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ENTREVUE EXCLUSIVE : Rencontrez la sculptrice qui a immortalisé les Célèbres cinq canadiennes
15 octobre 2020
COMMENT & POURQUOI

Quiconque a visité l’édifice du Sénat du Canada a probablement rencontré les cinq femmes qui prennent le thé près de son entrée principale. La sculpture des Célèbres cinq de l’Alberta est très appréciée des visiteurs d’Ottawa, qui escaladent souvent la chaise vide pour prendre des égoportraits avec ces dames.

« L’ajout de cette chaise a été l’une des meilleures décisions que j’aie jamais prises », raconte la sculptrice Barbara Paterson, qui a créé le monument Les femmes sont des personnes!. « J’adore voir la patine sur le dossier et le siège. »

« Rien ne me fait plus plaisir que de voir des signes qui indiquent que la sculpture a été touchée et manipulée. »

Mme Paterson travaille à la statue grandeur nature en cire et en terre cuite reproduisant Nellie McClung au Bronzart Casting de Calgary en 1998. (Crédit photo : Barbara Paterson)

Octobre 2020 marque le 20anniversaire de l’arrivée des Célèbres cinq au centre-ville d’Ottawa. Le monument, placé à l’origine entre l’édifice du Centre et celui de l’Est, a été déménagé de la Colline du Parlement en 2019, alors que la réhabilitation de l’édifice du Centre commençait, et a été soigneusement remonté à côté de l’édifice du Sénat du Canada.

« J’étais un peu nerveuse quand j’ai appris qu’on le déménageait », affirme Mme Paterson dans une entrevue exclusive accordée à SenCAplus. « Cependant, s’il doit quitter la Colline pendant quelques années, je suis heureuse qu’il se trouve dans un lieu où il y a un grand nombre de piétons — la statue doit rencontrer le regard des gens et les inviter à interagir avec elle. »

Mme Paterson n’avait pas lieu de s’inquiéter. Ces statues et l’histoire d’Emily Murphy, de Nellie McClung, de Louise McKinney, d’Irene Parlby et d’Henrietta Edwards continuent de captiver l’imaginaire des Canadiens, qui se souviennent des héroïnes qui ont lutté pour que les femmes aient le statut de « personne ».

Des détails comme cette chaise vide à côté d’Emily Murphy invitent les visiteurs à interagir avec la sculpture. « J’adore cette patine sur le dossier et le siège, raconte Mme Paterson. Rien ne me fait plus plaisir que de voir des signes qui indiquent que la sculpture a été touchée et manipulée. »

Si on regarde de près, on peut voir un portrait du terrier de la famille Paterson, Dickens, que la sculptrice a glissé dans le médaillon d’Henrietta Edwards.

Louise McKinney arbore un ruban blanc qui rappelle le rôle qu’elle a joué dans le mouvement pour la tempérance en Alberta.

Un anniversaire monumental

Le 18 octobre est la Journée de l’affaire « personne », c’est-à-dire l’anniversaire de la victoire des Célèbres cinq dans la contestation judiciaire aujourd’hui connue comme l’affaire « personne ».

Avant d’unir leurs forces, en 1927, les Célèbres cinq étaient déjà très connues pour avoir obtenu le droit de vote pour les femmes au Manitoba, en Alberta et en Saskatchewan, et facilité l’accès des femmes à des postes de juge et aux assemblées législatives provinciales.

Frances Wright, cofondatrice de la Fondation Famous 5 (en anglais seulement), qui a parrainé le monument au cours des années 1990, affirme qu’elles avaient « pavé la voie à suivre ».

Elle qualifie ces femmes de défenseures de la démocratie canadienne.

« Les Célèbres cinq m’ont certainement inspirée, raconte Mme Paterson. Ce n’est pas seulement l’exemple qu’elles ont donné en défendant les droits des femmes au Canada. Dans l’optique de ma carrière, tout a basculé pour moi après avoir reçu cette commande. »

Les cinq femmes de l’Ouest avaient contesté l’interprétation d’un élément de l’article 24 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, le document constitutionnel fondateur du Canada. Selon l’acte, pour pouvoir siéger au Sénat, il fallait être une « personne qualifiée », ce qui désignait exclusivement les hommes. Les Célèbres cinq ont donc convaincu le gouvernement du Canada de demander à la Cour suprême de préciser si le terme « personnes » s’appliquait aussi aux femmes.

En avril 1928, dans un jugement (en anglais seulement) comptant environ 10 000 mots, les cinq hommes qui siégeaient à la Cour suprême en sont arrivés à une conclusion : non. L’acte devait être interprété en fonction du contexte de l’époque à laquelle il avait été rédigé. En 1867, les femmes ne pouvaient pas voter, se porter candidates à des élections, ni jouer un rôle parlementaire; ainsi, elles ne pouvaient pas être des « personnes qualifiées » au titre de la loi.

Les femmes, furieuses, mais encore plus déterminées, ont porté leur cause de l’autre côté de l’océan, devant le plus haut tribunal de dernier ressort de l’époque, le Comité judiciaire du Conseil privé de Londres, en Angleterre. Le 18 octobre 1929, la Cour britannique annulait la décision rendue par les tribunaux canadiens.

« L’exclusion des femmes de toute charge publique est un vestige d’une époque plus barbare, les juges ont-ils conclu (en anglais seulement). Aux personnes qui se demandent si le mot “personne” doit comprendre les femmes, la réponse est évidente : pourquoi pas? »

La campagne de Calgary

En 1996, les responsables de la Fondation Famous 5 se sont engagés à célébrer le 70e anniversaire de la victoire, s’adressant aux conseillers municipaux de Calgary au sujet de l’érection d’un monument sur la Plaza olympique. Cinq Canadiennes remarquables, dont Vivienne Poy, première sénatrice canadienne d’origine asiatique, allaient financer la statue, faisant don de 200 000 dollars chacune pour en éponger les coûts, estimés à un million de dollars.

Dix-huit artistes ont été invités à soumettre une proposition. Mme Paterson a esquissé une scène à la fois charmante et subversive : les cinq femmes rassemblées pour prendre le thé afin de célébrer.

Nellie McClung brandit un journal proclamant « Les femmes sont des personnes! », tandis que les autres portent un toast à la décision du Conseil privé.

La sculptrice était ravie d’avoir été choisie, mais quelque peu intimidée.

« Je me suis dit : “Qu’est-ce que je suis en train de faire?” Je me sentais comme si j’avais visé trop haut », raconte-t-elle.

La sculptrice se rendait toutes les semaines de son domicile d’Edmonton à la fonderie Bronzart Casting de Calgary, où elle a achevé la version grandeur nature, à une fois et quart la taille réelle, dans une aire de chargement de béton située à l’arrière de la fonderie. Elle a fabriqué un squelette fait de contreplaqué et de mousse moulée, et en a raffiné les détails à l’aide d’un mélange de cire et d’argile.

« On crevait de chaleur en été et on gelait en hiver, explique Mme Paterson. La fonderie avait d’immenses ventilateurs, comme des hélices d’avion, qui fonctionnaient tout le temps. C’était venteux et très bruyant, surtout avec toutes les machines de la fonderie, les appareils de chauffage, les broyeurs et l’équipement de soudage. »

Présentation au Parlement

Tandis que les conseillers de Calgary discutaient de la proposition, les responsables de la Fondation se sont adressés à ceux d’Ottawa au sujet de l’installation d’une version de la sculpture près de l’édifice du Centre. Si leur proposition était approuvée, ce serait la première sculpture sur la Colline du Parlement à représenter des femmes reconnaissables autres que la reine Victoria et la reine Élisabeth II.

Les sénateurs étaient enthousiastes.

« Ces cinq femmes étaient des leaders qui ont contribué à bâtir la nation et livré bataille pour renforcer la démocratie au Canada », avait déclaré Catherine Callbeck, l’une des dizaines de sénateurs qui étaient en faveur de la sculpture. « Elles devraient être reconnues parmi les autres importants leaders de notre pays. »

Les sénateurs ont approuvé à l’unanimité l’érection de la statue le 18 décembre 1997, date de l’anniversaire d’Henrietta Edward. La décision prise à Ottawa a incité les conseillers de Calgary à donner le feu vert pour la version de cette ville, qui a été inaugurée le 18 octobre 1999 avant d’être retravaillée en vue de l’installation de la version d’Ottawa, exactement un an plus tard.

Pour Mme Wright, de la Fondation Famous 5, ces statues continuent de faire partie intégrante du paysage parlementaire.

« Barbara a créé un monument incroyable, qui touche immédiatement les visiteurs. Elle a donné vie aux Célèbres cinq, et a façonné l’une des sculptures préférées des Canadiens. »

Des surprises cachées

Si le thème évoqué par les sculptures est sérieux, Mme Paterson n’a pu s’empêcher d’y ajouter discrètement quelques clins d’œil, notamment une reproduction du faire-part du mariage de ses parents, en 1929, au verso du journal que tient Nellie McClung, et un portrait du terrier de la famille Paterson, Dickens, dans le médaillon d’Henrietta Edwards.

« L’ajout de touches personnelles de ce genre crée une zone de confort à l’intérieur de l’œuvre, explique Mme Paterson. Elle semble ainsi moins solitaire et plus accessible. »

À son nouvel emplacement, près de l’édifice du Sénat du Canada, en plein cœur du centre-ville d’Ottawa, sur une rue très achalandée par les piétons, le monument se fait chaque jour de nouveaux adeptes.

« J’ai toujours eu pour but de promouvoir les femmes par mon art, tout en les représentant à une échelle humaine et accessible. Les gens semblent réagir à cette combinaison dans la sculpture des Célèbres cinq : elle a l’air de les inviter, de leur transmettre l’envie d’échanger avec ces femmes et de rester personnellement en contact avec leur histoire. »

« Qui aurait cru que ces représentations de cinq femmes albertaines ordinaires auraient une incidence aussi positive? »

Le monument d’Ottawa Les femmes sont des personnes! se trouve à côté de l’édifice du Sénat du Canada. La sculptrice Barbara Paterson y a représenté les Célèbres cinq rassemblées pour prendre le « thé ». Au 19e siècle et au début du 20e, les femmes militant en faveur de leurs droits déguisaient souvent leurs réunions en « thés » — des rencontres inoffensives qui permettaient d’échanger des ragots et des conseils vestimentaires — afin d’éviter les gens qui étaient hostiles à leur cause.

Mme Paterson, debout à côté de la version de Calgary du monument des Célèbres cinq en 1999. Pour la version d’Ottawa, dévoilée un an plus tard, elle a tenu de vastes consultations avec la sculptrice du Dominion, Eleanor Milne, qui administrait le programme de sculpture parlementaire. « Eleanor était une grande dame, raconte Mme Paterson. Elle m’a vraiment inspirée. » (Crédit photo : Barbara Paterson)

Nellie McClung brandit un journal proclamant « Les femmes sont des personnes! », tandis que les autres portent un toast à la décision du Conseil privé.

Irene Parlby fait un geste vers Nellie McClung, qui tient un journal dans lequel est annoncée la victoire qu’elles ont remportée dans l’affaire « personne ».

Mme Paterson a inclus une reproduction du faire-part du mariage de ses parents en 1929 au verso du journal que tient Nellie McClung.

Mme Paterson continue à sculpter. Elle vient de terminer ce bronze, qui honore son arrière-grand-mère métisse, l’une des pionnières de l’Alberta. (Crédit photo : Jane Hungerford)