LE COMITÉ SÉNATORIAL PERMANENT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET DU COMMERCE INTERNATIONAL
TÉMOIGNAGES
OTTAWA, le jeudi 28 mai 2026
Le Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international se réunit aujourd’hui, à 10 h 30 (HE), avec vidéoconférence, pour examiner, afin d’en faire rapport, les questions qui pourraient survenir occasionnellement se rapportant aux relations étrangères et au commerce international en général.
Le sénateur Peter M. Boehm (président) occupe le fauteuil.
[Français]
Le président : Honorables sénateurs, je m’appelle Peter Boehm, je suis un sénateur de l’Ontario et je suis président du Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international.
J’inviterais maintenant les membres du comité présents aujourd’hui à se présenter.
[Traduction]
Le sénateur Adler : Charles Adler, du Manitoba.
Le sénateur MacDonald : Michael MacDonald, du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse.
Le sénateur Ravalia : Bonjour et bienvenue. Mohamed Ravalia, de Terre-Neuve-et-Labrador.
Le sénateur Harder : Peter Harder, de l’Ontario.
Le sénateur Wilson : Bonjour. Duncan Wilson, de la Colombie-Britannique.
La sénatrice Coyle : Mary Coyle, d’Antigonish, en Nouvelle-Écosse.
[Français]
La sénatrice Hébert : Martine Hébert, du Québec.
[Traduction]
Le président : Bienvenue aux sénateurs et à tous ceux qui nous regardent d’un peu partout au pays aujourd’hui sur ParlVU.
Nous nous réunissons aujourd’hui pour discuter de la situation au Soudan. Il s’agit évidemment d’un sujet très sérieux, et je vous invite à mettre vos appareils en mode silencieux afin que nous puissions avoir l’attention de tout le monde tout au long de la discussion.
Nous sommes heureux d’accueillir des représentants d’Affaires mondiales Canada : M. Nicolas Simard, chef de mission pour le Soudan et ambassadeur du Canada auprès de l’Éthiopie et de Djibouti, qui se joindra à nous par vidéoconférence; M. Ryan Clark, directeur général, Direction générale de l’Afrique centrale, du Sud et de l’Est; et Mme Tara Carney, directrice, Direction de l’aide humanitaire internationale. Bienvenue à tous. Nous vous remercions de prendre le temps de vous joindre à nous aujourd’hui.
Avant d’entendre vos déclarations préliminaires et de passer aux questions et réponses, j’aimerais rappeler aux sénateurs de consulter la fiche concernant les bonnes pratiques d’utilisation des microphones et des oreillettes.
Nous sommes prêts à entendre vos déclarations préliminaires. Comme d’habitude, nous passerons ensuite aux questions des sénateurs et aux réponses des témoins. Monsieur Clark, vous avez la parole.
Ryan Clark, directeur général, Direction générale de l’Afrique centrale, du Sud et de l’Est, Affaires mondiales Canada : Monsieur le président, je vous remercie de me donner l’occasion d’être ici aujourd’hui.
[Français]
Monsieur le président, honorables membres du comité, je m’appelle Ryan Clark et je suis directeur général de la Direction générale de l’Afrique centrale, du Sud et de l’Est à Affaires mondiales Canada.
Je suis accompagné de Tara Carney, directrice de la Direction de l’aide humanitaire internationale, ainsi que de Nicolas Simard, ambassadeur du Canada auprès de l’Éthiopie et de Djibouti et représentant du Canada au Soudan.
Aujourd’hui, je vous offre un aperçu de la crise au Soudan et de la réponse du Canada.
[Traduction]
Cela fait maintenant quatre ans que le conflit au Soudan oppose les Forces de soutien rapide, ou FSR, les Forces armées soudanaises, ou FAS, et leurs alliés, entraînant des conséquences dévastatrices pour les civils. Le Soudan est maintenant divisé entre les FSR et les FAS, et de nombreux acteurs externes alimentent le conflit.
[Français]
Aujourd’hui, 33 millions de personnes au Soudan ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence — c’est le chiffre le plus élevé au monde —, tandis que près de 20 millions font face à une insécurité alimentaire aiguë.
Parmi les 17 millions d’enfants d’âge scolaire, 8 millions sont touchés par la fermeture prolongée d’écoles, ce qui les expose à la violence, à l’exploitation et au recrutement par des groupes armés. Il est urgent d’agir pour éviter des conséquences durables pour cette génération.
Des rapports crédibles, notamment des Nations unies, indiquent que les deux parties au conflit ont commis des crimes de guerre et que les Forces de soutien rapide, les FSR, ont commis des crimes contre l’humanité.
À El Fasher, des rapports font état de massacres qui ont tué jusqu’à 6 000 personnes au cours des trois premiers jours qui ont suivi la prise de contrôle par les FSR, ainsi que des violences sexuelles généralisées.
C’est avec une grande inquiétude que nous observons actuellement au Kordofan des schémas de violence qui présentent des similitudes troublantes avec ceux qui ont été observés à El Fasher, notamment dans des zones comme Dilling.
[Traduction]
En réponse à cela, le Canada continue d’agir avec urgence afin de répondre aux immenses besoins des Soudanais.
Le 15 avril 2026, lors de la Conférence internationale sur le Soudan à Berlin, l’honorable Randeep Sarai, secrétaire d’État au Développement international, a annoncé un nouveau financement de plus de 120 millions de dollars afin de venir en aide à la population soudanaise ainsi qu’aux pays voisins. Ce financement comprend 94 millions de dollars en aide humanitaire pour fournir un soutien vital aux populations vulnérables au Soudan, au Soudan du Sud et au Tchad; 25 millions de dollars en aide au développement pour offrir à plus de 60 000 enfants une éducation de qualité, qui peut être suivie en toute sécurité, et pour renforcer la prévention de la violence sexuelle et fondée sur le sexe et les mesures d’intervention connexes; et 1,25 million de dollars pour soutenir les efforts de paix et de stabilisation, y compris les initiatives de dialogue menées par des civils.
Le Canada demeure très actif au sein des instances multilatérales afin de promouvoir une réponse internationale coordonnée à la crise au Soudan. Au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, le Canada a coparrainé la résolution renouvelant le mandat de la Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan, un mécanisme essentiel pour documenter les violations et favoriser la reddition de comptes, et a prononcé des déclarations nationales pour souligner l’urgence de protéger les civils.
Le Canada a tiré parti de sa présidence du G7 pour maintenir le Soudan au premier plan des priorités internationales, notamment par l’entremise d’une déclaration des ministres des Affaires étrangères du G7 appelant à un cessez-le-feu, à un accès à l’aide humanitaire sans entrave et à une transition vers un gouvernement dirigé par des civils. En avril 2026, le Canada a rejoint la Coalition pour la prévention des atrocités et la justice, aux côtés du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de l’Irlande, des Pays-Bas, de la Norvège, de la France et de l’Union européenne, renforçant ainsi la coordination avec ses partenaires pour promouvoir la reddition de comptes.
[Français]
Il est important de souligner qu’il ne peut y avoir de résolution durable et viable de ce conflit sans une participation civile importante et sans une meilleure gouvernance à plus long terme.
C’est pourquoi le Canada s’engage à soutenir les voix civiles soudanaises, notamment les acteurs de la société civile, les groupes de femmes et les initiatives communautaires. Ces efforts sont essentiels pour faire progresser le dialogue, promouvoir la protection des civils et garantir que tout processus politique futur soit inclusif, crédible et reflète les aspirations démocratiques du peuple soudanais, qui fait preuve d’une grande résilience.
Le conflit au Soudan ne doit pas être ignoré. Le Canada continuera de collaborer avec ses partenaires internationaux et régionaux pour répondre aux besoins humanitaires urgents, promouvoir la responsabilité et soutenir le peuple soudanais dans sa quête d’un avenir pacifique.
Nous restons également déterminés à soutenir les efforts de paix en cours, notamment ceux menés par le Quad et le Quintet, conscients qu’un engagement international soutenu et coordonné est essentiel pour faire progresser une résolution pacifique.
[Traduction]
Le président : Merci, monsieur Clark.
Je tiens à souligner que la sénatrice Deacon, de l’Ontario, a rejoint la réunion.
[Français]
Monsieur l’ambassadeur Simard, vous avez maintenant la parole.
Nicolas Simard, chef de mission pour le Soudan et ambassadeur du Canada auprès de l’Éthiopie et de Djibouti, Affaires mondiales Canada : Merci beaucoup, monsieur le président. J’espère que vous m’entendez bien depuis Addis-Abeba. J’espère aussi que la communication restera stable, puisqu’il y a parfois des interruptions. On souhaite que la technologie soit avec nous.
Monsieur le président, honorables sénateurs, merci de me donner l’occasion de comparaître aujourd’hui. Je m’appelle Nicolas Simard et je suis chef de mission du Canada pour le Soudan, en plus de mes fonctions d’ambassadeur en Éthiopie et à Djibouti.
Mon rôle est de traduire les priorités stratégiques du Canada en un engagement concret auprès des partenaires régionaux, diplomatiques, humanitaires et soudanais.
À cette fin, je mettrai l’accent sur deux éléments : l’évolution du conflit telle qu’elle a été observée dans la région et la contribution de notre mission à Addis-Abeba à une réponse internationale plus cohérente et plus efficace.
[Traduction]
Depuis Addis-Abeba, nous tenons à souligner qu’il ne s’agit pas d’un conflit statique. Même lorsque les lignes de front semblent relativement inchangées, la situation des civils continue de se détériorer en raison de l’utilisation accrue de drones, des attaques répétées contre les civils et les infrastructures civiles, ainsi que d’une fragmentation croissante qui complique l’accès à l’aide humanitaire et l’engagement politique.
Ensuite, l’architecture diplomatique commence à prendre une forme plus pragmatique. Comme M. Clark l’a mentionné, le Quad, c’est-à-dire les États-Unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, continue de jouer un rôle clé dans la promotion des efforts en faveur d’un cessez-le-feu, tandis que le Quintette — composé de l’ONU, de l’Union africaine, ou UA, de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, de la Ligue des États arabes et de l’Union européenne — se concentre de plus en plus sur la coordination politique et la mobilisation des citoyens. Le Quad se concentre donc sur l’arrêt du conflit, et le Quintette sur la fin de la guerre et la préparation de la paix.
Nous sommes d’avis qu’il est essentiel de progresser sur ces deux fronts — réduire les hostilités et soutenir un processus politique soudanais inclusif dirigé par des civils —, et nous considérons ces efforts comme des éléments qui se renforcent mutuellement et qui constituent une voie viable vers un Soudan pacifique et uni.
[Français]
L’une des responsabilités essentielles de notre mission à Addis-Abeba est d’assurer la cohérence entre ces différents volets de l’action diplomatique. Plus tôt ce mois-ci, le Canada s’est joint à la France, à l’Allemagne et à l’Italie pour réunir à Addis-Abeba des chefs de mission de pays aux vues similaires, afin de renforcer la coordination pour répondre plus efficacement à la crise du Soudan.
Cette rencontre a rassemblé des partenaires diplomatiques et l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies, Pekka Haavisto, dans le but d’harmoniser notre analyse, les messages et les actions sur les dimensions politique, humanitaire, économique et civile du conflit. Sur le plan humanitaire, la mission appuie une coordination étroite avec les partenaires afin de préserver le caractère impartial de l’aide internationale et de faciliter l’accès aux populations vulnérables.
Notre mission veille aussi à ce que la diplomatie du Canada au Soudan demeure axée sur la protection des civils. Au cours des derniers mois, l’ambassade s’est jointe à d’autres ambassades pour faire des déclarations publiques ciblées sur l’escalade de la violence dans la région du Kordofan et les graves violations contre les enfants. Ces interventions contribuent à promouvoir le respect du droit international humanitaire, à maintenir la protection des civils au cœur de l’engagement international et à appuyer les efforts visant à prévenir de nouvelles atrocités.
[Traduction]
L’ambassade du Canada à Addis-Abeba soutient également la collaboration avec la communauté internationale des donateurs à l’égard du Soudan. Depuis notre position stratégique dans la région, nous coordonnons activement nos actions avec celles de partenaires aux vues similaires, du système des Nations unies, des ONG internationales et des intervenants humanitaires soudanais, y compris au sein de la diaspora, afin de promouvoir une plus grande cohérence dans la réponse apportée. Pour ce faire, nous encourageons notamment une meilleure harmonisation entre l’action humanitaire et les efforts de développement et de stabilisation à long terme afin que l’aide internationale réponde aux besoins urgents tout en contribuant à renforcer la résilience, à soutenir le rétablissement et à instaurer une paix durable au Soudan.
Enfin, la mission utilise également le Fonds canadien d’initiatives locales, ou FCIL, pour soutenir de petits projets à fort impact dirigés par des partenaires locaux, et nous poursuivons le dialogue avec les communautés soudanaises et les communautés touchées par la situation au Soudan à l’extérieur du pays. Par exemple, lors de ma visite en mars au camp de réfugiés de Tsore, dans la région de Benishangul-Gumuz, dans l’Ouest de l’Éthiopie, près de la frontière avec le Soudan, j’ai pu constater de mes propres yeux comment l’initiative que finance notre ambassade contribuait à réduire les tensions entre les réfugiés soudanais et les communautés d’accueil éthiopiennes en soutenant la consolidation de la paix, le dialogue et la cohésion sociale, tout en renforçant le leadership local, en particulier chez les femmes et les jeunes.
[Français]
En terminant, si je pouvais laisser au comité une seule idée, ce serait que, depuis Addis-Abeba, nous constatons que la contribution la plus utile du Canada au Soudan consiste à relier la coordination diplomatique et l’aide internationale, la protection des civils et l’appui aux acteurs civils locaux. Cela exige de faire progresser de façon complémentaire les efforts diplomatiques, de réaffirmer l’importance du droit humanitaire international et d’investir dans la résilience, le leadership et la consolidation de la paix à l’échelle communautaire. Le Canada ne peut pas résoudre cette crise à lui seul, bien évidemment, mais il peut contribuer de manière concrète à une réponse internationale plus cohérente, crédible et fondée sur des principes. Je vous remercie de votre attention.
Le président : Merci pour vos commentaires, monsieur l’ambassadeur. J’aimerais rappeler aux membres du comité qu’ils disposent de trois minutes chacun pour la première ronde, y compris les questions et les réponses.
[Traduction]
Veuillez poser des questions aussi concises que possible. Nous allons commencer la première série de questions avec le sénateur Harder, le vice-président.
Le sénateur Harder : Je tiens à remercier les fonctionnaires de leur présence. Je remercie également l’ambassadeur de se joindre à nous. Je pense que cette réunion est très pertinente au regard de l’intérêt soutenu que le Sénat porte à ces questions. Mes commentaires ne visent pas à dire que nous ne faisons pas ce qu’il faut ou que nous n’en faisons pas assez. Or, je constate, d’après les déclarations qui ont été faites, que la situation n’est pas statique, qu’elle évolue dans la mauvaise direction et que, même si nous intensifions nos efforts — en faisant tous ce qu’il faut —, je ne pense pas que les perspectives soient positives.
J’aimerais savoir s’il existe des leviers sur lesquels, selon vous, le Quad ou le Quintette ou d’autres groupes de parties prenantes pourraient concentrer davantage d’efforts. Dans quelle mesure les événements en cours dans la région, en Iran et dans les États du Golfe, non seulement détournent-ils l’attention, mais réduisent-ils également la capacité d’influence?
M. Clark : Vous commencez par une question facile! Je vous remercie. Vous avez tout à fait raison : la situation ne semble pas évoluer de manière positive.
La stratégie du Canada et celle de nos alliés consistent à continuer de soutenir le Quad et ses membres dans leurs efforts visant à obtenir un cessez-le-feu ou un semblant de cessez-le-feu. Lorsqu’il est possible de les aider, collectivement ou au niveau bilatéral, nous n’hésitons pas à leur demander comment et dans quels domaines nous pouvons soutenir leurs efforts.
Le Quintette, ce groupe important que M. Simard a mentionné, l’ONU, l’Union africaine, l’Autorité intergouvernementale pour le développement et la communauté régionale jouent un rôle important à cet égard. Nous travaillons en étroite collaboration avec eux pour nous assurer que lorsqu’un cessez-le-feu sera déclaré — restons optimistes —, un processus sera prêt à être déployé rapidement afin d’assurer une transition vers une paix plus durable.
J’en arrive aux leviers et au rôle du Canada. Je pense que nous pouvons miser sur notre image, notre leadership, et nos contributions financières qui ne passent pas inaperçues. Nos efforts ont une incidence énorme. Mais cela va-t-il déboucher sur un cessez-le-feu? C’est peu probable.
Mais notre leadership dans ce domaine nous donne une voix auprès des membres du Quad et du Quintette. On prête attention à ce que le Canada a à dire, et on écoute certainement ce que l’ambassadeur a à dire sur le terrain. Nous mettons à profit toute l’influence dont nous disposons. Je peux vous l’assurer. Excusez-moi, sénateur. Quelle était la deuxième partie de votre question?
Le président : Je crains que le temps soit écoulé. Pouvez-vous répondre en 30 secondes?
M. Clark : Le prix du carburant fait en sorte que les civils ont plus de difficulté à avoir accès à quoi que ce soit, mais cela complique-t-il l’accès aux armes pour les belligérants? On dirait que non. Cette situation a donc une incidence disproportionnée sur les civils.
La sénatrice Coyle : J’ai deux questions très différentes. Nous avons entendu parler des différentes coalitions qui s’efforcent d’obtenir un cessez-le-feu, de l’aide humanitaire et tous les éléments nécessaires pour le bien du peuple soudanais. Nous n’avons pas beaucoup entendu parler de ceux qui collaborent ou travaillent individuellement pour contrer ces efforts. Il y a des forces à l’œuvre qui ne sont pas les forces positives dont vous parlez. Si possible, est-ce que quelqu’un pourrait nous en dire un peu plus sur ceux qui font obstacle à notre objectif, qui est d’apporter la paix et la sécurité au peuple soudanais? C’est ma première question.
Deuxièmement, si quelqu’un est en mesure d’en parler à ce stade... Je sais qu’il est encore tôt, mais le risque de propagation du virus Ebola au Soudan préoccupe tout le monde. Que fait-on, le cas échéant, pour surveiller et contrer cela?
M. Clark : Je vais répondre rapidement, puis je demanderai à M. Simard d’intervenir.
En ce qui concerne les autres acteurs, nous sommes bien conscients des multiples influences et intérêts en jeu dans cette région. La situation est extrêmement complexe. C’est un élément qui nourrit notre analyse et notre diplomatie. Dans nos échanges avec les membres du Quad et du Quintette, nous communiquons ce que nous savons et demandons aux membres de ces groupes d’être conscients de ce qu’ils font et de la façon dont ils soutiennent les autres acteurs de la région dans leurs initiatives. Cela exige une diplomatie délicate, mais c’est quelque chose que nous faisons au quotidien. Monsieur Simard, voulez-vous ajouter quelque chose?
M. Simard : Merci beaucoup de la question. Nous savons que divers acteurs régionaux sont impliqués dans ce conflit depuis un certain temps et, de façon plus générale, dans la Corne de l’Afrique, si l’on prend l’exemple de l’Éthiopie, de l’Érythrée ou d’autres pays.
Nous travaillons en étroite collaboration avec nos partenaires diplomatiques pour soulever ces questions lorsque nous le pouvons, notamment au niveau des ministres des Affaires étrangères, mais aussi à mon niveau, auprès des ambassadeurs ici dans la région. Nous plaisons en faveur d’un cessez-le-feu et d’un retour à une transition dirigée par les civils qui permettra de rétablir un gouvernement démocratique au Soudan. Nous nous efforçons de communiquer avec ces acteurs afin de leur faire part de nos points de vue, et je pense qu’ils comprennent notre position. C’est la contribution que nous apportons pour faire avancer les choses.
À propos de la propagation du virus Ebola, j’aimerais souligner que j’ai été ambassadeur en République démocratique du Congo entre 2017 et 2020, et qu’au cours de mes trois années à Kinshasa, j’ai été témoin de trois éclosions du virus Ebola. Il s’agissait de l’espèce Zaïre, et non de l’espèce actuelle, qui est plus difficile à combattre, car nous n’avons pas de vaccin contre ce virus. À ce jour, aucun cas n’a été signalé au Soudan, mais nous savons, évidemment, que les frontières sont très poreuses. Il y a donc un risque que le Soudan du Sud soit touché même si, à ce stade-ci, les cas confirmés ne concernent que la République démocratique du Congo et l’Ouganda.
C’est quelque chose qui nous préoccupe beaucoup pour la région. Nous travaillons en étroite collaboration avec les Nations unies, l’Organisation mondiale de la santé, ou OMS, et d’autres organisations. Nous travaillons aussi avec la Canadienne Denise Brown, qui dirige les efforts des Nations unies en tant que coordonnatrice des affaires humanitaires à Port-Soudan et à Khartoum et qui consacrent beaucoup d’efforts à ce dossier.
Jusqu’à présent — touchons du bois —, l’épidémie d’Ebola ne s’est pas propagée au Soudan, mais nous devons rester vigilants.
Le président : Merci beaucoup.
La sénatrice M. Deacon : Je vous remercie de votre présence. Monsieur l’ambassadeur, je vous remercie de vous joindre à nous aujourd’hui.
J’étais heureuse de vous entendre dire qu’il est important de renforcer la cohérence, de réduire les hostilités et de mettre en place un processus soudanais inclusif. Je comprends cela. Je pense aux conversations que vous avez ou observez peut-être.
Nous savons que la guerre au Soudan est étroitement liée à ce qui se passe à l’échelle internationale. Nous savons aussi que le conflit en Iran se poursuit et que la situation au Moyen-Orient dans son ensemble a modifié l’équilibre des pouvoirs et la dynamique de la guerre au Soudan. Quelle en est l’incidence, selon vous? Ma question s’adresse aux deux témoins, mais je vais commencer par l’ambassadeur. Y a-t-il des répercussions? Que constatez-vous dans ce changement? Je vous poserai ensuite une brève question complémentaire.
M. Simard : Merci beaucoup, sénatrice Deacon. C’est une excellente question. Le conflit au Moyen-Orient a eu une incidence considérable dans la Corne de l’Afrique. Nous en voyons encore les conséquences aujourd’hui, y compris ici, à Addis-Abeba, où nous connaissons une grave pénurie de pétrole depuis deux mois. Cela limite nos activités. Il y a, bien sûr, la hausse du prix du pétrole, mais le principal problème touche l’approvisionnement en pétrole. Cette situation nous a contraints à réduire nos déplacements et nos activités.
Ce problème propre au pétrole a d’importantes répercussions sur le Soudan. Il fera augmenter le coût de l’acheminement de l’aide humanitaire. Le problème ne se limite pas au pétrole ; il concerne aussi les engrais. De grandes quantités d’engrais proviennent de la région du Golfe, et en raison de cet accès restreint aux engrais, nous pouvons nous attendre à ce que la situation s’aggrave et à ce que le prix des aliments augmente, ce qui pourrait fragiliser davantage la sécurité alimentaire au Soudan.
La guerre touche directement 33 millions de personnes, ce qui veut dire que 64 % de la population a besoin d’une aide humanitaire. Mais n’oublions pas l’impact supplémentaire ou la dimension de type « polycrises » qu’apporte la guerre en Iran, en plus de ce qui se passe dans la Corne de l’Afrique.
Il y a donc des répercussions très concrètes. Tout à l’heure, on a parlé du rôle des acteurs régionaux. Ces acteurs sont évidemment touchés par ce qui se passe dans le golfe. Reste à voir quelles seront les répercussions sur la guerre au Soudan et le rôle qu’ils pourront jouer. Merci.
La sénatrice M. Deacon : Merci. M. Clark voudrait peut-être répondre.
M. Clark : Je vais souligner à mon tour que les pénuries et les effets inflationnistes immédiats et futurs de cette guerre érodent en quelque sorte le pouvoir d’achat de notre aide. Les dollars que nous versons en aide ne suivront pas la hausse des coûts.
Les chiffres d’une année à l’autre indiquent une petite augmentation de l’aide au cours des dernières années. Cela dit, nous n’en avons plus autant pour notre argent à mesure que les prix augmentent. Outre les pénuries et le manque de ressources, il y a aussi les difficultés liées à l’accès et la capacité ou non d’entrer au pays tant que la guerre se poursuivra. Le simple fait d’obtenir un accès sécuritaire, en particulier pour les fournisseurs d’aide humanitaire, est extrêmement complexe, et c’est quelque chose que nous défendons à l’échelle internationale et sur le terrain par l’entremise de nos ambassades.
Le président : Merci beaucoup.
Le sénateur Ravalia : Merci beaucoup aux témoins d’êtres des nôtres. Vous avez évoqué tout à l’heure le programme d’aide de 120 millions de dollars du Canada. Dans la situation complexe et instable au Soudan, comment éviter le détournement de l’aide? Comment nous assurer que l’argent se rend à bon port, notamment via les lignes d’approvisionnement essentielles comme le poste frontalier d’Adré, situé à la frontière entre le Tchad et le Soudan? Travaillez-vous avec le Programme alimentaire mondial et d’autres organismes pour vous assurer que l’argent et l’aide parviennent réellement aux gens sur le terrain?
M. Clark : Merci de cette excellente question. Notre rôle de gardiens de l’argent des contribuables nous oblige à nous préoccuper chaque jour de cette question. Je vais demander à Mme Carney de commencer, car elle représente l’aide humanitaire, qui est la composante la plus importante, puis M. Simard pourra en dire un peu plus si le temps le permet.
Tara Carney, directrice, Direction de l’aide humanitaire internationale (Affaires mondiales Canada) : Merci beaucoup de la question. Comme M. Clark l’a mentionné, le détournement de l’aide est évidemment une priorité. Nous reconnaissons que l’aide humanitaire est fournie dans des contextes où le risque est inhérent, et c’est particulièrement le cas du contexte soudanais.
C’est pour cette raison que notre aide humanitaire est toujours fournie par l’entremise de partenaires d’expérience, et non par l’entremise des gouvernements ou des autorités. Nous choisissons des partenaires qui ont la capacité de mettre le plus possible en place des garde-fous pour que l’aide se rende au destinataire final, tels que des contrôles financiers appropriés, des processus de sélection indépendants des bénéficiaires et une surveillance sur le terrain du cheminement de l’aide du point A au point B. C’est donc essentiel. Est-ce toujours parfait? Non, mais dans le monde actuel, lorsque nous remarquons des accrocs, nous examinons les cas en question et nous mettons en œuvre tous les efforts d’atténuation possibles.
Sur la question des accès et des passages frontaliers, la frontière d’Adré en particulier, les Nations unies et d’autres partenaires humanitaires consacrent beaucoup d’efforts à la collaboration avec les gouvernements pour assurer le plus possible l’ouverture des frontières. Le plus souvent, c’est sous le leadership du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, mais certains acteurs clés comme le Programme alimentaire mondial jouent aussi ce rôle, que ce soit aux passages frontaliers ou en tenant une position de principe neutre dans les négociations avec les différentes autorités pour maintenir le plus possible l’acheminement de l’aide.
Encore une fois, le monde est imparfait, mais les systèmes sont en place et le travail se poursuit. Les choses continuent à se faire, peut-être pas à l’échelle que nous souhaitons, mais personne ne baisse les bras.
Monsieur Simard, voulez-vous ajouter quelque chose?
M. Simard : Je vais seulement faire quelques observations. Comme vous l’avez dit, la sélection des partenaires est cruciale, et nous travaillons très étroitement avec des organismes réputés telles que des organisations onusiennes et des ONG internationales, dont nous savons qu’ils ont une bonne feuille de route concernant la gestion de leurs fonds et de nos contributions.
Comme Mme Carney l’a mentionné au départ, il y a aussi la diplomatie humanitaire et la communication avec les autorités pour parler de l’aide humanitaire et de la coordination entre les donateurs. Les réunions comme celle qui s’est tenue à Addis-Abeba il y a environ deux semaines sont cruciales parce qu’elles permettent à tous les donateurs de faire le point et de s’assurer que notre aide collective est bien gérée.
J’ajouterais que nous avons été très chanceux d’avoir une solide coordinatrice humanitaire résidente des Nations unies, la Canadienne Denise Brown. Mme Brown est une valeureuse défenseure et gestionnaire de l’aide internationale. Elle exerce un leadership au sein du système onusien pour assurer la meilleure gestion des fonds possible. Merci.
Le président : Merci beaucoup, monsieur l’ambassadeur.
[Français]
La sénatrice Hébert : Monsieur l’ambassadeur, à la fin de votre allocution, vous nous avez enjoint de porter une attention particulière à l’appui aux acteurs civils locaux. J’aimerais savoir à quoi vous faites référence exactement.
Y a-t-il des priorités à mettre en place? Est-ce que certains domaines ne sont pas couverts actuellement? En fait, que vouliez-vous dire en faisant cette assertion?
M. Simard : Merci beaucoup, sénatrice Hébert. Effectivement, le rôle des acteurs locaux est essentiel pour ramener la paix et la sécurité au Soudan.
C’est un pays qui, malheureusement, pendant la majorité de son histoire, a été gouverné par des militaires. Il y a eu de nombreux coups d’État et des renversements qui ont mené à une situation fragile dans le pays. Nous croyons qu’il faut soutenir les organisations de la société civile et les groupes civils pour qu’ils s’entendent entre eux, pour ramener un processus de paix et une transition politique menée par des civils, et non par des militaires.
À cet effet, le Canada, par l’intermédiaire de programmes de paix et de stabilisation, soutient des groupes de la société civile de manière à les amener à travailler ensemble pour faciliter le retour à l’ordre démocratique et à revenir là où le pays en était en 2018-2019, quand le régime el-Béchir a pris fin.
Sans cet appui aux organisations de la société civile, ce serait facile de voir un retour à un régime où les militaires seraient aux commandes, ce qui fournirait les ingrédients pour d’autres désastres dans l’avenir de ce pays.
C’est dans ce sens, madame la sénatrice, que l’on croit que la société civile joue un rôle essentiel, notamment les groupes de femmes et les groupes de jeunes, qui doivent faire partie des processus de paix et de transition politique.
Je suis heureux de voir que, à la conférence de Berlin, en Allemagne, le 15 avril dernier, il y a eu de grands progrès au chapitre de la coordination parmi les acteurs de la société civile. Cela nous encourage. Il y a des aspects négatifs et troublants, bien entendu, dans cette plus grande crise humanitaire au monde, mais il y a aussi des aspects positifs.
La sénatrice Hébert : Vous avez parlé des groupes de femmes. J’aimerais avoir un ou deux exemples concrets de cet appui. Prenons l’exemple des groupes de femmes. De quelle façon offre-t-on cet appui? J’imagine que c’est un soutien financier, mais est-ce qu’il y a d’autres façons?
M. Simard : On les appuie au moyen de programmes de paix et de stabilisation. Ce sont des groupes de femmes que l’on appuie, notamment dans le plaidoyer pour leur implication dans la paix et la sécurité et dans le retour à une transition démocratique.
Nous offrons aussi beaucoup d’appui à des initiatives de lutte contre les violences sexuelles. Au Soudan, on a vu l’utilisation de ce qu’on a appelé la « torture sexuelle à des fins politiques » par des acteurs au conflit. Nous appuyons les groupes de femmes pour lutter contre les violences sexuelles et les violences basées sur le genre et pour faire en sorte qu’il y ait une reddition de comptes de la part de ceux qui ont perpétré ces crimes de guerre sur le terrain.
Le président : Merci beaucoup.
[Traduction]
J’ai une question pour Mme Carney à propos de la dissolution de l’USAID et de son incidence sur le Soudan et sur la prestation de l’aide humanitaire dans la situation actuelle. Dans la deuxième heure, nous recevrons des représentants du Programme d’alimentation mondial, qui a subi de durs contrecoups de la décision américaine. La nouvelle donne entraîne-t-elle un accroissement des efforts de coordination entre les pays donateurs traditionnels? J’aimerais entendre vos commentaires à ce sujet. L’ambassadeur voudra peut-être lui aussi faire part de ses observations.
Mme Carney : Merci de la question. La modification de la stratégie des États-Unis sur l’aide humanitaire et l’aide internationale a eu des répercussions dans tout le système. Ce pays n’est pas le seul à avoir réduit son aide humanitaire. Le monde s’ajuste, et le système s’adapte à la nouvelle réalité.
Les partenaires ressentent les changements. Nous constatons une diminution des effectifs dans les bureaux centraux et sur le terrain, y compris au Soudan. Il est plus difficile d’obtenir une aide de l’ampleur voulue depuis la réduction des fonds.
Cela dit, les États-Unis réaffectent des fonds à l’aide humanitaire. Ils viennent de verser leur deuxième tranche, et je pense qu’ils ont versé jusqu’à présent au Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies une somme totale de près de 4 milliards de dollars qui sera utilisée dans des fonds communs dont une partie est destinée au Soudan. Autrement dit, les États-Unis ont recommencé à injecter de l’argent dans le contexte soudanais et dans plusieurs autres contextes.
À présent, le défi est d’essayer de déterminer, comme système, comment traiter en priorité les besoins les plus urgents. Les donateurs comme le Canada essaient de trouver comment diriger la prestation d’aide vers les besoins les plus criants.
Les collègues du Programme d’alimentation mondial vous diront probablement tout à l’heure que cela a eu pour effet sur le plan fonctionnel de prendre de la nourriture à des personnes qui meurent de faim pour le donner à des personnes qui ont faim. Il y a donc une incapacité à répondre aux besoins de tous ceux à qui nous devons fournir de l’aide.
Le président : Dans la foulée des commentaires de la sénatrice Hébert, je me demandais si le Canada déployait encore des efforts pour soutenir les femmes et les filles. Nous ne le faisons plus vraiment dans la filière humanitaire, mais je voudrais savoir ce que nous faisons au moyen du Fonds canadien d’initiatives locales ou d’autres fonds. Je vais peut-être poser cette question à l’ambassadeur.
M. Simard : Merci. Évidemment, le soutien aux femmes et aux filles demeure extrêmement important. L’annonce faite à Berlin par le secrétaire d’État Sarai comprenait une contribution au Fonds des Nations unies pour la population qui lutte contre la violence sexuelle commise contre les femmes et qui assure des soins adéquats aux femmes et aux filles au Soudan.
Ce sont des exemples concrets issus de programmes de développement qui s’ajoutent à l’aide humanitaire et aux exemples de paix et de sécurité que j’ai mentionnés. Nous y portons une grande attention, à cela et à la contribution des femmes aux efforts de paix et de sécurité.
La sénatrice Coyle : Mes questions vont aller un peu dans tous les sens parce que d’autres les ont posées.
Je voudrais revenir aux premières questions posées par le sénateur Harder. Nous en faisons tellement. Nous faisons de notre mieux avec nos partenaires, mais la situation s’aggrave; sur le plan humanitaire, la vie des gens est perturbée et la violence continue à sévir. Le conflit semble insoluble. Aucune solution de paix n’est entrevue.
Voyez-vous une lueur d’espoir? Voyez-vous le moindre signe d’une brèche qui pourrait être élargie? Ma question s’adresse à tous les témoins.
M. Clark : Nous cherchons des lueurs d’espoir chaque jour dans tout ce que nous faisons. J’en ai été témoin lorsque j’étais à Addis-Abeba il y a une semaine, quoique mes souvenirs sont un peu flous en raison du décalage horaire. M. Simard a organisé une rencontre avec tous ses homologues qui couvrent le Soudan en Éthiopie pour discuter des efforts de mobilisation et de préparation de tous nos systèmes.
Les espoirs que le conflit prenne fin demain sont pour ainsi dire nuls, mais la communauté internationale travaille main dans la main pour se préparer le mieux possible en vue d’un cessez-le-feu.
Le travail de coordination et le leadership que l’ambassadeur accomplit sur le terrain en réunissant tous les bons joueurs, tout cela me donne espoir. Parfois, à Ottawa, nous lisons et nous écrivons sur ces choses sans voir les activités menées au quotidien — même si l’ambassadeur et moi maintenons un contact étroit en ligne. Donc, le fait de voir de mes propres yeux le niveau de passion et de dévouement m’a donné une lueur d’espoir strictement du point de vue de la préparation ou de ce que nous pouvons faire en ce moment.
Monsieur l’ambassadeur, aimeriez-vous ajouter quelque chose?
M. Simard : Merci, monsieur Clark.
Il y a des raisons d’espérer. Mon optimisme me pousse toujours à dénicher de l’espoir. Il le faut. J’ai eu des affectations difficiles. J’arrive du Sahara récemment. J’ai été au Mali pendant les deux dernières années. Ce sont des environnements très difficiles.
Comme M. Clark l’a mentionné, depuis que je suis arrivé à Addis-Abeba en septembre dernier, nous avons eu des réunions régulièrement; des réunions régionales se sont tenues à Nairobi, au Caire et certaines se tiennent à présent à Addis-Abeba. J’ai constaté une coordination accrue entre les principaux donateurs et les acteurs internationaux au Soudan.
Comme je l’ai mentionné tout à l’heure, la conférence de Berlin a été couronnée de succès. Même si cela n’apporte pas immédiatement la paix au Soudan, un engagement important de 1,5 milliard d’euros a été pris. Compte tenu des crises qui frappent un peu partout dans le monde et de l’attention internationale portée dans certaines régions, c’est un accomplissement notable. Les principes de Berlin ont été adoptés par des pays comme les États-Unis, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et d’autres acteurs, qui appellent tous à la fin du conflit. Ce sont des avancées positives.
En outre, pour revenir à la question de la sénatrice Hébert, il y a davantage de cohésion que dans le passé entre les groupes de la société civile. Je dirais toutefois que les groupes comme ceux qui sont affiliés aux Forces de soutien rapide n’ont pas le même niveau d’inclusion. N’empêche que de réels progrès ont été réalisés à Berlin et après Berlin vers une cohésion des civils en vue de rétablir la démocratie au moyen d’une transition dirigée par des civils.
Le président : Merci, monsieur l’ambassadeur.
Le sénateur Harder : Je suis heureux d’entendre parler de lueurs d’espoir et de votre détermination à en trouver.
J’aimerais discuter à présent de l’espoir sur le plan de l’approvisionnement en armes. Y a-t-il de l’espoir? Malgré les sanctions et les embargos, des armes se rendent encore au Soudan. Puisque vous avez mentionné les drones, je déduis que de nouvelles technologies se fraient un chemin également. Y a-t-il des moyens de pression qui n’ont pas été testés, ou sommes-nous trop polis envers les fournisseurs d’armes?
M. Clark : Merci de la question facile, sénateur. J’ai fait un signe d’approbation de la tête parce que je crois que vous avez mentionné les drones.
Nous savons que différents acteurs soutiennent les belligérants dans ce conflit. Nous discutons avec plusieurs États souverains qui seraient mêlés au conflit selon les informations qui sont rapportées, et nous exerçons une diplomatie active par rapport à ces enjeux pour encourager la fin de l’approvisionnement en armes et des hostilités. Des appels fréquents à la fin du conflit et à ce qui s’y rattache sont faits au niveau ministériel. Au niveau du travail, avec les diplomates, l’ambassadeur et moi saisissons toutes les occasions pour soulever ces questions et encourager les acteurs concernés à arrêter d’expédier des armes au soudain et d’alimenter le conflit.
Le sénateur Harder : Y a-t-il des acteurs internationaux qui n’utilisent pas les leviers dont ils disposent envers ces États?
M. Clark : À ma connaissance, tous les acteurs internationaux qui travaillent pour un cessez-le-feu et en fin de compte pour la paix au Soudan font ce qu’ils peuvent.
La sénatrice M. Deacon : Je viens d’obtenir les réponses aux questions que je voulais poser sur l’espoir entourant les femmes et les filles. Un autre thème sur lequel j’aimerais m’attarder est l’éducation et l’apprentissage. Nous avons appris des choses d’autres pays qui ont fait des efforts en ce sens et qui ont épousé cette cause et mis en œuvre quelque chose de durable.
Monsieur l’ambassadeur, pourriez-vous nous faire part du travail qui se fait sur le terrain concernant l’apprentissage?
M. Simard : C’est une excellente question.
Comme vous l’avez mentionné, le conflit a interrompu la scolarisation de la majorité des 17 millions d’enfants soudanais. C’est un impact majeur sur les perspectives à long terme de développement du pays et des futurs efforts de reconstruction post-conflit. Si ces enfants n’ont pas accès à l’éducation en raison de la prolongation du conflit, ils formeront peut-être une génération sacrifiée. Les conséquences sont immenses.
C’est pour cette raison que je reviens à la conférence de Berlin. L’annonce faite à Berlin comprenait un soutien à l’éducation fourni par l’organisme Aide à l’enfance. C’est une contribution importante qui fait partie de la somme de 25 millions de dollars qui a été annoncée pour les efforts de développement, en plus des efforts humanitaires et du travail pour la paix et la sécurité.
Nous croyons fermement que l’éducation est fondamentale même si elle est parfois occultée par des questions comme le logement, la nourriture, l’eau et la salubrité. En fait, les services de santé et les services de base jouent un rôle crucial dans le développement du pays en aidant les enfants, les familles, les filles et les garçons à retomber sur leurs pieds une fois le conflit terminé.
La sénatrice M. Deacon : Merci.
Le sénateur Ravalia : La guerre civile a gravement déstabilisé la région de la Corne de l’Afrique et l’Afrique du Nord. Maintenant que le conflit entame sa quatrième année, que plus de 4,5 millions de réfugiés traversent les frontières, que des routes commerciales s’effondrent et que des États voisins sont entraînés par procuration dans des dynamiques politiques volatiles et militaires, surveillez-vous la situation au Tchad, en Égypte, au Soudan du Sud, en Érythrée et en Éthiopie et les énormes répercussions politiques qui pourraient affecter la région?
M. Clark : Avec les capacités que nous avons, oui. Avec nos missions sur le terrain où nous avons des représentants, oui. Nous recevons des renseignements là où nous avons des partenaires de confiance qui peuvent nous transmettre des informations, ce qui nous aide à améliorer notre connaissance de la situation et à prendre des décisions au besoin.
Je vais demander à Mme Carney d’en dire davantage sur la coordination humanitaire dans la région. Ensuite, s’il reste du temps, M. Simard pourra certainement parler des communications étroites qu’il maintient avec les autres ambassadeurs et représentants sur le terrain en ce qui a trait à l’échange de renseignements. Nous ne sommes pas présents dans tous ces pays, alors nous devons faire preuve d’une grande souplesse sur le plan diplomatique. Addis-Abeba est une très importante plaque tournante, et c’est pourquoi nous y avons une si forte délégation.
Mme Carney : C’est un peu plus facile du côté humanitaire, car nous avons des partenaires humanitaires qui sont actifs dans presque tous les pays voisins et un peu plus loin dans la région. Il y a un flux d’information constant sur les mouvements de population, les répercussions et les besoins de ces populations à mesure qu’elles se déplacent, mais aussi sur les collectivités d’accueil où elles aboutissent. Nous fournissons également de l’aide humanitaire dans les pays voisins.
L’annonce de Berlin concernant l’aide humanitaire comprenait un financement important pour le Tchad et le Soudan du Sud, deux pays qui ont leurs propres problèmes, mais qui accueillent aussi un nombre important de réfugiés soudanais. C’est une préoccupation.
Il s’agit de la plus grande crise de déplacement dans le monde en ce moment, et cela a des répercussions dans des régions qui, jusqu’à maintenant, n’avaient jamais eu à composer avec des populations ayant des besoins d’une telle ampleur. Nous en sommes conscients et nous surveillons la situation.
Monsieur l’ambassadeur, avez-vous quelque chose à ajouter?
M. Simard : Je vous remercie de la question, sénateur Ravalia.
D’ici, je surveille bien sûr l’Éthiopie, Djibouti et le Soudan. Nous surveillons également, avec mes collègues de Nairobi, d’autres pays de la Corne de l’Afrique, soit la Somalie et l’Érythrée. En outre, nous avons une ambassade à Djouba, au Soudan du Sud.
Nous avons donc un portrait de la situation dans la Corne de l’Afrique, une situation très fragile, comme vous l’avez mentionné. Il y a un nombre important de réfugiés en Éthiopie. Il faut reconnaître tout le soutien que les autorités et la population éthiopiennes apportent à plus d’un million de personnes en provenance du Soudan. C’est énorme. Quand on y pense, c’est un nombre important de personnes qui traversent les frontières, sans parler du Soudan du Sud ou de la Somalie.
Je tiens aussi à mentionner que depuis que j’ai couvert Djibouti, j’ai pu observer de mes propres yeux ce que nous appelons les flux migratoires de la route orientale qui traversent la mer Rouge pour se rendre dans les États du Golfe. C’est énorme. On n’en parle pas beaucoup parce qu’on se concentre sur les flux migratoires vers l’Europe ou d’autres régions du monde, mais c’est aussi une catastrophe humanitaire, considérant le nombre de jeunes, femmes et hommes, qui risquent leur vie pour traverser vers les États du Golfe.
Pour revenir à votre question sur les mandataires, il y a évidemment une dynamique de mandataires dans la région, et il s’agit d’un élément central de notre message politique dans le cadre de notre engagement au plus haut échelon dans tous ces pays, et dans mes rencontres régulières avec des ambassadeurs à Addis-Abeba.
Le président : Je pense que nous sommes arrivés à la fin de nos délibérations d’aujourd’hui. Au nom du comité, je tiens à remercier l’ambassadeur Simard, M. Ryan Clark et Mme Tara Carney de leur présence et de leur franchise. Vous êtes tous d’excellents fonctionnaires, et nous vous sommes reconnaissants du travail que vous faites, avec vos équipes. Merci beaucoup.
Accueillons maintenant notre deuxième groupe de témoins. Du Programme alimentaire mondial, nous avons M. Matthew Hollingworth, qui est directeur exécutif adjoint du Département des opérations de programmes. Il se joint à nous par vidéoconférence depuis Rome. Également par vidéoconférence, nous avons M. Kelsey Gallagher, qui est chercheur principal à Project Ploughshares. De Vision mondiale Canada, nous accueillons M. Martin Fischer, responsable des politiques et des relations gouvernementales, qui est ici dans la salle — bienvenue —, et Mme Helen Barclay-Hollands, responsable des affaires fragiles et humanitaires. Merci à tous d’être avec nous aujourd’hui.
Nous sommes prêts à entendre les déclarations préliminaires. Monsieur Hollingworth, vous allez commencer. Allez-y, s’il vous plaît.
Matthew Hollingworth, directeur exécutif adjoint, Département des opérations de programmes, Programme alimentaire mondial : Monsieur le président, honorables sénatrices et sénateurs, distingués témoins, bonjour. Merci beaucoup de me donner l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui pour parler du Soudan. Je vais donner un aperçu de la situation de la sécurité alimentaire, puis je vous présenterai le travail que nous faisons au Programme alimentaire mondial, ou PAM, ainsi que les demandes du Programme alimentaire mondial.
Le Soudan est manifestement confronté à l’une des crises de sécurité alimentaire les plus graves au monde. Quatre Soudanais sur dix souffrent d’insécurité alimentaire aiguë, ce qui signifie qu’environ 19,5 millions de personnes ne mangent pas suffisamment pour survivre. Plus de 5 millions de personnes sont en situation d’urgence, et 135 000 personnes risquent de mourir de faim. Autrement dit, elles sont confrontées à la famine, qui sévit toujours dans des régions entières, en particulier au Darfour et au Kordofan.
Au plus fort de la crise, en septembre dernier, la situation était encore pire. Puis, la famine a été confirmée à El Fasher et à Kadugli, alors que plus de 2 millions de personnes vivaient dans l’insécurité alimentaire aiguë.
Monsieur le président, sénatrices et sénateurs et distingués témoins, même si des facteurs saisonniers et les efforts humanitaires peuvent avoir contribué à empêcher que la situation n’empire davantage, nous risquons de nouveau de perdre les gains réalisés en matière de sécurité alimentaire.
Il est extrêmement préoccupant — et cela devrait tous nous inquiéter — qu’après la période des récoltes, alors que la disponibilité des denrées alimentaires devrait s’améliorer, 41 % de la population du Soudan demeure en situation de crise alimentaire, ou pire encore.
Les importantes compressions budgétaires, associées à la hausse des coûts attribuable à la crise au Moyen-Orient, en particulier, nous obligent à faire des choix extrêmement difficiles. Accorder la priorité absolue aux populations que nous servons signifie que nous abandonnons à leur sort des collectivités entières.
Je dirais que le Programme alimentaire mondial poursuit son action, mais comme je l’ai souligné, sa capacité d’intervention est soumise à de fortes pressions. En avril, nous avons apporté une aide alimentaire, financière et nutritionnelle à plus de 3 millions de personnes, principalement au Darfour et au Kordofan. Cela inclut un soutien nutritionnel ciblé destiné aux enfants ainsi qu’aux femmes et aux filles qui allaitent. En avril, plus de 200 000 personnes en ont bénéficié. Notre objectif est d’atteindre de tels chiffres chaque mois, mais ce rythme est de plus en plus difficile à maintenir.
Le financement a connu une baisse marquée, comme je l’ai souligné, et le PAM pour le Soudan n’a reçu que 13 % du financement qu’il avait reçu à la même période l’an dernier. D’ici juillet, les ressources du volet alimentaire seront épuisées à 97 %, et les transferts d’argent ne seront financés qu’à 50 %.
Ce manque de ressources a déjà eu une incidence sur la portée de nos actions cette année. On parle de 3 millions de personnes de moins par rapport à l’année dernière, ce qui représente la moitié de ce que nous faisions auparavant. Sans nouveau financement, l’aide aux personnes dans le besoin continuera de diminuer tout au long de l’année.
Les conflits, l’insécurité et les obstacles administratifs limitent également notre champ d’action. Le conflit demeure très actif. Il y a des frappes de drones tous les jours. Cela nuit gravement aux déplacements dans des endroits clés, comme le Kordofan, Kadugli et Dilling.
En outre, plus tôt ce mois-ci, quelque 2 600 tonnes métriques de nourriture, soit l’équivalent de 130 chargements de camions d’aide alimentaire, ont été bloquées pendant une longue période en attendant les autorisations du Soudan du Nord, ce qui a retardé d’un mois la livraison de l’aide destinée à 300 000 personnes environ.
Malgré ces contraintes, nous tentons de maximiser les livraisons de nourriture partout au pays. Nous travaillons avec 40 partenaires pour accroître les livraisons transfrontalières et au-delà de la ligne de front et maintenir ouverts des corridors vers le pays. Actuellement, nous élargissons les opérations au Darfour pour évaluer les besoins et mettre en œuvre les transferts en espèces à grande échelle, y compris au camp de Tawila, où la famine a sévi l’année dernière.
Nous optimisons l’approvisionnement en produits à l’échelle locale, y compris le sorgho et le blé, dans les régions du pays où nous pouvons acheter des aliments produits localement. Cependant, à l’approche de la saison des pluies, nous avons moins de marge de manœuvre pour redistribuer les aliments dans le pays pour éviter que la situation ne s’aggrave davantage, et c’est extrêmement préoccupant.
Monsieur le président, honorables sénatrices et sénateurs et distingués témoins, il est impératif de maintenir cette bouée de sauvetage humanitaire. La voix du Canada, en particulier, et le soutien sont essentiels à cet égard. Nos demandes sont très simples.
Premièrement, le Canada doit continuer de militer pour l’élargissement de l’accès humanitaire et l’élimination des obstacles qui retardent l’acheminement de l’aide vitale.
Deuxièmement, il faut continuer d’appuyer les principes humanitaires et la protection de l’espace humanitaire, ce qui est essentiel alors que les besoins augmentent et que la situation se détériore.
Troisièmement, nous avons besoin d’un financement soutenu, souple et pluriannuel. C’est essentiel.
Nous sommes toujours reconnaissants envers le Canada pour son soutien. Votre aide nous permet de prépositionner des fournitures, d’intervenir rapidement et d’atteindre les zones les plus fragiles et les plus difficiles d’accès. Le soutien du Canada change véritablement la donne à un moment critique. Nous vous exhortons à maintenir cette aide vitale et à exercer votre influence pour obtenir un accès et créer les conditions nécessaires à la fin de ce conflit qui est, en fin de compte, à l’origine de cette situation désespérée.
Aujourd’hui, au Soudan, la trajectoire est très claire : soit nous obtenons un meilleur accès, adaptons notre approche et progressons dans ce sens pour mettre fin au conflit, soit un nombre croissant de personnes sera poussé vers la famine.
Merci beaucoup. Je vous redonne la parole, monsieur le président.
Le président : Merci, monsieur Hollingworth. Nous passons maintenant à M. Kelsey Gallagher.
Kelsey Gallagher, chercheur principal, Project Ploughshares : Monsieur le président, honorables sénatrices et sénateurs, je vous remercie de m’avoir invité à comparaître devant vous aujourd’hui. Je m’appelle Kelsey Gallagher et je suis chercheur principal pour Project Ploughshares.
Fondée en 1976, Ploughshares mène des recherches et fait la promotion de politiques liées à la paix, à la sécurité et au désarmement à l’échelle nationale et internationale depuis cinq décennies.
Le conflit au Soudan, qui a dégénéré en guerre civile à grande échelle en avril 2023, a été décrit par les représentants de l’ONU comme l’une des pires crises humanitaires du 21e siècle. Le nombre de morts, estimé par diverses sources à des dizaines de milliers allant à plus de 100 000, ne peut être confirmé, notamment en raison des importantes restrictions de l’accès de l’aide humanitaire dans le cadre du conflit en cours.
Selon Amnistie internationale, toutes les parties au conflit utilisent une grande variété d’armes pour commettre de graves violations du droit international humanitaire et des droits de la personne équivalant parfois à des crimes de guerre ou à des crimes contre l’humanité. Malgré l’embargo sur les armes imposé par l’ONU dans certaines régions du pays, le conflit est alimenté par un flux presque ininterrompu d’armes conventionnelles qui continuent d’alimenter la violence et, malheureusement, on a commencé à voir des armes produites au Canada.
Des dizaines d’images récemment vérifiées par la CBC montrent des fusils de tireur d’élite de type XLCR, produits par la société Sterling Cross Defense Systems, d’Abbotsford, en Colombie-Britannique, en possession des Forces de soutien rapide.
Les Forces de soutien rapide ont fait l’objet d’allégations répétées de violations graves du droit humanitaire international et des droits de la personne, en particulier à El Fasher et dans les environs, au Darfour. Les enquêteurs de l’ONU font état d’une multitude d’actes commis par les FSR : massacres, attaques dirigées contre des communautés ethniques non arabes, violences sexuelles généralisées, torture, pillages et attaques contre des camps de personnes déplacées, des hôpitaux et des infrastructures humanitaires. Certains enquêteurs de l’ONU ont déclaré que ce schéma d’abus présente toutes les « caractéristiques d’un génocide ».
Le Canada maintient un embargo sur les armes pour certaines régions du Soudan depuis 2004. Il n’y a aucune indication crédible que le transfert de ces armes au Soudan a été autorisé par des fonctionnaires canadiens. On ignore toujours comment ces systèmes d’armes ont quand même proliféré dans ce conflit. Ce qui est clair, cependant, c’est que le régime canadien de contrôle des exportations comporte d’importantes vulnérabilités qui doivent être corrigées.
Un autre cas concerne une entreprise d’origine canadienne qui aurait enfreint l’embargo sur la vente d’armes au Soudan à plusieurs reprises. Le groupe STREIT, qui fabrique des véhicules blindés de combat, a été fondé au Canada en 1993. Il est devenu l’un des plus grands fabricants privés de véhicules blindés de combat au monde, produisant, selon certaines sources, jusqu’à 500 véhicules par mois.
Depuis les années 2010, l’entreprise a étendu sa capacité de fabrication à l’étranger grâce à un réseau d’installations à l’étranger, en particulier dans des pays ayant de piètres antécédents en matière de droits de la personne et de contrôles à l’exportation d’armes comparativement faibles. Aujourd’hui, sa plus importante usine est située aux Émirats arabes unis, un pays qui, selon les experts de l’ONU, est une source importante d’armes conventionnelles pour les FSR.
Les véhicules du groupe STREIT sont depuis longtemps présents au Soudan. En 2016, l’entreprise a été explicitement mentionnée dans un rapport d’un groupe d’experts des Nations unies pour avoir enfreint l’embargo permanent sur les armes imposé par l’ONU. Plus récemment, des observateurs des droits de la personne et des journalistes ont identifié plusieurs véhicules du groupe STREIT dans l’arsenal du FSR depuis la reprise du conflit, notamment des variantes des véhicules blindés de combat Cougar, Gladiator et Spartan. Ces véhicules n’ont pas été exportés depuis le Canada, mais plutôt depuis une usine de l’entreprise à l’étranger, probablement aux Émirats arabes unis.
Le Canada est un État partie au Traité sur le commerce des armes, qui interdit aux fonctionnaires canadiens d’autoriser le transfert d’armes conventionnelles qui présentent un risque important de violations graves du droit international humanitaire ou des droits de la personne, un seuil qui est manifestement atteint dans le cas du conflit au Soudan.
Cependant, les autorités canadiennes n’ont pas pris de mesures réglementaires supplémentaires, principalement parce que les véhicules sont fabriqués dans des installations de l’entreprise à l’étranger puis transférés depuis l’étranger et non depuis le Canada, ce qui est une lacune réglementaire que le groupe STREIT a su exploiter efficacement, contournant ainsi les contrôles canadiens à l’exportation.
Monsieur le président, honorables sénatrices et sénateurs, le lien entre la prolifération des armes conventionnelles et les violations graves des droits de la personne est bien établi, et il n’est nulle part plus évident aujourd’hui qu’au Soudan. C’est pourquoi Project Ploughshares recommande au gouvernement fédéral de prendre les mesures suivantes pour renforcer le régime canadien de contrôle des exportations d’armes pour veiller à ce que des armes liées au Canada ne contribuent pas à la violence au Soudan.
Premièrement, concernant le détournement d’armes à feu canadiennes vers la zone de conflit, Affaires mondiales Canada devrait mener une étude pilote sur l’intégration de contrôles après expédition au régime de contrôle des armes conventionnelles du Canada. Les contrôles après expédition sont des mesures qui permettent une surveillance et une vérification proactives du matériel exporté après son départ du territoire de l’exportateur, ce qui contribue à empêcher le détournement. L’étude devrait s’inspirer des régimes de contrôles après expédition mis en œuvre par les alliés européens, avec une attention particulière aux fondements juridiques, à la portée et aux difficultés liées à la mise en œuvre.
Deuxièmement, concernant la prolifération de véhicules fabriqués par le groupe STREIT dans le conflit, Affaires mondiales Canada devrait examiner les mécanismes de contrôle du courtage du Canada sous le régime de la Loi sur les licences d’exportation et d’importation afin d’assurer une réglementation efficace des activités de courtage menées par des personnes et entités canadiennes par l’intermédiaire de pays tiers, y compris les filiales à l’étranger et les accords de production à l’étranger dans des pays ayant des contrôles à l’exportation insuffisants ou des mécanismes de transparence inadéquats. Cet examen devrait porter plus attentivement sur les mécanismes de surveillance proactive de la conformité au sein d’Affaires mondiales Canada.
Je vous remercie de l’occasion de comparaître devant vous aujourd’hui. C’est avec plaisir que je répondrai à vos questions au sujet de nos recommandations après les déclarations liminaires.
Le président : Merci, monsieur Gallagher.
Nous allons maintenant entendre M. Martin Fischer.
Martin Fischer, responsable des politiques et des relations gouvernementales, Vision mondiale Canada : Monsieur le président et honorables sénateurs, je vous remercie de m’avoir invité à comparaître aujourd’hui et de prendre le temps de faire la lumière sur la crise au Soudan.
Vision mondiale Canada est une organisation chrétienne internationale d’aide humanitaire, de développement et de défense des intérêts qui se consacre aux besoins et aux droits des enfants. Au Canada, nous sommes soutenus par 220 000 donateurs qui versent en moyenne 473 $ par année pour financer notre travail dans 55 pays, dont le Soudan.
Nous avons commencé à travailler au Soudan en 1983. Puis, en raison de la guerre civile, nous avons dû interrompre nos activités, mais nous les avons reprises en 2004. À l’heure actuelle, nous intervenons dans le Darfour du Sud, le Nil Bleu, le Darfour-Oriental et le Kordofan du Sud, où nous fournissons un soutien vital et à long terme aux côtés de partenaires locaux et internationaux.
Depuis avril 2023, date à laquelle la crise actuelle a éclaté, notre réponse au Soudan et dans les pays voisins, y compris le Tchad, l’Éthiopie, le Soudan du Sud et l’Ouganda, a bénéficié à 5,6 millions de personnes, dont 3,2 millions d’enfants.
Après plus de trois ans de conflit, le Soudan, comme nous l’avons entendu, est confronté à l’une des crises humanitaires les plus graves et les plus dangereuses au monde, ainsi qu’à la plus grande crise de déplacement au monde. Plus de 33 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire; environ la moitié sont des enfants. Des millions de personnes ont été chassées de leur foyer. Les enfants sont contraints de quitter l’école, séparés de leur famille, exposés à la faim et à la maladie, et forcés de survivre à un conflit qu’ils n’ont pas choisi et auquel ils ne peuvent pas échapper.
Partout au Soudan, comme nous l’avons entendu, l’accès à l’aide humanitaire est restreint et politisé. Les organisations humanitaires subissent des routes bloquées, du pillage, de l’insécurité, des retards administratifs, des postes de contrôle, des restrictions de mouvement et des attaques directes répétées et violentes qui deviennent mortelles. Ce ne sont pas des obstacles techniques. Ces barrières sont une question de vie ou de mort, qui déterminent si les enfants reçoivent de la nourriture, de l’eau potable, des soins de santé et une protection, et si nos collègues peuvent travailler en toute sécurité.
Pour illustrer la situation, les collègues de Vision mondiale Soudan disent que les approbations de visa peuvent prendre des semaines, voire des mois, et n’aboutissent parfois qu’à la fin d’un déploiement après une succession d’approbations par de multiples autorités.
L’accès aux communautés du Darfour, en particulier, peut nécessiter de passer par Djouba, au Soudan du Sud, ce qui nécessite des visas et des permis supplémentaires pour ce pays et un passage à la frontière pour revenir au Soudan avant que les équipes puissent se rendre sur les sites du projet. Non seulement ce processus coûte cher, mais il occasionne des retards.
Même les visites de suivi de routine des projets peuvent nécessiter des autorisations de voyage et le passage par de multiples points de contrôle — parfois jusqu’à 15 en une seule journée —, chacun ajoutant du temps, des coûts et de l’incertitude. Ces obstacles ralentissent l’aide et rendent plus difficile l’accès aux enfants et aux familles dont les besoins sont les plus criants.
Le droit humanitaire international est clair : l’aide humanitaire doit pouvoir être acheminée à ceux qui en ont besoin. Il ne s’agit pas de principes juridiques abstraits; ce sont les règles destinées à protéger la vie humaine lorsque des conflits éclatent.
Alors qu’on porte de moins en moins attention au Soudan, les principes du Canada et de sa politique étrangère sont mis à l’épreuve. Nous sommes profondément préoccupés par les informations rendues publiques — dont M. Gallagher nous a parlé plus en détail —, selon lesquelles des armes de fabrication canadienne seraient apparues sur les lignes de front au Soudan, à savoir des fusils militaires de précision de tireur d’élite produits à Abbotsford, en Colombie-Britannique.
Soyons clairs : nous n’alléguons pas que le Canada a délibérément armé ce conflit. Mais lorsque des armes ou des composants de fabrication canadienne apparaissent dans des conflits marqués par des atrocités, des déplacements de masse et des attaques contre des civils, cela met en évidence une grave lacune dans notre système de contrôle des exportations. Une fois que ces armes parviennent aux acteurs armés, elles risquent d’alimenter la violence et de rendre le travail humanitaire encore plus dangereux.
Bien qu’on ne sache pas exactement comment ces fusils se sont retrouvés au Soudan, étant donné que le Canada maintient un embargo sur les armes depuis 2023, l’absence de réponses claires ne diminue en rien l’obligation du Canada de veiller à ce que les armes de fabrication canadienne ne servent pas à commettre des atrocités, à aggraver les conflits ou à compromettre la protection des civils.
Le Canada devrait concentrer ses efforts dans les domaines où des mesures concrètes peuvent faire une réelle différence. Permettez-moi donc de conclure en formulant trois recommandations :
Nous avons entendu parler de l’accès à l’aide humanitaire. Nous recommandons que le Canada se fasse le champion de cet accès, en particulier pour les enfants au Soudan. Le gouvernement devrait collaborer avec ses partenaires et les agences humanitaires afin d’organiser un dialogue politique de haut niveau à Ottawa — ou à Wakefield — sur l’accès humanitaire au Soudan. Cette initiative devrait rassembler les mécanismes existants et déboucher sur des protocoles concrets pour documenter la situation, la signaler à un niveau supérieur et y réagir en cas de refus d’aide, d’attaques contre les opérations humanitaires et d’entraves administratives.
Plus précisément, le Canada devrait user de son influence diplomatique, notamment par l’intermédiaire du Groupe des amis sur les enfants et les conflits armés des Nations unies, pour envisager de lancer conjointement avec ses partenaires une initiative visant à préserver l’accès humanitaire pour les enfants. Lorsque des acteurs entravent systématiquement l’aide vitale, le Canada et ses partenaires devraient faire pression pour que des sanctions soient prises.
Deuxièmement, pour compléter brièvement ce que M. Gallagher a dit, le Canada devrait combler les lacunes de son système d’exportation d’armes. Le gouvernement devrait revoir la Loi sur les licences d’exportation et d’importation et ses règlements, en mettant l’accent sur les risques de détournement, la certification de l’utilisation finale et la vérification après l’expédition. Le Canada devrait également travailler avec ses alliés pour adopter des mesures de protection comparables lors des transferts vers des États ou des intermédiaires ayant des antécédents de détournement ou de graves préoccupations en matière de droits de la personne.
Troisième et dernier point — et je m’adresse directement aux sénateurs —, les sénateurs devraient explorer les voies législatives permettant de rendre la réponse du Canada aux crises humanitaires majeures, comme celle du Soudan, plus prévisible et plus responsable. Une option serait une législation sur la responsabilité en matière de réponse aux crises humanitaires. Une telle loi n’exigerait aucune nouvelle dépense, mais elle pourrait établir des critères objectifs pour une action pangouvernementale; obliger le gouvernement à évaluer si ces critères sont remplis et, en conséquence, à présenter un plan d’intervention; rendre compte des risques clés, notamment l’accès humanitaire et le détournement d’armes; consulter la société civile et les communautés touchées; et, surtout, faire régulièrement rapport au Parlement sur les mesures prises par le gouvernement. Le principe fondamental est simple : lorsqu’une crise atteint une certaine ampleur, le Canada devrait être tenu d’évaluer, d’intervenir et de s’expliquer de manière prévisible, transparente et responsable.
En conclusion, honorables sénateurs, le Soudan met à l’épreuve la défense des principes humanitaires lorsque l’attention est faible et que les choix sont difficiles. Une simple préoccupation ne permettra pas d’atteindre les enfants coupés de l’aide. À elles seules, les déclarations n’empêcheront pas les armes d’affluer vers le conflit; c’est pourquoi le Canada doit aujourd’hui traduire ses principes en actions cohérentes et concrètes. Merci.
Le président : Merci beaucoup. Chers collègues, comme d’habitude, nous aurons des segments de trois minutes. Il y a trois sénateurs qui veulent poser des questions. D’autres sont les bienvenus. Nous allons commencer par le sénateur Harder, le vice-président du comité.
Le sénateur Harder : Je remercie nos témoins de leurs exposés et de leurs suggestions. J’aimerais m’adresser à Martin Fischer, si vous me le permettez. Votre troisième option m’intrigue, car c’est celle que vous nous confiez spécifiquement. Ne le fait-on pas déjà? Et quels seraient les avantages d’une loi, selon vous? Si ce n’est pas fait, où sont les lacunes?
M. Fischer : Les sénateurs Boehm et Harder le savent mieux que quiconque, compte tenu de leur expérience aux Affaires étrangères. C’est fait de manière ponctuelle et disparate d’un ministère à l’autre, mais sans coordination. Je me souviens de l’époque où « l’approche pangouvernementale » était le terme à la mode à Ottawa, et où tout le monde disait : « Nous devons réunir la défense, la diplomatie et le développement autour de la table et élaborer des stratégies par pays lorsque des conflits éclatent. » Tout cela s’est en quelque sorte essoufflé.
Même si l’analyse existe, ce que nous disons, c’est que, premièrement, il ne devrait pas être nécessaire de la faire pour chaque crise. Or, lorsqu’il s’agit de crises graves comme celle qui sévit actuellement au Soudan — où différents indicateurs indépendants qui existent dans le système ont été déclenchés, qu’il s’agisse de crises de famine, d’indicateurs de famine ou, dans notre cas, de crises mondiales de catégorie 3 —, il devrait y avoir un certain degré de reddition de comptes au Parlement. Pour nous, c’est un élément clé.
Si vous regardez la réponse actuelle du gouvernement, il y a bel et bien eu des déclarations, des déclarations d’inquiétude, et du financement. Nous apprécions le programme qui a été annoncé à Berlin. La mobilisation est là. J’ai beaucoup de respect pour l’ambassadeur Simard. Et ensuite? Comment quelqu’un saura-t-il ce qu’il est advenu du financement ou ce qui a résulté de ces déclarations, et comment les parlementaires seront-ils en mesure de demander des comptes au gouvernement pour s’assurer que ce qu’il a réellement dit et l’argent qu’il a engagé ont eu un impact réel sur le pays? Pour nous, c’est là la dimension supplémentaire. Pour les crises qui ont atteint ce degré de gravité et de préoccupation, il devrait y avoir un degré accru de reddition de comptes au Parlement.
Le sénateur Harder : Monsieur Gallagher, vos remarques concernant la circulation d’armes canadiennes m’intriguent, et M. Fischer a également abordé ce point. Que répondent les responsables lorsque vous discutez de cet enjeu avec eux? Y a-t-il des obstacles aux mesures que vous leur suggérez?
M. Gallagher : Je vous remercie de la question, sénateur. Les deux exemples entourant la présence d’armes canadiennes au Soudan sont tout à fait distincts. Pour ce que les fonctionnaires nous ont dit au sujet du deuxième exemple, qui se rapporte à cette entreprise — le groupe STREIT — et à la prolifération des véhicules blindés de combat, nous avons demandé que les mécanismes de contrôle du courtage soient appliqués de façon uniforme. Cependant, on nous a répondu que ces mécanismes — ou, devrais-je dire, le régime canadien de contrôle des exportations de manière plus générale — n’ont pas une portée extraterritoriale. Nous ne sommes toutefois pas d’accord avec cette affirmation. Les mécanismes de contrôle du courtage s’appliquent bel et bien à l’extérieur du territoire, et c’est leur raison d’être. Ils visent à combler les lacunes qui permettent à des acteurs malveillants d’exploiter des paradis de production délocalisée ou de rechercher le pays le plus favorable, par exemple.
Je pense que le problème plus général lié à la mise en œuvre efficace des mécanismes de contrôle du courtage réside dans les défis que cela pose, comme vous pouvez l’imaginer. Il s’agit de mesures extraterritoriales. Je pense qu’il faut allouer des ressources à la Direction des contrôles à l’exportation d’Affaires mondiales Canada pour appliquer ces mécanismes de manière rigoureuse, ce qui inclurait l’examen des meilleures pratiques d’autres pays.
Le sénateur Harder : Et qu’en est-il du premier exemple?
M. Gallagher : La question de l’apparition des fusils de tireur d’élite au Soudan est un phénomène relativement nouveau; du moins, ce n’est que récemment que les médias canadiens en ont fait état. C’était en octobre, je crois. Si je me souviens bien, les responsables canadiens ont réagi à cette information en affirmant que nous n’avions pas autorisé ces transferts vers le Soudan, ce qui n’a rien de surprenant. Comme l’a dit M. Fischer, le gouvernement du Canada ne transfère pas sciemment des armes au Soudan, ce qui constituerait évidemment une violation de l’embargo sur les armes décrété par l’ONU et du droit canadien.
Les responsables canadiens n’ont donc pas grand-chose à dire parce qu’ils ne savent pas comment ces armes se sont retrouvées au cœur du conflit, ce qui est un problème en soi.
Le président : Merci beaucoup. Avant de donner la parole à la sénatrice Coyle, j’aimerais faire un commentaire à la suite de la question que le sénateur Harder a posée à M. Fischer. La Loi sur la responsabilité en matière d’aide au développement officielle, ou LRADO, est en vigueur depuis 2008. En tant qu’ancien sous-ministre du Développement international, lorsque j’occupais ce poste, j’étais bien sûr très conscient de cette loi, qui a été conçue pour assurer la reddition de comptes que vous avez mentionnée. Je ne veux pas me lancer dans un débat, mais je ne vois pas de scénario futur dans lequel un gouvernement voudrait légiférer à nouveau sur un sujet déjà couvert par cet instrument législatif particulier.
M. Fischer : La LRADO, qui a récemment refait surface dans certaines conversations, était un projet de loi d’initiative parlementaire parrainé par John McKay et qui met l’accent sur l’objectif des dépenses et sur la manière dont le gouvernement doit rendre compte de l’utilisation de ces dépenses. Ce que nous suggérons ici, c’est que nous ne cherchons pas à rendre compte principalement des dépenses, mais plutôt à garantir que le gouvernement mette en place un processus structuré, prévisible et largement directif pour faire face à des crises comme celle-ci, et qu’il rende compte de ce processus, pas nécessairement des dépenses.
Le président : Merci beaucoup. Je dirais que c’est effectivement ce qui se passe, mais ce n’est pas grave. Passons à autre chose.
La sénatrice Coyle : Je remercie tous nos témoins de leur présence et de leur travail.
Le mot « obstacles » a été évoqué à quelques reprises par le groupe de témoins. Je crois que vous en avez parlé, monsieur Hollingworth, et vous aussi, monsieur Fischer. Est-ce que chacun d’entre vous pourrait nous en dire plus sur ces obstacles et indiquer ce qui aiderait à les surmonter, selon vous?
M. Hollingworth : Je vous remercie de votre question. Lorsque nous parlons d’obstacles, nous faisons principalement référence aux entraves que nous imposent diverses autorités, à la fois le gouvernement basé à Port-Soudan et le gouvernement dirigé par les Forces de soutien rapide, ou FSR, au Darfour, qui exige diverses conditions pour obtenir l’accès à certaines zones. Ces obstacles sont généralement de nature administrative, mais ils ralentissent ou paralysent nos opérations.
Nous avons connu plusieurs cas, comme je l’ai mentionné. À une occasion, des quantités très importantes de denrées alimentaires destinées à venir en aide à plus de 300 000 personnes ont été bloquées pendant plusieurs semaines, ce qui nous a empêchés de leur fournir une aide pendant au moins un mois. Il s’agit là d’obstacles administratifs qu’ils s’imposent eux-mêmes.
Pour surmonter ces obstacles, il faut qu’ils soient largement compris et dénoncés, et qu’on reconnaisse qu’ils constituent une violation du droit international humanitaire. Il faut qu’un soutien soit apporté à la coordinatrice humanitaire Denise Brown — qui fait un travail remarquable, soit dit en passant — afin qu’elle puisse nous aider à accéder à l’ensemble du pays, selon nos besoins et en temps opportun.
Helen Barclay-Hollands, responsable des affaires fragiles et humanitaires, Vision mondiale Canada : Je vous remercie de la question.
Quand on parle d’obstacles, je peux peut-être donner quelques exemples concrets de ce à quoi cela ressemble pour nos équipes sur le terrain. Nous avons mentionné la difficulté liée aux visas et aux permis de voyage; c’est un exemple. De plus, lorsque nous examinons nos propres programmes, nous devons passer par plusieurs niveaux d’approbation de la part de différents acteurs, et pas seulement des donateurs. Ce sont des acteurs dans le pays qui exigent l’approbation de nos projets avant même que nous puissions commencer à livrer la marchandise avec notre partenaire, le Programme alimentaire mondial.
Des obstacles apparaissent lorsque ces retards nous empêchent d’acheminer l’aide vers les communautés qui en ont le plus besoin, sans parler des problèmes de sécurité. Même lorsque nous parvenons à obtenir l’aide et les autorisations nécessaires, et que nous sommes en route pour acheminer cette aide indispensable, nous devons encore évaluer la sécurité de notre propre personnel avant même de pouvoir accéder à ces zones.
Il y a toutes sortes d’obstacles multidimensionnels, mais ce sont là certains des exemples concrets que je peux vous donner. Merci.
La sénatrice Coyle : Si je comprends bien ce que vous demandez, il s’agit d’une aide de la part de nos responsables diplomatiques et de leurs homologues pour faciliter ce processus.
Monsieur Hollingworth, je crois que vous avez bien décomposé le sujet — je pense avoir entendu vos trois points. L’un concernait les obstacles à surmonter. L’autre portait sur la protection de l’espace humanitaire. Je pense que vous avez peut-être combiné ces deux points, Madame Barclay-Hollands. Puis le troisième était, bien sûr, le soutien financier.
Est-ce que l’un ou l’autre d’entre vous a vu des actions prises par le Canada et nos homologues pour faire tomber ces barrières? Qu’avez-vous déjà observé, et que souhaiteriez-vous voir de plus?
M. Hollingworth : Merci, madame la sénatrice.
Nous constatons un grand soutien du côté de la mobilisation du Canada, mais cet effort doit simplement être maintenu, car il faut de la patience et une énorme persévérance pour y parvenir. Il n’y a pas de moyen facile de négocier à l’échelle du pays.
Cela implique également d’avoir ces discussions avec d’autres nations, et pas seulement avec les nations soudanaises qui soutiennent les deux camps dans ce conflit. Il s’agit d’avoir une conversation plus large sur l’importance de veiller à ce que la faim et l’insécurité alimentaire ne soient pas utilisées comme des armes de guerre, mais soient, au contraire, tenues à l’écart. Cela signifie en partie que nous devons pouvoir y accéder en temps opportun.
Il s’agit d’un débat plus large, que nous avons, je crois, également mené dans d’autres pays.
La sénatrice M. Deacon : Merci à nos invités d’être ici et en ligne aujourd’hui. Je sais que j’en ai peut-être parlé la dernière fois, mais je veux revenir à la question des armes, des fusils et des véhicules blindés. Sans m’étendre trop sur le sujet, je crois que c’est crucial.
Je pense que le sénateur Harder a fait référence aux mesures que vous prenez, mais vous avez mentionné que ces questions doivent être corrigées par le gouvernement. J’aimerais, une fois de plus, comprendre ce que vous entendez par « doivent être corrigées ». De quoi avez-vous exactement besoin pour être absolument certain que c’est fait et que des mesures concrètes seront effectivement prises? Monsieur Gallagher, voulez-vous répondre?
M. Gallagher : Je vous remercie de la question.
Nos deux recommandations sont réalisables et concrètes. On ne réinvente pas la roue. L’une d’elles est que le Canada mette en place des contrôles après-expédition. Ces contrôles portent différents noms, selon les interlocuteurs. On les appelle parfois des mesures de vérification après expédition, et elles font partie d’une trousse d’outils contre le détournement qui permettrait aux autorités canadiennes d’inspecter sur place les exportations d’armes canadiennes après leur départ du territoire canadien. C’est une recommandation. Il s’agit d’une mesure concrète visant à mettre fin au détournement de matériel, comme les fusils de tireur d’élite.
À l’heure actuelle, le gouvernement du Canada ne sait pas comment ces fusils de tireur d’élite ont pu se retrouver au Soudan. Il ne dispose pas des outils nécessaires pour déterminer leur provenance ou l’itinéraire qu’ils ont emprunté. Les contrôles après expédition permettraient de le faire. C’est la première recommandation.
La deuxième serait que le Canada élargisse sa trousse d’outils réglementaires en matière de courtage. Conformément aux obligations du Canada en vertu du Traité sur le commerce des armes, l’article 10 exige que tous les États signataires — dont le Canada fait partie depuis septembre 2019 — mettent en place des contrôles sur le courtage.
Le courtage permet de contrôler le transfert des armes conventionnelles qui a lieu en dehors du territoire d’un État partie. Cette disposition a été introduite dans le Traité sur le commerce des armes pour gérer, bien franchement, des situations comme celles que nous observons au Soudan.
Par conséquent, chaque fois qu’un citoyen canadien ou une entité canadienne supervise une transaction d’armes — c’est-à-dire un transfert de matériel ou de marchandises contrôlées au Canada —, une licence de courtage serait requise. C’est déjà le cas au Canada. Sur le papier, le Canada dispose d’une trousse d’outils de contrôle du courtage assez robuste, mais, de notre point de vue, elle n’est pas complètement mise en œuvre à l’heure actuelle.
Si l’on examine le nombre de permis d’exportation délivrés pour des transferts militaires ou des ventes d’armes dans une année donnée, on constate que plus de 5 000 permis sont approuvés par Affaires mondiales Canada. L’an dernier, le nombre de licences de courtage s’élevait à 32, soit moins de 0,5 % de tous les permis d’exportation. À notre avis, des activités de courtage ont lieu entre des entités canadiennes et des citoyens canadiens à l’étranger, mais elles ne sont pas prises en compte dans le cadre du régime canadien de contrôle du courtage.
C’est attribuable au fait qu’il est difficile de réglementer le courtage, comme on peut s’en douter. On tente de réglementer des activités qui se font hors de la vue des autorités canadiennes. Nous recommanderions donc au Canada, de manière générale, non seulement de renforcer son régime de contrôle du courtage, mais aussi d’allouer davantage de ressources à Affaires mondiales Canada pour qu’il puisse surveiller et vérifier proactivement les activités de courtage, et ainsi réduire le risque de voir, par exemple, des véhicules blindés STREIT liés au Canada enfreindre un embargo de l’ONU sur les armes.
Le président : Merci.
Le sénateur Ravalia : Merci à tous les témoins. J’aimerais adresser ma question à Matthew Hollingworth, et permettez-moi de saluer le travail que vous accomplissez dans des conditions extrêmement difficiles.
Nous avons entendu parler de l’effondrement du système de soins de santé et des services médicaux d’urgence au pays, de la destruction — délibérée — des infrastructures, de la pénurie de médicaments et maintenant des épidémies. Je me demande dans quelle mesure cela a une incidence sur votre travail et comment vous réagissez face à cette situation.
M. Hollingworth : Merci, sénateur Ravalia. Premièrement, Eid Mubarak.
En ce qui concerne l’incidence, il est évident que cela a des conséquences importantes sur les populations que nous aidons dans tout le pays. Il n’y a pas que les bâtiments et le béton qui sont détruits. Il y a un manque d’électricité et d’énergie. Les hôpitaux sont privés d’électricité pendant des heures, voire des jours. Il est plus difficile d’acheminer l’aide dans le pays en raison des dommages structurels, et nos partenaires et nos fournisseurs sur le terrain ont beaucoup de mal à faire leur travail.
Il ne fait aucun doute que tous les domaines de développement dont le Soudan a déjà bénéficié ont subi un recul de plusieurs décennies, et qu’il faudra de très nombreuses années pour revenir à la situation d’autrefois. Les gens souffrent partout au pays, y compris dans des régions qui pouvaient autrefois être considérées comme très développées. La situation est donc très difficile pour toutes les régions et tous les citoyens de cette grande nation.
Mme Barclay-Hollands : Les défis en matière d’infrastructure sont énormes, notamment parce qu’ils nuisent au développement et compliquent l’accès à ces communautés. Je pense que cela soulève d’énormes besoins et des questions sur la façon dont nous pouvons acheminer cette aide vitale vers ces communautés. Les femmes et les enfants sont les plus touchés par cette situation, qui a également une incidence sur le personnel local. Comment peut-on se rendre dans ces endroits dans ce contexte d’insécurité, sans savoir si les infrastructures auxquelles nous avons accès seront disponibles le lendemain, ni même si elles existeront encore le lendemain, en raison du conflit en cours.
Le sénateur Ravalia : Pour faire suite à ces remarques, j’ai récemment assisté aux réunions de l’Union interparlementaire en Turquie. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec des délégués de certains pays voisins, qui estimaient que la crise au Soudan était en quelque sorte oubliée par la communauté internationale, que nous avions accordé une attention disproportionnée à d’autres conflits majeurs et que le monde devrait intervenir davantage. Je sais que c’est une question d’ordre philosophique, mais j’aimerais entendre vos commentaires, monsieur Hollingworth, s’il vous plaît.
M. Hollingworth : Je ne suis pas en désaccord. Comme je l’ai dit, notre couverture n’est que de 13 % par rapport à l’an passé. C’est une réduction très importante, puisque l’année dernière, nous mettions en garde contre des famines dans tout le Soudan. Il ne fait aucun doute qu’une certaine fatigue ou lassitude a contribué à cette situation, ou bien c’est parce qu’il y a tant d’autres crises. Je dirais que le Soudan du Sud et la Somalie sont tout autant oubliés à l’heure actuelle et sont également confrontés à des besoins catastrophiques pour leurs populations. Il y a donc malheureusement de nombreuses régions du monde qui sont dans une situation semblable, y compris l’Afghanistan.
Cela nous préoccupe énormément au Soudan, car nous avons travaillé très fort l’an dernier avec des partenaires comme Vision mondiale pour atténuer les conditions de famine. Ces conditions de famine menacent toujours de nombreuses personnes dans l’ensemble du Soudan, ce qui devrait nous préoccuper.
Le sénateur Ravalia : Je vous remercie.
Le sénateur MacDonald : Tout d’abord, je tiens à remercier tous les témoins de leur travail humanitaire. Je ne peux imaginer à quel point il est difficile et frustrant d’essayer de gérer cette situation.
Mais j’ai une question, et j’aurais peut-être dû la poser au dernier groupe de témoins, mais je dois la poser maintenant. Je vais l’adresser à M. Hollingworth et à M. Gallagher. Y a-t-il des gentils parmi les Forces armées soudanaises, FAS, et les Forces de soutien rapide, FSR? Qui sont les gentils ici? Si l’une d’elles l’emporte et prend demain complètement le contrôle du pays, ou si c’est l’autre qui l’emporte, que se passera-t-il?
M. Hollingworth : Sénateur MacDonald, vous posez la question la plus difficile de la soirée. Je pense que toutes les parties ont commis des erreurs, tant dans les moyens qu’elles ont mis en œuvre pour l’emporter que dans ceux qu’elles continuent d’utiliser pour l’emporter. Nous devons absolument garder cela à l’esprit dans nos futures conversations. Mais ces discussions porteront sur la reddition de comptes à l’avenir.
Mon rôle au sein du Programme alimentaire mondial consiste à m’intéresser aux gens honnêtes et à déterminer comment nous pouvons les soutenir. Ce sont les citoyens du Soudan qui sont touchés par cette crise, que nous, nos équipes et nos partenaires comme Vision mondiale nous employons avec diligence à continuer d’aider chaque jour, avec une persévérance et un courage extraordinaires. Ce sont eux qui sont au centre de nos préoccupations.
Mais l’heure viendra où il faudra rendre des comptes. Nous sommes convaincus que le Canada fera partie des pays qui veilleront à ce que ce volet essentiel de ce triangle soit mené à bien. Merci.
M. Gallagher : Je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce qu’a dit M. Hollingworth, si ce n’est que toutes les parties au conflit font l’objet d’allégations crédibles de violations du droit humanitaire international. Cela vaut tant pour les FSR que pour les forces gouvernementales sous les FAS. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de gentils, mais je m’en tiendrai là.
Le sénateur MacDonald : Monsieur Gallagher, vous avez mentionné du matériel militaire provenant du Canada qui ne devrait pas être là. Quelle est la source de la majeure partie de l’armement qui entre dans le pays? Qui finance la majeure partie de cet armement?
M. Gallagher : Merci de la question. Elle est vaste...
Le sénateur MacDonald : Je suppose que nous savons qui le finance, mais d’où proviennent ces armes? De quels pays viennent-elles?
M. Gallagher : Toutes les évaluations crédibles sur ce sujet convergent vers quelques acteurs principaux. Cela inclut les Émirats arabes unis, certaines régions de la Turquie, ainsi qu’une foule d’armes chinoises, y compris des véhicules aériens sans pilote. De façon générale, aucun pays occidental ne fournit sciemment des armes dans la zone de conflit.
Encore là, cela ne devrait surprendre personne. Le transfert d’armes vers le Soudan, ou plus précisément vers le Darfour, constituerait une violation de l’embargo de l’ONU sur les armes. De plus, la plupart des pays occidentaux sont signataires du Traité sur le commerce des armes, ou TCA. Mais, en effet, on constate que la plupart des flux d’armes proviennent des Émirats arabes unis, de la Turquie, de la Chine et de l’Égypte.
Le sénateur MacDonald : Merci.
La sénatrice Coyle : Ma question s’adresse à M. Gallagher. En fait, j’en ai quelques-unes. Premièrement, avez-vous déjà discuté de votre proposition ou de vos propositions avec le gouvernement canadien? Quelle a été sa réaction?
Deuxièmement, avez-vous vu d’autres pays dont les armes ont été retrouvées entre des mains où elles n’auraient pas dû se trouver réagir de la manière dont vous parlez?
M. Gallagher : Je vous remercie de la question. Nous avons soulevé ces deux points auprès des autorités canadiennes. Comme je l’ai mentionné plus tôt, sur le papier, en matière de courtage, l’approche du Canada est assez standard et exhaustive. Mais lorsqu’on s’entretient avec les autorités canadiennes, celles-ci reconnaissent ouvertement qu’il y a des problèmes et des difficultés. Je ne veux pas me répéter, mais elles craignent, de leur point de vue, de ne pas tout relever.
Des fonctionnaires d’Affaires mondiales ont fait une excellente présentation à la douzième Conférence des États Parties au Traité sur le commerce des armes, TCA, en mars, au cours de laquelle ils ont abordé ouvertement cette question. Nous constatons la même chose qu’eux : il est difficile de détecter les activités de courtage au Canada lorsqu’elles se déroulent à l’étranger. Ils sont essentiellement d’accord avec nous sur ce point.
En ce qui concerne les contrôles après expédition, c’est une question que nous avons soulevée. La mise en œuvre nécessiterait la création d’au moins deux nouveaux postes à Affaires mondiales Canada, si l’on se fie aux études qui ont été réalisées à ce sujet. Chaque fois que nous avons abordé la question, on nous a dit, « Eh bien, il y a des contraintes budgétaires », ce que je peux comprendre.
Je ne veux pas prendre trop de temps, mais pour répondre à votre deuxième question, il y a effectivement un certain nombre de pays qui ont mis en place des contrôles après expédition. Citons notamment la Suisse, l’Allemagne, l’Espagne et quelques autres pays qui m’échappent en ce moment, mais ce sont des alliés européens qui appliquent ces mesures et, pour certains d’entre eux, depuis près de 10 ans.
Encore une fois, on ne réinvente pas la roue. Et ces alliés européens ont des histoires de réussite. La plupart d’entre eux ont mis en place des contrôles après expédition parce que du matériel avait été détourné vers des destinations où il n’aurait pas dû se trouver — principalement des armes légères et des armes à feu. Ils ont instauré ces contrôles, et il y a des histoires de réussite. Je me ferai un plaisir d’assurer un suivi auprès de votre bureau en fournissant la liste exacte des États concernés.
La sénatrice Coyle : Merci.
Le sénateur Harder : Encore une fois, merci à nos témoins.
Ma question s’adresse à M. Hollingworth. Vous avez entendu M. Fischer parler des problèmes d’accès à l’aide humanitaire. Je suppose que ces questions font, d’une manière générale, partie intégrante de votre quotidien dans ce contexte de conflit. Le PAM prend-il des mesures pour faciliter l’accès à l’aide humanitaire, ou existe-t-il des moyens de mobiliser des pays aux vues similaires pour qu’ils apportent une aide afin de résoudre ces problèmes d’accès soulevés par M. Fischer?
M. Hollingworth : Merci, sénateur Harder. Notre travail en matière d’accès est effectué en coordination avec la coordonnatrice résidente et humanitaire des Nations unies, Denise Brown, et son équipe. Nous n’agissons pas seuls. Nous veillons à suivre une approche collective à l’échelle de l’ONU pour la négociation de l’accès, et ce, pour des raisons évidentes. En effet, nous ne voulons pas que certains organismes profitent d’un meilleur accès que d’autres. Nous suivons donc une approche collective, car il s’agit d’une crise multisectorielle. Il ne peut être question qu’un organisme ait un meilleur accès que les autres. Par conséquent, nous travaillons en équipe. C’est le processus qui est suivi depuis le début, et cela restera notre façon de travailler.
Je sais que Mme Denise Brown et son équipe discutent certainement avec des partenaires, des États membres et d’autres intervenants à l’intérieur et à l’extérieur du pays — le plus souvent à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur du pays —, afin d’améliorer la capacité des organismes humanitaires, au sens large, à avoir accès aux populations et aux régions difficiles d’accès du pays.
Le président : Je vais poser la dernière question. J’aimerais m’adresser aux représentants de la société civile, soit Martin Fischer, Helen Barclay-Hollands et Kelsey Gallagher.
Il s’agit d’une crise longue, interminable, difficile, triste — nous pouvons trouver tellement de mots pour la décrire. Dans quelle mesure collaborez-vous ou échangez-vous des idées avec d’autres organisations de la société civile, par exemple, dans des pays donateurs ou dans des pays en mesure d’exercer une certaine influence et qui, comme vous, tentent d’influencer les gouvernements? Monsieur Fischer, voulez-vous répondre en premier?
M. Fischer : Je vous remercie, sénateur Boehm. Nous le faisons dans une large mesure. Nous avons entendu de nombreuses références à la conférence qui s’est tenue à Berlin, en avril, et qui comprenait un volet de financement politique de haut niveau ainsi qu’un volet consacré à la société civile.
Je tiens à saluer l’approche allemande à cet égard, car ce n’était pas un évènement ponctuel, mais un évènement bien organisé. Il a permis à la partie opérationnelle de la société civile et, surtout, à la diaspora soudanaise de participer. Dans la période qui a précédé cette conférence, il y a eu une grande collaboration entre les bureaux de pays donateurs de diverses ONG internationales, ce qui correspond à l’approche que nous adoptons habituellement dans une crise comme celle-ci.
Prenons l’exemple des problèmes liés à l’accès. L’Australie a été le fer de lance d’initiatives visant à protéger les travailleurs humanitaires. Une résolution thématique a été adoptée l’année dernière à l’Assemblée générale des Nations unies, et nous étions donc en communication étroite avec notre bureau en Australie à ce sujet. Mais cela ne suffit toujours pas.
C’est la partie de la question que vous n’avez pas posée, sénateur Boehm. En effet, il faut se demander si on observe des progrès dans les dossiers véritablement épineux, comme le refus délibéré de l’accès humanitaire, qui affecte les enfants. Il s’agit d’une grave violation à l’encontre des enfants. C’est l’une des violations graves qui ont été répertoriées. La société civile prépare un rapport annuel avec la représentante spéciale du secrétaire général pour les enfants et les conflits armés. Le rapport est rédigé, mais quelle est la suite des choses?
Je pense que vous avez demandé à plusieurs reprises, sénateur Ravalia, s’il s’agit d’une crise oubliée. Plus précisément, vous vouliez savoir si cette crise a été oubliée par les pays donateurs, les partenaires et les parties au conflit. Oui, certainement. Les Canadiens et les autres populations des pays nordiques ont-ils oublié cette crise? Oui, certainement.
Nous mobilisons régulièrement des centaines de milliers de Canadiens. Je ne peux pas vous dire à quel point il est devenu difficile de susciter le moindre intérêt pour ces questions. Nos écrans sont tellement pleins. Nous consommons l’information à un rythme effréné, puis des organisations comme la nôtre nous disent qu’il faut se soucier des enfants au Darfour, alors qu’hier, nous avons payé 1,92 $ le litre d’essence à Rockland. C’est manifestement difficile, mais c’est précisément la raison pour laquelle nous trouvons la collaboration avec les sénateurs si constructive. En effet, nous pouvons mettre de côté une partie de la politique partisane et des questions du jour pour mettre en évidence ces questions complexes. Nous comptons réellement sur vous pour nous aider à poursuivre ce travail à Ottawa et lorsque vous rentrerez chez vous pendant l’été. J’ai saisi cette occasion, sénateur Boehm; je devais le faire.
Le président : C’est correct. Je vous remercie. À Ottawa ou à Wakefield, comme vous l’avez mentionné.
M. Gallagher : Notre travail plus général au sein de la société civile se fait en coalition avec des centaines d’autres organisations de la société civile, ou OSC, dans le monde entier. Project Ploughshares est l’un des fondateurs de la Control Arms Coalition, la coalition des organisations de la société civile qui a milité pour l’élaboration, puis la création et la mise en œuvre du Traité sur le commerce des armes, soit le traité que j’ai mentionné plus tôt.
Lors des conférences annuelles des États parties au Traité sur le commerce des armes, la coalition, qui, encore une fois, est composée d’organisations de la société civile du monde entier, continue de soulever des préoccupations concernant le Soudan, en particulier en ce qui concerne les transferts d’armes.
De nombreux autres conflits profitent d’une plus grande couverture médiatique. Il y a cette notion — M. Fischer vient de la mentionner, et on l’a mentionnée plus tôt — d’un conflit oublié, mais dans l’état actuel des choses, ce que nous voyons au Soudan est l’une des pires crises humanitaires du XXIe siècle. On ne peut pas faire la guerre sans armes, et ces armes viennent de quelque part.
En coalition avec nos partenaires de la société civile aux Nations unies, nous continuons de soulever la question du Soudan, même si les transferts d’armes au Soudan soulèvent une grande controverse dans la salle, car certains États parties et certains États dans la salle sont impliqués dans ces transferts. C’est une question que nous devons continuer de soulever, car autrement, elle ne fera que sombrer davantage dans l’oubli.
Le président : Je vous remercie beaucoup de vos commentaires. Nous arrivons à la fin de la séance d’aujourd’hui. Au nom du comité, je tiens à remercier Matthew Hollingworth, Kelsey Gallagher, Martin Fischer et Helen Barclay-Hollands d’avoir été des nôtres aujourd’hui. Monsieur Hollingworth, je sais qu’il est tard à Rome, et nous vous remercions d’avoir pris le temps de vous joindre à nous. Ce n’est pas une discussion réjouissante, mais c’est une discussion importante qu’il faut consigner au compte rendu. Merci beaucoup.
(La séance est levée.)