Aller au contenu

Le soixante-quinzième anniversaire de la guerre de Corée

Interpellation--Suite du débat

3 novembre 2026


L’honorable Yonah Martin (leader adjointe de l’opposition)

Mesdames et Messieurs les sénateurs, je prends la parole aujourd’hui pour attirer l’attention de cette assemblée sur un événement marquant qui n’est pas simplement une date dans un livre d’histoire, mais un héritage vivant et concret de dévouement et de sacrifice.

Le 25 juin 2025, nous sommes entrés dans la période sacrée du soixante-quinzième anniversaire de la guerre de Corée. Cette période de commémoration nous mènera jusqu’au 27 juillet 2028, date qui marquera les trois quarts de siècle écoulés depuis que les armes se sont tues avec la signature de l’armistice.

Pour la communauté coréenne ici, dans notre pays, et à travers le monde, le 25 juin est une date marquée par le chagrin. Elle marque le début de la guerre en 1950, mais aussi le début d’un profond traumatisme national, la division d’un peuple partageant une histoire commune de plus de 5 000 ans et la séparation des familles — comme pour mon père, qui a dû fuir avec la majeure partie de sa famille, laissant derrière lui sa sœur aînée enceinte de neuf mois, sur le point d’accoucher, et sa mère, qui est restée à ses côtés.

Mon père est décédé en 2008, sans jamais les avoir revues depuis cette séparation déchirante.

À ce jour, la Corée reste une terre divisée. Les familles restent séparées par une ligne qu’elles n’ont pas tracée et par une guerre qui, techniquement, n’a jamais pris fin.

Pour les Coréens, la guerre n’est pas un chapitre sur lequel la page a été tournée : c’est la réalité quotidienne.

Entamer le débat sur cette interpellation au Sénat, c’est reconnaître que même si l’armistice a mis un terme à l’effusion de sang, la guerre de Corée, elle, a laissé une plaie encore béante dans le cœur de la nation.

Aujourd’hui, honorables sénateurs, c’est en tant que fille de cette péninsule divisée que je me présente devant vous. Aujourd’hui, je le fais consigner au compte rendu du Sénat, pour la postérité, et c’est dans un but précis.

Je suis née en 1965 à Séoul. À l’échelle de l’histoire, c’était peu de temps après que les fusils se sont tus. Mes parents n’ont pas seulement été témoins d’une guerre sanglante : ils ont survécu à ses épisodes les plus atroces. Ils ont connu le bruit du mortier et l’odeur du charbon de bois. Ils ont vu les villes et les villages réduits à néant.

Je me dis souvent que le destin ne tient qu’à un mince fil. Si 26 791 Canadiens n’avaient pas répondu à l’appel afin de protéger la Corée contre la tyrannie communiste, si The Royal Canadian Regiment, le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry et le Royal 22e Régiment — le fameux Van Doos — n’avaient pas tenu bon alors que le monde semblait être à deux doigts de s’écrouler, et si les « Trainbusters » de la marine canadienne n’avaient pas patrouillé dans les eaux froides là-bas, mes parents n’auraient vraisemblablement pas survécu. Ils ne se seraient évidemment jamais rencontrés. Quant à moi, je ne serais forcément pas ici pour entamer le débat sur cette interpellation.

Chacune de mes respirations dans ce pays libre est un cadeau d’un ancien combattant canadien. Je ne les représente pas seulement en tant que présidente d’honneur, mais aussi en tant que preuve vivante de leur sacrifice. Cependant, pour les anciens combattants de la guerre de Corée, il y avait un deuxième fardeau : le titre de guerre oubliée. Aujourd’hui, je demande au Sénat de veiller à ce que ce titre soit enterré à jamais.

Depuis ma nomination en 2009, mon plus grand honneur a été de servir de pont entre ces vétérans et le pays qu’ils ont défendu, le pays de ma naissance, celui de mes parents et de mes ancêtres.

Je me suis entretenu avec eux en Corée et partout au Canada. Je les ai vus pleurer alors qu’ils se souvenaient de leurs camarades tombés au combat et des magnifiques enfants de la Corée pour qui ils étaient prêts à mourir.

Je vous demande, honorables sénateurs, de vous joindre à cette interpellation pendant le reste de la période du 75e anniversaire de la guerre de Corée. C’est un appel à notre sens collectif du devoir. Que le hansard du Sénat du Canada en soit témoin.

Laissons nos sénateurs autochtones nous faire le récit du courage et des sacrifices des héros légendaires comme Tommy Prince, qui a inspiré une campagne nationale le proposant comme nouveau visage des billets de 5 $ canadiens. Je serais ravie d’entendre les sénateurs de l’Atlantique parler des huit destroyers qui ont bravé les côtes coréennes ou nous raconter l’histoire du groupe d’amis du cap Breton, en Nouvelle-Écosse, qui se sont portés volontaires pour combattre en Corée et dont ceux qui sont tombés au combat reposent côte à côte dans le Cimetière commémorant les morts des Nations Unies en Corée.

Je veux entendre les sénateurs du Québec raconter comment les fiers militaires du Royal 22e Régiment, surnommés les « Vandoos », ont maintenu leur position sur le « Petit Gibraltar » sous des tirs nourris. Je veux que les sénateurs de l’Ouest et des Prairies racontent les faits d’armes des soldats du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry pendant la bataille historique de Kapyong. Grâce à leur opposition farouche, ils ont reçu la décoration United States Presidential Unit Citation, Séoul a été sauvée et la Corée a probablement évité de tomber sous le joug communiste.

Je recommande à ceux qui se demandent quelle contribution ils peuvent apporter au débat de se tourner vers leurs collectivités.

Trouvez les noms des 516 Canadiens qui ne sont jamais rentrés au pays.

Parlez des pilotes du 426e Escadron de l’Aviation royale canadienne qui ont mis en place un pont aérien sans essuyer aucune perte.

Parlez des infirmières — surnommées les anges du pont aérien — qui offraient aux blessés un réconfort familier.

Parlez-nous de vos liens personnels avec un ancien combattant, un ami ou une famille d’origine coréenne de votre région et racontez-nous leur histoire ou tout ce que vous souhaitez ajouter à cette importante interpellation.

Lorsque vous parlez ainsi, vous ne faites pas que réciter l’histoire. Vous rendez hommage à une vie. Vous dites à un ancien combattant de 95 ans dans un établissement de soins de longue durée à Burnaby ou à Charlottetown que lui et ses camarades ont changé le monde en servant les forces armées et, dans certains cas, en faisant le sacrifice ultime. Car le monde a bel et bien changé.

Aujourd’hui, la République de Corée est un phare de la démocratie, un chef de file mondial dans le secteur technologique et l’un des plus proches partenaires commerciaux et alliés du Canada. Ce succès a été acquis au prix fort par des Canadiens qui ont passé leur jeunesse dans la boue d’un pays étranger.

Chers collègues, si votre voix tremble comme la mienne lorsque vous racontez ces histoires, laissez-la trembler. Si le courage d’un jeune soldat originaire de votre ville natale vous émeut jusqu’aux larmes, laissez-les couler.

Un proverbe coréen dit que même une feuille de papier est plus légère quand deux personnes la soulèvent. Personne ne peut à lui seul porter cet héritage. Nous devons porter ensemble le poids de ce souvenir.

C’est moi qui prendrai la parole en dernier pour mettre fin à cette interpellation. D’ici là, j’espère que nous aurons créé une mosaïque de souvenirs qui couvrira toutes les régions de notre pays.

J’ai vraiment hâte d’entendre vos histoires et vos interventions au cours de cette interpellation.

Honorables sénateurs, faisons en sorte que, lorsque nous soulignerons le 75e anniversaire de l’armistice, le 27 juillet 2028, les vétérans de la guerre de Corée puissent regarder du côté du Sénat et avoir l’assurance — sans l’ombre d’un doute — que le Canada n’a pas oublié, que le Canada se souvient et que le Canada est reconnaissant.

Nous nous souviendrons d’eux. N’oublions jamais.

L’honorable Danièle Henkel [ + ]

Très honorables collègues, il y a des guerres que nos livres, nos monuments et nos cérémonies ont largement retenues; il y en a d’autres dont le récit s’est transmis plus discrètement, non pas parce qu’elles furent moins importantes, mais parce que notre mémoire collective leur a accordé moins de place.

La guerre de Corée, aussi appelée « la guerre oubliée », appartient à cette catégorie. L’expression est imparfaite, mais elle dit bien le décalage entre l’ampleur du conflit, le sacrifice de ceux qui y ont pris part, et la place limitée qu’il occupe encore dans nos récits. Elle dit aussi le silence de nombreux vétérans revenus au pays, sans grands honneurs, parfois même sans que leur service soit pleinement compris.

Je remercie la sénatrice Martin pour cette interpellation. Aujourd’hui, nous avons la chance d’accomplir une de nous responsabilités les plus fondamentales en tant qu’institution parlementaire : préserver la mémoire, améliorer les connaissances et transmettre ce savoir aux générations futures.

La guerre de Corée a débuté le 25 juin 1950 lorsque la Corée du Nord a envahi la Corée du Sud. Toutefois, ses origines remontent à la Seconde Guerre mondiale, à la division de la péninsule coréenne et à la confrontation idéologique de la guerre froide. Elle a commencé à un moment où le monde, qui sortait à peine d’une catastrophe, découvrait que même une paix durement gagnée pouvait rapidement être menacée.

Le Canada a répondu à l’appel des Nations unies. Il l’a fait dans un contexte international tendu, mais aussi pour défendre un principe qui était encore jeune et fragile à l’époque : la sécurité collective. Le Canada a compris qu’un acte d’agression ne concernait pas seulement les personnes directement visées; il a estimé que la paix reposait sur des règles, des institutions, des alliances et la volonté des démocraties de ne pas détourner le regard quand ces règles étaient enfreintes.

Plus de 26 000 Canadiens ont servi dans les forces armées pendant la guerre de Corée. Parmi eux, 516 ont fait le sacrifice ultime. Derrière chaque chiffre, il y a un nom, un visage, une famille et des lettres reçues trop tard ou qui n’ont jamais été envoyées. Tous étaient volontaires. Leur décision de servir dans les forces armées n’a pas été facile à prendre. Elle l’a été dans le contexte de la guerre froide, de l’anticommunisme et du souvenir encore vif de la Seconde Guerre mondiale. En fait, 45 % des volontaires en 1950 étaient des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale.

Les femmes ont également contribué à l’effort de guerre du Canada. Plus de 5 000 Canadiennes ont été recrutées dans les forces armées pendant la guerre de Corée, dont 60 infirmières militaires qui ont servi en Corée et au Japon, et qui se sont occupées des soldats blessés ou malades.

Je tiens aujourd’hui à dire quelques mots sur une dimension qui demeure encore beaucoup trop discrète : le rapport du Québec à cette guerre.

Au Québec, la guerre de Corée est probablement encore plus oubliée qu’ailleurs au Canada. Elle survient pourtant dans un moment très particulier de notre histoire : avant la Révolution tranquille, dans une société encore marquée par les débats sur la conscription de la Première et de la Deuxième Guerres mondiales, et par un rapport complexe à la mémoire militaire.

Pourtant, des Québécois ont servi et des familles québécoises ont été touchées. Des Québécoises ont également pris part à cet engagement. Je tiens donc à mettre à l’honneur :

Marie Guimond, formée à l’École d’infirmières de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus à Québec, qui a été envoyée au Japon, puis à Séoul, où elle a soigné des militaires blessés;

Et Jacqueline Robitaille Van Campen, originaire de Québec, qui étudiait à l’Université Laval lorsqu’elle s’est engagée auprès de la Croix-Rouge canadienne en 1953. Elle a servi au Japon et en Corée, où elle apportait un soutien moral aux soldats pendant leurs périodes de repos.

Malheureusement, il reste difficile d’établir précisément l’ampleur de la participation québécoise, mais nous savons que, dans le contingent spécial initial, 3 134 des 10 567 hommes venaient du Québec, soit environ 30 %. Selon l’historien Pierre Vennat, environ le tiers des combattants canadiens en Corée étaient francophones. Ils ont été nombreux à porter l’uniforme du fameux Royal 22e Régiment, seul régiment d’infanterie régulière entièrement francophone au Canada, dont trois bataillons ont été déployés en Corée.

Pour ce régiment, l’un des épisodes les plus marquants demeure la cote 355. Elle est devenue un repère pour la mémoire, un lieu où l’on mesure non seulement la dureté des combats, mais aussi le courage de ceux et celles qui ont tenu, au risque de perdre leur propre vie; tenir une position, patrouiller, attendre pendant qu’on a froid, manquer de sommeil, vivre dans la boue et dans l’incertitude.

Les témoignages des vétérans nous ramènent à cette réalité concrète. Ils parlent des camarades qui ne revenaient pas toujours, des nuits passées dans des abris remplis d’eau, d’une couverture pour tenter de se réchauffer. Cela dit beaucoup de cette guerre d’endurance où le courage consistait souvent à tenir juste un jour de plus.

Pourtant, même au milieu de ces épreuves, il y a eu des moments profondément humains. Des récits font état de soldats canadiens-français qui distribuaient des surplus alimentaires à des civils coréens affamés. Cette initiative, appelée « khaki charities » en anglais, ou « œuvres de bienfaisance en uniforme », montre que la participation du Canada ne se limitait pas à tenir la ligne de front. Elle consistait aussi à venir en aide à des enfants, à des familles et à des villages dévastés et, parfois, à poser un simple geste de compassion.

À l’été 1951, près de Séoul, le Royal 22e Régiment a accueilli un orphelin coréen de 6 ans, Nong Joo Noh, qui a rapidement été surnommé « William Royal ». Il a été nommé membre honoraire du régiment. On lui a remis un petit uniforme, attribué une couchette et confié quelques menus travaux au bureau du quartier-maître. Cette histoire nous rappelle que, au-delà des cartes et des batailles, la guerre a également été façonnée par des actes de protection, des liens humains et des gestes de compassion envers les civils coréens qui avaient enduré tant d’épreuves.

C’est cette partie de l’histoire que nous devons également transmettre.

Rendre hommage aux anciens combattants, c’est aussi reconnaître que, dans les périodes les plus tumultueuses de l’histoire, ce sont toujours les êtres humains qui portent le poids des décisions prises par les États.

Derrière chaque conflit, il y a des trajectoires humaines, des familles inquiètes, des retours difficiles, des vies durablement changées, des silences qui s’installent autour de la table; des blessures visibles et d’autres que personne ne sait nommer.

La guerre de Corée nous enseigne aussi que l’armistice n’est pas toujours la paix. Le 27 juillet 1953, l’accord d’armistice met fin aux hostilités actives, mais il ne règle pas tout. Il ne réunifie pas la péninsule. Il ne guérit pas les familles séparées. Il ne transforme pas instantanément un pays dévasté en société stable.

Dans les années qui suivront, des Canadiens ont contribué à la stabilité, aux efforts de reconstruction et de développement de la Corée du Sud. Le Canada s’inscrit dans cette longue tradition qui cherche, au-delà des combats, à reconstruire les conditions mêmes de la paix.

Car la paix ne se limite jamais à l’absence de tirs. Elle commence lorsque les enfants retournent à l’école, lorsque les familles peuvent rentrer chez elles, lorsque la société se relève avec dignité et reprend ses habitudes.

Quand on observe la Corée du Sud aujourd’hui, on constate tout le chemin qu’elle a parcouru. La République de Corée est une démocratie dynamique, une économie prospère, une société innovatrice et un partenaire stratégique du Canada. Cette réussite est le fruit du courage, de la résilience, des luttes démocratiques, du travail acharné et de la créativité du peuple coréen, ainsi que d’un contexte international qui a permis à cette société de se reconstruire et de s’épanouir.

Dans un monde où les tensions géopolitiques s’intensifient et où la région indo-pacifique est devenue un enjeu central pour la sécurité et la prospérité du Canada, la guerre de Corée est plus qu’un simple souvenir; c’est un avertissement. Elle nous met en garde contre ce qui peut arriver lorsque des équilibres fragiles se rompent. Cela nous rappelle également que la paix exige de la patience, de la persévérance et du courage diplomatique.

Pour que ce souvenir perdure, il faut le transmettre aux générations futures. Les jeunes générations ne savent pas grand-chose de cette guerre. Ce n’est pas une accusation, mais plutôt une invitation à partager cette histoire.

Nous devons faire une place à ces récits dans notre mémoire collective — pas une place bruyante ni triomphaliste, mais une place qui leur convienne.

Honorables sénateurs, le « Pays du matin calme » porte un nom d’une très grande beauté, mais ceux qui y ont vécu la guerre ont connu des jours qui n’avaient rien de calme.

Se souvenir de la guerre de Corée, c’est dire aux vétérans, à leurs familles et à leurs descendants : « Votre histoire fait partie de notre histoire. » C’est aussi dire aux jeunes générations que la paix n’est jamais un acquis permanent. Elle se construit, elle se protège et, lorsqu’elle est transmise avec dignité, la mémoire peut encore servir la paix.

Merci. Meegwetch.

L’honorable Rebecca Patterson [ + ]

Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui dans le cadre de l’interpellation de la sénatrice Martin, attirant l’attention du Sénat sur le 75e anniversaire de la bataille de Kapyong et sur la guerre de Corée en général.

Sénateur Martin, j’espère pouvoir apporter quelques éléments supplémentaires à ce récit.

Je vais vous présenter un peu d’histoire et de contexte, et vous constaterez peut-être même que certaines de ces situations se reproduisent aujourd’hui.

Chers collègues, lorsque le conflit a éclaté dans la péninsule coréenne en juin 1950, l’encre de la capitulation japonaise était à peine sèche. Le Japon s’était rendu en août 1945, et le traité de San Francisco, qui mettait officiellement fin à la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique, n’avait pas encore été signé. Ce ne fut le cas qu’en septembre 1951.

Une fois de plus, un conflit a éclaté entre les grandes puissances du Pacifique.

Lorsque les forces nord-coréennes ont envahi la Corée du Sud, le nouvel ordre de l’après-guerre, fondé sur des règles, a été mis à l’épreuve pour la première fois. Le même jour, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution no 82, condamnant l’invasion comme constituant « une rupture de la paix ».

Deux jours plus tard, le 27 juin 1950, le Conseil de sécurité a adopté la résolution no 83, dans laquelle il demandait aux membres des Nations unies :

[...] d’apporter à la République de Corée toute l’aide nécessaire pour repousser les assaillants et rétablir dans cette région la paix et la sécurité internationales.

Vingt-deux pays ont répondu à l’appel.

À peine cinq ans après sa création, les Nations unies, qui avaient pour mission de promouvoir le dialogue et de prévenir les conflits armés entre États, appelaient ses États membres à fournir une aide militaire à un autre pays.

Certains pourraient se demander comment de telles résolutions ont pu être adoptées par le Conseil de sécurité. C’était tout au début de la Guerre froide, et le fameux rideau de fer de Churchill avait déjà commencé à s’abattre sur l’Europe de l’Est. L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, ou l’OTAN, avait été créée l’année précédente afin de constituer un rempart défensif contre une éventuelle agression soviétique. L’Union soviétique aurait certainement opposé son veto à toute tentative visant à condamner la Corée du Nord ou à autoriser une aide militaire.

Cependant, l’Union soviétique était absente des débats sur ces deux résolutions. Elle boycottait le Conseil de sécurité en raison de l’exclusion de la République populaire de Chine. À l’époque, le siège de la Chine revenait à la République de Chine, dont le gouvernement s’était replié à Taïwan en 1949.

La République populaire dirigée par les communistes contrôlait la Chine continentale, mais n’était pas reconnue par les Nations unies comme le gouvernement officiel de la Chine. Pour certains, si la Chine venait à tomber, l’Occident ne pouvait pas laisser la Corée du Sud subir le même sort. La crainte d’un effet domino stratégique était bien réelle.

Bien que l’Union soviétique et la Chine communiste n’aient pas pris part à ces délibérations du Conseil de sécurité, elles allaient toutes deux jouer un rôle très important dans le conflit, tout comme le Canada.

Il faut bien comprendre que, malgré l’adoption de cette résolution, il a fallu plusieurs mois avant que les premières troupes américaines n’arrivent en Corée. Je tiens également à rappeler, alors que nous évoquons le rôle du Canada, que nous ne devons pas oublier que plus de 180 000 soldats coréens ont perdu la vie. Ils n’ont pas lâché prise.

Parmi les premières contributions du Canada figuraient les destroyers de la Marine royale canadienne NCSM Cayuga, NCSM Athabaskan et NCSM Sioux. La marine a ensuite été rejointe par la Force spéciale de l’Armée canadienne, créée spécialement pour servir en Corée.

Créée en août 1950, la Force spéciale comprenait des membres de la Force régulière, des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale et de nouvelles recrues. Beaucoup d’entre eux étaient des enfants de la Seconde Guerre mondiale qui n’avaient pas encore eu l’occasion de servir sous les drapeaux. Elle puisait ses effectifs dans trois régiments d’infanterie de la Force régulière, ce qui permettait aux autres bataillons de ces derniers de rester disponibles pour la défense du Canada et de l’Europe.

Les troupes canadiennes ont atteint les lignes de front en Corée en février 1951. L’Aviation royale canadienne a principalement joué un rôle de soutien en acheminant des ravitaillements par-delà l’océan Pacifique, du Canada vers la Corée. Cependant, 22 aviateurs canadiens servant au sein des forces aériennes alliées ont pris part à des missions de combat et ont été crédités de la destruction de 20 chasseurs à réaction ennemis.

Honorables sénateurs, quand nous étudions la guerre et les conflits, nous pensons souvent à ceux qui sont en première ligne, c’est-à-dire aux soldats des forces terrestres, maritimes et aériennes qui servent directement sur la ligne de feu. Pour soutenir des interventions comme celles qui ont eu lieu en Corée, il faut toutefois beaucoup plus que des soldats, des fusils et des balles. Il faut aussi des soins médicaux, des avocats et des logisticiens. Il faut des gens comme ceux qui ont servi au sein du Corps de santé royal canadien, des gens comme la lieutenante-colonelle Jessie Chenevert, qui est décédée il y a à peine deux ans à Ottawa.

Elle faisait partie des 60 infirmières militaires déployées en Corée. La lieutenante-colonelle Chenevert, de Brockville, en Ontario, a servi dans la 25e infirmerie de campagne. Cette unité a fini par devenir un hôpital de campagne de 200 lits où le personnel blessé recevait des soins du personnel médical canadien.

Les gens comme Jessie Chenevert et les médecins avec qui elle travaillait figurent parmi les sources d’inspiration de la populaire série télévisée M*A*S*H*. Cette série, qui se déroule pendant la guerre de Corée, a connu une diffusion plus longue que ne l’a été la guerre elle-même. Elle fait aussi partie de ce qui m’a inspirée personnellement à me joindre aux Forces armées canadiennes — détail intéressant — en tant qu’infirmière.

Même si c’était une comédie, M*A*S*H* nous montrait les multiples facettes des personnages, au-delà de leur uniforme. Elle nous montrait aussi pourquoi leur travail était important pour des gens qui traversaient les pires moments de leur vie. Dans l’un de ces épisodes, le dialogue entre les personnages du père Mulcahy — qui était l’aumônier, si vous ne le connaissez pas — et le Dr « Hawkeye » Pierce, chirurgien en chef, met en évidence ce concept. En réponse à la phrase classique « la guerre, c’est l’enfer », Hawkeye dit :

Non, mon père. La guerre n’est pas l’enfer. La guerre, c’est la guerre, et l’enfer, c’est l’enfer. Et des deux, la guerre est bien pire.

La guerre ne fait aucune distinction entre les hommes et les femmes, ni entre les adultes et les enfants, et elle affecte tout ce qu’elle touche, qu’il s’agisse d’objets ou de personnes.

Chers collègues, au début des années 1990, alors que j’étais en poste au Centre médical de la Défense nationale, j’ai soigné des anciens combattants de la guerre de Corée. Je me souviens notamment d’un marin de cette guerre dont les jambes avaient été écrasées pendant les combats, par mauvais temps, lorsque des grenades sous-marines s’étaient détachées de leurs supports et avaient roulé sur lui. Quelle que soit la manière dont il avait été blessé, cette blessure restait un témoignage à vie de son service en Corée.

Je tiens également à souligner qu’à cette époque, la guerre de Corée n’était pas reconnue comme une guerre, et que ces militaires se battaient pour obtenir cette reconnaissance.

C’était très intéressant pour moi. À l’époque, j’étais une jeune infirmière qui venait de rentrer de la guerre du Golfe, où j’avais servi au sein du 1er Hôpital de campagne du Canada, la seule unité terrestre pendant le conflit. Ce qui est d’autant plus remarquable, c’est que ce déploiement lors de la guerre du Golfe dans les années 1990 a marqué la première fois depuis la guerre de Corée que le Canada déployait un hôpital de campagne, et il s’agissait justement du même hôpital de campagne qui avait servi en Corée. J’en suis très fière.

Je dois dire qu’en tant que jeune infirmière, je ne pouvais qu’avoir du respect pour les anciens combattants dont nous nous occupions. Je dois parler d’« aînés » entre guillemets, parce qu’en rétrospective, je me rends compte qu’ils étaient dans la cinquantaine ou au début de la soixantaine. Comme on dit : tout est relatif.

Honorables sénateurs, le Canada est un pays immense sur le plan géographique, mais à bien des égards, nous sommes un très petit pays. Comme l’ont dit mes collègues, il serait difficile de trouver une communauté ou une famille qui n’a aucun lien avec la guerre de Corée. Ceux qui ont servi en mer, sur terre ou dans les airs venaient des quatre coins de ce merveilleux pays.

Je vais vous donner un exemple. Le cavalier Joseph Bell, de Toronto, s’est enrôlé dans l’armée canadienne en février 1951 à l’âge de 18 ans. Ses oncles et ses parents étaient tous des anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. M. Bell a été affecté au 12e Manitoba Dragoons, puis aux Royal Canadian Dragoons, une unité blindée dotée de gros chars d’assaut.

Après son entraînement à Petawawa, en Ontario, il a été déployé en Corée en avril 1953. Il y est mort le 6 juin 1953, à l’âge de 20 ans, moins de 60 jours avant l’entrée en vigueur de la Convention d’armistice en Corée, le 27 juillet. Il est enterré au Cimetière commémorant les morts des Nations unies à Busan, et son nom figure à la page 4 du Livre du Souvenir de l’édifice de l’Ouest. Il était le cousin de mon mari.

L’été dernier, j’ai eu l’immense honneur de me rendre en Corée du Sud avec mon mari dans le cadre d’un programme de rapatriement coréen, et j’ai pu déposer une couronne sur la tombe de Joseph Bell à Buson. Mon mari a été le premier membre de sa famille directe à visiter sa tombe. Ce fut un immense honneur. L’attention et le soin que le peuple coréen accorde à ce cimetière sont quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. C’était émouvant, et nous nous sommes sentis honorés. La Corée reconnaît l’immense sacrifice consenti par le Canada et les 21 autres pays qui ont servi sur son sol.

N’eût été de Canadiens tels que le soldat Bell, nous n’aurions peut-être jamais eu l’occasion de rencontrer et d’apprendre à connaître des collègues comme la sénatrice Martin. Première personne d’origine coréenne à siéger au Sénat canadien, la sénatrice Martin est une immigrée dont les parents ont survécu au conflit en Corée. Son histoire fait partie de ces milliers, voire de ces millions de vies marquées par les marins, les soldats et les aviateurs canadiens qui ont servi dans des conflits aux quatre coins du monde.

Pourtant, bien trop souvent, lorsque ces mêmes marins, soldats et aviateurs rentrent chez eux, leurs difficultés persistent. Survenue peu après la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée a été surnommée la « guerre oubliée » du Canada. Le Canada n’a pas officiellement déclaré la guerre à la Corée du Nord, car son intervention militaire s’est déroulée sous l’autorité des Nations unies. Au départ, les anciens combattants de la guerre de Corée n’ont pas bénéficié, dans la mémoire collective, de la même reconnaissance que les anciens combattants des deux guerres mondiales.

Au fil du temps, cela a commencé à changer. En 1982, on a ajouté les dates de la guerre de Corée — de 1950 à 1953 — au Monument commémoratif de guerre du Canada, à Ottawa, et depuis, on reconnaît de plus en plus les contributions des anciens combattants de la guerre de Corée.

Toutefois, il reste beaucoup de travail à faire pour que leur service et leur sacrifice ne tombent pas dans l’oubli. Pour un ancien combattant, le fait que cette guerre figure sur le Monument commémoratif de guerre du Canada revêt une importance bien plus grande que vous ne pouvez l’imaginer. À l’approche du jour du Souvenir, c’est une leçon particulièrement importante. Le souvenir doit englober non seulement les conflits qui nous sont les plus familiers, mais aussi ceux dont les anciens combattants ont attendu des décennies pour que leur service soit pleinement reconnu.

À bien des égards, notamment sur le plan juridique, la guerre de Corée n’est pas terminée. Il n’y a pas de traité de paix, mais seulement un armistice. La Corée du Nord continue de menacer la Corée du Sud ainsi que la sécurité régionale. En réalité, j’irais même jusqu’à dire que cela va plus loin : elle menace la sécurité mondiale. C’est pourquoi un commandement des Nations unies est toujours présent en Corée à ce jour.

Mon ancien collègue l’ancien chef d’état-major de la défense, le général Wayne Eyre, a été le premier commandant adjoint non américain du Commandement des Nations unies en Corée, de 2018 à 2019, ce qui montre que, même aujourd’hui, des liens tant officiels que personnels subsistent entre le Canada et les horreurs de la guerre de Corée.

J’ajouterai que nous continuons à rapatrier les dépouilles de Canadiens qui ont été portés disparus à ce jour.

C’est pourquoi il est important d’étudier notre histoire : elle continue de façonner notre présent et notre avenir.

Lorsque le général Eyre a été nommé officier dans les Forces armées canadiennes, il s’est joint au 2e bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, le même bataillon qui a participé à la bataille de Kapyong en avril 1951. Cette bataille a eu lieu du 22 au 25 avril 1951, lors d’une importante offensive chinoise visant à pousser les forces des Nations unies vers le sud, ce qui menaçait Séoul. Environ 700 membres du 2e bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry ont défendu la colline 677 contre une force d’environ 5 000 soldats communistes chinois. La défense des Canadiens a contribué à freiner l’avancée ennemie et a joué un rôle important dans les efforts plus vastes de la brigade du Commonwealth visant à protéger les voies d’accès à Séoul.

Un moment particulièrement brutal de la bataille s’est produit dans la nuit du 24 avril 1951, alors qu’environ 400 combattants ont attaqué le quartier général canadien, qui ne comptait que 100 militaires. Si les Canadiens avaient été submergés, les conséquences auraient pu dépasser largement le cadre de leur position et compromettre les efforts de défense plus vastes de la brigade du Commonwealth. Qu’ont fait les Canadiens?

Avec l’appui de l’artillerie néo-zélandaise, les Canadiens ont fait diriger des tirs d’artillerie sur leur propre position. Malgré le danger posé tant par les tirs ennemis que par les tirs d’appui de l’artillerie, ils ont tenu leur position jusqu’à l’arrivée de la relève. Dix Canadiens ont été tués et 23 ont été blessés à Kapyong. L’un des blessés, le soldat Wayne Mitchell, a continué de se battre et a reçu la Médaille de conduite distinguée pour ses actions.

Le 2e bataillon du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry a reçu la Presidential Unit Citation des États-Unis et est ainsi devenu la première unité canadienne à recevoir cet honneur.

Aujourd’hui, le Jardin commémoratif canadien de la guerre de Corée, situé près du champ de bataille, rend hommage aux Canadiens qui y ont combattu. Ici, au Canada, un monument dédié à la bataille de Kapyong se dresse sur la colline Radar, sur l’île de Vancouver, au sein de la réserve de parc national Pacific Rim.

Son Honneur le Président intérimaire [ + ]

Sénatrice, votre temps de parole est écoulé. Si vous voulez conclure, vous devrez demander le consentement des sénateurs pour avoir plus de temps.

La sénatrice Patterson [ + ]

Je demande deux minutes supplémentaires pour conclure mon discours, Votre Honneur.

Son Honneur le Président intérimaire [ + ]

Le consentement est-il accordé?

La sénatrice Patterson [ + ]

Merci, Votre Honneur.

La réserve est jumelée au parc national Hallyeohaesang, en Corée.

Chers collègues, en novembre, les Canadiens prennent le temps de se souvenir de ceux qui ont servi et de ceux qui ne sont jamais rentrés chez eux. À l’occasion des rassemblements pour célébrer le jour du Souvenir, je nous invite tous à nous souvenir des Canadiens qui ont servi en Corée, notamment ceux qui ont combattu à Kapyong, ceux qui ont pris soin des blessés et ceux qui sont revenus au pays en rapportant avec eux les séquelles durables de la guerre.

N’oublions pas non plus que la guerre de Corée n’a pas été menée en vase clos. Elle a créé des liens entre le Canada et le peuple coréen, elle a transformé des familles sur plusieurs générations, et elle continue, encore aujourd’hui, d’avoir un impact sur la sécurité de la péninsule coréenne.

Veuillez prendre un moment pour penser aux plus de 26 000 Canadiens qui ont servi pendant la guerre de Corée, et en particulier aux 516 qui y ont perdu la vie. Leur service mérite qu’on s’en souvienne, non seulement à l’occasion des anniversaires, mais aussi chaque fois que nous réfléchissons à la signification du devoir, du sacrifice et de la paix.

N’oublions jamais.

Haut de page