliser avec le concurrent économique qu’est la Chine. Par conséquent, le processus de renouvellement de l’ACEUM sera un élément déterminant.
Le président : Je suis désolé de vous interrompre.
Mme Nadjibulla : Toutes mes excuses.
Le président : Il n’y a pas de problème.
Le sénateur Al Zaibak : Je tiens tout d’abord à remercier tous nos témoins d’avoir présenté des points de vue très instructifs, complets et complémentaires.
Ma question s’adresse à M. Cameron. D’après ce que vous avez dit dans votre déclaration préliminaire, je crois comprendre que, dans le cadre de la stratégie de sécurité nationale des États-Unis, le gouvernement américain pourrait être tenté de s’ingérer dans la politique intérieure de ses alliés. Si tel est le cas, quelle forme pourrait prendre cette ingérence, en particulier au Canada?
M. Cameron : Merci pour votre question, sénateur. Je pense que nous en voyons déjà des exemples, notamment lorsque l’administration américaine et des responsables à la Maison-Blanche parlent favorablement du référendum sur la séparation en Alberta.
Il est clair que les séparatistes de l’Alberta s’acoquinent avec l’administration américaine. La possibilité d’un référendum ouvre la porte à toutes sortes d’influences venant des États-Unis sur notre politique intérieure. Je pense que nous devons surveiller la situation de très près, mais il nous sera très difficile d’agir, ce qui montre une fois de plus la nécessité de rallier l’opinion publique contre cela.
Or, permettez-moi également de souligner, et cela renvoie à la question précédente, que les États-Unis sont en déclin. Ils semblent très puissants à l’heure actuelle, mais le gouvernement américain présente actuellement de nombreuses faiblesses : il n’est pas très populaire, il fait face à une vaste mobilisation populaire, à une opposition des tribunaux et à un calendrier électoral qui va très vite compliquer les choses pour cette administration.
Je pense donc que nous devons faire très attention à ne pas surestimer la puissance des États-Unis par rapport à notre pays, tant que nous restons forts et unis. Merci.
Le sénateur Al Zaibak : Merci beaucoup.
Dans ces circonstances, comment le Canada devrait-il réagir au risque d’ingérence politique des États-Unis tout en maintenant des relations aussi amicales que possible avec eux?
M. Cameron : Je pense que nous devrions maintenir des relations amicales avec les États-Unis en disant que nous souhaitons collaborer de manière constructive avec eux dans tous les domaines où nous avons des intérêts communs, notamment maintenir, dans la mesure du possible, d’importantes relations commerciales avec eux.
Cependant, je ne pense pas que nous devrions rester passifs ou accepter l’ingérence des États-Unis. Je pense que nous devons surveiller de très près la manière dont l’argent occulte, l’argent provenant des comités d’action politique et l’argent provenant d’intérêts américains entreront au Canada, presque certainement pour tenter d’influencer la décision référendaire. Je pense que nous devons examiner la manière dont les plateformes nous désavantagent dans nos efforts pour fournir aux Canadiens, en particulier en Alberta, de l’information juste et impartiale de sorte qu’ils puissent se forger leur propre opinion sur la question de la souveraineté de l’Alberta.
Surtout, dans nos relations politiques avec les États-Unis, nous devons envoyer un message très clair. Il est absolument intolérable que des représentants du gouvernement américain...
Le président : Merci, monsieur Cameron. Nos interprètes ont un peu de difficulté à suivre vos interventions en raison du son. Lorsque vous répondrez à la prochaine question, pourriez-vous parler un peu plus lentement et plus clairement, afin que nous voyions si cela fonctionne? Merci.
La sénatrice Coyle : Merci à nos témoins. Votre contribution nous est extrêmement utile. Le sujet dont nous discutons aujourd’hui est très important.
Je vais poursuivre dans la foulée des questions que mes collègues ont posées à M. Cameron. Vous avez parlé de l’érosion de la démocratie et de l’érosion de la primauté du droit aux États-Unis, de l’administration américaine qui intervient illégalement aux États-Unis et à l’étranger. Vous avez dit que notre meilleure stratégie de défense consiste à renforcer notre propre démocratie. Vous avez parlé de rallier l’opinion publique contre ce qui se passe en Alberta à propos du référendum sur la séparation. Pourriez-vous nous en dire davantage sur d’autres moyens de mieux défendre et de renforcer notre propre démocratie à l’heure actuelle?
M. Cameron : Je vous remercie beaucoup de la question. Notre démocratie est exemplaire et admirée dans le monde entier. Nous avons des institutions extrêmement fortes. Nous avons la meilleure constitution au monde, l’une des plus anciennes. Il est très important que nous valorisions ces institutions, mais aussi que nous reconnaissions leurs lacunes. En particulier, elles ne donnent pas suffisamment aux Canadiens la possibilité de participer directement à la prise de décisions qui façonnent leur vie.
À un moment où nous menons une lutte existentielle pour la survie de notre pays, il est essentiel de fournir aux Canadiens des moyens de participer aux efforts visant à renforcer notre capacité d’action, c’est-à-dire des instruments démocratiques participatifs. Nous disposons d’outils tels que les assemblées citoyennes et la budgétisation participative. Je suis également en faveur d’une réforme électorale, mais il s’agit là de solutions à plus long terme.
En attendant, il est important que nos partis politiques mobilisent autant que possible le public et cherchent des moyens de l’inclure dans les discussions sur l’avenir de notre pays.
Le sénateur Woo : Merci aux témoins. Je suis heureux de vous voir, en personne ou à l’écran.
J’ai une question pour Mme Fitz-Gerald sur le monde très complexe des normes. Je dirige une initiative au Sénat visant à accroître l’utilisation des normes dans la réglementation. Dans ce contexte, nous avons un débat sur la question de savoir si le Canada devrait adopter une stratégie de souveraineté en la matière, ou continuer sur sa voie actuelle, qui consiste essentiellement à harmoniser ses normes avec les normes internationales.
C’est un faux débat, en quelque sorte, mais ce sont les positions actuelles. J’aimerais savoir comment, selon vous, il faut comprendre ce débat, et ce que cela signifie pour la poursuite du développement de notre système national de normes. Nous en avons un, il est géré par le Conseil canadien des normes, et une foule de normes ont été élaborées et organisées. Il est très complexe, mais il existe et cela fonctionne. Comment faudrait-il le modifier, le cas échéant, dans le sens de ce que vous proposez?
Mme Fitz-Gerald : Merci beaucoup de la question, sénateur. Nous avons beaucoup de bons organismes. Nous avons des mandats et des droits constitutionnels solides, des cadres en matière de droits de la personne solides, de bonnes normes. Ils doivent maintenant être interprétés en fonction d’un monde intangible. À l’heure actuelle ils le sont en grande partie en fonction d’un monde tangible, mais notre modèle économique a profondément changé. Les facteurs de productivité ne sont plus la main-d’œuvre et le capital physique, mais principalement les algorithmes, les données, l’intelligence artificielle, etc.
Une nouvelle infrastructure d’usage général est en place — partout, même dans les secteurs les plus traditionnels de la société — et elle repose sur l’intelligence artificielle et les données qui l’alimentent. On peut penser à une voiture. Le conducteur est l’intelligence. Les données ou les électrons sont ce qui sert à l’alimentation. Le moteur est la puissance de calcul. Les protections, la coquille à l’extérieur, sont, quant à elles, les normes en matière de propriété intellectuelle et la cybersécurité.
Il nous faut non seulement des normes, mais aussi des cadres de gouvernance. L’exemple d’OpenAI et de la tragédie qui s’est déroulée en Colombie-Britannique nous montre que nous évoluons dans un monde non gouverné en ce moment. Nos enfants consultent du contenu venu d’ailleurs. Les normes qui sont établies à la vitesse de l’éclair dans ces trois organismes fixent les règles également pour les autres pays, et ces règles profitent à la stratégie industrielle américaine.
Le sénateur Woo : Concrètement, je pense que le débat porte sur la question de savoir si nous devrions élaborer nos propres normes au sujet de ces éléments intangibles ou suivre les normes d’autres pays. Je vois la logique d’élaborer nos propres normes, mais, en même temps, si les normes que nous élaborons ne sont pas acceptées ensuite par d’autres pays, cela veut dire essentiellement que nous ne sommes pas en mesure de les exporter ailleurs dans le monde, tout comme les produits qui les incluent.
À bien des égards, nous devons être un preneur de normes. Bien sûr, lorsque nous pouvons être un chef de file, nous devrions l’être. La question est comment faire le tri pour savoir dans quels domaines nous avons une véritable chance d’être un chef de file? Pouvez-vous en nommer quelques-uns que nous devrions considérer?
Mme Fitz-Gerald : Je vous remercie de la question. Il est important d’établir des normes dans les domaines stratégiques de notre économie, quels qu’ils soient, et nous devons les protéger farouchement. Nous devons faire entendre notre voix. Nous pouvons aussi utiliser la coalition des puissances moyennes qui se forme et adopter les normes déjà établies par divers organismes auxquels nous souscrivons en tant que puissance moyenne. Je dirais qu’il faut utiliser ces deux avenues.
[Français]
La sénatrice Gerba : Ma question s’adresse à vous, madame Nadjibulla.
Vous avez indiqué dans votre introduction que la National Security Strategy, ou NSS, appréhende la Chine principalement sous l’angle de la compétition économique. Or, le gouvernement fédéral a récemment conclu un accord avec Pékin afin d’autoriser l’entrée de milliers de véhicules électriques chinois sur le marché canadien.
À votre avis, comment cet accord a-t-il été perçu par Washington à la lumière des orientations de la NSS?
[Traduction]
Mme Nadjibulla : Je vous remercie beaucoup de la question.
La réaction initiale de la Maison-Blanche a été très mitigée. Le président Trump a dit : « Ils ont conclu un accord et c’est ce qu’ils doivent faire. C’est ce que je veux faire avec la Chine. » Par la suite, bien sûr, les choses ont changé après le discours de Davos. Le discours principal a été alors de dire que le Canada ne peut pas négocier un accord de libre-échange avec la Chine parce que cela contreviendrait à l’ACEUM. Nous devons suivre ces discussions de près.
En ce qui concerne les véhicules électriques, je pense que l’élément le plus important sera les investissements de la Chine dans la production ici au Canada, potentiellement, et la façon dont les États-Unis réagiront et la position qu’ils adopteront eux-mêmes sur cette question.
C’est un sujet dont le président Trump et le président Xi discuteront aussi au cours de leur réunion. Il y a encore beaucoup d’inconnu. Tout dépendra de l’issue de ces discussions. Si les États-Unis ouvrent également la porte à de potentiels investissements chinois, on pourra dire alors que le premier ministre Carney était en avance sur son temps. Si ce n’est pas le cas et que les États-Unis restent fermés aux marchés chinois, ce sera une source de tension entre nous et les États-Unis dans nos discussions sur l’ACEUM. C’est ce qui décidera de l’avenir du secteur canadien de l’automobile.
[Français]
La sénatrice Gerba : Selon vous, comment le Canada doit-il se comporter? Comment devrait-il ajuster sa relation économique? Doit-il accepter que ce soit produit ici, ou cela nuira-t-il à la négociation?
[Traduction]
Mme Nadjibulla : C’était en grande partie mon message. La politique du Canada à l’égard de la Chine doit être centrée sur les intérêts et les valeurs du Canada et sur la tangente que nous souhaitons donner à notre économie, car une coordination avec l’administration Trump est très difficile en ce moment, à la fois parce que leurs politiques sont imprévisibles et parce que ce n’est plus l’ensemble de l’institution qui décide, mais le président lui-même. Au bout du compte, elles pourraient ne pas être dans l’intérêt du Canada. La coordination avec les États-Unis ne fonctionne plus comme c’était le cas la dernière fois.
C’est une période très difficile où il faut analyser les politiques et vraiment se concentrer sur le Canada, et j’ajouterais sur nos partenaires commerciaux dans le cadre du PTPGP, l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste, en particulier les autres démocraties de l’Indo-Pacifique, ainsi qu’en l’Europe. Autrement dit, cela fait partie du message du premier ministre Carney pour bâtir la coalition des puissances moyennes, surtout dans le domaine économique : faire le pont entre le PTPGP et l’AECG, l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne, et maximiser les échanges commerciaux fondés sur des règles dans le cadre de ces accords.
En ce qui concerne la Chine, nous sommes en territoire inconnu, et nous devons prendre nos propres décisions et élaborer nos propres politiques.
Le président : Merci; c’est un point intéressant sur lequel terminer.
[Français]
La sénatrice Hébert : Ma question s’adresse à M. Cameron et à Mme Fitz-Gerald. Quand on regarde la stratégie, on voit bien qu’il y a une intention claire de la part des États-Unis de sécuriser à plusieurs égards certains secteurs stratégiques. Vous l’avez tous mentionné. On pense notamment aux minéraux critiques, à l’énergie et aux ressources dans l’Arctique.
Quand on regarde l’ensemble de la stratégie, il y a peut-être deux façons de l’aborder. Soit on la voit comme une possibilité de levier pour identifier justement des zones de rapprochement partenarial avec les États-Unis — je pense aux minéraux critiques, qu’on a en large quantité au Canada. Est-ce donc un levier ou plutôt une menace? En effet, la stratégie peut aussi être vue comme une pression accrue et une menace sur le Canada et sur nos ressources. On parle encore une fois de l’énergie et des minéraux critiques. On ne parle pas de l’eau, mais l’eau est aussi un enjeu. Comment doit-on voir cette stratégie pour notre pays? Est-ce une menace ou une opportunité?
[Traduction]
M. Cameron : Merci, sénatrice. Vous avez mis le doigt sur un élément essentiel. Nous avons des ressources que les États-Unis veulent, et cela nous donne un levier. Je pense, de plus, que nous devons insister pour obtenir un prix équitable pour ces ressources.
Ce qui nous donne du pouvoir dans cette relation, c’est d’avoir ce qu’ils veulent, de jouer la montre, et de disposer de solutions de rechange. Si nous jouons la montre dans les négociations et que nous développons des solutions de rechange, nous sommes en position de force. Nous avons donc un réel pouvoir si nous misons sur ces trois éléments : avoir ce qu’ils veulent, jouer la montre et avoir des solutions de rechange.
Mme Fitz-Gerald : Au sujet de nos leviers, j’ajouterais simplement, si je peux me permettre, que nous devons aussi regarder vers l’avenir. L’avenir, ce sont les centres de données, et les centres de données ont besoin d’eau. L’avenir, ce sont les technologies quantiques, et les ordinateurs quantiques ont besoin de congélateurs et de températures froides. Nous avons une région arctique. Nous avons une relation solide avec le NORAD depuis de nombreuses années. Nous avons aussi des propositions de valeur à offrir de ce côté.
Nous avons également de l’énergie abordable en abondance pour alimenter ces centres de données et ces technologies nanométriques et quantiques. On parle de projets d’électrification transcanadiens. Cela nous donnerait un énorme potentiel — même avec nos parcs éoliens dans des endroits comme la Nouvelle-Écosse — pour nous lancer dans le stockage de l’énergie et offrir une proposition de valeur. Nous avons donc beaucoup de propositions de valeur dans des domaines stratégiques, et nous devons nous assurer que les négociateurs commerciaux connaissent bien ces leviers.
Le sénateur Adler : Les témoins me pardonneront si je trouve difficile d’avoir des discussions sur l’impérialisme sans discuter des pires scénarios.
J’aimerais d’abord poser une question à M. Cameron. Voici le pire scénario : il y aura un référendum en Alberta le 19 octobre; il y aura des élections aux États-Unis quelques semaines plus tard. Si les Américains mettent tout en œuvre, par de beaux discours, pour rendre le projet séparatiste de l’Alberta le plus attrayant possible — ce qu’ils appellent le « projet de prospérité » — et si dans le pire scénario, l’Alberta Prosperity Project obtient 50,01 % des voix et déclare que l’Alberta doit obtenir son indépendance immédiatement, indépendamment de la Constitution canadienne et de tout le reste, et si la réponse du Canada est notamment que, même si l’Alberta gère bien le pétrole, il s’agit du pétrole canadien, pensez-vous qu’il est possible que Trump applique le « corollaire Trump » pour menacer le Canada d’une invasion militaire, qu’il appellerait la « libération » de l’Alberta, et donner aux Albertains la souveraineté qu’ils ont gagnée par référendum?
Je sais que c’est, encore une fois, le pire scénario, mais si vous le voulez bien, j’aimerais savoir ce que vous en pensez.
M. Cameron : Merci beaucoup, sénateur. Dans les relations internationales, une expression consacrée dit que si on veut la paix, il faut préparer la guerre. Nous devons donc penser aux pires scénarios et nous y préparer. Ce que vous avez décrit est exactement le scénario qui me préoccupe le plus.
Ce qui sera primordial pour nous... Encore une fois, notre souveraineté dépend de la préservation de la démocratie au Canada et aux États-Unis.
En principe, il n’y a pas de raison de ne pas pouvoir négocier un processus de séparation, comme le cas du Québec l’a démontré. Dans une démocratie, cela pourrait se faire à l’amiable. Cela pourrait se faire, mais il est peu probable que cela se produise, en particulier en présence d’une administration aux États-Unis qui est guidée par la doctrine Monroe et qui pourrait très bien utiliser la menace ou encore tirer parti d’un référendum gagnant. Encore une fois, je pense que c’est un scénario très improbable, mais si c’était le cas, les États-Unis pourraient se servir de cela pour nous diviser et nous affaiblir afin de pouvoir nous dominer. C’est un point que nous devons faire valoir très fermement à l’approche de ces élections : un résultat positif à ce référendum serait désastreux pour notre pays.
Le président : Nous sommes à la fin de la première série de questions, et c’est habituellement ce moment que je choisis pour en poser une, et elle s’adresse plus précisément à M. Cameron.
Je sais que vous êtes un latino-américaniste, et c’est ce qui nous a amenés à nous croiser pour la première fois lorsque je travaillais en Amérique latine, dans ma carrière précédente. Je veux présenter deux exemples concrets : la situation au Venezuela et ce qui pourrait se produire ou non avec Cuba. Ce qui me préoccupe, c’est qu’au fil des décennies, le Canada a beaucoup investi dans le système multilatéral de l’hémisphère — par l’entremise de l’Organisation des États américains, dans le développement démocratique, l’observation des élections, les droits de la personne en particulier —, mais nous sommes dans une situation où les États-Unis ont capturé le chef du gouvernement au Venezuela, en laissant essentiellement la structure en place, sans aucun plan cohérent que je puisse voir pour la suite. Et à Cuba, il semble qu’on veuille un changement de régime en étouffant le gouvernement cubain et son peuple par un embargo sur le pétrole.
Vous n’aurez donc pas beaucoup de temps pour répondre à cette question, mais je me demande ce que le Canada peut faire. Nous avons annoncé une aide humanitaire à Cuba. C’est aussi notre hémisphère, et nous sommes le deuxième contributeur en importance aux institutions qui s’y trouvent, et ces institutions sont maintenant elles aussi en crise.
M. Cameron : Merci, sénateur Boehm. Je pense que nous devrions travailler avec des pays comme le Mexique, le Brésil, l’Uruguay, la Colombie et l’Espagne, qui ont tous rejeté l’intervention au Venezuela, en reconnaissant que cette intervention serait inconcevable si le Venezuela était une démocratie. C’est vrai aussi pour Cuba.
Notre objectif devrait être de démocratiser ces pays, mais pas par une intervention, mais plutôt par la diplomatie et le règlement pacifique des différends.
Le président : Merci.
Le sénateur Harder : Ma question s’adresse à Mme Fitz-Gerald et fait suite à votre discussion avec le sénateur Woo et à votre observation sur l’importance de l’Union internationale des télécommunications dans le futur.
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que le Canada pourrait faire, selon vous? Il y a 25 ans, l’Union internationale des communications était un instrument très important pour la politique publique canadienne. Cela n’a pas été le cas au cours des dernières années, et j’aimerais avoir votre avis.
Mme Fitz-Gerald : Merci beaucoup. Je dirais que nous devons évaluer la nouvelle infrastructure à usage général qui est en place, examiner les normes sur lesquelles elle fonctionne et ensuite faire entendre la voix solide des puissances moyennes démocratiques à l’Union internationale des communications. Il s’agit donc de travailler avec ces pays sur des normes sensées qui s’appuient sur celles que nous avons déjà et sur les extrants qui renforcent ces normes. Nous pouvons travailler aussi avec nos partenaires américains. Cela nous donne un levier lorsque nous sommes contraints d’accepter des normes qui sont ancrées dans l’architecture industrielle américaine. Cela nous donne un levier pour dire : « Nous pouvons procéder de cette façon; en fait, c’est notre constitution qui l’exige. »
C’est un jeu d’influence, mais l’idée est aussi de faire valoir la voix des puissances moyennes démocratiques au sein de cet organisme.
La sénatrice Coyle : Madame Nadjibulla, pour revenir à la Chine — je suis certaine qu’on pourrait consacrer tout le temps dont nous disposons à la Chine —, votre témoignage était important pour préciser qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une attitude belliqueuse à son égard, mais vraiment d’économie, de domination. C’est crucial pour le Canada, compte tenu de la situation actuelle. Nous savons que Trump conclura des accords spontanés, et c’est imprévisible.
Vous avez dit que nous devrions surveiller attentivement ce qui se passe aux États-Unis, mais que nous ne devons pas perdre notre libre arbitre. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet?
Mme Nadjibulla : Bien sûr. Le premier ministre Carney a parlé du fait qu’il nous fallait plus d’autonomie stratégique, plus d’indépendance et plus de libre arbitre pour avoir une politique étrangère indépendante. Pendant très longtemps, notre politique étrangère, surtout en ce qui concerne la Chine, était liée à celle des États-Unis parce que nous partagions de nombreuses valeurs, de nombreux principes.
La rupture dont il parle a d’énormes répercussions sur notre façon de naviguer dans nos relations avec l’autre grande puissance, qui est tout aussi exigeante et qui recourt également à la coercition. Cela signifie que nous devons renforcer notre pouvoir national, notre résilience nationale, notre économie, puis bâtir des partenariats plus solides avec d’autres pays pour accroître la diversification. Il faut ensuite déterminer les risques et établir des garde-fous dans nos relations avec les États-Unis et la Chine, déterminer les tensions qui existent, tout en tenant compte du fait que les deux ne sont pas à équidistance.
Pour l’instant, du moins, les États-Unis demeurent notre partenaire le plus important, tant sur le plan de la sécurité que sur le plan économique. Nous devons faire ce qui a été mentionné plus tôt en étant en quelque sorte machiavéliques, ou en étant capables dans nos rapports avec les États-Unis de porter un gros bâton, mais de parler doucement, c’est-à-dire ne pas toujours agir de manière provocatrice, mais savoir ce que nous devons faire : renforcer notre économie au pays, nous diversifier avec des partenaires fiables et gérer notre dépendance à l’égard des États-Unis.
Le sénateur Al Zaibak : Ma question s’adresse à Mme Nadjibulla. En ce qui concerne le Moyen-Orient, et plus particulièrement les pays arabes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, la stratégie des États-Unis montre qu’ils s’éloignent de la gestion des conflits dans cette région pour se tourner vers les investissements, la technologie et les partenariats stratégiques, en particulier avec les pays du Conseil de coopération du Golfe. À votre avis, quelles possibilités et quels risques cela crée-t-il pour l’engagement du Canada dans la région?
Mme Nadjibulla : Merci beaucoup. Dans mon emploi actuel, je ne travaille pas sur le Moyen-Orient, alors je vais vous parler de ce que le Canada fait au Moyen-Orient et des occasions qui s’offrent à nous.
Nous redécouvrons cette région tout comme nous redécouvrons de nombreuses parties du monde, et les partenariats en matière d’innovation et d’énergie sont essentiels. Les politiques américaines ne changeront pas. Je ne suis pas convaincue que nous devrions viser une coordination avec eux au Moyen-Orient. Nous devrions tracer notre propre voie, et la visite du premier ministre Carney dans la région offre cette possibilité. Nous devrions saisir les occasions qui se présentent dans les domaines de l’innovation, de l’intelligence artificielle et de l’énergie.
[Français]
La sénatrice Hébert : Je suis optimiste et j’aimerais bien croire qu’effectivement, les Américains vont boire notre potion magique sur l’importance de conclure des ententes avec le Canada dans les secteurs stratégiques. On vit d’espoir et il est permis de le faire. Dans la foulée de ce que le sénateur Adler a exprimé un peu plus tôt, il me vient une question à l’esprit.
[Traduction]
Dans quelle mesure avons-nous un véritable levier de pouvoir et où se trouve-t-il si nous en avons un? Il y a aussi le pire des scénarios qui pourrait se produire.
Mme Nadjibulla : C’est une question difficile, sénateur. Vous avez raison de dire que nous n’avons pas d’influence immédiate sur les États-Unis, mais nous pouvons faire deux choses. Nous pouvons espérer qu’avec le temps, les pressions exercées aux États-Unis entraîneront un changement de cap et, entretemps, nous devons nous concentrer sur notre politique intérieure.
Le premier ministre Carney a raison de mettre l’accent sur ce que nous pouvons contrôler, à savoir nous-mêmes et le développement de nos capacités ainsi que la diversification. Le seul levier dont nous disposons avec les États-Unis est d’agir intelligemment et au bon moment, en se fondant sur une bonne compréhension de la situation intérieure aux États-Unis. Notre arme secrète consiste à jouer la carte du temps et à observer la direction prise par les États-Unis.
Le président : Madame Fitz-Gerald, avez-vous quelque chose à dire à ce sujet?
Mme Fitz-Gerald : Oui, bien sûr. Notre force, c’est la façon dont nous sommes perçus par le peuple américain, donc notre relation avec les maires et les gouverneurs — pas seulement des États côtiers, mais les autres aussi — est exceptionnellement importante en ce moment. Nos discours et nos déclarations ne devraient en aucun cas irriter les personnes qui nous aiment, qui nous respectent et qui chérissent leur amitié avec le Canada.
En tant qu’universitaire, j’ai récemment assisté à une grande réunion de doyens et de directeurs de toutes les universités de l’Ivy League. Leurs inscriptions sont en baisse. Elles sont en hausse ailleurs dans le monde. Il y a un système qui ne fonctionne pas très bien à un certain niveau, et les gens s’en rendent compte.
Le président : Merci. Monsieur Cameron, vous avez le dernier mot.
M. Cameron : Je déteste le dire, mais, honnêtement, je pense que le meilleur avantage que nous avons dans nos relations avec les États-Unis, c’est que ce que fait Trump est tout simplement ingérable. C’est intenable. Je ne pense pas que ses politiques vont fonctionner. Ses politiques commerciales seront désastreuses pour les États-Unis. Sa stratégie intérieure, son recours à la force contre la population nationale, génère déjà un ressac.
Les hommes forts ont l’air très puissants parce qu’ils font preuve de volonté et utilisent la force, mais, à long terme, ce n’est pas de là que vient le véritable pouvoir. Le vrai pouvoir vient de la capacité de réunir les gens, de les rassembler et de présenter un projet porteur. Le projet de Trump est celui d’une hégémonie défaillante, et je ne pense pas qu’il aboutira. Donc, dans un certain sens, une partie de notre stratégie doit consister à laisser les choses évoluer aux États-Unis. La direction que prennent les événements créera des occasions pour le Canada d’éviter les pires conséquences de l’unilatéralisme agressif et de l’intimidation des États-Unis.
Le président : Merci beaucoup. Au nom du comité, j’aimerais dire qu’il est rafraîchissant d’entendre trois universitaires qui connaissent si bien le sujet. Vos témoignages et vos commentaires nous ont éclairés. J’aimerais remercier Mme Nadjibulla, Mme Fitz-Gerald et M. Cameron de s’être joints à nous aujourd’hui.
Le sénateur Woo : Puis-je faire une annonce d’intérêt public? Certains d’entre nous rencontreront l’ambassadeur de Cuba dans la salle W120 dans environ deux minutes, ce qui cadre bien avec cette discussion. Tous sont les bienvenus.
Le président : Nous allons maintenant accueillir un témoin des États-Unis très important pour la deuxième partie. Même si ce sujet m’intéresse, nous tiendrons une réunion importante ici également.
Chers collègues, pour la deuxième partie, nous avons le plaisir d’accueillir, par vidéoconférence de New York, M. Richard Haass, président émérite du Council on Foreign Relations. Après 20 ans à la présidence du Council on Foreign Relations, M. Haass est actuellement conseiller principal chez Centerview Partners, une société internationale de services bancaires et consultatifs en matière d’investissement. Il était haut fonctionnaire avec le rang d’ambassadeur au département d’État américain, où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, et il a également servi au département de la Défense, ainsi qu’au sein du personnel du Conseil de sécurité nationale sous le président George H. W. Bush. Je pourrais continuer encore longtemps.
Monsieur l’ambassadeur Haass, merci beaucoup d’avoir pris le temps d’être avec nous aujourd’hui. Nous sommes prêts à entendre votre déclaration préliminaire, qui sera suivie d’une période de questions et de réponses. Allez-y, je vous prie.
Richard Haass, président émérite, Council on Foreign Relations, à titre personnel : Merci, sénateur. Je suis heureux de vous revoir dans votre nouveau rôle. Je suis ravi d’être avec vous tous. Je tiens à vous remercier de me donner l’occasion de comparaître ici aujourd’hui. Je vais simplement faire quelques commentaires, puis j’attends avec impatience vos questions et vos observations.
Nous nous rencontrons pendant une période manifestement turbulente. Je ne parle pas du hockey masculin des Jeux olympiques, même si je pourrais le faire. Plus sérieusement, le monde vient de marquer la fin de la quatrième année de la deuxième guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine. Cette guerre a été coûteuse à tous les points de vue. Cela dit, la seule chose qui serait plus coûteuse serait une victoire russe.
La bonne nouvelle, c’est que l’Ukraine et ses partenaires occidentaux ont toujours la capacité de veiller à ce que cela ne se produise pas. En effet, la meilleure façon d’amener une paix constructive et durable serait de prouver à Vladimir Poutine que poursuivre la guerre ne lui donnera pas ce qu’il veut, à savoir non seulement des territoires, mais aussi la fin d’une Ukraine indépendante, entretenant des liens profonds et durables avec l’Occident.
Pendant ce temps, en ce moment même, une puissante force militaire américaine s’est rassemblée au large de l’Iran. Toutefois, une armada ne constitue pas une stratégie, et les objectifs stratégiques des États-Unis demeurent flous, tout comme les moyens de les atteindre. On peut imaginer aussi bien un accord diplomatique limité qu’un conflit grave, ainsi que divers scénarios intermédiaires.
La région plus à notre sud a été le théâtre d’événements marquants. Un changement de leadership s’est opéré au Venezuela et, avec lui, une plus grande participation économique des États-Unis. Plus récemment, nous avons assisté à l’assassinat d’un important chef de cartel au Mexique, un assassinat qui semble refléter un changement bienvenu vers une stratégie plus agressive de la part du gouvernement actuel du Mexique, mais qui ouvre également la porte à la possibilité d’un conflit plus vaste entre le cartel et le gouvernement mexicain, ainsi qu’entre le cartel et mon propre pays.
Cette courte liste pourrait facilement être élargie. Cependant, je veux plutôt me concentrer sur ce que je considère comme 10 des éléments fondamentaux de la politique étrangère américaine sous la deuxième administration Trump, et je vais les passer en revue rapidement.
Premièrement, il y a une plus grande attention portée à l’hémisphère occidental, qui est considérée comme un prolongement de la sécurité intérieure et des préoccupations stratégiques liées à l’immigration et aux drogues.
Deuxièmement, il y a beaucoup plus d’accent sur les intérêts commerciaux américains dans le monde.
Troisièmement, il y a une distanciation stratégique par rapport à l’Europe et aux alliés traditionnels de mon pays, ainsi qu’une pression pour qu’ils en fassent plus pour assurer leur propre défense.
Quatrièmement, il y a peu d’intérêt pour la promotion de la démocratie ou des droits de la personne.
Cinquièmement, il y a eu un manque flagrant de soutien aux efforts visant à lutter contre les changements climatiques et à développer certaines énergies de remplacement, y compris l’énergie solaire et éolienne.
Sixièmement, il y a un refroidissement prononcé à l’égard des institutions internationales de presque tous genres.
Nous constatons un recours fréquent aux droits de douane à des fins diverses, économiques et autres, une pratique qui perdurera dans une mesure encore indéterminée à la suite de la récente décision de la Cour suprême.
Huitièmement, il y a un intérêt déclaré pour la paix au Moyen-Orient, mais je dirais que cet intérêt n’a pas encore été assorti d’une politique.
Neuvièmement, si mon décompte est exact, il y a une volonté d’investir dans la force militaire et de l’utiliser, mais de façon limitée.
Dixièmement, il y a une sorte d’incohérence à l’égard de la Chine, une incohérence qui sera peut-être dissipée lorsque le président Trump visitera ce pays à la fin de mars et au début d’avril.
Qu’est-ce que tout cela signifie? Permettez-moi de formuler quelques observations, et non des critiques. Premièrement, la deuxième administration Trump n’est pas isolationniste, mais profondément unilatéraliste.
Deuxièmement, on constate une qualité amorale prononcée — non pas immorale, mais amorale — de la politique étrangère américaine, ce qui se traduit par le fait de traiter les alliés traditionnels à peine mieux que les ennemis traditionnels, et l’absence de pressions sur les autres gouvernements pour qu’ils respectent certaines normes dans la manière dont ils traitent leurs propres citoyens.
Troisièmement, la deuxième administration Trump marque une rupture significative avec ses prédécesseurs, y compris la première administration Trump, je dirais, et avec bon nombre des politiques qui ont guidé la politique étrangère américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Tout cela soulève évidemment des questions difficiles, mais cruciales, qui sont au cœur des politiques étrangères et des choix de nos alliés, des questions que votre premier ministre a commencé à aborder de manière réfléchie dans ses remarques à Davos, ce qui rend vos délibérations d’aujourd’hui plus que jamais d’actualité.
Encore une fois, je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de vous faire part de quelques réflexions sur l’évolution de la politique étrangère américaine, et je me ferai un plaisir de répondre à vos questions ou à vos commentaires.
Le président : Merci beaucoup de vos commentaires, monsieur l’ambassadeur Haass. Chers collègues, comme d’habitude, nous aurons une période de trois minutes pour vos questions et les réponses de notre témoin, alors veuillez poser des questions très précises et concises. Nous allons commencer par le vice-président du comité, le sénateur Harder.
Le sénateur Harder : Merci, monsieur Haass, d’être parmi nous. Votre liste est convaincante. Je veux me concentrer sur l’Ukraine en partie parce que, comme vous l’avez reconnu, c’était hier le quatrième anniversaire, mais il y a eu deux événements, l’un hier et l’autre aujourd’hui, sur lesquels j’aimerais avoir votre avis.
Hier, aux Nations unies, il y a eu une résolution concernant l’Ukraine et, pour la première fois, les États-Unis se sont abstenus, tout comme la Chine et l’Ouzbékistan, je crois. Ce matin, Michael Desch, du magazine Foreign Affairs, a publié un article sur les pertes de l’Ukraine. Pourriez-vous nous en dire plus sur l’importance de l’Ukraine comme test pour l’Occident et sur les répercussions de ce qui, à mon avis, semble être un recul profond de la part de Trump 2.0?
M. Haass : Je dirais que l’Ukraine est importante parce que, premièrement, l’enjeu est probablement le plus fondamental de toutes les règles et les normes des relations internationales, à savoir que le territoire ne doit pas être acquis par le recours à la force. C’est la raison pour laquelle nous sommes allés en guerre en 1990 et en 1991 contre l’Irak lorsqu’il a envahi et conquis le Koweït, et un enjeu semblable — en fait, le même — est en jeu maintenant avec la deuxième invasion de l’Ukraine par la Russie.
De plus, la sécurité européenne est menacée, et même si l’Ukraine n’est pas membre de l’OTAN, ce qui se passera là-bas aura évidemment un effet énorme sur la sécurité européenne et potentiellement sur le comportement russe. Je ne présume pas que l’ambition russe, disons, se limite à l’Ukraine. Je pense que les enjeux sont énormes, tant au sens strict qu’au sens large, si vous voulez.
Permettez-moi de réagir rapidement à vos deux premiers commentaires. J’ai trouvé malheureuse l’abstention des États-Unis aux Nations unies. La seule justification que je puisse imaginer pour s’abstenir de voter sur une résolution de ce genre — et j’ai du mal à en imaginer une —, c’est que c’était en quelque sorte au cœur des efforts diplomatiques américains, que nous sommes à un moment critique et que des gens ont décidé que ce serait avantageux sur le plan tactique. Je ne crois pas que ce soit le cas, alors, encore une fois, je remettrais en question, disons, la sagesse de ce que nous avons fait.
Deuxièmement, je m’inscris en faux contre l’idée que l’Ukraine est en train de perdre. Cela dit, je n’ai pas lu l’article de M. Desch, mais j’ai beaucoup lu sur l’Ukraine. Évidemment, il y a beaucoup de facteurs ou de forces en jeu, des questions de capacité, de volonté, et il y a aussi beaucoup d’incertitudes et de variables, ce que Donald Rumsfeld aurait appelé des « inconnus connus ».
Mais je n’y crois pas. Je ne suis tout simplement pas d’accord. Je pense que l’Ukraine s’est extrêmement bien défendue. L’absence de redécoupage territorial, disons, au cours des quatre dernières années est remarquable, et je ne vois pas de tendances claires à l’heure actuelle. Je pense que la Russie fait face à toutes sortes de pressions sur le champ de bataille et ailleurs, alors je ne suis tout simplement pas d’accord avec ceux qui expriment ce genre de pessimisme stratégique.
La sénatrice M. Deacon : Bonjour, monsieur Haass. Je vous remercie de votre présence. Je suis encore en train d’analyser votre réponse et vos 10 points fondamentaux. Merci de nous en avoir fait part aujourd’hui.
Vous avez mentionné plus tôt que lorsque la stratégie de sécurité nationale a été annoncée, elle s’écartait de l’un des objectifs traditionnels des États-Unis, qui était d’essayer d’amener la Chine à adhérer à ce que nous considérerions comme l’ordre international fondé sur des règles. L’une des ironies de cette stratégie et de l’approche plus générale des États-Unis en matière de relations internationales ne serait-elle pas que les pays occidentaux graviteront en fait vers la Chine en tant qu’option plus prévisible — suivez-moi bien — et stable, et que le résultat de cette rupture américaine fera peut-être entrer la Chine dans l’ordre fondé sur des règles, ou est-ce que je rêve?
M. Haass : Je suis probablement d’accord avec la moitié de ce que vous avez dit, et pas avec l’autre moitié. Un sur deux, c’est une bonne moyenne pour vous et moi.
Il est tout à fait possible que si les États-Unis sont considérés comme un partenaire économique et stratégique moins prévisible, d’autres pays, y compris le vôtre, prendront des décisions fondamentales sur — comment dire — la diversification de leurs portefeuilles, qu’il s’agisse de leur portefeuille commercial, d’investissement, stratégique, et ainsi de suite, et la Chine pourrait, dans une certaine mesure, en être la bénéficiaire. C’est sur cet aspect que je serais probablement d’accord, même si je suis désolé que cette possibilité se présente.
Je ne pense pas que la Chine va devenir un membre fondateur d’un ordre international basé sur des règles. Ce n’est pas sa priorité. Xi Jinping, tant au niveau national qu’international, a d’autres priorités, et il est encore assez clair que sa principale priorité extérieure est de faire entrer Taïwan dans le giron chinois. Je pense donc que cela passerait bien avant tout principe normalement associé à l’ordre international fondé sur des règles.
La sénatrice M. Deacon : J’ai une autre petite question à vous poser, qui découle en quelque sorte du dernier groupe de témoins. Elle est du genre « que feriez-vous », et elle concerne les F-35 dans le contexte du « corollaire Trump ». Nous ne pouvons probablement pas compter sur les États-Unis pour entretenir une flotte de F-35 à long terme, mais nous semblons avoir utilisé tous les leviers possibles au cours de la dernière année. Je comprends donc que le fait de reculer sur ces achats pourrait bien provoquer la colère de l’administration américaine, mais avec elle, il y a toujours de l’imprévisibilité. Donc, ma question est de savoir ce que vous feriez en ce qui concerne les F-35.
M. Haass : D’accord. Je tiens donc à préciser que je n’ai pas étudié cette question. Je présume que vous parlez des F-35 canadiens, n’est-ce pas?
La sénatrice M. Deacon : Je parle de leur achat.
M. Haass : D’accord. J’hésite à me prononcer parce que je ne connais pas les détails de l’arrangement, mais comme je le disais, pour n’importe quel pays, il faut se poser des questions sur le niveau de dépendance et la confiance envers les engagements par rapport à un point de comparaison. Ma réponse est un peu abstraite et théorique, mais je n’ose pas aller plus loin. Le fait que vous posiez la question est déjà troublant en soi.
Le président : Merci beaucoup.
[Français]
La sénatrice Hébert : Monsieur Haass, merci d’être avec nous aujourd’hui. Je vais vous poser une question très simple. Quelle est votre vision de l’état de la relation actuelle du Canada avec les États-Unis?
[Traduction]
M. Haass : Je vais répondre à votre question par une autre pour être certain de bien comprendre. Voulez-vous connaître mon avis sur ce qu’est la relation en ce moment ou sur ce qu’elle devrait être?
La sénatrice Hébert : J’aimerais connaître votre avis sur la relation telle qu’elle est actuellement. Merci.
M. Haass : Je m’attendais à cette question. La relation canado-américaine est dans une phase de transition qui n’est pas terminée. Pour être parfaitement honnête, la relation n’a pas atteint un plateau ou pris une nouvelle forme. Visiblement, il y a des frictions à plusieurs niveaux qui ne sont pas encore résolues. Je ne peux pas vous dire avec certitude où exactement elle en est. Notre partenariat économique est vaste et solide, tout comme celui sur la sécurité. Mon côté optimiste dirait que le verre est à moitié plein. Comme la musique de Wagner, la relation est meilleure que ce qu’on entend et ce qu’on voit, et plusieurs ententes se poursuivent.
Cela dit, le fait que certaines questions soient posées — la dernière, qui portait sur les États-Unis comme fournisseur d’armes, et d’autres sur les droits de douane et plusieurs autres dossiers — est inquiétant en soi, mais pour l’heure, au moins, la relation sert tellement bien les intérêts des deux pays que, malgré les frictions, les conflits de personnalités et autres petits accrochages, j’observe énormément de dynamisme et une abondance de collaborations stratégiques, d’échanges commerciaux et d’investissements qui se poursuivent malgré les désaccords quotidiens entre dirigeants politiques.
La sénatrice Hébert : Pour revenir à ce que vous disiez au début, pouvez-vous nous donner votre avis sur ce que la relation devrait être?
M. Haass : Je vais répondre à la question de mon point de vue d’Américain. Un des plus grands avantages stratégiques des États-Unis depuis les 80 dernières années, période à laquelle nous avons joué un rôle démesuré dans le monde, est notre relation relativement bonne avec nos deux voisins. Nos relations avec le Canada ont été extraordinairement bonnes, et celles avec le Mexique, bonnes la plupart du temps.
Des relations comme celles-là sont un luxe. Normalement, les grandes puissances se préoccupent de leurs frontières et de leurs voisins. Dans notre cas, non seulement nos voisins ne nous ont pas causé de soucis, mais ils sont même devenus des actifs stratégiques. Nous n’avons dû affecter aucune ressource pour régler des difficultés; nous pouvions travailler en collaboration et nous imaginer surmonter des situations ensemble. C’était un avantage stratégique immense pour les États-Unis, et je suppose que ce n’était pas mauvais pour le Canada non plus.
Ce que je souhaite, c’est en quelque sorte un retour en arrière, même si c’est toujours dangereux d’avouer que votre objectif est la restauration d’un ancien ordre. Les choses changent. Giuseppe Tomasi di Lampedusa a écrit dans son roman Le guépard que les choses doivent changer pour rester les mêmes. Je ne dis pas que l’objectif devrait être de réinstaurer une réplique exacte du passé. Par exemple, le Canada doit accroître considérablement ses efforts de défense. Je me rappelle aussi que lorsque je travaillais au bureau des affaires européennes du département d’État américain, chaque réunion commençait par un débat sur le bois d’œuvre.
Oui. Il y a certains problèmes à régler. Il faut toutefois ramener à l’avant-plan cette prémisse et cet objectif selon lesquels nous sommes de très proches partenaires dans une relation qui sert, à mon avis, les intérêts des deux pays.
Le président : Merci beaucoup. Au comité, nous disons que les conflits sur le bois d’œuvre sont à notre relation bilatérale avec les États-Unis ce que les plantes vivaces sont à la botanique.
Le sénateur Adler : Monsieur Haass, vos observations sont toujours intéressantes. Vous devriez témoigner plus souvent. Ma question est très simple. La coalition entre les États-Unis et Israël pourra-t-elle forcer un changement de régime à Téhéran?
M. Haass : J’ai beaucoup réfléchi sur les changements de régime. J’ai publié récemment un article sur le sujet dans la revue Foreign Affairs. L’histoire nous enseigne l’humilité à cet égard. Dans le cas de l’Iran, il y a la question de savoir si le pays est mûr pour cette transformation.
En quelques mots, même si le régime est à son plus faible depuis 1979, je ne pense pas qu’il soit au bord de l’effondrement. Le gouvernement compte plusieurs strates de pouvoirs. Le soutien des forces de sécurité est indéfectible. Elles n’ont pas en outre à traiter avec une véritable opposition militaire à l’interne. À moins de défections majeures dans la classe politique ou dans l’appareil de sécurité, les probabilités d’un changement de régime sont très faibles.
Je pense aussi que la capacité des forces de l’extérieur de déclencher un changement de régime à distance est extrêmement limitée, comme l’histoire le prouve. Je suis sceptique, mais cela ne veut pas dire que je n’aimerais pas voir le régime tomber. Je reviens toujours à l’importance de faire la distinction, en parlant des régimes politiques, entre renversement et changement. Certaines formes de changement de régime pourraient ne pas porter au pouvoir le type de dirigeant souhaité en Iran.
En entendant le terme « changement de régime », les gens supposent que ce pays de 90 millions de personnes lira la traduction en persan des Federalist Papers. Tout est possible. Je pourrais imaginer les Gardiens de la révolution se débarrasser des pouvoirs cléricaux et gouverner l’Iran.
Tout cela pour dire que je ne pense pas que le changement de régime est imminent et que les acteurs externes joueront un rôle central dans le processus. Même si en théorie, nous souhaitons que cela se produise, les choses ne se dérouleront pas en pratique nécessairement comme nous le voudrions.
Je vous relaterais, si je puis me permettre — pardonnez la longueur de ma réponse —, une anecdote datant de l’époque où je travaillais avec Colin Powell. Lorsque la question a été posée, M. Powell a dit au président : « Monsieur le président, je suis le commandant de l’armée. Les militaires sont formés pour détruire des choses, et au besoin pour tuer des gens, mais les changements de régime ne constituent pas une mission militaire. Vous ne pouvez pas me confier cette mission et je ne peux pas ordonner à mes troupes de la mener. »
Nous nous trouvons dans la même situation. Les États-Unis peuvent utiliser la force militaire pour affaiblir certaines capacités, mais ils ne réussiront pas à opérer un changement de régime de cette manière. Si nous souhaitons un changement de régime — et il y a de bonnes raisons de le souhaiter —, je dirais que l’instrument principal pour y parvenir est davantage de nature économique que militaire parce que le talon d’Achille du régime est sa mauvaise gestion de l’économie.
Je trouverais des moyens d’intensifier progressivement les pressions économiques sur le régime. Il ne faut pas... Je présenterais cela en disant que ce serait malavisé de forcer un changement de régime avant que les conditions ne soient en place. Lorsque les Iraniens sont descendus dans la rue à la fin de décembre et au début de janvier, des dizaines de milliers ont été tués en partie parce que les éléments n’étaient pas tous en place. Les manifestants n’étaient pas assez bien organisés. De toute évidence, ils n’étaient pas assez forts pour faire reculer le régime.
Nous devrions plutôt nous employer à mettre en place un contexte qui à la longue, augmentera les chances qu’un changement de régime se produise.
Le sénateur Adler : Qu’en est-il de la force militaire à l’heure actuelle?
M. Haass : Si les efforts sur concentrent sur les négociations ou sur la force militaire, ce ne sont évidemment pas les négociations qui conduiront à un changement de régime. Ce n’est pas non plus la force militaire, qui pourrait en fait inciter la population à se rallier autour du gouvernement. Je ne sais pas.
Je me suis souvent trouvé dans le Bureau ovale. Les conseillers ne peuvent pas dire au président que s’il ordonne le recours à la force militaire, un changement de régime se produira qui donnera tel ou tel résultat. Il n’y a aucune façon de connaître l’issue d’une telle manœuvre. Je dirais simplement que de fonder des politiques sur cet objectif ne serait pas avisé, et certainement pas en recourant à la force militaire étant donné les réalités militaires et politiques du gouvernement. Ironiquement, la conversation pourrait être différente, dans un avenir pas si lointain, à propos de Cuba en raison de l’effondrement possible de la société et de l’économie dans ce pays. Si la possibilité d’un changement de régime se présente, vous aurez à vous demander ce que vous ferez pour l’encourager et pour favoriser une certaine issue.
Je ne pense pas que la situation actuelle en Iran — aussi souhaitable que soit le changement de régime — nous permette de faire de cet objectif une pièce maîtresse de notre politique.
[Français]
La sénatrice Gerba : Monsieur l’ambassadeur Haass, vous avez indiqué que le mandat du président Trump n’était pas isolationniste, mais plutôt unilatéral. Pourriez-vous approfondir ce point et nous dire ce que cela signifie pour les alliés traditionnels des États-Unis, comme le Canada, et pour d’autres pays, en particulier le groupe des BRICS?
[Traduction]
M. Haass : Je vais clarifier un peu les choses. Son mandat n’était pas unilatéraliste à mon avis. Lorsque les Américains ont voté pour le président il y a 15 ou 16 mois, les questions de politique étrangère n’étaient pas au premier plan de leurs préoccupations. Ils ont voté en fonction des enjeux économiques, de l’inflation, de la sécurité des frontières et de tout ce que vous voulez.
Le président Trump, après sa victoire, a déterminé ou a décidé d’appliquer une politique étrangère dont la mise en œuvre était en majeure partie unilatérale. Par exemple, les États-Unis se sont retirés des organisations et des efforts internationaux — l’Accord de Paris, l’Organisation mondiale de la santé et littéralement des dizaines d’autres initiatives internationales. Il y a un grand scepticisme au sujet des Nations unies, que je considère, pour ce que vaut mon opinion, comme fondé et amplement justifié.
Le président n’a jamais eu le mandat d’être isolationniste, mais il a eu le mandat de faire quelque chose au sujet de l’immigration. Les liens sont évidents, comme je l’ai mentionné tout à l’heure, avec les objectifs de stabiliser l’hémisphère occidental et probablement d’éviter les grands conflits militaires.
Cette administration n’hésite pas à utiliser la force militaire dans certaines circonstances. Les États-Unis l’ont en effet employée en Iran en juin dernier si ma mémoire est bonne, et de façon limitée au Venezuela. Ils l’ont aussi utilisée quelque part en Afrique, mais de façon très limitée. Ce mode opératoire est toujours préconisé, d’où ma tendance à douter que cette administration ait envie de s’engager dans un conflit militaire de grande envergure avec l’Iran.
Étant donné cette nouvelle donne, dans le reste de la planète, de nombreux efforts internationaux devront être déployés en l’absence des États-Unis. Ils ne seront pas là et ne soutiendront pas les efforts de l’Organisation mondiale du commerce ou de l’Organisation mondiale de la santé pour lutter contre les changements climatiques ou d’autres problèmes. Aux Nations unies, leur rôle sera minimal. Leur participation se limitera essentiellement aux accords commerciaux ou aux accords commerciaux régionaux — le monde, pour le meilleur ou pour le pire, devra s’habituer à collaborer ou à se coordonner sans intervention majeure ou sans intervention aucune des États-Unis.
Une autre chose que nous constaterons — et qui touche déjà les activités des États-Unis dans certains pays du Sud à la suite, par exemple, des décisions concernant l’Agence américaine pour le développement international — est la diminution substantielle de l’aide fournie par les États-Unis sur le terrain dans de nombreuses parties du monde.
Les relations des États-Unis se sont distendues avec certains pays du Sud sur le plan diplomatique, de l’aide humanitaire et sur d’autres plans. Cette tendance va se poursuivre, quoique le président aime visiblement intervenir dans des conflits en particulier. Certains pays qui se considèrent comme des pays du Sud pourraient en subir les conséquences. Toutes proportions gardées, je ne pense pas que les relations avec les pays du Sud seront une priorité pour l’administration actuelle. Puisque la vaste majorité des interactions avec ces pays se font par l’entremise de grands organismes régionaux et internationaux, je ne vois pas les États-Unis s’impliquer outre mesure dans ce domaine.
Le président : Merci beaucoup.
La sénatrice Coyle : Merci beaucoup, monsieur Haass. Selon vous, quelle sera l’incidence sur le Canada, plus particulièrement sur l’Arctique canadien, de la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis?
M. Haass : Je vais faire une observation générale sur les relations canado-américaines. Les alliés ont quelque peu perdu leur statut privilégié. De toute évidence, l’administration actuelle privilégie des politiques comme l’imposition de droits de douane. Des questions ont été soulevées sur l’avenir de l’accord autrefois appelé ALENA, particulièrement dans notre région du monde.
Quant à l’Arctique, les États-Unis et d’autres pays comprennent mieux l’importance de cette région. Ironiquement, la stratégie énonce, d’une part, des vues négationnistes concernant les changements climatiques, et d’autre part, une volonté marquée de profiter de l’ouverture des voies maritimes dans l’Arctique, qui est une des conséquences de ces changements. Cette ironie ne m’a pas échappé.
Le document n’explicite pas de stratégie détaillée sur l’Arctique. Si vous me demandez de comparaître à nouveau, je préparerai des observations plus approfondies sur les politiques et les capacités. L’administration se dit parfois préoccupée par la présence russe et chinoise dans cette partie du monde, mais je n’ai pas entendu de message cohérent dénotant une intention de développer des capacités précises pour y répondre.
Certains éléments expliquent les projets esquissés par les États-Unis, aussi malavisés soient-ils, au Groenland, et ce type de réflexion n’est pas seulement menée par cette administration. Le milieu des études stratégiques reconnaît l’importance accrue de l’Arctique, qui ira en s’accroissant, de même que la nécessité pour les États-Unis de se pencher sur ses capacités telles que les brise-glaces, la navigation, les bases et la collecte de renseignement.
Je serais entièrement en faveur d’un resserrement des relations avec les pays bien situés géographiquement en examinant des aspects de la relation canado-américaine ou avec le Danemark. Il faut agir de façon intelligente dans ce domaine.
Le sénateur Wilson : Ma question porte sur l’attitude de l’administration américaine envers le Canada. Vous avez dit dans votre déclaration liminaire que cette relation est profonde, vaste et mutuellement avantageuse. Je paraphrase, mais c’est ce que vous avez dit en substance. De notre point de vue, l’administration des États-Unis agit à l’encontre des intérêts supérieurs des États-Unis. Vous avez dit que le Canada est un excellent voisin sur le plan de la sécurité frontalière, et nous avons toujours eu la même perception des États-Unis.
Selon vous, l’importance de la relation canado-américaine est-elle comprise à sa pleine mesure? Quelle est la part d’esbroufe? Ces gens-là saisissent-ils vraiment les enjeux? Comprennent-ils les dommages infligés à la relation? Constatent-ils que leur stratégie produit les effets inverses de ceux qu’ils souhaiteraient?
M. Haass : Si les gens qui ont de l’influence et de l’autorité comprenaient à quel point, historiquement, cette relation a été importante et a surtout servi nos intérêts communs, il serait difficile d’expliquer les orientations stratégiques dans lesquelles nous nous sommes maintenant engagés. Il me semble qu’il y a des éléments de notre politique qui sont antagonistes dans une mesure qui n’est dans l’intérêt de ni l’un ni l’autre de nos pays. Je ne comprends pas.
Je vais peut-être m’attirer des ennuis en disant cela, mais j’ai presque l’impression que le Canada est devenu pour nous une source d’irritation. Je ne saurais vous dire pourquoi il en est ainsi, mais c’est pour une raison ou une autre à l’origine de toutes ces bêtes allusions au 51e État. Je suis au fait des doléances concernant les niveaux de dépenses en matière de défense ainsi que des frictions commerciales, comme je l’ai déjà mentionné. Je comprends tout cela. Ces enjeux ont toujours alimenté les divergences entre les États-Unis et le Canada, et vous aviez de votre côté différents aspects de nos façons de faire que vous jugiez problématiques. Cependant, je ne peux pas vraiment expliquer comment cette relation s’est détériorée à ce point, mais il est clair que ni l’une ni l’autre des parties n’en sont satisfaites. Je ne peux pas vraiment l’expliquer; je suis désolé.
J’estime qu’il faut simplement constater que c’est l’état actuel des choses et déterminer comment nous pourrions remédier à la situation. Ce serait une question intéressante à laquelle il faudrait que je réfléchisse un peu plus, parce que je ne pense pas que cette conjoncture serve les intérêts de l’un ou l’autre pays. Il serait bon que chacun se montre un peu plus discret. Les deux parties ont trop parlé sur des tribunes publiques — c’est certes notre cas — de la relation qui les unit. Même si le discours de Davos était bien avisé, et que j’en comprends le fondement, il n’est pas nécessaire de le répéter tous les deux jours.
Il s’agit donc de savoir comment nous pouvons discrètement rectifier le tir. C’est justement pour cette raison que Dieu a inventé les diplomates. C’est pourquoi aussi les consultations sont plus importantes que les négociations. Je ne sais donc pas où les Américains et les Canadiens se réunissent de nos jours pour rafistoler les choses, ni de quel côté de la frontière ils le font, mais il serait grand temps qu’ils se rencontrent à cet endroit, en restant loin des caméras et des microphones, afin de, non seulement régler certains différends en matière de défense ou de commerce, mais aussi ces problématiques que vous avez soulevées concernant l’Arctique, la sécurité, les frontières et les drogues, en s’employant à faire ressortir les dossiers où nous pouvons réaliser de véritables progrès de telle sorte que chaque partie puisse se targuer d’entretenir de bonnes relations.
Le sénateur Wilson : Cela me semble être un conseil très judicieux
Le président : Merci beaucoup. Nous sommes à la fin du premier tour et je vais également poser une question en ma qualité de président.
Au cours des dernières années, j’ai assisté à la Conférence de Munich sur la sécurité. Je sais que vous y êtes déjà allé, mais je ne sais pas si vous étiez présent cette année. J’y ai croisé votre successeur, et nous avons discuté un peu. J’ai assisté au discours du vice-président Vance, qui a eu l’effet d’une douche froide, particulièrement pour les Européens. Cette année, le secrétaire d’État Rubio a livré un message du même ordre, mais qui était beaucoup mieux ficelé.
Dans l’intervalle, la stratégie en matière de sécurité nationale a été mise de l’avant en utilisant un terme que je n’avais jamais vu auparavant : « effacement civilisationnel ». Comme vous le savez, c’est une expression qui a été plutôt mal digérée en Europe. Je me demande si vous pouvez nous faire part de vos réflexions sur l’origine et l’objectif de tout cela.
M. Haass : Je peux comprendre pourquoi ce terme n’a pas très bien passé en Europe. Il n’y a pas beaucoup de civilisations qui se réjouissent à la perspective d’être rayées de la carte. C’est un enjeu culturel important.
Je vais faire une analogie que vous allez peut-être trouver un peu farfelue, mais prenez le temps de bien m’écouter. Bon nombre des critiques à l’égard de l’Europe me rappellent certaines de celles adressées aux prestigieuses universités privées par l’administration actuelle qui affirme qu’elles sont obsédées par la diversité, qu’elles ne s’intéressent pas aux questions de sécurité, qu’elles ne pensent qu’aux changements climatiques et ainsi de suite. Ce serait pour ainsi dire une élite décadente qui est la cible d’une désapprobation en règle qui a commencé avec le vice-président Vance et s’est poursuivie depuis
J’ai déclaré à la blague que, pour beaucoup de gens au sein de l’administration américaine, l’Europe est considérée comme le vaste royaume du wokisme défendant un ensemble de valeurs et de préférences qui, disons, ne cadrent pas bien avec la vision du monde de notre administration. En outre, je trouve extraordinaire le degré de tolérance à l’égard de la Russie et de la Hongrie, car je ne me serais jamais attendu à pareille chose.
Mais c’est en grande partie associé à des considérations culturelles, parce que cette attitude s’est maintenue, fait intéressant, même si de nombreux pays européens ont intensifié leur effort de défense. Je ne peux donc pas l’expliquer en invoquant des facteurs strictement stratégiques. Et ce n’est pas non plus seulement à cause des différends commerciaux et d’autres enjeux semblables. De plus, l’Europe n’a pas hésité à tenir tête à l’occasion aux États-Unis sur le plan économique, et je suppose que cela n’a pas toujours été bien accueilli.
Mais je trouve cela un peu déroutant. C’est un peu comme si ce que j’ai dit au sujet du Canada s’appliquait de façon plus générale à nos alliés de l’Atlantique. C’est l’un des aspects particulièrement positifs de la politique étrangère américaine au fil des ans, sans vouloir dire qu’elle a fonctionné parfaitement, que les alliés n’auraient pas pu en faire plus, et que nous n’avons pas eu nos différends, car nous en avons bel et bien eu. Mais toutes choses étant égales par ailleurs, j’aime bien me lever le matin en sachant que nous avons un bassin de partenaires sur lesquels nous pouvons compter. J’ai toujours pensé que c’était l’un des principaux avantages de la stratégie américaine en matière de sécurité nationale.
Mais je pense qu’il y a eu une dérive culturelle, également dans l’autre direction. Quand on y pense bien, les Européens s’intéressent à certains aspects de la société américaine, qu’il s’agisse des problèmes d’avortement, des armes à feu ou de l’antilibéralisme qui s’est immiscé dans notre démocratie, des différends à l’égard des données et des différences de vue marquées au sujet de l’État régulateur. Je pense que nos sociétés et nos économies se sont éloignées à bien des égards.
Il y a probablement autre chose, sans que cela puisse expliquer l’écart constaté, c’est que nous avons changé sur le plan de la démographie et du bagage expérientiel. Elle est révolue l’époque où notre pays était dirigé par des Américains essentiellement forgés par la Seconde Guerre mondiale, qui sont venus d’Europe ou étaient d’origine européenne. L’emprise des élites de l’Est de descendance européenne est aussi chose du passé dans notre pays. Je pense que les États-Unis ont beaucoup changé. Donc, même si l’administration Trump y va vraiment d’attaques plus décisives contre l’Europe, je suppose que même si ce phénomène venait à s’atténuer, je ne pense pas que nous reviendrions au genre de relations étroites que nous avons toujours eues. Je crois que l’on a évolué de part et d’autre.
Il y a sans doute un dernier point — et je suis désolé de prendre autant de temps, monsieur le président —, c’est qu’à mesure que nous intensifions nos actions dans d’autres régions du monde, comme l’Indo-Pacifique, je pense que l’ère d’une politique étrangère américaine transatlantique axée sur l’Europe, pour le meilleur et pour le pire, est en grande partie terminée, ce qui ne justifie pas la façon dont nous nous y sommes pris, mais pourrait l’expliquer un peu.
Le président : Merci beaucoup.
Le sénateur Harder : J’aimerais revenir sur vos dernières observations. Vous avez fait partie de l’élite de la politique étrangère aux États-Unis pendant de nombreuses années, en particulier au sein des administrations républicaines. Le Canada a grandement profité de ses relations personnelles et continues avec vous et vos homologues, ce qui nous a permis d’en arriver à une excellente compréhension commune et d’en tirer des résultats positifs.
Où sont rendues les élites républicaines de la politique étrangère qui croient à la primauté du droit, au libre-échange, aux droits de la personne et au soutien des institutions démocratiques et du multilatéralisme? Qui sont maintenant vos complices, et reviendront-ils un jour?
M. Haass : Sénateur Harder, je pense qu’un de ces jours, vous allez voir mon visage et celui de quelques autres personnes sur des timbres-poste avec l’indication « espèce menacée ».
Quand on prend un peu de recul pour observer la manière dont les choses ont évolué — avec Eisenhower, Nixon, Ford ou même Reagan et les Bush, père et fils —, on constate que, malgré toutes leurs différences, ils avaient de nombreux points en commun, et vous en avez mentionné plusieurs. Nous avons donc maintenant en théorie une administration républicaine, mais elle ne saurait être plus différente de celles qui l’ont précédée.
Où sont ces gens-là aujourd’hui? J’ai moi-même quitté le Parti républicain il y a quelques années; je suis maintenant indépendant. Certains sont encore républicains; d’autres sont indépendants; d’autres sont passés dans le giron démocrate. On n’en voit guère de manifestations au Sénat ou à la Chambre des représentants.
Est-ce que cela pourrait revenir? Je ne sais pas. Je suis un peu sceptique. Lorsque je regarde certaines tendances sous-jacentes au sein de la société américaine, et je m’inquiète un peu à ce sujet — la polarisation, le populisme, les répercussions de l’intelligence artificielle et ce qu’on pourrait appeler le chômage structurel —, je ne suis pas certain que nous pourrons pour ainsi dire revenir à l’époque du président dont j’étais le plus proche, le quarante et unième, George H. W. Bush. Je ne suis pas sûr que ce genre de républicain réapparaisse un jour. Les États-Unis sont peut-être trop populistes maintenant pour cela. Cela dit, je pense tout de même qu’il y a des différences.
L’un de vos collègues — c’était peut-être le président — a parlé de la différence entre le discours de J.D. Vance il y a un an et celui de Marco Rubio cette année. Il y a des similitudes, mais aussi des différences. Je m’attends à ce que l’on observe peut-être des écarts encore plus significatifs — pas seulement entre ces deux personnes, mais avec d’autres aussi — une fois que M. Trump aura quitté la scène. Les républicains craignent vraiment d’être pénalisés s’ils ne sont pas dans les bonnes grâces du président actuel. Mais une fois qu’il ne sera plus dans une position lui conférant autant de pouvoir, je pense — même si nous ne revenons pas à la situation que nous connaissions auparavant — que le spectre des points de vue admissibles qui sont politiquement viables commencera à s’élargir de nouveau.
Je ne sais pas si vous assisterez à la résurgence des néoconservateurs ou des traditionalistes, mais on pourrait se retrouver en quelque sorte avec une formule hybride. Je ne crois toutefois pas que l’on verra persister une politique étrangère extrémiste inspirée du mouvement MAGA.
Je suppose — surtout avec le départ de Donald Trump, qui a cet attrait personnel unique — que les républicains devront se rapprocher du centre s’ils veulent regagner le soutien des indépendants. À mon avis, on ne reviendra pas nécessairement au type de républicanisme avec lequel vous et moi serions le plus à l’aise. Disons plutôt avec lequel je serais plus à l’aise, car je ne veux pas parler en votre nom. Je ne crois pas que le mode de gouvernance actuel puisse s’installer en permanence, car je ne pense pas que, sans la mainmise personnelle de Trump, on puisse ainsi diriger la destinée d’une majorité d’Américains.
La sénatrice Hébert : Je voulais revenir sur quelque chose que vous avez dit, monsieur Haass. Vous avez indiqué que le Canada est devenu pour vous une source d’irritation. Je voulais simplement savoir si vous parliez alors de l’administration ou de la population de votre pays. Parce que si c’est la population américaine que nous agaçons ainsi, c’est une autre paire de manches.
M. Haass : Non, je parlais de l’administration. Si les choses s’étaient déroulées différemment lors des finales du hockey masculin et féminin, notre perception serait peut-être un peu différente. Dans la conjoncture que nous connaissons, j’estime toutefois que le Canada est encore bien perçu par la plupart des Américains. Je n’ai pas remarqué de mouvement anticanadien au sein de notre culture, mais je pense que l’administration américaine a bel et bien ses problèmes avec le Canada. La bonne et la mauvaise nouvelle, c’est que la problématique est concentrée à ce niveau.
La sénatrice Hébert : Dans le même ordre d’idées, quel sera, selon vous, l’impact des élections de mi-mandat sur les relations entre nos deux pays?
M. Haass : Dans mon dernier emploi au département d’État, j’avais l’habitude de dire que mon travail consistait à planifier les politiques, et non à les prédire.
À l’heure actuelle, les élections de mi-mandat semblent loin, et je m’inquiète beaucoup moins des résultats politiques que de notre capacité à tenir des élections libres et équitables. Assez ironiquement pour un pays pouvant s’appuyer sur deux cent cinquante ans de démocratie, les États-Unis doivent d’abord et avant tout se demander s’ils vont être en mesure de tenir des élections de mi-mandat libres et équitables. J’estime en effet que de sérieuses questions se posent au sujet de la participation des électeurs et de l’intégrité du processus électoral. Ce n’est pas le sujet de votre séance aujourd’hui, mais c’est ce qui préoccupe au premier chef un grand nombre d’entre nous.
Dans l’état actuel des choses, je ne crois pas que les questions de politique étrangère seront à l’avant-plan à moins que des événements d’importance ne se produisent, comme une intervention musclée en Iran ou des bouleversements de cet ordre. Si vous regardez les sondages, ce sont les considérations d’ordre économique qui préoccupent surtout les gens. Le président est passé d’une position de popularité bien concrète, avec la fermeture de la frontière, à une position d’impopularité marquée en raison des mesures d’expulsion et du comportement des agents du Bureau de l’immigration et de l’application des mesures douanières , ou ICE. Il devra s’occuper des enjeux économiques en plus de devoir régler ces questions. Les deux dossiers qui ont le plus contribué à son arrivée au pouvoir ont maintenant amené la majorité des Américains à s’opposer à lui. La politique étrangère n’est pas au cœur de ces préoccupations.
Par ailleurs, comme la politique étrangère n’est généralement pas très soumise à l’influence du Congrès, de sorte que même si vous aviez une Chambre strictement démocratique, tout président jouirait d’une énorme latitude et d’un pouvoir discrétionnaire en ce qui concerne la conception et la mise en œuvre de la politique étrangère américaine, je ne pense pas que cela aurait beaucoup de conséquences. Ce serait tout de même réparti également, mais dans l’autre sens. Le président tentera toujours de miser sur les droits de douane, en utilisant les pouvoirs dont les tribunaux lui permettront de se prévaloir.
Pour la majeure partie des mesures qui seront prises à l’égard du Canada — et personne ne peut le forcer à prolonger un accord commercial —, il continuera de jouir d’une grande latitude, pour le meilleur ou pour le pire, en matière de politique étrangère ou de relations canado-américaines.
La sénatrice Coyle : Pour en revenir à la nouvelle stratégie de sécurité nationale, y a-t-il des éléments particuliers que, selon vous, les États-Unis auront beaucoup de difficulté à mettre en œuvre?
M. Haass : C’est une question intéressante. Je pense que certains aspects liés à la sécurité économique, bien que souhaitables, pourraient être difficiles à mettre en œuvre. J’estime que les questions les plus importantes se rapportent peut-être à une partie des efforts visant une défense plus efficace. C’est une chose de le réclamer, mais encore faut-il pouvoir le faire.
J’estime qu’il faudra d’abord et avant tout déterminer ce qu’il est vraiment souhaitable de faire au-delà de la simple question de la faisabilité, notamment pour ce qui est de l’accent mis sur l’hémisphère occidental par rapport au reste de la planète. Mais c’est plus une question de faisabilité que de capacité, si vous voulez.
[Français]
La sénatrice Gerba : Monsieur Haass, la stratégie de la Défense nationale de 2026 indique que le Canada et le Mexique jouent un rôle important dans la défense de l’hémisphère. Pensez-vous que le Canada devrait ou pourrait utiliser cet élément pour améliorer sa relation avec les États-Unis? Pensez-vous que cette relation avec les États-Unis et ce président se maintiendra après le départ de ce président, si jamais il y a un départ?
[Traduction]
M. Haass : Il y a beaucoup de choses que le Canada pourrait faire et que n’importe quelle administration verrait d’un bon œil: la sécurité des frontières, l’alerte précoce pour les missiles, etc. Nous avons parlé de coopération dans l’Arctique et d’un effort de défense plus important qui pourrait rendre les forces disponibles pour intervenir en situation d’urgence dans l’hémisphère occidental ou en Europe. Je pense que, potentiellement, il y a un rôle à jouer avec le Mexique. Si les choses commencent à se gâter au Mexique, la participation canadienne pourrait, dans certaines situations, être plus acceptable politiquement que celle des États-Unis.
Il y a de nombreuses questions qui me préoccupent — c’est un peu ce que je fais dans la vie —, mais je ne m’inquiète pas beaucoup à long terme de la relation entre les États-Unis et le Canada, car je pense qu’elle nous a toujours permis d’aller de l’avant et que les bases de ce lien productif, constructif et étroit sont bien ancrées pour les deux pays. Même si les frictions avec la présente administration sont plus intenses qu’à l’habitude, je ne pense pas que ce soit permanent. Je ne crois même pas que ce soit nécessairement permanent avec cette administration-ci. Je peux imaginer, comme nous en avons parlé il y a quelques minutes, un certain rapprochement entre le premier ministre et le président et entre le Canada et les États-Unis. Même si cela ne se produit pas, je crois que la prochaine administration pourra fort bien améliorer les choses. Il n’y a rien de systémique qui militerait en faveur d’une relation plus distante entre les États-Unis et le Canada.
À long terme, je suis assez optimiste. C’est juste que pour aller vers le long terme, il faut passer par le court terme et le moyen terme.
Le président : Nous sommes arrivés à la fin de l’heure prévue. Monsieur Haass, au nom du comité, je tiens à vous remercier de nous avoir fait part de vos réflexions qui sont très précieuses pour nous. Vous avez évoqué dans vos remarques la possibilité que vous comparaissiez à nouveau devant nous. Nous le souhaiterions vivement et vous pourrez peut-être venir en personne la prochaine fois, à un moment de l’année de votre choix, compte tenu des considérations climatiques.
Merci d’avoir été des nôtres aujourd’hui. C’est très apprécié. Bonne chance dans vos projets.
M. Haass : Merci, sénateur Boehm. J’ai été ravi de vous revoir dans vos nouvelles fonctions, et je vous remercie de m’avoir permis d’avoir cette importante conversation avec vous et vos collègues. Mes meilleurs vœux vous accompagnent.
Le président : Merci.
(La séance est levée.)