Projet de loi de 2018 sur les changements de noms de circonscriptions
Deuxième lecture--Suite du débat
2 avril 2019
Honorables sénateurs, la dernière fois que le leader du gouvernement au Sénat a parlé du projet de loi, il a cité Shakespeare, alors permettez-moi de faire de même.
« Que lisez-vous, Monseigneur? », demande Polonius à Hamlet, et Hamlet répond : « Des mots, des mots, des mots. » Pardonnez-moi, je n’ai jamais fait de théâtre, alors je ne suis pas un très bon acteur.
Cela dit, honorables sénateurs, le premier ministre nous a bel et bien abreuvés d’une tonne de mots. Pendant la dernière campagne électorale fédérale, il a multiplié les belles promesses sur la réconciliation avec les peuples autochtones du pays. Certaines sont plus dures à tenir que d’autres, mais celle à laquelle nous avons aujourd’hui affaire est toute simple : on ne renomme pas une circonscription sans d’abord consulter les gens qui y habitent.
Le nouveau nom de la circonscription de Manicouagan constituerait un manque de respect pour les Autochtones qui y vivent. C’est d’ailleurs ainsi qu’agissent les colonisateurs de partout dans le monde depuis des centaines, que dis-je, des milliers d’années. Sans vouloir nommer de noms, plus d’un groupe a rechigné quand certaines personnes arrivées depuis relativement peu de temps ont voulu renommer telle ou telle terre ancestrale en leur honneur. Alors si une rose qu’on nomme autrement sentirait toujours aussi bon, pourquoi ne pas lui donner un nom réfléchi et inclusif? Que le nom de la rose reflète au mieux les richesses, la beauté et la diversité de ceux qui sont issus de la terre d’où elle émerge.
En mai dernier, huit chefs de la nation innue ont signé une lettre dans laquelle ils proposaient, pour la circonscription en question, un nom qui répondrait à tous ces critères. Ces huit chefs s’opposent au projet de loi C-402, qui changerait le nom de la circonscription de Manicouagan pour celui de Côte-Nord.
Étant donné la pléthore de promesses qui ont été faites par le premier ministre durant la campagne électorale en ce qui a trait à la consultation des peuples autochtones, ils s’attendent naturellement à être consultés.
Si ce refrain semble familier, c’est parce que nous l’avons entendu si souvent. Pour utiliser une autre expression musicale, honorables sénateurs, c’est comme un disque rayé. Le terme « Manicouagan » est un mot innu qui fait référence au plus grand réservoir de la circonscription. Visible de l’espace, c’est un plan d’eau annulaire qui sert depuis longtemps de lieu d’activités traditionnelles et religieuses pour les familles innues.
Dans leur sagesse, les aînés ont constaté que le nom de la circonscription n’est pas représentatif de la population actuelle et qu’on pourrait trouver mieux. Ils ont donc recommandé un nom qui tient compte du patrimoine autochtone, anglais et français des habitants.
Les chefs ont proposé le nom « Nitassinan-Côte-Nord et Lower North Shore ». Nitassinan est un mot innu qui signifie « notre terre ». Votre honneur, les chefs ont dit dans leurs propres mots :
Éliminer un nom autochtone d’une carte électorale pour le remplacer uniquement par « Côte-Nord », un nom français, serait contraire à l’esprit de réconciliation que prône l’actuel gouvernement fédéral. Le terme n’a pas le même sens et la même résonance que « Manicouagan ». Contrairement à ce que prétend le député bloquiste de Manicouagan, le terme « Côte-Nord » n’est pas du tout représentatif de la région. »
D’un côté, il occulte le fait que les autochtones ont occupé la région dans le passé et, de l’autre, il ignore de la présence des pêcheurs de langue anglaise de la Basse-Côte-Nord, sans compter le fait que les villes de Fermont, Schefferville, Matimekush-Lac John et Kawawachikamach sont situées à l’intérieur des terres et sont assez loin de ce qu’on appelle la Côte-Nord.
Aujourd’hui, je demande à mes collègues de bien réfléchir à ce que proposent ces huit chefs innus. Je leur demande de garder l’esprit ouvert et de ne pas faire fi de la sagesse de ces chefs, simplement parce qu’on leur demande d’adopter ce projet de loi d’ici aux prochaines élections. Nous ne sommes pas ici pour adopter des projets de loi à toute vapeur ni pour les approuver sans les avoir d’abord étudiés consciencieusement.
Aujourd’hui, je prie mes collègues de bien réfléchir à la proposition des chefs innus. En m’inspirant de la sagesse des chefs, je vais proposer un amendement à l’étape de la troisième lecture, si nécessaire, pour appuyer la volonté des chefs.
Laissez-moi conclure avec un extrait d’une chanson de Georges Dor pour bien illustrer la poésie du choix du nom de la circonscription :
Si tu savais comme on s’ennuie
À la Manic
Tu m’écrirais bien plus souvent
À la Manicouagan [...]