Affaires sociales, sciences et technologie
Motion tendant à autoriser le comité à étudier l'avenir des travailleurs--Suite du débat
18 juin 2020
Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui au sujet de la motion de la sénatrice Lankin, qui propose qu’une étude soit entreprise par le Comité sénatorial permanent des affaires sociales des sciences et de la technologie au sujet de l’avenir des travailleurs au Canada, tout particulièrement dans le contexte de la gig economy, ou économie à la demande.
Il y a trois mois, j’avais écrit une allocution à ce sujet alors que nous ne cohabitions pas avec la COVID-19. À l’époque, nous ne pouvions imaginer le séisme que provoquerait ce virus dans nos vies personnelles, notre travail, nos institutions, en fait, dans notre conception de ce qu’est une « vie normale ».
À la lumière des derniers mois, il m’apparaît plus important que jamais que des actions concrètes soient prises afin de répondre aux préoccupations grandissantes du milieu du travail et des travailleurs occupant un emploi précaire.
J’aborderai ces préoccupations sous l’angle d’un secteur d’activité pour lequel les plateformes se font assez rares au Sénat, soit le secteur des arts, de la culture et des industries culturelles.
Ce secteur inclut des artistes de couleur, de nouveaux immigrants et des travailleurs autonomes, des catégories de citoyens auxquels la sénatrice souhaite que l’on porte une attention particulière dans le cadre de cette étude.
Au cours de ma carrière comme artiste et gestionnaire culturel, je me suis toujours intéressé aux questions relatives au statut de l’artiste, de même qu’aux conditions de travail précaires dans lesquelles vivent les artistes et de nombreux gestionnaires culturels. Au sein de l’Association acadienne des artistes professionnel.le.s du Nouveau-Brunswick, au sein de laquelle j’ai eu le bonheur d’œuvrer durant plus d’une décennie, j’ai intensément travaillé à la conception de modèles de politiques publiques dans le but de permettre aux artistes et aux travailleurs culturels d’être reconnus à part entière.
Par ailleurs, à titre de musicien professionnel durant plusieurs décennies, j’ai bien connu cette réalité qui est de vivre d’un contrat à l’autre et, comme on dit dans le milieu, de vivre « d’une gig à l’autre ».
Vous le savez peut-être, mais l’expression gig economy tire son origine du secteur de la musique. Selon l’Oxford Music Online —
... le mot « gig » désigne généralement, chez les musiciens, un contrat d’un seul soir.
À la lecture de cette définition, je me suis évidemment reconnu, mais j’ai surtout reconnu une vaste majorité de mes anciens collègues artistes et travailleurs culturels d’ici et d’ailleurs, qui vivent de leur art et de leur passion en toute précarité.
Je vous rappelle que le Canada compte plus de 158 000 artistes et 726 000 travailleurs culturels, et cette catégorie inclut les professions patrimoniales, culturelles et les artistes professionnels eux-mêmes. Bien que je ne dispose pas de données spécifiquement pour les travailleurs de la gig economy, selon le recensement de 2016, 52 % des artistes travaillaient à leur compte.
Lorsque nous parlons de précarité, voici ce que je souhaite vous rappeler. Le revenu médian de l’artiste en 2016 était de 24 300 $, alors que, pour la population active, il était de 43 500 $. Cela représente 44 % de moins que le revenu médian de la population active canadienne active.
Cette réalité est attribuable à plusieurs facteurs, notamment la non-reconnaissance du travail invisible des travailleurs du secteur artistique et culturel. Dans ce secteur, cette notion fait référence à tout le travail de recherche, de préparation, d’exploration, de développement artistique, d’idéation et de conception qui est fait en amont d’un projet artistique. Ce travail est malheureusement écarté et non rémunéré. Cette situation est sans doute applicable à d’autres types d’emplois, mais elle illustre bien les lacunes d’adaptation de nos politiques publiques par rapport à l’évolution du marché du travail dans le secteur culturel.
Les travailleurs de ce secteur occupent des emplois atypiques, j’en conviens, mais leurs emplois doivent être protégés et encadrés au même titre que d’autres secteurs de l’emploi au Canada.
Voici un aperçu des risques que les travailleurs du secteur artistique et culturel ont identifiés lors d’un Forum sur le statut professionnel de l’artiste en 2013, des risques qui sont également rapportés dans le rapport du Conseil des ressources humaines du secteur culturel intitulé Étude d’information sur le marché du travail de la main-d’œuvre culturelle 2019.
Ces risques comprennent les réalités suivantes : l’absence d’avantages sociaux, l’instabilité des revenus, l’insuffisance de la formation, les attentes vis-à-vis du bénévolat que devraient faire les artistes, la polyvalence obligatoire et la faible sécurité d’emploi. À cela, ajoutons les avancées technologiques qui ont très durement affecté le secteur culturel. Le récent rapport Yale peut témoigner du fait que la pénurie de main-d’œuvre et la mondialisation des marchés ont un impact concret sur cette catégorie de travailleurs.
Nombre de ces risques ont également été identifiés par les entreprises culturelles comme affectant grandement leur capacité à attirer de la main-d’œuvre. Chers collègues, j’ai été particulièrement touché par ce passage du rapport du Conseil des ressources humaines du secteur culturel au sujet des consultations menées avec des partenaires clés du secteur des arts et de la culture. Vous me permettrez de le citer :
Presque toutes les personnes interviewées ont mentionné que la « mentalité de pauvre » est répandue partout dans le secteur culturel canadien; la mentalité de pauvre se manifeste par les faibles salaires (qu’offrent les organismes et auxquels s’attendent les bailleurs de fonds), le manque d’avantages sociaux pour la plupart des employés (pas de régime de retraite, pas d’assurance-maladie supplémentaire, etc.), et l’intérêt limité des Canadiennes et Canadiens de payer les artistes à la valeur réelle de leurs œuvres (les gens pourraient se plaindre de devoir payer pour la préparation que doit faire l’artiste avant un spectacle.) Ces difficultés touchent toutes les dimensions de la vie des artistes, y compris mais ne se limitant pas à l’insécurité du revenu et à l’insécurité alimentaire, à leur capacité d’avoir accès à du logement abordable et à leur bien-être physique et mental.
Aujourd’hui, alors que nous entamons un processus de déconfinement, nous découvrons peu à peu les effets préjudiciables de la pandémie sur l’ensemble de la société, y compris le secteur des arts et de la culture et particulièrement celui des arts vivants que sont le théâtre, la musique et la danse. La crise de la COVID-19 aura concrétisé plusieurs de ces préoccupations. Il est désormais impossible d’ignorer l’importance d’amorcer non seulement une réflexion, mais des actions concrètes pour assurer la protection des travailleurs de la gig economy.
Depuis le début de la pandémie, la notion de précarité a pris tout son sens. Il ne s’agit plus d’un risque ou d’une conception abstraite. Bien au contraire, cette pandémie a frappé de plein fouet l’ensemble des travailleurs du secteur culturel. Tous vivent les conséquences de l’absence d’avantages sociaux, de sécurité d’emploi et d’insuffisance du revenu. Aucun n’en sort indemne.
Depuis le début de cette crise, nous reconnaissons que le gouvernement fédéral a fait des efforts pour être à l’écoute des travailleurs du secteur de la culture. L’annonce de la prolongation de la PCU il y a quelques jours en représente un exemple, les annonces du premier ministre ce matin en témoignent. Or, nous savons tous qu’il s’agit de mesures d’urgence à court terme et qu’il faudra continuer d’accompagner ce secteur en ayant une vision et une compréhension juste des enjeux que vit le secteur artistique et culturel au Canada.
Ces mois-ci, on entend souvent des élus fédéraux et provinciaux, entre autres, affirmer que les artistes doivent se réinventer dans le contexte de la pandémie. Vous me permettrez de dire que ces affirmations sont très troublantes, car elles peuvent donner l’impression que certains élus ne comprennent pas bien la nature même de l’art.
Honorables sénateurs, c’est le propre des artistes de se réinventer constamment. Ils le font quotidiennement dans leur manière d’appréhender le monde et de l’exprimer. Aussi, tout en reconnaissant que les artistes et les travailleurs du secteur culturel sont créatifs et résilients et qu’ils sont capables de se réinventer, ils ne peuvent pas porter seuls le poids des conséquences de la pandémie sur le secteur, et ils ont besoin d’un appui concret de notre part.
L’étude proposée par la sénatrice Lankin nous donnera l’occasion de réfléchir collectivement à l’avenir de nos travailleurs et d’identifier des mesures qui permettront d’offrir des conditions d’emploi dignes à tous les Canadiens et Canadiennes. Elle nous permettra de proposer des solutions législatives pour modifier le filet social de l’ensemble des travailleurs et des travailleuses occupant un emploi précaire.
Évidemment, nous n’obtiendrons probablement pas toutes les réponses à nos questions grâce à cette étude, mais nous pourrons, à notre façon, contribuer à renforcer les droits des travailleurs, à assurer un avenir meilleur et à mettre un terme à cette mentalité dite « de pauvre » qui est toujours présente lorsqu’on pense au secteur culturel.
En terminant, permettez-moi de profiter de l’occasion pour souligner le leadership de nos collègues sénatrices à cet égard. Depuis mon arrivée au Sénat, j’ai été ravi d’entendre l’interpellation de la sénatrice Bellemare sur le plein emploi au XXIe siècle dans une économie globalisée, celle de la sénatrice Poirier sur le travail saisonnier et l’allocution toute récente de la sénatrice Lankin, pour ne nommer que celles-ci. Voilà des allocutions qui ont su attirer notre attention sur ces enjeux cruciaux. Au nom de tous les travailleurs et travailleuses du pays, j’aimerais vous en remercier. Je vous remercie de votre attention, chers collègues.