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Se laisser guider par les résultats : repenser le Cadre fédéral de prévention du suicide

Le Cadre fédéral de prévention du suicide n’a eu aucun effet sur le taux de suicide au Canada depuis sa mise en œuvre en 2016.

Résumé

Dix ans se sont écoulés depuis que l’idée d’un cadre fédéral pour prévenir le suicide a pris forme dans la Loi sur le cadre fédéral de prévention du suicide. Conformément aux exigences de cette loi, le gouvernement du Canada a publié, en 2016, le Cadre fédéral de prévention du suicide (le Cadre), qui a pour objectif de « prévenir le suicide au Canada ». Or, pour l’ensemble de la population canadienne, sa mise en œuvre n’a pas eu d’effet significatif sur le taux de suicide au Canada, lequel n’a pratiquement pas changé depuis 20 ans. Cependant, ce taux apparemment stable occulte la surreprésentation de certaines populations : les Autochtones, et plus particulièrement les Inuits, ainsi que les garçons et les hommes.

Il est évident que le succès du Cadre reste limité. Le Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie (le comité) a donc entrepris une étude pour évaluer l’efficacité du Cadre fédéral de prévention du suicide, en tenant compte des observations de la ministre de la Santé mentale et des Dépendances, de médecins et cliniciens experts, des défenseurs des droits et de personnes qui vivent ou ont vécu des situations liées au suicide. La ministre de la Santé mentale et des Dépendances a informé le comité que des travaux sont en cours pour mettre le Cadre à jour. Par conséquent, l’un des principaux objectifs de l’étude a été de déterminer les moyens permettant de renforcer la nouvelle version du Cadre.

Même si son étude était axée sur l’examen du Cadre, le comité reconnaît qu’à plusieurs égards, celui-ci est inextricablement lié à la grande question de la prévention du suicide au Canada; il remercie donc les témoins qui lui ont également fourni de l’information sur ce sujet. Puisqu’il n’a pas encore eu l’occasion de s’y pencher avec toute l’attention que mérite une question d’une telle importance, le comité a divisé le présent rapport en deux parties, la première portant sur l’évaluation du Cadre fédéral de prévention du suicide et les mesures recommandées pour l’améliorer, et la deuxième résumant les témoignages faits au comité sur la prévention du suicide de façon plus générale.

Recommandations

RECOMMANDATION 1

Que le gouvernement du Canada s’engage à mettre à jour le Cadre fédéral de prévention du suicide pour en faire une approche qui permette de prévenir efficacement le suicide au Canada, et qu’il se donne comme priorités :

– de recenser et de promouvoir les soins de santé publique et les interventions cliniques, dont l’effet sur la prévention du suicide au Canada est attesté par des données probantes (baisse du taux de suicide ou des hospitalisations à la suite d’une tentative de suicide), comme la restriction des moyens;

– d’abandonner les interventions et les programmes qui ne reposent pas sur des données probantes;

– de remplacer les axes d’« espoir » et de « résilience » mentionnés dans le Cadre par ceux de « sens » et de « connectivité »;

– d’offrir des programmes fondés sur des données qui mesurent l’effet des interventions de prévention du suicide, à savoir : le taux de suicide, le nombre de consultations en salle d’urgence à cause d’une tentative de suicide, et le nombre d’hospitalisations liées à une tentative de suicide.


RECOMMANDATION 2

Que le gouvernement du Canada établisse des priorités précises dans le Cadre mis à jour, à savoir :

– répertorier à l’échelle locale les soins de santé publique et les interventions cliniques dont l’efficacité est attestée par des données probantes, et les adapter à l’échelle nationale;

– cibler les groupes dans lesquels le taux de suicide est disproportionnellement élevé, c’est-à-dire les Premières Nations, les Métis et les Inuits; les garçons et les hommes; les communautés racisées; et les personnes atteintes de maladies mentales;

– financer la recherche sur des initiatives prometteuses de prévention du suicide.


RECOMMANDATION 3

Que le gouvernement du Canada procède à un examen critique indépendant des programmes de prévention et d’intervention en matière de suicide générant des revenus et fonctionnant au Canada; et que les résultats de cet examen soient annexés au Cadre.


RECOMMANDATION 4

Que le Cadre mis à jour exige qu’une formation complète sur l’analyse comparative entre les sexes plus soit ajoutée à l’ensemble existant de ressources, d’instructions de développement, et de formation clinique et professionnelle sur la prévention et le traitement du suicide offert aux fournisseurs de soins de santé, afin de garantir que les soins de santé publique et les interventions cliniques répondent aux contextes culturels, historiques et socioéconomiques et des facteurs contributifs genrés qui y sont associés, étant donné la diversité des personnes et des groupes ayant besoin de soins.


RECOMMANDATION 5

Que le gouvernement du Canada collabore avec les provinces, les territoires, et les organisations de la société civile pour améliorer la collecte et l’analyse de données nationales sur le suicide et la prévention du suicide au moyen des mesures suivantes :

– la création d’une base de données nationale sur a) le suicide et ses indicateurs, comme le taux de suicide et le nombre de consultations en salle d’urgence et d’hospitalisations liées à une tentative de suicide; b) les programmes de prévention du suicide efficaces et la recherche connexe; et c) les facteurs contributifs et les facteurs causals du suicide déterminés au moyen de l’Analyse comparative entre les sexes Plus;

– la normalisation des rapports des coroners;

– la collecte d’un ensemble suffisant de données démographiques et géographiques pour effectuer une analyse désagrégée;

– la collaboration avec les autorités provinciales et territoriales pour que les suicides et les tentatives de suicide soient déclarés à une autorité désignée.


RECOMMANDATION 6

Que l’Agence de la santé publique du Canada améliore ses rapports sur les progrès liés au Cadre en établissant des résultats mesurables concrets et en évaluant les programmes de prévention de suicide en fonction de ces repères.


RECOMMANDATION 7

Que le Cadre mis à jour reconnaisse explicitement les difficultés supplémentaires auxquelles sont confrontées certaines populations au Canada – habitants de localités rurales, éloignées et nordiques; personnes dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais; réfugiés et immigrants; personnes handicapées; les communautés racisées  – en matière d’accès aux soins de santé mentale, et fournisse des ressources et des programmes pour atténuer ces difficultés; et que le Cadre mis à jour reconnaisse le niveau élevé de stigmatisation lié au suicide et réagisse en favorisant l’accès aux soins de santé mentale dans toutes les communautés.


RECOMMANDATION 8

Que le gouvernement du Canada comparaisse de nouveau devant le Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie pour présenter le nouveau Cadre fédéral de prévention du suicide.


RECOMMANDATION 9

Que le Cadre mis à jour reconnaisse la crise de surreprésentation des Autochtones dans le taux de suicide au Canada, et :

– reconnaisse le savoir et les compétences autochtones en s’engageant directement auprès d’experts autochtones ayant une expérience vécue et vivante de la prévention du suicide;

– intègre la promotion de la vie dans les modèles de prévention du suicide;

– octroie du financement souple à des programmes pouvant être conçus et gérés de façon autonome par des Autochtones;

– élabore des programmes destinés à former des membres de collectivités autochtones sur les questions de soins et d’interventions en santé mentale; et

– fournisse aux Autochtones de soins adaptés à leur culture et tenant compte des traumatismes.


RECOMMANDATION 10

Que le Cadre mis à jour reconnaisse la surreprésentation des garçons et des hommes dans le taux du suicide au Canada, et :

– prenne acte du fait que les hommes et les femmes peuvent avoir besoin d’interventions thérapeutiques différentes;

– oriente la recherche vers des innovations en matière de traitement pour les garçons et les hommes;

– reconnaisse que la stigmatisation peut être plus forte à l’égard des garçons et des hommes qui parlent de santé mentale et de suicide et qui demandent des soins de santé mentale.


RECOMMANDATION 11

Que le Cadre mis à jour reconnaisse l’incidence de la consommation de substances et des dépendances sur la prévention du suicide au Canada, et que les mesures de financement et les programmes de la prévention du suicide comportent un volet de recherche et d’intervention axé sur ces problèmes.


Communiqué de presse

Ottawa – Le Cadre fédéral de prévention du suicide n’a eu aucun effet sur le taux de suicide au Canada depuis sa mise en œuvre en 2016. C’est ce qu’a conclu le Comité sénatorial des affaires sociales, des sciences et de la technologie dans un rapport publié le jeudi 8 juin 2023.

La mission du cadre est de « prévenir le suicide au Canada ». Le comité a toutefois constaté que le cadre est axé sur des idées réconfortantes plutôt que sur des solutions éprouvées.

Dès les premières séances du comité, la ministre fédérale de la Santé mentale et des Dépendances a reconnu les faiblesses du cadre et s’est engagée à publier une version mise à jour à l’automne. Le comité a formulé 11 recommandations pour en accroitre l’efficacité. 

Par exemple, l’apparente stabilité du taux de suicide au Canada masque la surreprésentation de certaines populations – les peuples autochtones, et plus particulièrement les Inuits, ainsi que les garçons et les hommes. Les garçons et les hommes représentent plus de 75 % des décès par suicide au Canada, tandis que le taux de suicide chez les Inuits est de 6 à 25 fois supérieur à celui de l’ensemble de la population canadienne. Le gouvernement devrait établir des priorités précises pour le nouveau cadre, dont celle de cibler les populations surreprésentées.

Globalement, le comité recommande de recenser et de promouvoir les soins de santé publique et les interventions cliniques dont l’effet sur la prévention du suicide est attesté par des données probantes, de même que d’améliorer la collecte de données.

En bref 

  • Le taux de suicide annuel au Canada s’est maintenu à 11 ou 12 cas pour 100 000 personnes depuis l’an 2000. Il y a eu une légère diminution à un taux de 10 cas pour 100 000 personnes en 2020, que les témoins ont attribué aux soutiens sociaux liés à la pandémie. Le Cadre fédéral de prévention du suicide a été publié en 2016.
  • Le nombre d’adultes qui ont sérieusement songé au suicide a connu une hausse marquée depuis la pandémie. Selon Statistique Canada, la prévalence des « idées suicidaires » depuis le début de la pandémie atteignait 4,2 %, contre 2,7 % en 2019.
  • Rendre les méthodes de suicide les plus courantes et les plus meurtrières plus difficiles d’accès est la seule intervention de santé publique dont l’impact sur le suicide est fondé sur des données probantes, a entendu le comité. Cette intervention se nomme « restriction des moyens ».

Citations

« De nombreux témoins nous ont parlé à cœur ouvert des moments les plus difficiles et douloureux de leur vie. Leur candeur et leur courage nous auront permis de travailler à la mise en place de méthodes efficaces de prévention du suicide. »

- Sénatrice Ratna Omidvar, présidente du comité

« Il est bouleversant de penser au nombre de vies qui auraient pu être sauvées si un cadre de prévention du suicide fondé sur des données probantes avait été mis en place. Ce rapport montre l’urgence de la situation; le gouvernement doit tenir sa promesse de renforcer le cadre sans tarder. » 

- Sénatrice Jane Cordy, vice-présidente du comité

« Les données sur les suicides et les tentatives de suicide sont, au mieux, incohérentes et, au pire, inexistantes. Il est donc difficile de déterminer quels sont les moyens les plus efficaces pour prévenir le suicide. Le nouveau cadre devrait donner la priorité aux moyens dont nous connaissons l’efficacité, et poursuivre le travail à partir de là. »

- Sénateure Judy G. Seidman, membre du Sous-comité du programme et de la procédure

« Nous devons tâcher de comprendre comment rejoindre les groupes les plus touchés par le suicide. Nous savons que les hommes, particulièrement les hommes autochtones, les vétérans et les hommes atteints de maladies mentales, sont beaucoup plus à risque. Le cadre révisé doit reconnaitre cette réalité et cibler ces groupes. »

- Sénatrice F. Gigi Osler, membre du Sous-comité du programme et de la procédure

Liens connexes

 

Pour de plus amples renseignements :
Amely Coulombe
Agente de communications | Sénat du Canada
343-575-7553 | amely.coulombe@sen.parl.gc.ca

Les sénateurs qui ont participé à cette étude

Ratna Omidvar

Ratna Omidvar
GSI - Ontario

Judith G. Seidman

Judith G. Seidman
C - Québec (De la Durantaye)

Flordeliz (Gigi) Osler

Flordeliz (Gigi) Osler
GSC - Manitoba

Jane Cordy

Jane Cordy
GPS - Nouvelle-Écosse

Wanda Thomas Bernard

Wanda Thomas Bernard
GPS - Nouvelle-Écosse (East Preston)

Sharon Burey

Sharon Burey
GSC - Ontario

Donna Dasko

Donna Dasko
GSI - Ontario

Stan Kutcher

Stan Kutcher
GSI - Nouvelle-Écosse

Frances Lankin, c.p.

Frances Lankin, c.p.
GSI - Ontario

Marilou McPhedran

Marilou McPhedran
Non affilié(e) - Manitoba

Rosemary Moodie

Rosemary Moodie
GSI - Ontario

Chantal Petitclerc

Chantal Petitclerc
GSI - Québec (Grandville)

Membres d’office du comité : L’honorable Marc Gold, c.p. ou Patti Laboucane-Benson, L’honorable Donald Neil Plett ou Yonah Martin

Autres sénateurs ayant participé à l’étude : L’honorable Patricia Bovey (à la retraite), L’honorable Patrick Brazeau, L’honorable Andrew Cardozo, L’honorable Margo Greenwood, L’honorable Yonah Martin, L’honorable Mary Jane McCallum, L’honorable Marie-Françoise Mégie, L’honorable Percy Mockler, L’honorable Dennis Glen Patterson, L’honorable Rose-May Poirier, L’honorable Mohamed-Iqbal Ravalia, L’honorable Josée Verner, c.p.

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