S'il vous plaît activez Javascript
Aller au contenu
PERSONNALITÉS
« Portez attention à ce que les gens disent chez vous » : le sénateur Tkachuk prend sa retraite
18 février 2020

Une rencontre, à un jeune âge, avec un futur premier ministre dans une petite ville des Prairies a marqué un tournant dans la vie du sénateur David Tkachuk. Ce dernier, qui a consacré toute sa vie à la politique, a organisé des dizaines de campagnes électorales qui ont contribué à envoyer de nombreux députés à Ottawa. En 1993, ce fut son tour de représenter la Saskatchewan sur la Colline du Parlement et de faire sa marque dans la capitale.  

Le sénateur Tkachuk prendra sa retraite le 18 février 2020. Avant qu’il ne quitte Ottawa, SenCAplus a demandé au doyen du Sénat de nous faire part de ses réflexions sur ses 26 années à la Chambre haute.

Le Sénateur David Tkachuk (qui est situé dans le dernier rang, le quatrième à partir de la gauche) avec les étudiants de l’école Weirdale posent avec le premier ministre John Diefenbaker en 1960.

Vous avez affirmé que vous avez tout d’abord été fasciné par la politique, quand vous étiez jeune garçon, lorsque vous avez vu John Diefenbaker, qui est plus tard devenu premier ministre, prononcer un discours à l’arrière d’un camion à plate forme en Saskatchewan. Pourquoi cette expérience vous a-t-elle autant marqué?

C’était pendant la campagne électorale de 1957. Nous avions un magasin général et nous vivions à l’arrière, sur la rue Principale. M. Diefenbaker se déplaçait en caravane et s’arrêtait dans tous les petits villages. Lorsqu’il est arrivé à Weirdale, en Saskatchewan, j’étais à vélo et je me suis arrêté pour l’écouter. Je me suis dit : « Wow, tous ces gens sont venus écouter ce qu’il a à dire. Ce serait génial de m’attirer ce type de respect. » Toute la ville était là; c’était un événement important. Il était notre député et il se présentait pour devenir premier ministre.

Depuis, la politique a toujours occupé une place importante dans votre vie. Comment entrevoyez vous le fait de quitter Ottawa et d’entamer un nouveau chapitre de votre vie?

Je vais retourner vers le futur. Je vais retourner à ce que je faisais auparavant : faire du bénévolat et aider mon député et le membre de l’Assemblée législative qui me représentent. La retraite me permettra d’avoir plus de temps pour frapper aux portes et les aider. Et je vais pouvoir passer plus de temps avec mes petits-enfants, ce qui sera fantastique!

Alors que vous vous apprêtez à prendre votre retraite, vous êtes le doyen du Sénat, c’est-à-dire le plus ancien membre de la Chambre rouge. Vous êtes également le dernier sénateur à avoir été nommé par le premier ministre Brian Mulroney. Vous souvenez-vous du jour où le premier ministre vous a appelé et de la manière dont vous vous êtes senti lorsqu’il vous a demandé de devenir sénateur?

Je me souviens de l’appel. Je préparais le déjeuner de mon fils, qui se préparait pour aller à l’école. Les journaux affirmaient que nous étions environ une douzaine dans la course. Au départ, j’ai donc cru que le premier ministre m’appelait pour me faire part de la nomination de quelqu’un d’autre. Il a dit que ce n’était pas le cas et il m’a demandé de servir au Sénat. J’ai dit oui. J’étais emballé et je ne savais pas à quoi m’attendre. Ils voulaient que je me rende à Ottawa rapidement parce qu’un vote devait se tenir le 10 juin. J’ai reçu l’appel le 8 juin. Le lendemain, j’étais en route pour Ottawa.

Le sénateur David Tkachuk (à droite) et le sénateur Larry W. Smith visitent le nouvel édifice du Sénat du Canada au cours des travaux de rénovations en 2018.

Comme vous avez passé 26 années à la Chambre haute, vous avez été membre de plusieurs comités. Quels sont les travaux de comité dont vous êtes particulièrement fier et pourquoi?

J’ai été membre de dix comités permanents et de cinq comités spéciaux (Antiterrorisme, Réforme du Sénat, projet de loi C-36 Loi antiterroriste, Modernisation du Sénat, Accords de l’aéroport Pearson). Je suis fier du travail du Comité des banques, dont je suis membre depuis 1996 (sauf pendant une courte période lorsque j’ai été président du caucus). En 2015, je suis devenu président du comité. J’ai tenté d’encourager le comité à se pencher sur les enjeux qui survenaient, plutôt que de s’en tenir aux études que nous avions choisies. Il y a des questions qui peuvent être réglées en deux ou trois réunions. Par exemple, il y a plusieurs années, une politique proposée par le gouvernement fédéral aurait empêché les caisses populaires, qui sont très répandues en Saskatchewan, d’utiliser le terme « opérations bancaires ». J’estimais que c’était tout à fait injuste. Le comité a tenu des audiences et je crois que notre travail a poussé le gouvernement à reculer et à modifier les règles.

Je suis également fier des changements que nous avons effectués dans le cadre des travaux de la Régie interne. C’est moi qui ai recommandé que l’ancienne station de train soit transformée en demeure temporaire du Sénat. J’aime les antiquités et les vieux édifices, et je me souvenais m’être trouvé dans cet édifice pour une rencontre des premiers ministres en 1982. Nous avons visité l’endroit et tous les membres du comité ont trouvé qu’il s’agissait d’une bonne option. L’équipe de Travaux publics était très satisfaite parce que la station de train faisait partie de la liste d’édifices à restaurer. Le ministère allait pouvoir combiner la restauration et le projet du Sénat, de sorte que l’édifice puisse redevenir un centre de conférences, un jour, lorsque le Sénat retournera à l’édifice du Centre. Nous avons économisé quelques centaines de millions de dollars et nous n’avons pas eu à modifier l’édifice de l’Est. Pour moi, cela revêtait une grande importance. C’est un merveilleux endroit. Je crois que les sénateurs sont très heureux d’être là.

Beaucoup de projets de loi ont été étudiés par le Sénat pendant votre mandat. Lesquels vous ont particulièrement marqué?

La chose la plus importante que j’ai faite concerne la Loi sur la justice pour les victimes d’actes de terrorisme. J’ai présenté un projet de loi d’intérêt public émanant du Sénat en 2005 qui visait à permettre aux victimes d’intenter des poursuites contre les États qui soutiennent le terrorisme. Parallèlement, Stockwell Day, qui était alors député conservateur, a déposé un projet de loi connexe à la Chambre des communes afin de lancer l’attaque sur les deux fronts.

En 2006, les conservateurs ont accédé au pouvoir et M. Day est devenu ministre. Le dossier était alors entre mes mains. Il y a eu plusieurs versions du projet de loi, en raison de prorogations et d’élections. Finalement, le premier ministre Stephen Harper, qui s’intéressait beaucoup à la question, a déposé le projet de loi sous le numéro C-10 en 2011. J’ai collaboré avec le gouvernement pour y apporter de nombreux amendements et lorsqu’il est arrivé au Sénat, il a été adopté assez rapidement. Des victimes y ont maintenant recours pour être indemnisées.

Vous venez de la Saskatchewan et vous avez représenté la province en tant que sénateur. De quelle manière cela a-t-il façonné votre rôle ici, à Ottawa?

Ma province m’a façonné. Je suis un conservateur et la Saskatchewan est une province conservatrice. Ma pensée conservatrice s’apparente à celle de M. Diefenbaker et cela a façonné la manière dont je me suis comporté, ainsi que les dossiers liés à la Saskatchewan sur lesquels je me suis penché. Par exemple, j’ai déployé d’importants efforts pour que le registre des armes à feu ne soit pas mis en œuvre et nous nous en sommes débarrassés sous le gouvernement Harper.

Le sénateur David Tkachuk a représenté la Saskatchewan pendant 26 ans sur la Colline du Parlement.

Je me suis également intéressé à des questions agricoles comme la cruauté envers les animaux. Un projet de loi sur les droits des animaux déposé par le gouvernement Chrétien causait des problèmes dans l’industrie agricole. Personne ne voulait faire preuve de cruauté envers les animaux, mais les agriculteurs craignaient d’être accusés de cruauté envers les animaux dans l’exercice de leur travail, qui consiste à fournir des aliments aux gens. Nous avons travaillé fort pour en venir à une entente avec le gouvernement, de manière à concilier les intérêts de tous.

Maintenant, c’est le secteur de l’énergie qui nous préoccupe, qu’il s’agisse du projet de loi C-69 (Loi sur l’évaluation d’impact) ou du projet de loi C-48 (Loi sur le moratoire relatif aux pétroliers). Tout ce travail a été déterminé par l’endroit d’où je viens : l’Ouest du Canada et la Saskatchewan.

Quels conseils donneriez-vous aux nouveaux sénateurs?

Portez attention à ce que les gens disent chez vous. Les sénateurs représentent une région, c’est leur raison d’être. Les nouveaux sénateurs ne feront pas partie d’un caucus national. Ils ne ressentiront donc pas d’influence politique, alors que je crois que c’est nécessaire pour un sénateur. J’aimais prendre part aux caucus nationaux et entendre que ce que les députés avaient à dire. Cela orientait ce que je pensais à propos de différents enjeux.

J’espère vraiment que les nouveaux sénateurs, particulièrement celui qui représentera la Saskatchewan, exerceront des pressions sur le gouvernement dans le dossier énergétique. C’est ainsi qu’ils représenteront la province. Il est important de continuer à se battre pour défendre les pipelines. Nous ne réglerons pas la question des changements climatiques en mettant fin aux activités de l’industrie pétrolière et gazière.

Selon vous, que devraient savoir les Canadiens à propos de ce qui se passe au Sénat?

Les Canadiens devraient savoir que les rédacteurs de la Constitution avaient des raisons de créer un Sénat. Nous n’aurions pas de pays sans ce dernier. Il a été créé pour protéger les Québécois, qui voulaient protéger leurs intérêts culturels, linguistiques et religieux (à l’époque). Les petites provinces craignaient que les grandes provinces de l’Ontario et du Québec ne profitent d’elles, et c’est ce qui se produit dans l’Ouest actuellement.

Nous devons défendre les intérêts de la région d’où nous venons. Nous avons un devoir constitutionnel à remplir; c’est la raison de notre présence à Ottawa. J’ai représenté équitablement les intérêts de ma province et je ne peux rien demander de plus.

Lors de votre premier discours au Sénat, vous avez commencé en disant que vous « avez tendance à en dire trop » et vous vous êtes rappelé que vous aviez 26 ans pour dire ce que vous aviez à dire. Et bien, 26 ans plus tard, avez-vous l’impression d’avoir dit ce que vous aviez à dire?

Il y a toujours quelque chose de nouveau à dire. Ce matin, j’ai regardé une entrevue qui parlait des permis dans l’industrie des médias. J’ai beaucoup à dire à ce sujet, mais les gens n’auront pas à m’écouter en parler.

Le sénateur Tkachuk et sa petite-fille échangent un sourire et un câlin dans la Chambre du Sénat en 2017. Il se réjouit à l’idée de passer plus de temps avec sa famille pendant sa retraite.

Le sénateur Tkachuk et son petit-fils Brady profitent d’un moment de calme dans la Chambre du Sénat en 2020.