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L'avenir des médias d'information canadiens

Interpellation--Suite du débat

26 mai 2026


Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui au sujet de l’interpellation du sénateur Cardozo attirant l’attention du Sénat sur l’avenir des médias d’information canadiens et leur modèle de financement à long terme.

Je tiens d’abord à remercier le sénateur Cardozo d’avoir porté cette question importante à notre attention et de poursuivre son travail dans ce dossier, y compris en produisant son plus récent rapport, qu’il a publié le mois dernier et qui s’intitule Assurer la pérennité des médias : Des options à long terme. Peu d’enjeux sont aussi essentiels à la vigueur de notre démocratie que la force, l’indépendance et la viabilité de notre presse.

Ce mois-ci, le 3 mai, nous avons souligné la Journée mondiale de la liberté de la presse, une commémoration annuelle proclamée par les Nations unies afin de promouvoir l’accès à une information fiable et de protéger le journalisme indépendant. Cette journée n’est pas seulement symbolique; elle est un rappel opportun de notre responsabilité collective de défendre les principes fondamentaux d’une presse libre, de défendre les médias contre les menaces à leur indépendance et d’assurer la libre circulation des idées et de l’information par la parole et l’image.

Aujourd’hui, il semble plus urgent que jamais d’assumer cette responsabilité.

Il est indéniable que le journalisme est malmené. Nous vivons à une époque où les distinctions entre les faits et les opinions, ainsi qu’entre le journalisme et l’opinion, sont de moins en moins claires. Le sensationnalisme est souvent le moteur de l’intérêt, et l’intérêt est le moteur des revenus. Dans un tel environnement, il n’est pas surprenant que le journalisme crédible et fondé sur les faits ait du mal à soutenir la concurrence. Ce défi n’est pas propre au Canada; il est planétaire. Pourtant, dans une démocratie florissante, une presse forte et indépendante n’est pas facultative; elle est essentielle. Aujourd’hui, cet écosystème est sous pression.

La prolifération de la mésinformation et de la désinformation, amplifiée par les progrès rapides de l’intelligence artificielle, érode la confiance du public et crée une incertitude généralisée.

Les Canadiens s’interrogent de plus en plus sur la fiabilité des informations qu’ils reçoivent. Je fais partie de ceux-là. Le simple fait de se tenir mieux informé est devenu plus complexe, plus incertain et, parfois, plus déstabilisant, et cette tendance s’accélère.

Paradoxalement, à mesure que la confusion s’installe, la demande pour un journalisme crédible et vérifié ne cesse de croître. Les Canadiens recherchent des sources dignes de confiance. Cela représente à la fois un défi et une opportunité. Cela signifie qu’il est nécessaire non seulement de préserver nos institutions médiatiques traditionnelles, mais aussi de veiller à ce qu’elles soient en mesure de prospérer dans un paysage numérique en pleine mutation.

Je ne prétends pas avoir toutes les réponses, mais j’aimerais concentrer mes observations aujourd’hui sur un volet de l’écosystème médiatique qui est particulièrement vulnérable, mais profondément important et qui me tient à cœur, c’est-à-dire les médias locaux, régionaux et ethniques. Ces médias jouent un rôle unique et indispensable. Ils racontent les histoires de nos collectivités, reflètent notre diversité et fournissent de l’information qui est souvent négligée par les grandes plateformes nationales.

De nos jours, les Canadiens consomment les nouvelles de bien des façons. Selon Statistique Canada, dès 2020, Internet était devenu la principale source d’information, suivie de la télévision, de la radio et de la presse écrite. D’après des données plus récentes, une grande majorité de Canadiens — 86 % — continuent de consulter les journaux, que ce soit sous forme imprimée ou numérique. Ainsi, malgré les changements d’habitudes, il y a toujours un fort appétit pour un journalisme organisé et crédible.

La structure de l’industrie des médias a toutefois changé radicalement. La consolidation, combinée à la domination des grandes plateformes numériques, a profondément perturbé les modèles de revenus traditionnels. Les médias locaux et ethniques, en particulier, sont les plus durement touchés par cette transformation. Selon Médias d’Info Canada, plus de 600 médias d’information ont fermé leurs portes dans 288 collectivités du pays entre 2008 et 2025. Bien que de nouveaux médias aient fait leur apparition, la tendance générale indique de la volatilité et un déclin. De nombreuses collectivités risquent maintenant de devenir des « déserts médiatiques » et d’avoir un accès limité aux reportages locaux.

Voilà qui devrait tous nous préoccuper.

Je salue d’ailleurs le travail du Comité permanent du patrimoine canadien de la Chambre des communes, qui mène actuellement une nouvelle étude sur la situation du journalisme et des médias au Canada.

J’ai constaté de première main le rôle essentiel que jouent les médias ethniques pour tisser des liens entre les communautés. Depuis ma nomination au Sénat, je me fais un devoir de rédiger une chronique mensuelle pour les journaux de langue italienne à travers le Canada. C’est une façon de rester en contact et de soutenir un secteur qui continue de servir de pont en matière de culture et d’information pour de nombreux Canadiens.

Cependant, ces médias subissent des pressions énormes. Beaucoup fonctionnent avec un personnel restreint et des ressources limitées. Les recettes publicitaires sont en forte baisse et, dans certains cas, leurs activités se poursuivent uniquement grâce au soutien d’autres entreprises. Leur survie est loin d’être garantie.

Il n’existe pas de solution unique à ce problème complexe. Il existe toutefois des mesures concrètes que nous pouvons envisager.

L’une de ces mesures concerne les publicités gouvernementales. Chaque année, le gouvernement du Canada présente un rapport sur ses dépenses publicitaires. Les plus récentes données montrent que, sur les 64 millions de dollars dépensés par l’agence de coordination du gouvernement pour la publicité dans les médias, près de 41 millions concernaient la publicité dans les plateformes numériques, ce qui ne laisse qu’environ 23,5 millions de dollars pour les médias traditionnels. Seule une infime partie de ce montant, environ 222 000 $, a été attribuée aux médias écrits, une diminution radicale par rapport aux années précédentes. En fait, l’année précédente, ce montant était de 1,38 million de dollars. Entre 2023-2024 et 2024-2025, le financement accordé par ce programme aux médias écrits est passé de 6 % des dépenses totales à seulement 1 %.

Ce changement est compréhensible, compte tenu de l’évolution des habitudes des consommateurs. Toutefois, il soulève une question importante : en faisons-nous assez pour soutenir les institutions qui produisent du contenu journalistique fiable dans l’intérêt public?

Les données montrent que les Canadiens continuent d’accorder de la valeur aux médias écrits, y compris en ce qui concerne la publicité. Pourtant, le soutien du secteur privé ne suffit plus à faire vivre de nombreux médias. Un ajustement réfléchi des pratiques publicitaires du gouvernement pourrait changer la donne. Augmenter la part de la publicité destinée aux médias locaux et écrits non seulement aiderait financièrement des organes médiatiques en difficulté, mais réinjecterait des fonds publics dans les économies locales et renforcerait des sources d’information fiables.

Dans son récent rapport, le sénateur Cardozo indique qu’il y a une recommandation qui revient sans cesse : créer un volet dédié de publicité gouvernementale destiné à soutenir le journalisme d’information.

Une solution pratique qui rejoint les conclusions du sénateur Cardozo et mon propre point de vue serait que tous les ordres de gouvernement, en particulier le gouvernement fédéral, s’engagent à consacrer au moins 50 % de leurs dépenses publicitaires à des médias d’information canadiens, avec des critères clairs visant à assurer la répartition vaste et équitable de ces publicités.

Au Québec, les constats sont tout aussi préoccupants. La Fédération nationale des communications et de la culture ainsi que la Confédération des syndicats nationaux se sont toutes deux penchées sur la question.

Des consultations menées en 2025 ont révélé une chute dramatique des revenus publicitaires, soit une baisse de 75 % en 10 ans, ce qui représente près de 800 millions de dollars en moins pour les médias d’information. Ces revenus ont largement migré vers les grandes plateformes numériques.

Face à cette réalité, le regroupement a fait plusieurs recommandations : par exemple, on revendique que le gouvernement québécois et le gouvernement canadien adoptent une politique publicitaire responsable pour appuyer les médias d’information et qu’ils cessent de transiger avec des multinationales du Web qui ne se conforment pas à l’esprit des règles fiscales en vigueur au Canada.

Il est impératif que nous réfléchissions à la manière dont les fonds publics peuvent mieux soutenir un écosystème médiatique diversifié, enraciné dans nos communautés.

J’appuie cette recommandation et j’exhorte le gouvernement à réévaluer sa stratégie en matière de placement publicitaire. Je comprends la logique qui sous-tend la priorisation des plateformes numériques, notamment en raison de leur portée. Toutefois, je demeure convaincu qu’un rééquilibrage des investissements permettrait d’atteindre un double, voire un triple objectif.

D’abord, il offrirait un soutien concret à nos médias locaux et ethniques, qui jouent un rôle au sein de nos communautés. Ensuite, il favoriserait une meilleure circulation des fonds publics dans nos économies locales, ce qui contribuerait ainsi à leur vitalité.

Enfin, il renforcerait les médias engagés envers la rigueur journalistique, les médias qui valorisent la vérité, qui luttent activement contre la désinformation et la mésinformation et qui mettent en lumière les réalités et les enjeux propres à nos collectivités.

Soyons clairs, je ne prétends pas que l’augmentation de la publicité du gouvernement suffira à elle seule à résoudre les difficultés auxquelles le secteur est confronté, en particulier les plus petits acteurs, mais il s’agit d’une mesure concrète et immédiate — une mesure qui témoigne d’un leadership et d’un engagement.

Je me réjouis également de l’investissement fédéral de 38 millions de dollars — annoncé dans le budget de 2025 — destinés au Fonds du Canada pour les périodiques afin de soutenir les petits médias et les médias communautaires. Ce financement apporte un soutien financier indispensable aux éditeurs canadiens de magazines et de journaux communautaires imprimés, leur permettant ainsi de surmonter les désavantages liés au marché.

Cependant, malgré ces efforts et d’autres mesures prises pour soutenir le secteur, la situation reste précaire et, à bien des égards, elle s’aggrave.

Honorables sénateurs, nous vivons à une époque marquée par l’information : son abondance, son accessibilité et, de plus en plus, son manque de fiabilité. Dans un tel contexte, une presse libre, indépendante et bien portante n’est pas un luxe. C’est l’un des piliers de la vie démocratique.

Le déclin des médias locaux et ethniques n’est pas seulement un problème sectoriel; c’est un enjeu démocratique. Lorsque les communautés perdent leurs journaux, elles perdent bien plus que des gros titres. Elles perdent de la transparence, une compréhension commune et un sentiment d’appartenance. On ne saurait trop insister sur l’urgence de la situation. Nous devons agir de manière réfléchie et concertée afin que le journalisme de qualité puisse non seulement survivre, mais prospérer.

Il faut repenser nos politiques, aligner nos investissements publics sur nos valeurs démocratiques et soutenir fermement ceux qui s’efforcent chaque jour d’informer les Canadiens avec exactitude et intégrité.

Je demande donc au gouvernement de revoir et de moderniser de toute urgence sa stratégie publicitaire afin de mieux soutenir les médias locaux, régionaux et ethniques. Il pourrait peut-être s’inspirer de ce que le gouvernement de l’Ontario a fait en 2024 lorsqu’il a ordonné aux 4 plus grands organismes gouvernementaux d’affecter aux éditeurs de la province au moins 25 % de leurs dépenses publicitaires annuelles, qui totalisaient plus de 100 millions de dollars.

Enfin, honorables sénateurs, je demande à tout le monde, dans cette enceinte et ailleurs, de défendre une presse libre et indépendante, d’en reconnaître la valeur, de défendre son rôle et d’assurer son avenir, car sans presse forte, il ne peut y avoir de démocratie forte.

Merci.

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